‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 3 sur 93 · LOOif BLAHC · texte numérisé non relu

LOOif BLAHC

Blaye, par ordre du gouvernement nouveau, ce qu'il avait fait aux Tuileries le 29 septem- bre i820, il mettrait les courtisans dans l'impossibilité de combattre l'autorité de son premier témoignage.

Voulant détruire à tout prix l'accusation de mensonge qui pesait sur eux, les ministres avaient intérêt à faire certifier la grossesse de la prisonnière par des hommes de son propre parti. Or le dévouement de M. Deneux à la mère de Henri V était connu, et sa qualité d'accoucheur donnait à sa présence à Blaye une signification sur laquelle il était impossible qu'on se méprit. Sa démarche fut donc favorablement accueillie par le conseil , et ce fut pour les légitimistes un nouveau sujet d'affliction et de colère. Il partit, arriva le 24 mars à Blaye, et, admis le lendemain dans la citadelle, il fut introduit dans l'appartement de la princesse. Elle était couchée, avait le visage amaigri, le teint jaunâtre, les joues caves. Apercevant M. Deneux , elle lui tendit la main, et dit avec une grâce mêlée de tristesse : « Ce bon M. Deneux! j'étais bien sûre » qu'il viendrait près de moi. » Vivement ému, le vieillard se précipita au pied du lit avec des sanglots et fut sur le point de s'évanouir. Quand il fut revenu de son trouble , la princesse lui dit : « Mon bon M. Deneux, pour moi » vous avez quitté votre femme, abandonné » vos aflaires, compromis votre clientèle : je » ne saurais accepter un tel sacrifice. » Et comme il ne répondait que par l'expression d'un dévouement sans bornes : « Mais, pour- » suivit-elle en découvrant le fond de sa pen- » sée, vous ne savez donc pas qu'en restant » auprès de moi vous ferez involontairement » obstacle à ma mise en liberté? » Elle voyait, en effet, dans l'arrivée de M. Deneux, la preuve que les ministres avaient l'intention de lui laisser atteindre en prison le terme de sa grossesse. Mais M. Deneux lui représenta que, s'il revenait à Paris, les journaux légitimistes nieraient plus obstinément que jamais la déclaration du 22 février, ce qui mettrait le gouvernement dans la nécessité de plus en plus impérieuse de les confondre par une preuve positive, au risque de lui imposer, à elle, une plus longue captivité. Elle parut

HËYOLUTiON FRANÇAISE.

frappée de cette observation; et, dans un second entretien, qui eut lieu le 28 mars, elle déclara à M. Deneux qu'elle acceptait sa présence et ses soins.

Ce jour-là commença pour M. Deneux une vie de sollicitude, d'abnégation. Tout entier au désir de rappeler sa malade au repos et à la liberté , il ne craignit pas d'attirer sur sa tète la réprobation de son parti, dont il fallait, pour servir la mère de Henri V, déjouer les calculs et braver les passions. Car ici l'intérêt de la princesse et celui du parti légitimiste étaient manifestement opposés. Pour faire tomber devant elle les portes de sa prison, Marie-Caroline n'avait qu'un moyen, qui était de mettre en lumière la vérité, vérité redoutable que le parti légitimiste aurait voulu couvrir d'un voile éternel, dût la mère de Henri V rester plus longtemps victime de l'importance du secret.

Mais ce n'était pas d'un simple aveu que les ministres avaient besoin ; cet aveu, il avait été fait le 3â février et publié le 26 : ce que le gouvernement exigeait, c'était une constatation publique, appuyée sur des témoignages officiels, telle enfin que toute controverse devint impossible. Or, cette constatation, la duchesse de Berri éprouvait à la permettre une répugnance invincible, d'abord par pudeur, ensuite parce que, déjà trompée, elle ne croyait pas qu'on lui accordât la liberté pour prix du sacrifice qu'on osait lui demander.

Voici quel fut, à ce sujet, le plan soumis au général Bugeaud par M. Deneux : un certain nombre de personnes notables de Blaye et de Bordeaux auraient été désignées par le gouvernement pour recevoir, de la part de médecins accoucheurs choisis en nombre égal par le gouvernement et la princesse, une déclaration constatant la grossesse. L'acte dressé, la princesse se serait embarquée en présence des mêmes personnes, et l'acte n'aurait été envoyé à Paris que lorsque le bâtiment se serait trouvé loin des parages de Blaye. Ce plan portait l'empreinte d'une défiance dont les ministres n'avaient que trop mérité l'injure. Le général Bugeaud parut néanmoins disposé à

l'adopter; il répondit à M. Deneux qu'il allait rédiger des propositions qui seraient mises sous les yeux de la duchesse de Berri et des ministres. Et il ajouta que si , les conditions une fois acceptées, le gouvernement s'avisait de manquer à sa parole, il s'emparerait, lui Bugeaud, de la corvette la Capricieuse, et conduirait Madame en Sicile de sa pleine autorité. Si la duchesse de Berri avait pu croire un instant à la sincérité des promesses de ses ennemis, elle aurait cédé peut-être; mais elle était convaincue que c'était en pure perte qu'elle autoriserait une constatation dont l'outrageante solennité était si propre, d'ailleurs, à la remplir d'effroi. Une conversation qu'elle eut sur ce point avec M. Deneux donnera une idée des tourments auxquels était en proie cette malheureuse femme, c J'aime mieux, » disait-elle à son médecin, accoucher à Blaye,

> que consentir à la constatation qu'on me » demande. Si je fais constater mon état, on » ne manquera pas de publier le résultat » dans les journaux , et je resterai ici ^ tandis » que la déclaration £sdte au moment de l'ae- ^ couchement ne sera pas rendue publique.

» — Oh! pour cela, j'ose affirmer que Ma- » dame se trompe. — Comment! M. Deneux, » vous croyez que les ministres oseraient la

> publier? — Je ne le mets pas en doute, » Madame. — Mais ce serait une infamie qui » n'aurait pas de nom. — Us le feront, Ma- » dame, soyez-en sûre. — Eh bien, s'ils le font, » je divulguerai ce qui devait rester caché, je » dirai le nom de mon époux ; mais , comn^ » les lois françaises m'y obligent pour légiti- » mer mon enfant, l'odieux de celte révéla- » tion retombera tout entier sur mes ennemis; » tandis que, si je faisais constater ma gros- » sesse, c'est moi seule qu'on accuserait, et » l'on ne manquerait pas de dire que j*ai voulu » obtenir ma liberté avant d'accoucher, Tobte- » nir à tout prix, parce que mon enfant n'était » pas légitime. »

Ces considérations la décidèrent, et die écrivit au général Bugeaud (1) pour lui annoncer son refus.

Peu de temps après, une dépêche télégra-

(1) Voici sa Icllrc : » vous ont diclé les propositions qac voti» m'nvei soumises.

« Je ne pais qoe tous savoir gré, général , des motifs q«i | •• A la première tectitre, je m'éUiis décidée k répondre né-

HISTOIRE DE DIX ANS. i850.i840.

phique mandait M* Ménière à Paris. Là, ce médecin fut appelé dans la salle du conseil, et il rendit compte, devant les ministres assemblés, de tout ce qu'il savait sur l'état des choses à Blaye. D'après ces renseignements , il fut décidé d'une manière définitive qu'on ferait accoucher la princesse dans sa prison. Le roi désira ensuite entretenir M. Ménière en particulier. Il se montra péniblement affecté de la rigueur déployée contre une nièce de sa femme, et se représenta comme la victime des nécessités du régime constitutionnel. Puis, prévoyant sur quels points pouvaient rouler les conversations de la princesse et de M. Ménière, il indiqua longuement à celui-ci le langage qu'il aurait à tenir, et se complut à lui tracer son rôle.

Marie-Caroline n'avait plus d'autre chance de salut qu'une évasion habilement préparée.

L'idée eu vint à quelques-uns de ses partisans, et M. de Choulot fut désigné, à son insu, comme le chef de la conspiration. Il s'était rendu digne de ce périlleux honneur par sa hardiesse dans le dévouement, par les sacrifices de tout genre qu'il avait faits à la cause de la légitimité, et, notamment, par les fréquents voyages qu'il avait entrepris pour cette cause, et où il avait compromis une partie de sa fortune. 11 était alors à Paris, et il revenait de Prague, d'où il rapportait, pour la duchesse de Berri, des lettres, des portraits et des paroles de consolation. Désespérant de pénétrer par la ruse dans la citadelle de Blaye, il s'adressa d'abord au ministre de la guerre, ne cachant rien de ce qu'il avait fait pour la duchesse de Berri lorsqu'elle était encore libre et armée. « Vous vous êtes conduit en vrai » chevalier français, » dit à M. de Choulot le maréchal Soult; mais il ajouta que, pour être admis auprès de la princesse , une autorisation du roi lui-même ne serait pas sufiisante; que c'était là une question d'État, et que les

• gatÎTement. En y réfléchisstnt, je n'ai point changé d'idée.

> Je ne ferai décidément aucune demande au gouvernement. » S11 croit devoir mettre des conditions à ma liberté, si né-

> cessaire à ma santé, tout à fait détruite, qoMI me les fasse

• connaître par écrit. Si elles sont compatibles avec ma « dignité, je jugerai si je puis les accepter. En toute occur-

• renée, je ne puis oublier, généra), que vous avez en toute » occasion sa aUier le respect et les égards dus k Tinfortune

ministres avaient à en délibérer. Le lendemain , M. de Choulot apprit que sa demande était repoussée. Il ne se rebuta point, écrivit au roi une lettre dans laquelle il redoublait d'instances, et, confiant dans les ressources de son audace, il partit pour Blaye. Il se présente au général Bugeaud, invoque auprès de lui des motifs d'humanité, des motifs d'honneur, et parvient enfin à se faire ouvrir les portes de la prison. Il trouva la duchesse de Berri trèsabattue, et rejetant sur les souffrances prolongées de sa captivité le tort de la déclaration arrachée à sa faiblesse. L'entrevue fut courte : M. Bugeaud n'avait assigné à la visite qu'une durée de douze ou quinze minutes. Avant de prendre congé de la prisonnière, M« de Choulot, qui avait formé le projet de la sauver, lui demanda un objet qui pût être un signe de reconnaissance entre les mains de la personne qu'il aurait, peut-être, plus tard à lui envoyer. Alors, la duchesse de Berri ouvrant un tiroir, lui dit : a Tenez, voici les joyaux de la cou- » ronne, » et elle lui montrait, parmi quelques objets de fort peu de prix , une chaînette formant anneau. M. de Choulot prit la chaînette, et à peine était-il sorti que, cédant à un sentiment d'orgueil bien naturel chez une mère, la princesse appela le général Bugeaud pour lui montrer les portraits du jeune Henri et de sa sœur. Après une courte apparition dans la chambre de sa prisonnière, le général revint auprès de M. de Choulot, et, par un manque de tact inconcevable, il l'interrogea sur la grossesse de la duchesse de Berri. M. de Choulot répondit, comme on devait s'y attendre, qu'il n'était point venu dans la citadelle pour faire des constatations de ce genre et qu'il n'avait rien remarqué. A ces mots , la figure du général s'enflamme. Il ne cherchait que des témoignages dont les légitimistes n'eussent pas droit de suspecter la sincérité : il avait compté sur celui de M. de Choulot. Trompé dans son

» anx dcToirs qui vous étaient imposés, raime à vous en > témoigner ma reconnaissance.

» MiRlE-CiROLlRB. »

Quelques jours après, la duchesse de Berri ayant communiqué cette lettre à M. Dencux , et celui-ci en témoignant sa surprise, la princesse lui dit : « 11 faut savoir caresser le n lion pour nVn être pas griffé. »

attente, il eut peine à retenir sa colère, et il envoya son aide de camp, M. de Saint-Arnauld, chez la princesse, pour la prier de se faire voir à M. de Cboulot, debout et marchant. Quelque offensante que fût cette proposition, la duche^e de Berri n*osa pas la repousser.

L'épreuve n*eut pas lieu, cependant, grâce à la fermeté de M. de Choulot; mais il eut à soutenir, de la part du général, et surtout de la part de l'aide de camp, des reproches d'une extrême vivacité. Il s'en émut faiblement, et regagna Paris en toute hâte, impatient de réaliser son projet. Il avait bien vu, dès son entrée à Blaye, que faire évader la duchesse de Berri, soit par force, soit par artifice, était absolument impossible, à moins que Louis-Philippe ne consentit lui-même à y prêter les mains secrètement. Son premier soin, à Paris, fut donc d'écrire au roi qu'il rapportait de Blaye la pensée de la princesse et qu'il sollicitait une audience. Il l'obtint aussitôt et fut reçu aux Tuileries dans le cabinet du baron Fain. Mais, sur le point de voir M. de Choulot face à face, le roi avait subitement changé de résolution. Soit embarras, soit frayeur, il n'osait paraître au rendez-vous assigné. M. de Choulot attendit longtemps avec une visible impatience. Pressé par lui , le baron Fain sort pour aller prévenir le monarque , et revient proposer à M. de Choulot de l'introduire auprès de la reine.

Celui-ci refuse, et, sur de nouvelles instances., Louis-Philippe se décide enfin à affronter une entrevue qui aurait dû être pour lui si pleine d'émotions. M. de Choulot commença sur un ton respectueux et calme; mais s'animant peu à peu, il déclara au roi que l'homme qu'il voyait devant lui était lié à la branche atnée par des sentiments indestructibles d'amour et de fidélité, c C'est là, répondit le roi, un lan- » gage que peut entendre un monarque ci- » toyen. » M. de Choulot tenait entre ses mains, en parlant, des cannes qu'il avait coutume de porter pour se soutenir, depuis une chute qu'il avait faite à la chasse. Il remarqua que le roi fixait sur ces cannes un regard qui

(1) On assure que M. de Choulot se propose de publier ce qui s'est passé en cette occasion plus complètement que ne nous a permis de le faire une discrétion dont nous avons dû rei»|>ecler lei motifs.

trahissait d'étranges alarmes, et il se désarma en souriant. Revenant alors au sujet de sa visite, il exposa au roi de quel intérêt il était pour lui de ne pas laisser la duchesse de Berri dans une situation de nature à avoir des suites terribles; il lui peignit la princesse succombant à des maux dont la cause, ignorée de l'Europe, s'associerait aux plus noirs soupçons. Louis-Philippe ne parut pas inaccessible aux craintes qu'on cherchait à éveiller dans son âme; il reconnut que, la duchesse de Berri venant à mourir en prison , on pourrait tirer contre lui de ce fatal événement le même parti qu'on avait tiré de la mort du duc de Bourbon. Mais se prêter à l'évasion de la duchesse lui paraissait contraire aux plus chers intérêts de sa race, c II faut, dit-il à plusieurs reprises, > il faut des garanties à mon gouvernement. » Il se montra, néanmoins, disposé à laisser agir M. de Choulot sans mettre obstacle à ses desseins. Seulement, il lui demanda de rester à Paris pendant quelques jours et d'attendre.

Durant tout le cours de cet entretien, une pensée avait manifestement dominé le roi : le souvenir du duc de Bourbon, dont il avait en quelque sorte devant lui le représentant. Aussi revint-il souvent sur les accusations dont la mort de ce prince avait fourni le texte aux passions de parti. 11 s*écria même : « Eh, mon » Dieu! cette malheureuse succession, nous » n'en avons pas encore touché un sou ! »

M. de Choulot crut, d'après la conclusion de l'entrevue qui vient d'être racontée, qu'il convenait d'attendre. 11 ne se doutait pas que le retard paralyserait les efforts de son dévouement (1)!

Rien ne fut changé, en effet, aux mesures dont la sévérité avait si cruellement pesé jusqu'alors sur la duchesse de Berri. Isolée, inquiète, troublée intérieurement des rumeurs de son parti , dont il lui semblait quelquefois entendre comme un écho lointain, elle désirait qu'on lui donnât pour conseils M. Hennequin et M. de Chateaubriand : elle en fit la demande (2). On parut disposé à satisfaire à ses

(2) Voici la lettre qu'eUe écrivit , à ce sujet, an général Bugeaud :

M J'ai voulu réfléchir pendant plusieurs jours , 31. le gé- Q nérni, à nos diverses conversations. Je me suis convaincue

désirs, mais on y mit pour condition qu'elle fit prendre à ces messieurs rengagement d'affirmer sa grossesse. C'était lui imposer une loi aussi dure qu'inconvenante : elle refusa de s'y soumettre; et sa demande, transmise à Paris par le télégraphe, fut rejetée. En même temps on chargeait le général Bugeaud de lui faire connaître certaines particularités tendant à lui rendre son parti odieux. Ce parti, disait une dépêche ministérielle qu'on eut soin de lui communiquer le 18 avril, la sacrifiait indignement; les légitimistes désiraient sa mort, pour s'en faire contre le pouvoir un moyeu de calomnie; vivante, elle n'était plus pour eux qu'un embarras; des lettres venues de Prague annonçaient que tout le monde y était déchaîné contre elle, et qu'au rang de ses ennemis les pins implacables figuraient M. de Blacas et rabbé de Latil.

Ces confidences, pleines d'artifice, avaient un bnt manifeste. En montrant à la duchesse de Berri que ses partisans l'abandonnaient, que sa famille même s'armait contre elle, on espérait ramener par le désespoir à permettre qae sa grossesse fi\t constatée; que risquaitelle à mécontenter un parti dont on exagérait si habilement à ses yeux l'ingratitude? Mais on ne put vaincre sa répugnance. MM. Orfila et Auvity lui avaient été envoyés pour la seconde fois avec MM. Andral fils et Fouqnier : elle ne voulut pas les recevoir. M. Dubois, qui babitait Blaye depuis six semaines dans l'espoir de se faire admettre, M. Dubois lui écrivit en vain une lettre presque suppliante, c Malheur » à lui s'il ose paraître devant moi! » s'écriat-dle d'un air qui respirait 1a menace. Car elle éprouvait pour M. Dubois une sorte d'horreur qu'elle ne prenait aucun soin de dissimuler.

Pour dompter l'obstination de la prisonnière, le gouvernement n'avait rien négligé : M. Auvity était allé jusqu'à presser M. de Mes-

' qae, Hialgré mon vif désir de ma mite en Uberté, je ne

> pouvais me décider k faire an goo?ernement aucune pro-

• position, sans m'élre eonsottèe avec quelques-uns de mes

> amis : je me réduirai k deux; mais, bien entendu , j'aurai

> h postibililé de les voir sans témoins. Si le ministre y eon- » sent , f écrirai à M. le vicomte de Chateaubriand et k

• I. Hcnoequin , ponr leur demander de se rendre près de

• moi à Blaye. J'ai tout lieu d'esiiérer que les propositions

nard d'employer son crédit auprès d'elle pour la faire consentir à une constatation dont sa mise en liberté serait le prix. Toutes les tentatives ayant échoué, et la princesse préférant à la honte de céder le malheur d'accoucher dans la citadelle, on ne songea plus qu'aux moyens de rendre inévitable l'appareil dont on se proposait d'entourer son accouchement.

Mais ne préviendrait-elle pas les solennités formidables auxquelles on la condamnait, en se faisant avorter? C'est ce que le gouvernement craignait, outrageant la prisonnière par ces suppositions, aussi absurdes que cruelles. La vérité est que, loin d'avoir ouvert son esprit à une telle pensée, elle manifesta l'intention de nourrir son enfant. Or, comme elle n'avait nourri ni le duc de Bordeaux ni la princesse Louise, il était facile de prévoir que ce rapprochement, fait à Prague et dans le monde , donnerait lieu à de fôcheuses interprétations. Aussi M"* d'Hautefort n'hésilat-elle pas à combattre le désir de Marie-Caroline. Représentations et prières, tout fut inutile. MM. Gintrac, Ménière et Deneux ayant déclaré que la princesse devait nourrir son enfant, dans l'intérêt même de sa santé, elle en témoigna une grande joie, et demanda qu'on fît venir de Paris en toute hâte les objets nécessaires. Elle ne pouvait donner aux craintes qui la calomniaient un démenti plus formel :

n'importe; on s'abaissa, pour prévenir un délit imaginaire, à des précautions dont l'apparente sagesse n'était que folie et qu'insulte. Bien que les croisées fussent garnies de barreaux, et fermées, dans leur partie inférieure, par des demi-persiennes parfaitement fixées, il fut question d'y placer des treillis de fer, de peur sans doute qu'en faisant passer l'enfant à travers les barreaux, on ne détruisit la preuve matérielle de la grossesse. Le génie de l'espionnage alla plus loin... Mais il faut s'arrêter ici : quand la politique ose tout, tout raconter est

» que je serai dans le cas de leur soumettre auront leur ap- » probation. Le gouvernement, dans cette hypothèse, en » recevrait communication. Je vous prie de faire connaître » mon désir au président du conseil. Ha demande vous prou- » vera, général, que j*ai su opprécier vos bonnes intentions » à mon égard. Je ne cesserai de vous en conserver une vérin table reconnaissance.

» MAaiR-CAROMNC. »

RÉVOLUTION FKANÇAÎSE.

impossible; et» dans ce cas, le silence n'est que la pudeur de l'histoire.

La duchesse de Berri pouvait mesurer enfin la portée de son malheur. Vouée à des humiliations sans exemple et le cœur abreuvé d'amertume , il ne lui restait plus rien à expier. Dans les premiers temps de sa captivité elle avait eu du moins quelques consolations, et il ne lui avait pas été interdit de donner le change à ses chagrins. Elle se prenait à oublier la rigueur de sa destinée lorsque, du haut du rempart assigné à ses promenades, elle suivait de l'oail le bateau à vapeur qui, chaque matin, va de Bordeaux à Blaye; ou bien, lorsque dans la plaine qui, à certains jours, réunit les habitants de ces deux villes, elle apercevait un salut de fidélité ou reconnaissait au passage un courtisan de son infortune présente. Mais, depuis le commencement du mois d'avril, elle avait vu s'éteindre même ces rapides lueurs de joie. Livrée à de lentes souffrances, elle ne sortait presque plus de son appartement, et vivait tout entière dans les soins dont l'entouraient ses compagnons de captivité. Heureuse encore si , dans son abaissement, elle n'avait pas eu à lutter sans cesse contre les exigences ou l'emportement de ses gardiens !

Le 24 avril, le général Bugeaud entra chez elle tenant à la main un rouleau de papier.

C'était une sorte de procès-verbal de ce qui devait se passer au moment de l'accouchement. On y désignait comme devant assister à la naissance de Fenfant, le sous-préfet de Blaye, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le commandant de la garde nationale, MM. Dubois et Ménière. Le procès-verbal portait que tous ces témoins entreraient dans la chambre à coucher, au début du travail de l'enfantement, qu'ils constateraient l'identité de la princesse, qu'ils lui demanderaient si elle était bien la duchesse de Berri, si elle était grosse, si elle se sentait près d'accoucher; qu'on ferait mention de ses réponses ou de son silence; que les témoins visileraient ensuite la chambre, les cabinets, les armoires, les secrétaires, les tiroirs des commodes et jusqu'au lit de la princesse, pour voir s'il n'y avait pas d'enfant nouveau-né dans l'appartement; que, dans le

même but, on vérifierait s'il n'y avait auprès de la duchesse de Berri aucune femme grosse et sur le point d'accoucher; que, dans le cas où elle crierait pendant le travail , il serait fait mention de ses cris, aussf bien que des vagissements de l'enfant au moment de sa nais^ sance. Marie-Caroline n'eut pas plutôt entendu rénumération de ces formalités, qu'elle fut saisie de douleur et d'indignation ; mais le général ayant ajouté que les précautions ne pouvaient se borner là, et que, pour être instruit du début du travail, on serait obligé de placer deux gardiens dans le salon contigu à la chambre à coucher : t Retirez-vous , monsieur! »

s'écrie la princesse transportée de fureur; et, du salon où elle se trouvait, se précipitant dans sa chambre, elle en ferme la porte avec violence. M. Deneux fut appelé aussitôt. La princesse était au lit, en proie à une agitation extrême, elle avait les muscles de la face, du cou et de la poitrine contractés, la respiration pénible , les lèvres gonflées et violettes ; les mouvements du cœur étaient tumultueux : Yenfaut ne donnait plus signe de vie!

De semblables scènes pouvant amener une fausse couche et engager d'une manière terrible la responsabilité des ministres, le général Bugeaud ne négligea rien pour adoucir Marie-Caroline, et il y réussit; car, chez elle, les impressions étaient plus vives que profondes. Mais ce système de ménagements nécessaires n'alla point jusqu'à l'annulation du procès-verbal, et l'acceptation en fut laborieusement négociée.

Quoique placé par le gouvernement auprès de Marie-Caroline, M. Ménière désapprouvait complètement le projet de procès-verbal. Il en écrivit à M. d'Argout, et donna de sa désapprobation des motifs aussi honorables que décisifs. Quel pouvait être le but d'un acte de celte nature? De convaincre les incrédules?

Mais les dénégations du parti légitimiste étaient systématiques; comment douter qu'il ne fût résolu à nier même l'évidence? D'ailleurs, la tâche imposée aux témoins, sans parler de son inconvenance, n'était-elle pas impossible à remplir? M. Deneux, homme d'honneur, et responsable des suites de l'accouchement, ne protégerait-il point sa malade contre la désastreuse

influence qae devait exercer sur elle, au milieu des émotions d'un pareil moment, la vue de huit ou dix personnes étrangères , inconnues , chargées d'une mission outrageante et inquisitoriale?

De sorte que^chez un peuple renommé pour sa générosité et sa courtoisie, l'accouchement d'une pauvre femme, vaincue, prisonnière, abandonnée, malade, était devenu la grande affaire du moment, le sujet d'une correspondance ministérielle très*active, une question d'État, enfin! Que dis-je? on traita de cet ac-. coucliement, comme on traite entre puissances belligérantes d'une province à partager ou de la paix à conclure !

Après de longues négociations, Marie-Caroline consentit : 1^ àfaire prévenir le général Bugeaud, dès qu'elle ressentirait les douleurs de l'enfantement; 2^ à répondre affirmativement à la question suivante : c Êtes-vous la du- » chesse de Berri? » 5* si les témoins n'arrivaient qu'après l'accouchement, à les recevoir quand M. Deneux le jugerait convenable.

Pour prix de ces concessions, Marie-Caroline exigeait : 1^ que, sous aucun prétexte, M. Dubois n'entrât dans sa chambre; â"" qu'on loi promit de la mettre en liberté, aussitôt que M. Deneux la trouverait en état de supporter les fatigues du voyage; 5** que la promesse Mt délibérée, arrêtée en conseil et signée par cinq ministres au moins ; 4"* que l'original ou une copie signée des ministres M confiée au général et conservée par lui ; »*» qu'on lui remit à elle-même une copie de cette promesse, certifiée conforme à l'original.

Cette dernière clause donna lieu à divers pourparlers, à la suite desquels les conditions furent acceptées de part et d'autre et transmises au gouvernement par dépêche télégraphique. Que le lecteur nous pardonne ces détails : il est douloureux, mais il est utile de les transcrire... Voilà comment les dynasties se font la goerre!

L'affaire du procès «verbal terminée, il ne restait plus qu'à prendre des mesures pour que les témoins ne fussent pas prévenus trop tard du moment précis de l'accouchement. M. Deneux avait été logé dans la chambre occupée jadis par le commissaire de police Joly, c'est-

à-dire au-dessous de l'appartement de Marie* Caroline. Or, le 1" mal on vint, de la part du général Bugeaud, intimer à M. Deneux l'ordre de déloger. En vain, pouréluder une injonction dont il devinait trop bien le motif secret, allégua-t-il le respect dû à son âge, à ses habi^ tudes , il fallut céder : on s'empara de sa chambre et l'on y plaça une échelle qui montait jusque sous le lit de la captive. De son côté , le général Bugeaud crut devoir faire chambrée avec les gardiens du premier étage, lesquels étaient au nombre de quatre : deux officiers, MM. Fayoux et Salabelle, et deux sous-offlciers, MM. Boudier et Willemot.

Mais cela même ne suffisant pas pour ôter au gouverneur de Blaye la crainte d'être pris au dépourvu, il imagina de faire coucher dans le salon contigu à la chambre de Marie-Caro^ line, les portes restant ouvertes, deux gardiens qui, au moindre mouvement, à la première plainte de la princesse, devaient courir à son lit et donner le signal. Ce projet, dont Marie- Caroline fut menacée, n'avait peut-être pour but que de la faire consentir à laisser coucher dans le salon, au lieu de deux gardiens, le médecin que le gouvernement lui avait donné, M. Ménière. Elle y consentit en effet, lorsqu'il eut été convenu que le salon serait occupé à la fois par M. Ménière et M. Deneux. On songea aussi à faire passer la nuit dans la citadelle à toutes les ))ersonnes désignées comme témoins, et il est probable qu'elles seraient entrées dans la citadelle le 8 au soir, si, jusqu'au 40, le maire et le juge de paix n'eussent été retenus hors de la ville par des affaires urgentes. Mais les circonstances devaient déjouer, dans ce qu'elle avait de plus minutieux, la prévoyance des gardiens.

On était arrivé à la nuit du 9 mai , et rien n'annonçait que cette nuit dût être marquée par l'événement attendu. MM. Deneux et Ménière se livraient au repos, ne croyant pas que leur ministère fût au moment d'être invoqué; et toute la citadelle semblait endormie. Tout à coup la porte de la chambre de Marie-Caroline s'ouvre, M"^ Hansler s'élance dans le salon à demi vêtue : « Venez, venez, M. Deneux; Ma- » dame accouche. » Il était trois heures du matin environ. En un instant chacun flit sur

pied. M. Ménière va frapper à la porte du corridor et appelle vivement le général. Celui-ci, averti, se précipite vers la porte d'entrée de l'enceinte en palissades, pour prévenir à son tour M. Dubois. L'ordre est donné dé tirer le canon pour appelerdans la citadelle les témoins logés dans la ville. Déjà MM. Deneux et Ménière s'empressaient autour de Marie-Caroline. Bientôt arrivent le général Bugeaud,M. Delord, commandant de la place, M. Dubois, et les officiers de service. Des messagers circulent de toutes parts dans la citadelle, se croisent sur les remparts, courent à la porte Daupbine. Trois coups de canon retentissent. < Qu'est-ce » donc? » s'écrie la princesse avec inquiétude. On la rassure et on la supplie de veiller sur ses souffrances, d'attendre encore... Et la princesse de répondre à ces prières doublement cruelles : « Mais ne craignez-vous pas que ce » retard ne soit fatal à mon enfant? » M. Dubois s'était approché de la chambre à coucher. M. Ménière se plaça aussitôt de façon à empêcher que Marie- Caroline ne l'aperçût. En même temps M""'' Hansler lui disait tout bas, mais avec beaucoup de vivacité : « Retirez- » vous, monsieur, retirez-vous donc !» Ce fut pendant cette scène que M. Deneux opéra la délivrance; et il reçut, immédiatement après, des mains de la princesse, la déclaration qu'il devait faire aux témoins. Marie-Caroline témoigna le désir de voir M"^ d'Hautefort, qu'on alla prévenir sur-le-champ; puis, ayant aperçu M. Bugeaud dans le salon, elle dit à M. Ménière : « Il peut entrer si cela lui plait. » Le général s'approcha, et elle lui tendit la main : c Tai appelé dès que j'ai senti la première » douleur. J'ai fait ce que j'ai pu et je crois > que tout ira bien. » Paroles qui expriment d'une manière poignante l'état de soumission et de contrainte dans laquelle avait jusqu'alors vécu cette princesse infortunée ! Alors, et par un mouvement louable de sensibilité, le général lui lut une dépêche ministérielle qu'il avait reçue la veille et dont il savait que la

(1) Voir aax documents liistoriqiies cet étrange procèsverbal. Il fut rédigé avec plus d'empressement qae de soin, et il contient quelques inexactitudes. On y donne à entendre, par exemple, que ce fut dans la chambre de la princesse et en sa présence que M. Deneux fit In fameuse tiéelaraliou.

lecture serait douce à son cœur. Elle le remercia avec effusion, et, comme il se retirait : c Général, vous avez deux filles; eh bien, en » voici une troisième. » Déjà elle avait dit à M. Ménière, en parlant du personnage mystérieux qui, dans ce moment, régnait sans doute sur sa pensée : c U sera heureux : il désirait » tant une fille! »

Pendant ce temps, les témoins étaient arrivés. Tout étant disposé pour les recevoir, le général Bugeaud en fut prévenu. M*^ d'Hautefort se trouvait en ce moment auprès de la princesse, et à l'attitude de cette dame, à l'impatience de ses mouvements, à l'altération de son visage, on voyait assez tout ce qu'avait de douloureux pour elle cette mise en scène d'un drame odieux. Telle était son agitation, que, les témoins tardant à paraître, elle s'avança vers la porte et dit d'une voix impérieuse :

c Mais, messieurs, Madame vous attend. » Les témoins entrèrent, graves et dominés par une secrète émotion. M. le président Pastoureau fit à la princesse les questions relatées au procès-verbal (1). Elle y répondit sans hésitation : et l'on se rendit dans le salon pour dresser l'acte. Cette formalité remplie, M. Deneux fut sommé par le président de dire quelle était la personne qu'il venait d'accoucher. U y eut un moment de silence. Était-ce la déclaration d'un mariage légitime qu'on allait entendre? La curiosité se peignait dans tous les regards et l'attente était solennelle. M. Deneux fit la déclaration suivante :

c Je viens d'accoucher madame la duchesse » de Berri, ici présente, épouse en légitime » mariage du comte Hector Lucchesi-Palli , des > princes del Campo-Franco, gentilhomme de » la chambre du roi des Deux-Siciles, domi- » cilié à Païenne. »

L'effet produit par ces paroles fut profond et divers , selon les sentiments de sympatliie ou de haine dont les assistants étaient animés. Ceux qui avaient compté sur le scandale d'un aveu mêlé de réticences nécessaires, ceux-là

Or, cette déclaration fut faite, non dans la chambre à coucher, mais dans le salon ; circonstance dont le parti légitimisle, s'il cât persisté dans ses dénégations, aurait pu aisément exagérer T importance.

se montrèrent troublés et interdits. Une satisfaction généreuse brilla, au contraire, sur le front de ceux qui, sans être du parti de la prisonnière, respectaient en elle les droits de la défaite, de la faiblesse et du malheur.

Le gouvernement apprit sa victoire par le télégraphe, mais il ne se contenta pas des renseignements que lui apportait la voie officielle. Aussitôt après Taccouchement, M. Deneux s'était hâté d'écrire à sa femme une lettre qu'il avait cachetée après l'avoir communiquée au général Bugeaud. Le gouvernement rompit le cachet de cette lettre, en remit une copie à M"* Deneux, et garda l'original, qu'il flt circuler dans les deux chambres! Car, une fois sur la pente de l'arbitraire, un pouvoir ne s'arrête plus.

Bien que la duchesse de Berri eût légitimé son enfant par la désignation de son époux, les partisans de la dynastie nouvelle mirent une indécente ardeur à se réjouir de l'événement dont le ministère avait si bien préparé le scandale. Les républicains se contentèrent de témoigner le mépris que leur inspirait ce vil triomphe.

Quant aux légitimistes, ils étaient consternés. Quelques-uns d'entre eux, cependant, s*obstinèrent dans une incrédulité qui leur était chère, et ils ne craignirent pas de dénoncer l'acte dont leurs ennemis se prévalaient, comme le dénoûment d'une intrigue qui avait commence par la violence et flnissait par le mensonge. N'était-ce pas une chose inouïe dans l'histoire du genre humain que de tenir au secret une princesse pour la faire accoucher dans une sorte d'esclavage? Pouvait-il y avoir état civil pour un enfant et certitude matérielle de sa naissance, lorsque la mère, plongée arbitrairement dans les fers et privée même de la protection de ses juges, ^e trouvait dans une situation que les lois désavouaient et qui faisait peser sur elle une invincible tyrannie? Séparée de ses amis, arrachée à ses conseils, morte au monde, à la loi, à la société, Marie- Caroline avait-elle pu valablement témoigner contre elle-même, et cela au milieu de ses accusateurs, de ses gardiens, des hommes qui avaient juré sa perte? S'il fallait croire au procès-verbal , pourquoi donc M. de Brissac et

JP* d'Hautefort avaient- ils refusé formellement de le signer? Voilà ce que disaient les plus passionnés parmi les légitimistes. Ils allèrent plus loin, et une plainte pour cause de présomption légale de supposition d'enfant fut adressée aux procureurs généraux près les cours royales de Paris et de Bordeaux, par le comte et le vicomte de Kergorlay, le baron de Ludre, le comte de Floirac,le baron deMengin- Fondragon, le vicomte Félix de Conny,MM.de Verneuil, de Mauduit et Battur. Des adhésions nombreuses vinrent bientôt fortifler cette plainte, et, dans une lettre remplie d'indignation, M. Florian de Kergorlay reprocha au président du conseil de s'être rendu coupable de diflîamation calomnieuse et de séquestration arbitraire. La lettre se terminait par ces mots : c La présomption légale du crime de suppo- » sition d'enfant est acquise à l'histoire. »

Mais la duchesse de Berri avait trop complètement cédé aux exigences de ses gardiens, pour que de semblables protestations eussent quelque autorité : on n'y vit généralement que la dernière clameur d'un parti au désespoir.

Aussi bien, le gros du parti avait déjà perdu toute illusion , et il ne lui restait plus qu'à subir en silence cette dure loi de la vérité.

Bien fous sont les princes qui s'imaginent qu'on adore en eux autre chose que leur fortune. Marie- Caroline ne tarda pas à en faire l'expérience. Beaucoup de ses fidèles, sans cesser de la défendre en public, ne lui montrèrent plus en secret qu'éloignement, froideur et dédain. Tel qui lui aurait pardonné uncrime heureux, la jugea impardonnable, parce qu'elle avait commis une faiblesse compromettante.

Aux reproches que lui adressaient sincèrement, dans son parti, des hommes rigides mais honorables, se mêla le blâme de ceux chez qui le stoïcisme n'était que le masque de l'égoïsme trompé ou de l'ambition déçue. De tous les maux que Marie-Caroline avait eu à souffrirdepuis plusieurs mois, celui-là fut sans contredit le plus cuisant. II est certain que, lorsque, rendue à la liberté, elle se disposait à partir pour Palerme, le nombre fut petit des personnes qui s'offrirent pour l'accompagner. Quelques dames donnèrent même à entendre que le rôle qu'elles auraient envié auprès de la

RÉVOLUTION PRi^NÇAlSE.

régente de France, ne pouvait guère leur convenir auprès de la comtesse Lucchesi-Palll.

Marie-Caroline avait témoigné le désir d'être accompagnée à Palerme par M. de Mesnard.

Peu de temps avant son départ de Blaye, on lui remit une lettre de son premier écuyer. A peine y a-t-elle jeté les yeux que son front se voile de tristesse. Une plainte amère lui échappa, dit-on , et elle fut tout un jour à se remettre de son trouble. La lettre était froidement respectueuse, et M. de Mesnard y disait que, pour accompagner la princesse, il attendrait ses ordres. Pourtant, nul parmi les légitimistes n'était plus que M. de Mesnard dévoué aux intérêts et docile aux volontés de Marie-Caroline. Mais rinfluence des mécontentements du parti avait peut-être fini par le gagner luimême; peut-être aussi pensait-il que la dernière déclaration de la mère de Henri V n'était pas suffisamment expliquée par l'oppression dont elle avait été victime. Quoi qu'il en soit, il se rendit à Blaye, quand le moment fut venu, prêt à suivre dans des contrées lointaines celFe dont il avait servi tour à tour la grandeur et l'abaissement.

La princesse de Beauifremont donna au parti royaliste, dans cette circonstance, un grand exemple de courage et de générosité. Entourée, dans ce parti, d'une juste considération, et connue pour n'avoir jamais recherché les positions de cour, elle accourut à Blaye, résolue à ne se séparer de Marie-Caroline que lorsqu'on aurait reçu à Prague cette mère du duc de Bordeaux, que tout le monde maintenant semblait abandonner.

Ce ftit le 8 juin que Marie-Caroline quitta sa prison. Ce voyage devait avoir une haute importance historique, et il faut absolument en connaître les détails si l'on veut analyser la situation du parti légitimiste, soit en France, soit à l'étranger. A Blaye, les préparatifs du départ étaient poussés, depuis quelque temps, avec beaucoup d'activité. Le 8, un bateau à vapeur vint mouiller devant la citadelle. II devait conduire la princesse jusqu'à la rade de Richard, oh l'attendait la corvette l'Agate.

Des ordres sévères avaient été donnés par le général Bugeaud pour qu'aucune manifestation populaire ne troublât la solennité de l'em-

barquement. Quelques personnages de marque s'étaient rendus à bord du bateau k vapeur pour y recevoir Marie-Caroline. Celaient le prince et la princesse de Beauffremont, le marquis et la marquise de Damplerre, le vicomte de Mesnard, le marquis de Barbançois, le comte Louis de Calvimont. A bord se trouvait aussi rabl)é Sabatier, qui venait d'être nommé aumônier de la princesse.

A neuf heures et demie, le général Bugeaud alla prévenir Marie-Caroline que l'heure du départ était arrivée. Il la trouva posant devant un peintre envoyé de Bordeaux par M. Gintrae, qui avait voulu garder le portrait de la prisonnière de Blaye. Marie-Caroline sortit, conduite par le général. A c6té d'elle marchait la nourrice portant cette petite princesse qu'une prison avait vu nattre et qu'attendait une mort prématurée. Suivaient M. de Mesnard donnant le bras à M"' d'Hautefort, M. Deneux, M. de Saint-Arnauld , aide de camp du général, M"* Lebeschu et M"^* Hansler. Au seuil de la porte Dauphine , Marie-Caroline ayant aperçu les deux filles du gouverneur et leur mère, elle se pencha vers les enfants pour les embrasser; puis, se tournant vers M"* Bugeaud, qu'elle savait douée d'un noble caractère et d'une âme compatissante : t J'espère, lui dit-elle, que » dans peu vous reverrez votre mari bien por- » tant. » Au delà de la porte Dauphine, la foule s'entassait impatiente. Quand Marie-Caroline parut, un grand silence se fit parmi le peuple; mais à peine s'était-elle éloignée de quelques pas, qu'on entendit comme un bruit conftis de voix, de chuchotements, de murmures , sans qu'on pût savoir ni quel sentiment dominait cette multitude, ni à qui s'adressaient certaines rumeurs menaçantes sorties de son sein.

A dix heures, l'ancre était levée et le Bordelais voguait vers la mer. Deux barques furent aperçues qui suivaient le bateau à vapeur.

Elles étaient montées par des personnes dévouées à Marie-Caroline, comme le montraient bien les bras levés en signe d'adieu et les mouchoirs blancs agités en l'air. « Au largue! » cria d'une voix rude le commandant du Bordelais.

Mais, à l'instant même, de l'une des embarcations partit un paquet dont un cri désignait la

HISTOIRE DE DIX ANS. 1 850-18 iO.

destination , et qui alla tomber à quelque distance du général Bugeaud.Cétait un fichu vert sur lequel était le portrait de Henri V. Le général Bugeaud, qui s'irritait des plus petites choses, laissa éclater une indignation puérile. Mais son autorité n'avait plus rien dont Marie- Caroline eût sujet de s'alarmer. Aussi sut-elle se dédommager, à l'égard de M. Bugeaud, d'une trop longue dissimulation; et le général ne trouva plus chez elle et chez les personnes de sa suite, durant tout le voynge, que l'expression d'un ressentiment contenu avec effort.

Vers le milieu du jour, la corvette l'Agate signala le bateau à vapeur le Bordelais qui , descendant la Gironde, se dirigeait sur la rade de Richard. Le transbordement se fit sans difficulté. Les |)ersonnes qui devaient accompagner Marie^aroline jusqu'à Palerme étaient le prince et la princesse de Beauffremont, M. de Mesnard, M. Deneux, M. Ménière, le général Bugeaud et son aide de camp, puis, pour le service de la princesse, M"* Lebeschu et M*^ Hansler. Des affaires urgentes avaient rappelé au sein de sa femille M. de Brissac, et le voyage avait été interdit à la comtesse d'Hautefort , à qui sa santé ne permettait pas d'en affronter impunément les fatigues. Au moment de se séparer, et pour toujours peut-être, d'une princesse dont elle avait si longtemps partagé la captivité. M*"* d'Hautefort avait peine à cacher les déchirements de son cœur; son visage était inondé de larmes , et ces émotions d'une tendresse inquiète paraissaient toucher vivement Marie-Caroline.

Le 9 juin, V Agate s'éloignait du sol de France. En vue de Palerme, la corvette salua la terre par une salve de vingt et un coups de canon, et aussitôt l'on entendit gronder toutes les batteries du port. L'Agate ayant jeté l'ancre, une foule d'embarcations furent lancées à la mer. Plusieurs d'entre elles portaient des musiciens ; et des couplets sur la princesse, sempre tormentatay se mêlèrent au bruit de la rame agitant les flots. D'après l'étiquette de la oour de Sicile, le vice-roi ne se peut déplacer que pour recevoir le roi lui-même. Le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, envoya donc & Marie-Caroline, pour la complimenter et s*entendre avec elle sur l'instant du débarque*

ment, le dtic de San-Martino, ministre de Tlntérieur. Le comte Lucchesi-Palli se présenta ensuite. II fut admis dans la chambre de Marie- Caroline, oh il resta près d'une heure. Puis, ils montèrent l'un et l'autre sur le pont et s'y promenèrent, objets d'une curiosité que le respect tempérait h peine. Avant de débarquer, la princesse reçut en audience de cérémonie le commandant Turpin et son état-major; elle remercia le commandant avec beaucoup d'effusion de la conduite à la fois courtoise et loyale qu'il avait tenue, et elle ne voulut pas quitter la corvette sans avoir donné à l'équipage une gratification de vingt jours de solde, munificence qui, sous un prince économe, donna lieu, de la part des marins, à des rapprochements joyeux et caustiques.

Quant au général Bugeaud , Marie-Caroline avait su, par une vengeance bien permise, lui faire peur des dangers qui l'attendaient sur le rivage. Aussi n'osa-t-il pas mettre pied à terre, et il s'embarqua sur le brick VActéon, que le gouvernement avait envoyé h Palerme, sous le commandement du capitaine Nonay, avec mission d'attendre l'arrivée de l'Agate, et de rap-p porter en France la nouvelle du débarquement.

Marie-Caroline était libre enfin, mais elle ne touchait pas encore au terme de ses maux.

Sa déclaration du mois de mai avait ftiit perdre contenance au parti légitimiste et mis en lumière les éléments de discorde qu'il recelait. Les uns crurent ou feignirent de croire que la duchesse de Berri , par son nouveau mariage, venait de renoncer aux droits de sa royale maternité. Les autres se prévalurent des malheurs que la guerre de Vendée avait enfentés, pour affirmer que jamais la princesse n'avait été investie des pouvoirs de régente. Querquesuns pensèrent que le mariage morganatique de Marie-Caroline avec le comte Lucchesi-Palli ne pouvait enlever à une mère toute Influence sur les destinées de son fils. A Prague, on n'avait jamais regardé comme sérieuse la double abdication de Rambouillet : le roi de France, c'était toujours Chartes X ; et, après lui, celui qu*on aurait salué sous le nom de Louis XIX, c'était le Dauphin. Il y en avait même qui, trouvant valable l'abdication de Charles X, dé« elamieiit nulle calle qu'il avait, à Rambonillet,

imposée à son fils. Quelque ridicules que fussent ces prétentions, le mariage de Marie- Caroline les ranima et leur donna, aux yeux de certains royalistes, une autorité qu*elles n'avaient pas eue jusqu'alors. De sorte que le parti légitimiste en vint à se partager en trois catégories : les carlistes, les dauphinistes, les henriquinquistes.

Dans cette situation, Marie-Caroline désirait ardemment trois choses : l"" qu'on lui confiât la tutelle de son fils; i"" qu'on lui accordât l'autorisation de se rendre à Prague auprès de ses enfants ; S"" qu'on modifiât le système d'éducation adopté pour le duc de Bordeaux, qui était élevé dans les principes de l'ancien régime. Or, dès le mois de mai, M. de Chateaubriand, pour obtenir ces trois choses, avait fait le voyage de Prague; mais son intervention avait été sans résultat. Charles X prétendait que, d'après la loi française, Marie-Caroline ne pouvait rester tutrice ; il voyait de grandes difficultés à ce que la princesse se rendit à Prague avant qu'on eût réglé les conditions de son mariage, tant à l'égard du père de son mari qu'à l'égard du roi de Naples son frère, et il exigeait qu'elle ne vint embrasser ses enfants qu'après avoir séjourné quelque temps en Sicile avec le comte Lucchesi-Palli; enfin, il paraissait décidé à ne rien changer à l'éducation du duc de Bordeaux et à subir jusqu'au bout l'influence de MM. de Blacas, de Damas et de Latil.

De fait, Marie-Caroline ne fut pas plutôt en Sicile, qu'elle s'y vit retenue en quelque sorte comme prisonnière. Pour aller à Naples auprès du roi son frère, il lui fallut, pour ainsi dire, entrer en négociation; et, si l'interdiction fut enfin levée, ce fut grâce au zèle infatigable de M. de Choulot. De Naples, la princesse, devenue madame Lucchesi-Palli, partit pour Rome, où le pape lui fit l'accueil le plus empressé; puis elle gagna Florence. Là, elle retrouva quelques personnes d'un dévouement éprouvé:

M. et M"^ de Podenas, M. d'Haussez, M"*^ de Fauveau. Son parti était pris. Elle voulait, quoi qu'il avtnt, se rapprocher de la frontière autrichienne, entraînée qu'elle était vers ses enfants par un désir qui ne calculait pas les obstacles. Car les esprits à Prague étaient forte-

ment aigris contre elle. On lui reprochait son expédition en Vendée hautement désapprouvée par M. de Blacas et tentée sans l'assentiment de l'Autriche; on lui reprochait sa folle confiance, sa précipitation, son orgueilleuse ardeur à devenir l'unique centre du parti royaliste, et, par-dessus tout, les égarements qui l'avaient perdue. Voilà ce qui perçait dans les discours; mais dans les replis de la pensée se cachaient des motifs de mécontentement plus décisifs peut-être : la duchesse de Berri, en courant la carrière des périls, avait trop effacé derrière son audace les autres membres de la famille : c'était son crime.

Au reste, on aurait pu avec raison l'accuser d'avoir manqué à Blaye de courage et d'énergie. Si, comme elle en avait le droit, elle eût opposé aux exigences de ses gardiens une force d'inertie invincible, nul doute que ses ennemis n'eussent été plongés dans le plus honteux embarras. Mais, encore une fois, ce qui la rendait coupable aux yeux des courtisans du roi déchu, c'était la gloire rêvée bien plus que les fautes commises. M. de la Ferronays était parti de Naples pour Prague, espérant adoucir l'âme du vieux roi. Mais Marie-Caroline n'était pas condamnée seulement par les jalousies dont nous venons de dire le secret, elle était condamnée aussi par la politique cauteleuse de l'Autriche, dont elle avait bravé l'ascendant, et qui cherchait à faire du duc de Bordeaux ce qu'elle avait fait du duc de Reichstadt, mort depuis quelques mois; c'est-à-dire une menace perpétuellement suspendue sur la tête du gouvernement français.

Aussi, Marie-Caroline attendait-elle en vain des passe-ports pour l'Allemagne. En même temps ses amis étaient traqués par la police autrichienne, presque comme les chouans l'avaient été dans la Vendée par la police de Louis-Philippe. Le 29 septembre marquant l'époque de la majorité (1) du duc de Bordeaux, plusieurs jeunes royalistes étaient partis de Paris pour Prague, afin de saluer leur nouveau roi : quelques-uns parvinrent à franchir la frontière ; les autres furent arrêtés par les

(I) Le dac de Bordeoax toacbalt à sa treiilème année; U allait donc èlre majeur ponr les légitimistes, les rois de France ayant été déclarés majeurs k treiM ans.

autorités autrichienDes, tÎEiute d'une autorisation signée Blacas.

Marie-Caroline comptait les jours, les heures, avec une douloureuse impatience. Enfin, M. de Montbel arriva : il apportait à la princesse la permission de pousser plus avant, mais à condition qu'elle montrerait son contrat de mariage. Marie-Caroline envoya M. de Montbel à Rome, où le contrat était déposé, et, sans plus attendre, elle entra par Ferrare sur le territoire autrichien. M. de Chateaubriand y était accouru : elle le pria de se rendre à Prague pour obtenir la révocation des défenses qu'on Élisait peser sur elle, et, aussi, pour décider Charles X à consentir à une déclaration de majorité. La princesse continuait à avancer; mais, arrêtée à Padoue, elle n'obtint qu'à grand' peine la faveur d'aller attendre à Venise, oii s'étaient réunis MM. de Charette, Barbançois et quelques autres Vendéens, le résultat de la mission que M. de Chateaubriand avait acceptée. •

Ce fut le 28 septembre que l'illustre écrivain arriva au terme de son voyage. M"® de Beauffremont l'avait précédé de quelques heures. Charles X habitait, en ce moment, le château de Butschierad, situé à peu de distance de Prague. Mais la Dauphiue, la sœur du duc de Bordeaux et M'"'' de Gontaut avaient quitté Butschierad pour se rendre au Hradschinn. Car il était décidé que, pour empêcher la duchesse de Berri de venir jusqu'à Prague, la famille royale irait au-devant d'elle jusqu'à Léoben. M. de Chateaubriand eut, à ce sujet, une entrevue avec la Dauphine, et il lui exprima tout son étonnement du parti auquel on s'était arrêté : Quoi ! on irait au-devant de Marie- Caroline pour lui conduire ses enfants, les lui faire embrasser rapidement dans une auberge, et, ensuite, les séparer d'elle à jamais! La Dauphine répondit avec émotion que, si telle était la volonté du roi et qu'il y persistât, il faudrait bien obéir. M. de Chateaubriand passa chez M'*' de Gontaut. Elle faisait les apprêts du voyage et se lamentait : « On nous enlève, on » nous mène je ne sais vers quel but. Sauvez- > nous ! » La sœur du duc de Bordeaux était souffrante et gardait le lit. Introduit dans la chambre de la jeune malade, M. de Chateau-

briand ne la vit point, les fenêtres étant fermées, mais elle lui tendit dans l'ombre sa main, qui était brûlante, en le priant aussi de les sauver tous.

Le soir même, M. de Chateaubriand se rendit à Butschierad. Il trouva dans le salon, près d'une table de jeu préparée, le duc de Blacas et M. O'Egherthy. « Le roi, lui dit M. de Blacas, » a été pris d'un accès de fièvre, il est couché.» Et, apercevant sur le visage de M. de Chateaubriand un léger signe d'incrédulité, M. de Blacas ouvrit avec précaution la porte qui séparait le salon de la chambre à coucher de Charles X. M. de Chateaubriand s'avança, mais il n'entendit que la respiration élevée du roi , comme celle d'un homme qui dort d'un sommeil pénible. Alors, il exposa au duc de Blacas, devant M. O'Egherthy, le but de sa mission , s'étendit sur ce qu'avait d'insultant pour Marie- Caroline le voyage de Léoben, et sur ce que présentait d'avantageux la déclaration de majorité. M. de Blacas fit à tout cela quelques objections, mais sans insister. « Au surplus, » ajouta-t-il, le roi étant malade, il est vrai- » semblable qu'il ne partira pas demain : vous » pourrez vous entendre avec lui. »

M. de Chateaubriand revint à Prague; et le lendemain, il étaitde bonne heureàButschierad. Charles X, encore malade, reçut gracieusement son noble visiteur, le fit asseoir auprès de son lit, l'écouta d'une oreille attentive et bienveillante, mais sans se départir de la résolution qui éloignait de Prague Marie-Caroline. Relativement à la déclaration de majorité, il montra une volonté moins ferme, et pria M. de Chateaubriand , après avoir fait un brouillon de l'acte, d'en causer avec M. de Blacas. Il prit ensuite une lettre que la duchesse de Berri lui écrivait, la lut d'un air préoccupé, puis, la jetant sur son lit : c De quel droit, s'écria-t-il, » la duchesse de Berri prétend-elle me dicter » ce que j'ai à faire? Quelle autorité a-t-elle » pour parler? Elle n'est plus rien, elle n'est » que madame Lucchesi-Palli. Le code la dé- » pouille de la tutelle comme mariée en se- » condes noces. » M. de Chateaubriand répondit qu'il restait à Marie-Caroline les droits qu'elle tenait de son courage, de ses malheurs, de tout ce qu'elle avait bravé, de tout ce qu'elle

Ai

avait i»oufferl pour la cause de sod fils. Lk se borna Tentretien. M. de Cliateaubriaod se bâta de rédiger Fade de déclaration de majorité; mais cet acte ayant été porté à Charles X par M. de Blacas, on fît savoir à Fauteur que son projet, qu'on trouvait d'ailleurs fort convenable, devait être envoyé à Vienne, parce qu'on s'était malheureusement engagé à ne rien faire à la majorité de Henri V. c 11 est dur, Ma- » dame, écrivait à ce sujet M. de Chateau- » briand en s'adressant à Marie^Caroline, il » est dur d'avoir à parler de FAutriche quand » il s'agit de la France. Que diraient nos en- » nemis s'ils nous voyaient nous disputant une » royauté sans royaume, un sceptre qui n'est » aujourd'hui que le bâton sur lequel nous » appuyons nos pas dans le pèlerinage de » l'exil? » 11 écrivait encore, après avoir rendu compte des résultats de son voyage : « Si » jamais. Madame, vous deveniez maîtresse du » sort de votre fils, si vous persistiez à croire » que ce dépôt précieux pourrait être confié k » mes mains fidèles, je serais aussi honoré » qu'heureux de lui consacrer le reste de ma » vie. Mais je ne pourrais me charger d'une » aussi effrayante responsabilité qu'à condi- » tion d'être, sous vos conseils, entièrement » libre dans mes choix et mes idées, et placé » d'abord sur un sol indépendant, hors du » cercle des monarchies absolues. »

L'éducation du duc de Bordeaux était, en effet, pour les royalistes, un sujet d'ardentes préoccupations; et c'est ce qui explique l'intervention de MM. de Chateaubriand, de la Ferronays, de Saint-Priest et autres personnages marquants^ qui s'étaient groupés autour de Marie-Caroline. On n'était guère capable de comprendre à Prague les sentiments exprimés avec tant de noblesse par M. de Chateaubriand dans les lignes que nous venons de citer. L'auteur du Génie du christianisme fut éloigné du fils : il n'avait rien obtenu pour la mère.

Après un séjour assez long à Venise et bien des difficultés, Marie-Caroline reçut des passe-ports pour FAlIemagne. Mais on voulait qu'elle y parût en fugitive et dans un état presque complet d'abandon. Le nombre des passe-ports lui fut mesuré avec une défiance

avare. Uuaud elle quitta Venise pour aller à Léoben, quatre personnes seulement Faccompagnaient : M. et M"^ de Saint-Priest, MM. Podenas et Sala. En humiliant Marie-Caroline, Charlos X ne voyait pas que c'était la légitimité même qu'il exposait à la risée de FEurope. Mais les hommes seraient trop malheureux, si leur obstination à servir n'était pas quelquefois égalée par la folie de ceux qu'ils servent.

A Lcoben, l'entrevue fut froide et réservée.

Charles X était entouré de MM. de Blacas, de Damas, de Montbel. Marie-Caroline parla de son fils, de Fëducation, de la majorité : on eut Fair de ne pas la comprendre. Quelques jeunes Français, échappés de Prague, MM. de Bruc, Walsh, de Seran, étaient panenus à traverser la ville : on feignit de croire que la duchesse de Berri avait Fintention de faire enlever ses enfants. La séparation de la famille eut liea au bout de quelques jours. Le général Latour- Maubourg avait été choisi d'un commun accord pour diriger Fëducation du duc de Bordeaux.

Ce fut tout.Le rôle politique de Marie-Caroline venait de cesser.

Tels furent ces événements. La branche ainée y perdit ce qui lui restait encore d'autorité morale en ce pays de France, si fatal pourtant aux monarchies ; et Fon vit clairement alors combien pitoyable est la démence des partis qui, associant leur destinée à celle d'une famille, consentent à jouer leur avenir sur Fentëtement d'un vieillard ou les amours d'une jeune femme. Mais il plut à Dieu de ne pas borner à cela les enseignements réservés à notre siècle. Par une merveilleuse dispensation de la Providence, de ces deux dynasties en lutte, la nouvelle ne put fouler aux pieds Fancienne sans s'amoindrir elle-même et s'abaisser. Car il existe entré toutes les couronnes une solidarité impossible à méconnaître; et le prestige, puissance créée par la bêtise des peuples, est, aux mains des grands de la terre, un trésor commun qui diminue pour tous quand il semble ne diminuer que pour un seul. 11 fallait une médiocrité bien profonde et une singulière petitesse de vues pour ne pas comprendre que livrer en proie aux sarcasmes de la foule Marie-Caroline, fille, sœur, nièce

et mère de roi, c'était faire monter l'insulte jusqu'au principe même sur lequel reposent les moDarchies. Le culte de la royauté va s'af- Caiblissant en Europe depuis qu'on avilit les

princes, non depuis qu'on les tue; et Ton ne fonde pas une dynastie en enseignant aux peuples, du baut d'un tràne^ le mépris des races royales.

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