‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 20 sur 93 · LOVlf lUNC · texte numérisé non relu

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victoire abusant d'elle-même. Comme conclusion aux conflits parlementaires, d'odieuses scènes de pugilat. Et, sous l'égide de la loi, la vengeance. Non, jamais pareille complication de désordres ne s'était vue dans l'histoire; jamais gouvernement ne s'était entouré de plus de périls, à force d'incapacité.

Si les défenseurs des accusés d'avril avaient su profiter de leurs avantages, si, bravant les chances de la prison et forts de leur fraternel courage, ils s'étaient présentés devant la pairie et lui avaient dit : c Cette lettre dont il vous

> platt de tirer vengeance, nous en sommes » tous les auteurs; frappez encore, si vous

> l'osez ! > c'en était fait, selon toute apparence, et de la chambre des pairs et de la monarchie. Car, au point où l'on en était déjà, il est clair que le procès ne pouvait s'agrandir sans confiner à la guerre civile et sans pousser la monarchie à se mettre hors la loi. Mais, parmi les défenseurs, il y en eut qui, à la seule idée du sort qui les menaçait, sentirent leur sang se glacer dans leurs veines. L'un pensait à sa fortune compromise et à son avenir engagé dans de terribles hasards, l'autre pâlissait pour ses enfants qu'il avait espéré revoir ou pour sa mère absente. Plusieurs réunions eurent lieu, et les timides se firent d'autant moins scrupule d'avouer leurs répugnances, que, n'ayant pas en effet signé, pour la plupart, ils couvraient d'un prétexte en apparence honorable la défaillance de leur patriotisme et la pusillanimité de leur cœur.

Quoi qu'il en soit, il suffisait que l'unanimité fât impossible, pour que la question devint controversable. Aussi des hommes dont l'intrépidité et le dévouement étaient au-dessus de tout soupçon, des hommes tels qu'Armand Carrel, soutinrent-ils que chacun devait, sans toutefois désavouer la lettre, déclarer qu'il ne l'avait ni signée ni publiée : puisqu'il y avait des dissidents, et des dissidents obstinés, pourquoi révéler au pouvoir les plaies intérieures du parti républicain? Pourquoi souffrir que ce parti fût flétri, ne Mt-ce que dans quelques-uns de ses membres? Puisque, dans l'affirmation , l'on risquait de se montrer en désaccord, ne valait-il pas encore mieux s'accorder pour la négation? El, après tout, n'y

avait-il donc aucun iucoavénient à peupler les cachots de la pairie de tout ce qu'il y avait dans le parti, d'hommes énergiques, intelligents, dévoués, illustres? Libres, ne serviraient-ils pas la cause plus puissamment que victimes et prisonniers? Enfin, l'intérêt qu'excitaient les prévenus d'avril ne se trouverait-il pas singulièrement attiédi, lorsque la scène ne serait plus occupée que par leurs défenseurs, élevés eux-mêmes jusqu'aux bancs des accusés?

A ces considérations, plus spécieuses que fondées , on en opposait d'invincibles. Quoi ! des républicains venaient demander au parti d'abdiquer sa réputation d'inOexibilité et de s'entourer, lui si courageux , des apparences de la peur ! Que la plupart des signatures imprimées n'eussent pas été données réellement, c'était bien de cela qu'il s'agissait, vraiment! Parmi les défenseurs, est-ce que tous n'approuvaient pas la lettre ? Donc, tous ils l'avaient signée, le fait matériel ici n'étant rien à côté de l'acte moral. Frapper l'opinion en appelant à soi le danger, terrifier le pouvoir en lui prouvant qu'on était résolu à ne point reculer d'un pas, accabler la pairie sous l'inefiaçable ridicule d'un procès sans fin , semer l'agitation dans l'agitation, et faire sortir du sein d'un nombre toujours croissant de familles en deuil un formidable cri d'indignation et de terreur, voilà ce qu'il fallait faire. On parlait de ne pas exposer à la privation de leur liberté des hommes qui en pouvaient faire un si profitable usage? Comme si, pour rendre le pouvoir odieux, le plus sûr moyen n'était pas de le condamner à la honte de mettre en prison la vertu ou le génie! Et quant aux dissidents qui persisteraient, entre les renier publiquement et subir leur joug, comment hésiter?

On conçoit quelle dut être la violence du débat. M. Dupont s'y fit remarquer par l'énergie de sa conviction et l'impétueuse éloquence de son langage. Il fut même si âpre dans ses attaques contre Armand Garrel , qu'une rencontre personnelle aurait eu lieu inévitable^ ment , si des amis communs ne s'étaient employés avec passion à rapprocher deux hommes si dignes de rester unis. Au reste, la fermentation des esprits s'expliquait assez par

l'importance de la question qu'on agitait. Car enfin, il y allait de la dignité du parti tout entier, et c'est ce que M. Dupont avait amèrement compris, c Tout ceci , s'était-il écrié , » n'est pas seulement une affaire de logique , » c'est aussi une affaire de sentiment. Eh bien, » qu'on interroge les femmes, si aptes à déci- » der des choses du cœur; et, j'en jure, pas » une ne répondra : Vous devez reculer. * Hais, suivant M. Armand Carrel, il n'y avait nulle faiblesse, de la part d'un parti, à prendre ses avantages et à ne s« point laisser imposer par ses propres ennemis sa manière de combattre. Il se trompait dans l'applicatioD, puisque la meilleure tactique ici était d'exagérer jusqu'à l'audace; et, au fond , il le sentait si bien lui-même qu'il surprit tout le monde par la facilité avec laquelle, dans le cours de la discussion, il passa de son opinion à l'opinion contraire. Malheureusement, il faut, pour s'avouer vaincu, une noblesse de caractère et une supériorité d'intelligence dont peu d'hommes sont doués. Ceux qui voulaient éluder la solidarité de la lettre redoublèrent de clameurs, et bientôt il devint manifeste qa'on serait obligé de leur céder.

H. Trélat avait suivi en silence la marche de cette triste querelle. U en prévit le dénoûment ; et il résolut d'affronter toute la responsabilité, en se déclarant seul coupable. Ce ne fut, toutefois, qu'après une lutte intérieure pleine d'anxiété qu'il s'y décida. Il aimait tendrement sa femme; sa famille réclamait impérieusement son appui; et, pour tout dire, il avait à craindre que son parti ne lui sût pas gré d'un tel sacrifice. L'inspiration première l'emporta. Mais c'était M. Michel (de Bourge^ qui avait rédigé la lettre; c'était donc à lui qu'appartenait l'honneur d'un dévouement devenu nécessaire : il invoque son droit; et, dans une lutte de générosité céder étant impossible, MM. Michel (de Bourges) et Trélat conviennent qu'ils se présenteront tons les deux à leurs ennemis, le premier comme auteur, le second comme publicateur de la lettre. En conséquence, ils écrivent au président de U chambre des pairs :

« Monsieur, In lettre dénoncée k la chambre des pairs |rar « le Biiuii^lére pabUc cfti de rail de ooas, M. Michel {et

• Bourges) ; ell« a été poUiée par un oulr«, M. Trëlat; let » signatures apposées au bas de la lettre ne sont que fictives. » Il élait urgent d'envoyer quelques mots de consolation et

> d'enooorageoiettt k nos amis en prison. Noos avons pris sur

• noflt de faire imprimer^ à la suite de nos noms, les noms

• de collègues qui, nous en étions sârs, ne nous désavoue- » raient pas. Aojoard'liui que cette lettre donne lien à des

• poarsuilcs, il est de notre devoir de faire eonnaitre la

> vérité. Cest donc sur nous seuls que doit reposer la res- » ponsabilité morale el légale de Farticle incriminé. Nous

• no«s présoiterons devant la chambre au jour qa*il I«{

• conviendra.

» TaiLAT, Michel. »

La réanion des défenseurs ne connut la déclaration précédente que lorsquMl n'était déjà plus temps d'y mettre obstacle. Alors plusieurs exhalèrent leur mécontentement : ceux-ci, parce qu*ib voyaient dans la résolution prise en dehors d'eux un reproche indirect adressé à leur pusillanimité; ceux-là, parce qu'ils enviaient l'éclat d'un rôle si honorable; d'autres, parce qu'ils étaient blessés d'une démarche injurieuse, disaient-ils, pour l'assemblée, qui n'avait été appelée ni à la discuter ni à la permettre. L'orage finit pourtant par se calmer. D fut convenu qu'on nierait unanimement l'authenticité des signatures; et la responsabilité demeura concentrée sur la tète de MM. Michel (de Bourges) et Trélat.

Ce fut le 20 mai (1838) que les défenseurs parurent devant la chambre des pairs. Leur poâtion était si peu définie et trahissait une dérogation si flagrante aux formes ordinaires de la justice, que le président ne sut ou n'osa les d^gner que sous le nom û' appelés, mot nouveau dans la langue judiciaire et créé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord à démontrer que c'^it comme chambre des pairs et non comme cour des pairs, comme branche du pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 1822 le droit de venger ses propres injures. La pairie était donc incompétente, puisque l'offense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la cour des pairs. Cette thèse, M. Michel (de Bourges) la développa de la manière la plus brillante; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique ; mais que sert déraisonner contre la force t La pairie, qui s'était reconnue compétente à l'égard des accusés, se reconnut

compétente à l'égard des défenseurs. Elle ne s'en tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par la voie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe; et c'était la première fois qu'on allait sommer des accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que M. Armand Carrel releva dans un langage aussi noble qu'énergique. Mais, encore un coup, la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueuses, et jusqu'au bout, la statue de la Justice devait rester voilée.

Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire : € Avez-vous signé la lettre?

» L'avez-vôus publiée? En avez-vous autorisé » la publication? » Suivant la décision prise, tous les appelés répondirent, l'un après l'autre» par la négative. Quelques-uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée. < Je suis indigné, s'écria M. Reynaud, de

> l'injure qui nous a été faite à tous par cette » chambre. En nous empêchant de remplir » notre ministère de défenseurs , et en nous » consignant à la porte des prisons, la cour

> a violé notre droit. Nous sommes les pre- » miers offensés. Les sentiments de cette lettre » sont les miens. Si je déclare n'avoir pas

> signé, c'est uniquement pour rendre hom- » mage à la vérité et non pour Caire amende » honorable. » Interrogé, M. Raspail répondit : € Je vous donnerai la lettre et non l'es-

> prit; je vous donnerai deux fois trois lettres : » Non, non! » M. Flocon opposa spirituellement la conduite de la chambre des pairs, qui ne reftisait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la cour des pairs, qui avait refusé des défenseurs aux accusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui, Franque, Antony Thouret, Frédéric Degeorge, Bergeron, Gazard , Armand Barbes, Grouvelle, Voyer-d'Argenson, Laurent, Gervais (de Caen), Ferdinand François, Rittiez, Demaye, Dornez, ou refusèrent de répondre catégoriquement, ou firent suivre leurs réponses de réserves dédaigneuses et intrépides. L'assemblée commençait à être fortement remuée, lorsque vint le tour de M. de Lamennais. Car il âait là, perdu dans la foule des vaincus, cet homme

hÉVOLUTION FHANÇAISE.

dont le Dom remplissait FEurope, ce prêtre puissantqui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et Taffranchissement du genre humain. Quand on Tinterrogea, tous les regards se Oxèrent sur Tbomme illustre, avec un profond sentiment de curiosité et de respect. Lui , le front pâle, la téie un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n*était qu'un souffle, mais qui fit tressaillir les juges : « Ce qui se passe en ce moment, • messieurs, contient de graves enseignements » qui ne doivent élre perdus ni pour la France > ni pour l'Europe. Ils ne le seront pas! Pour » ma part, j'en prends l'engagement, mes- » sieurs les pairs! »

L'interrogatoire terminé, la chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livres à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de AIM. Jules Bernard et David de Thiais; M. Germain Sarrut, celle de la Tribune; et M. Raspail, celle du Réformateur. Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, et de la plus haute distinction , étonna la chambre par la verve pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. H. Gervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien, des passions contenues, et ce quelque chose d'exquis que donne l'habitude du monde élégant. M. Gervais (de Caen) se plut à engager avec M. Pasquier, sur la question des formes violées, une lutte dans laquelle M. Pasquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques fermes et précises d'un adversaire qui, connaissant mieux que lui les lois et les formalités, se jouait impitoyablement de son embarras , M. Pasquier perdit contenance et ne put que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le châtiment!

Mais un moment redoutable approchait pour

la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus haut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté , le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort; et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner.

c II fallait, dit-il, il fallait, messieurs, que » nous nous vissions en face, et nous y sommes.

» Messieurs , nos inimitiés ne datent pas » d'hier. En 1814, je maudis avec beaucoup » d'autres le pouvoir qui vous appelait, vous » ou vos prédécesseurs, à son aide pour en- » chaîner la liberté. En 1815, je pris les armes » pour m'opposer au retour de votre gracieux » maître. En 1830, j'ai fait mon devoir cooime » beaucoup d'autres heureusement , et huit » jours après la révolution je reprenais encore » mon fusil, moi qui n'ai pas l'habitude de » prendre un instrument de guerre, et je me » rendais au poste que le général Lafayette nous » avait assigné, sincèrement ou non, pour » marcher contre vous personnellement, mes- » sieurs les pairs.

» C'est en présence de mes amis et de moi » que fut reçu l'un de vous, quand il apporta » la révocation des ordonnances à l'hôtel de » ville; et peut-être eûmes-nous quelque îd- » fluence sur le peu de succès de son ambas- » sade. Il comparaissait alors devant nous, il » pleurait; c'est nous aujourd'hui qui compa- » raissons devant vous, mais sans pleurer, sans » fléchir le genou. Nous avions vaincu vos rois, » et il ne vous restait rien. Vous, vous n'avez » pas vaincu le peuple, et que vous nous con- » sidériez ou non comme ses otages, notre si- » tuation personnelle nous occupe fort peu, » soyez-en sûrs.

» Qui donc se refuserait à voir dans ce qui » se passe les éclatantes prédictions de ce qui » se prépare? Une aveugle fureur égare tous » les pouvoirs. Il n'y a plus de législateurs, il » n'y a plus de juges, mais partout des enne- > mis qui se vengent. Après la révolution la » plus magnanime, et quand les mœurs de- » viennent plus douces d'heure en heure, on

n*hësite pas à demander cent soixante-trois létes. Et qu*on ne s*y trompe pas : vainement essayerait-on de touchantes homélies après cette réquisition sanguinaire. Personne n*a oublié que l'échafaud a été d ressé depuis 1 830 pour les condamnés Lepage et Cuny, et que c'est le peuple qui Ta renversé.

» Il y a cinq ans, M. Persil réclamait la tête du noble prince de Polignac pour le compte de la révolution. Aujourd'hui Tuo de ses subdélëgués demande les tètes de ceux dont il devait écrire Thistoire par décision du gouvernement révolutionnaire de 4830.

» U y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa vie à développer les sentiments républicains dans rame des jeunes gens. Je Tai vu, moi, brandir un couteau en faisant reloge de Brutus. Ne sent-il donc pas quil a une part de responsabilité dans nos actes?

Qui lui dit que nous serions tous ici sans son éloquence républicaine? J*ai là, devant moi, d'anciens complices de charbonnerie. Je tiens à la main le serment de Tun d'eux, serment à la république. Et ils vont me condamner pour être resté fidèle au mien !

> Si j'avais à parler à messieurs de la cour, » je leur dirais : Courage! Il plane ici des sou- » venirs bien propres à vous réchaufferie cœur. > Songez que nous ne sommes qu'à deux cents » pas de l'Observatoire. Mais songez bien aussi, » dirais^e encore, que tout vient en aide à no- » tre cause; elle a toujours marché d'autant » pins vile qu'elle a rencontré plus d'obsta- » des.

» Que les prisons s'ouvrent pour renfermer 9 tout ce qui conserve un cœur libre. Celui qui 9 a mis le drapeau tricolore sur le palais de » votre vieux roi (4), ceux qui l'ont chassé de 9 France vous sont livrés pour le compte de 9 votre roi nouveau.

» Votre huissier a touché de sa verge noire 9 le courageux député qui le premier a ouvert » sa porte à la révolution (M. Audry de Puy- 9 raveau). Tout est là.

9 Cest la révolution en lutte avec la contre- » révolution ; c'est le passé aux prises avec

(Dl.r.aiDard.

9 l'avenir, avec le présent, l'égoïsme avec la fra- 9 lernité, la tyrannie avec la liberté. La tyran- 9 nie a pour elle des baïonnettes, des prisons 9 et les collets brodés de MM. les pairs. La li- 9 berté a Dieu pour elle , c'est-à-dire cette force 9 qui pousse le monde, qui éclaire la raison 9 de l'homme et ne lui permet pas de reculer. » Il faudra voir à qui restera la victoire, non 9 demain, non après-demain... que nous im- 9 porte? Non pour nous... que nous importe 9 encore? C'est l'espèce humaine qui nous oc- 9 cupe. Mais tout nous dit que le jour de la 9 délivrance ne se fera pas longtemps attendre.

9 II faudra voir à qui restera la victoire, et 9 si en définitive le démenti sera donné à Dieu.

9 Messieurs \es pairs, je ne me suis pas dé- 9 fendu. Vous êtes mes ennemis politiques, vous 9 n'êtes pas mes juges... Il faut que le juge 9 et l'accusé se comprennent. Il faut que leurs 9 âmes se rapprochent. Ici cela n'est pas pos- 9 sible. Nous ne sentons pas de même, nous 9 ne parlons pas la même langue. Le pays, 9 l'humanité, ses lois, ses besoins, le devoir, 9 la religion, les sciences, les arts, l'indus- » trie, rien de ce qui constitue une société;.., 9 le ciel et la terre, rien ne nous apparaît avec 9 les mêmes caractères. Il y a un monde entre 9 nous.

9 Condamnez-moi, mais vous ne méjugerez 9 pas, car vous ne pouvez me comprendre. »

Une agitation inexprimable succède à ce discours, si éloquent dans sa simplicité et si fier. Puis, M. Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. Il commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui , tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt, d'un mouvement impétueux, il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caius Gracchus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait , l'éloquence trop emportée. M. Michel (deBourges), cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout à fait exemptes de ménagements. Tout en maintenant l'esprit de la lettre, il pa-

rut disposé à faire bon marché des formes, et il reconnut qu*à en juger par ce quMI voyait depuis trois jours, les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible. € Vous ne pouvez juger, dit-il, les accusés » sans les entendre. Et si vous les jugiez en » leur absence, écoutez ce qui se passerait.

» Avant qu'il Mt dix ans, le jardin du Luxem- » bourg serait agrandi de tout Fespace occupé

> par votre palais, et sur les ruines de votre » salle de justice, le peuple planterait un po-

> teau où se liraient ces paroles : l'infamie du » JUGE PAIT LA GLou(E DE L* ACCUSÉ. » Eu terminant, il ajouta : c Si l'amende m'atteint, je

> mettrai ma fortune à la disposition du fisc, » heureux de consacrer encore à la défense des » accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice

> de ma profession. Quant à la prison , je me » rappelle le mot de cet autre républicain qui » sut mourir à Utique : J'aime mieux être en

> prison que de siéger ici à côté de toi. César. » Après la plaidoirie de M. Michel (de Bourges), la chambre des pairs se forma en comité secret, et, se déclarant offensée, elle condamna IL Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 1 0,000 fr. d'amende ; MM. Michel (de Bourges), Bichat, gérant de la Tribune, et Jaffrenou, gérant du Béformateur, à un mois d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende; M. Reynaud»

à un mois d'emprisonnement et à 800 francs d'amende; enfin, MM. Gervais (de Caen), Jules Bernard, David de Thiais, Audry de Puyraveau, à un mois d'emprisonnement et à 200 fr. d'amende. En éludant la solidarité de la lettre, le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt une lutte qu'on pouvait rendre formidable ; il s'était rapetissé à plaisir; il s'était manqué à lui-même.

Aussi la paine rentra-t-elle dans le procès principal avec une résolution qu'elle ne s'était point connue jusqu'alors. On profita de la présence de ceux des accusés lyonnais qui acceptaient les débats, et les témoins furent entendus. Mais quelle source nouvelle d'émotions ! L'un accusait le gouvernement d'avoir sciemment appelé sur Lyon la guerre civile; un autre montrait la police excitant, de son souffle

impur, les passions incandescentes , et créant des coupables pour avoir des victimes; un troisième représentait l'insurrection promenant pendant plusieurs jours ses ravages dans une cité ob elle devait être étouffée en quelques heures, et tous de se demander pourquoi il avait fallu opposer à une poignée d'hommes mal armés et à leurs mobiles remparts, des bataillons nombreux, des canons, des obus, la mitraillade, l'incendie! Les provocations des Mercet, des Picot, des Corteys, et leurs lâches artifices furent dénoncés avec une rare vigoeor par M. Carrier, qui, après avoir refusé les débats, s'était insensiblement laissé aller à la tentation de dévoiler les traîtres. Un père vini raconter, avec des accents qui firent coorir dans l'assemblée un frisson d'horreur, comment son fils avait été percé de soixante et douze coups de baïonnette et attaqué jusque dans la mort. Les flots de sang innocent versés dans le faubourg de Vaise eurent aussi leur place dans l'affreux tableau. Et autant les témoignages accusateurs étaient accablants et précis, autant les dépositions qu'on leur opposa furent vagues et peu concluantes. Dans les réponses de M. Aymard, on remarqua une ignorance à peine croyable des faits le mieax établis; et à l'indécision des souvenirs du général, à l'étonnement où certaines questions le plongèrent, à la chaleur honorable et sincère avec laquelle il déclara impossibles des abominations malheureusement trop prouvées, chacun put juger qu'une autre main que la sienne avait dirigé les événements! La déposition que la cour des pairs accueillit avec le plus de faveur fut celle du colonel de Perron, affirmant que le soldat avait déployé beaucoup de modération et de générosité. Dans quelques quartiers, en effet, il en avait été ainsi; mais le colonel de Perron n'avait pas tout vu sans doute! Pourquoi, d'ailleurs, l'autorité ne s'était-elle pas empressée d'ordonner une enquête sur les massacres de Vaise? D'une série de vives attaques dirigées par M. Jules Favre contre M. Chégaray, il résulta que le ministère public, à Lyon, n'avait rien fait pour se mettre sur la trace des meurtriers, et qu'il était resté confiné dans une impassibilité volontaire, alors que de toutes parts s'élevait autour de lui la

voix publique criant vengeance! M. Pasquier osa dire , à ce sujet , que les assassinats dénoncés n'étaient, après tout, s'ils avaient été commis, que des conséquences de la guerre civile, conséquences dont la responsabilité re* tombait sur les auteurs des troubles. Comme 81 Forigine de la lutte effaçait la honte d'une barbarie gratuite et suffisait pour absoudre la victoire de ses plus inutiles fureurs !

Cependant, la liste des accusés dociles se trouvait épuisée, et Theure était venue de dompter les accusés rebelles. Ici notre plume s'arrête de tristesse et de dégoût. Comment retracer, sans que le rouge monte au front, les moyens employés pour faire paraître les prisonniers à l'audience? Les gardes couraient les appréhender dans leurs cabanons, de la sommation passant bien vite à l'injure, et de l'injure à la violence; bientôt, on se prenait corps à corps, et quand, épuisé de fatigue, accablé par le nombre, le prisonnier n'avait plus à opposer qu'une résistance inerte, saisi par les pieds, il était traîné impitoyablement le long des escaliers de son cachot, sa tète bondissant sur chaque marche. Brutalité stérile ! En présence de la cour, l'accusé se redressait fier de ses meurtrissures, fier de la poussière sanglante dont ses vêtements étaient souillés; et alors, ce n'étaient plus qu'accès de colère et clameurs sauvages.

Ne faisons pas à l'humanité celte injure de croire qu'un semblable système de coercition laissât les pairs indifférents. Ils s'en affligeaient, pour la plupart, c'est certain; mais une nécessité inéluctable pesait sur eux , et il leur était commandé de répéter avec M. Martin (du Nord) : c L'obstination d'un accusé ne » saurait arrêter le cours de la justice. » Ah! sans doute la justice ne doit pas être arrêtée dans son cours. Hais à qui la faute si tant d'hommes honnêtes en étaient venus à glorifier un pareil abus et une pareille révolte?

Malheur au pays où il devient permis de mettre en doute si, en outrageant le juge, c'est la justice qu'on outrage! Là où ce doute existe, plus de distinction possible entre l'arrogance et le courage, entre l'anarchie et une généreuse hardiesse, entre l'esprit de désordre et le culte des principes. L'arbitraire, lorsqu'il n'enfante

pas la tyrannie, enfante le chaos. Et la cour des pairs en fit une rude expérience. Que dis-jeî Elle eut des inspirations louables, elle eut de prudents retours ; et cela même tourna contre elle. En vain s'arma4-elle de patience pour écouter jusqu'au bout des discours qui lui prodiguaient l'insulte; en vain M. Pasquier poussa-t-il maintes fois jusqu'à la condescen-* dance les égards dus au malheur : rien ne put calmer l'exaspération des accusés, rien ne put fléchir l'opinion. La cour des pairs n'avait pas voulu la défense libre, et elle était conduite à la soufflrir injurieuse. Elle n'avait pas craint d'interdire l'usage du droit, et elle se voyait contrainte à en tolérer l'abus. De sorte qu'elle se sentait misérablement enlacée par les con^ séquences du pacte sipé avec le despotisme.

Semblable à un voyageur égaré dans un pays de marais, chaque pas qu'elle faisait en avant ne servait qu'à l'enfoncer davantage dans l'iniquité, et elle marchait haletante sous le poids de sa propre omnipotence. Je ne sache point que l'histoire ait jamais donné aux hommes un enseignement aussi utile et aussi profond ! Pendant ce temps, d'étranges et secrets pré* paratifs se faisaient dans l'intérieur de Sainte- Pélagie, prison assignée aux accusés parisiens. Dans la partie de la prison appelée bâtiment de la dette, et à peu de distance de l'escalier qui conduisait aux cabanons des détenus, il y avait un caveau faisant face à la porte de la cour dont il n'était séparé que par un très-petit corridor. Quelques détenus, parmi lesquels MM. Guinard, Cavaignac, Armand Marrast, avaient remarqué ce caveau; ils le jugent propre à une évasion, et se procurent aussitôt le moyen d'y pénétrer. Malheureusement, le regard des gardiens plongeait sans cesse dans le corridor, la porte de la cour restant ouverte à toute heure : on trouva dans l'organisation d'un jeu de balle des prétextes suffisamment plausibles pour la fermer au besoin, sans éveiller le soupçon. La sœur d'un détenu apporta sous sa robe les instruments qu'exigeait le percement du caveau, et les travaux commencèrent. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leurs camarades ; ils s'étaient

adjoint seulement Fournier, homme d*uoe adresse et d*une agilité singulières. Un succès inespéré couronna l'entreprise. Pendant que les uns travaillaient dans le caveau, à la lueur d'une lampe toujours prête à s'éteindre, les autres faisaient sentinelle au dehors, habiles à détourner l'attention de leurs codétenus et à déjouer par mille ruses diverses la surveillance des gardiens. Par une heureuse coïncidence , des ouvriers avaient été introduits dans la prison pour des réparations urgentes, et le bruit qu'ils faisaient servait à couvrir celui qui partait du caveau. Mais où conduisait la route qu'on se traçait ainsi au milieu des ténèbres? On s'assura qu'elle traverserait souterrainement la prison , passerait sous le chemin de ronde, et irait s'ouvrir dans un jardin. Restaient à connaître la disposition de ce jardin, ses différentes issues, le nom et les sentiments du propriétaire. On a recours à M. Armand Barbes, et celui-ci s'adresse, à son tour, à un dessinateur de ses amis, en qui sa confiance était entière. Ce dessinateur avait une sœur, jeune encore. 11 la fait un jour sortir de sa pension, s'achemine avec elle vers la maison du maître du jardin, et, arrivé à la porte, il demande à la jeune fille de s'évanouir. Elle n'eut garde de s'y refuser, et lui d'appeler au secours. On vient, on s'empresse; la malade est transportée chez M. Vatrin (c'était le nom du propriétaire), et, l'évanouissement dissipé, on propose une promenade au jardin. C'est ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé, et le lendemain, les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir: la maison de M. Vatrin était située entre le jardin et une cour donnant sur la rue Copeau; pour sortir du jardin, resserré entre des murs assez élevés, il fallait absolument traverser la maison; et, quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant, les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient, soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, l'exhaussait sans en modifier l'aspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si exactement l'ouverture, qu'il eût été presque

impossible, en leur absence, de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse. Au bout de quelques jours , la besogne se trouvait terminée : la route mystérieuse s'allongeait sous la prison de façon à en dépasser les limites, et il n'y avait plus qu'une croûte de terre peu épaisse entre les détenus de Sainte-Pélagie et la liberté.

Or, chose remarquable et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir si péniblement le moyen d'être libres, ceux-là mêmes s'imposèrent la loi de rester captife, tant que l'espoir de combattre fructueusement leurs ennemis par la parole ne leur serait pas enlevé. L'évasion fut donc ajournée et le caveaa tenu en réserve.

Mais la pairie ne tarda point, par une aggravation d'arbitraire, à dégager les prisonniers de leurs nobles scrupules. Les débats relatifs aux accusés lyonnais touchaient à leur fin.MM.Lagrange, Reverchon, Martin, Albert, Hugon et Baune, étaient venus successivement déclarer aux pairs qu'ils ne les reconnaissaient point pour juges; et ils s'étaient exprimés chacun suivant la trempe de son caractère : ceux-ci, comme MM. Reverchon et Lagrange, avec un emportement terrible : ceux-là, comme MM. Baune, Albert et Martin (1), avec une dignité pleine de menaces et un calme méprisant. Quelque incomplète que fût l'instruction du complot, la poursuite devenait impossible. On allait, par conséquent, aborder une nouvelle phase de la procédure, et une question grave se présentait : fallait-il commencer l'interrogatoire des accusés de Paris, de Lunéville, de Châlons-sur-Saône, de Saint-Étienne, de Marseille, d'Arbois, d'Épinal? Ou bien devait-on, les réquisitoires et les plaidoiries entendus, procéder d'une manière immédiate au jugement des accusés de Lyon?

Après tant d'efforts pour rattacher à un même complot une foule innombrable de feits particuliers, après tant d'efforts pour établir la connexité des délits, séparer les diverses catégories, pour les juger l'une après l'autre,

(<) MM. Albert et Martin n'avaient pas été arrêtés. Us avaient eu la générosité de se oonstitoer eux-mêmes prisonniers.

rune sans Tautre, c'était fouler aux pieds la logique et le bon sens. On ne le pouvait d'ailleurs qu'en violant la loi. Car Tarticle 226 du code d'instruction criminelle ordonne que les chambres d'accusation statuent par un seul et même arrêt sur les délits connexes. Et il y avait de la déloyauté à prétendre que la règle ne s'appliquait pas au jugement définitif, l'esprit de la loi portant sur le second cas aussi bien que sur le premier. Et puis, en vertu de quel principe d'équité prolongeait-on indéfiniment les rigueurs de la détention préventive pour des accusés auxquels on avait refusé les défenseurs choisis par eux, qu'on n'avait pas entendus, et qui, traités en coupables avant que leur innocence eût été discutée, gémissaient, depuis si longtemps déjà, dans les cachots où les avait poussés le soupçon guidé par la colère! Mais , nous l'avons dit , la cour des pairs était dominée par le mauvais génie de ses premières fautes : malgré les protestations de M. Baune, parlant au nom de tous ses camarades, elle passa outre, et, sur les conclusions du procureur général, M. Martin (du Nord), elle rendit le 11 juillet (1835) un arrêt qui, prononçant la disjonction des causes, ordonnait qu'il Mt immédiatement procédé aux plaidoiries et jugement, en ce qui concernait les accusés de la catégorie de Lyon. La mesure était comblée : M. Mole se retira, ainsi que les marquis d'Aux et de Grillon.

L'arrêt de disjonction devait avoir des résultats faciles à deviner. En séparant les causes, la cour des pairs se donnait le temps de reprendre haleine; elle amortissait la fougue de l'opinion; elle jetait le découragement parmi les prévenus; elle était enfin à leur résistance ce caractère d'ensemble qui seul pouvait la rendre imposante. Les détenus de Sainte -Pélagie ne s'y trompèrent pas; et désormais convaincus qu'on ne leur laisserait pas même le bénéfice moral de leur courage, ceux d'entre eux qui avaient tout préparé pour une évasion ne songèrent plus qu'à la liberté.

L'exécution est fixée au 12 juillet, dans la soirée, et l'on se livre avec ardeur aux préparatife. Les complices du dehors ont déjà reçu

leurs instructions. Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse plusieurs demandes qui supposent la prolongation du séjour des prisonniers à Sainte-Pélagie; et M. Armand Marrast, qui avait coutume de prendre un bain chaque soir, commande son bain pour dix heures, comme à l'ordinaire.

Rien ne transpire du projet, et cependant ceux qui l'ont conçu ne vivent plus que dans une brûlante alternative d'inquiétude et d'espérance. A la nuit tombante, toutes les dispositions étaient prises. M. Dornez avait envoyé le produit des souscriptions à répartir entre les détenus; les voitures destinées à les recueillir, à la sortie de prison, commençaient à filer le long de Sainte-Pélagie. M. Armand Barbes s'acheminait, donnant le bras à la femme d'un détenu, vers la maison Vatrin, où il importait de prendre position, sous un prétexte quelconque; enfin MM. Etienne Arago, Klein et Fulgence Girard se trouvaient installés dans un appartement situé en face de la chambre de M. Guinard, auquel ils devaient apprendre, par des signes convenus , si les rues voisines étaient sûres et les patrouilles absentes. De son côté, pour indiquer aux auxiliaires du complot que tout allait bien à l'intérieur, M. Guinard devait se promener devant une lampe, puis l'élever en l'air, quand il aurait lui-même à descendre dans le caveau!

Huit heures sonnèrent à l'horloge de la prison. Aussitôt les meneurs vont à ceux de leurs camarades qui ne sont pas dans le secret, disant à chacun : « Veux-tu être libre? » Voici de l'argent. Au caveau! » Quelquesuns, par des motifs que nous exposerons plus bas, repoussèrent l'ofl're. La plupart l'accueillirent avec une joie pleine de stupeur. Et tandis qu'ils se hâtaient, un à un, vers le rendezvous mystérieux, un petit groupe, pour donner le change aux gardiens, se formait à l'entrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'usage que les prisonniers vinssent en masse, chaque soir, écouter la lecture du Messager. C'en est fait : les fugitifs sont réunis dans le caveau. Mais ils s'y agitent, ils s'y coudoient dans l'obscurité la plus profonde; et, tout étourdis d'une nouvelle I aussi peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs

se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. M. Landolphe avait eu soin de se munir d'un briquet phosphorique : une lampe s'allume tout à coup dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés, couverts de pâleur. On eût dit une assemblée de fantômes. Seul désormais M. Guinard était attendu. Il fait à MM. Etienne Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagnons.

Avant d'aller plus loin, on envoya MM. Kozière, Vilain, Fournier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Cette besogne fut faite en peu d'instants et parut durer des siècles, t C'est fini l • s'écria enfin M. Landolphe, du fond de l'excavation.

Alors les fugitifs se mirent à ramper Tun après l'autre, dans la voie sombre, étroite, étouffante, qui devait les conduire à la lumière. Ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tête ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pesante des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Us arrivent ainsi, et successivement, jusqu'à l'issue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent vers la maison. Quelle que fût leur audace, ils s'avançaient avec précaution, avec inquiétude. Car le ciel était clair, et ils avaient aperçu, au faite de la prison, un factionnaire qui, l'œil fixe, le corps penché en avant, les observait dans l'attitude de l'indécision et de la menace. Mais bientôt des coups de sifflet, venus du dehors, leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénoûment.

Et en effet, tandis que MM. Klein et Fulgence Girard parcouraient la rue Copeau d'un regard vigilant, tandis que M. Etienne Arago, amusant la concierge de M. Vatrin par de futiles discours, veillait à ce que la porte de la cour ne fUt pas fermée; M. Barbes s'introduisait dans la maison avec la dame qu'il accompagnait. Le propriétaire était absent. M. Barbes prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent; la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains vip*

lentes; les vitres volent en éclats. Madame Vatrin pousse un cri de terreur. Mais l'étrangère lui dit : c Ne craignez rien, madame. Ce » sont les détenus de Sainte-Pélagie qui s*éva- » dent. » En même temps, M. Barbes s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, nM>nter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés!

A cette nouvelle, l'étonnement de la police ne fut égalé que par sa fureur. La presse, qui s'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres des manifestations de sa joie railleuse, et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids de leur colère sur les détenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons, tels que MM. Kersausie, Beaumont, Sauriac, Hubin de Guer; ils avaient eu, pour refuser la liberté offerte, des motifs respectables quoique empreints d'exagération. Ds avaient pensé qu'ils devaient au parti, qu'ils se devaient à eux-mêmes de déshonorer, à force de constance, la persécution dont ils étaient victimes. La gloire du combat leur étant dérobée, ils embrassaient avidement celle du martyre. D'ailleurs, ils ne pouvaient se persuader que la police eût ignoré jusqu'à la fin les préparatifs de l'évasion , et ils ne voyaient dans cette négligence, suivant eux, calculée, qu'un moyen d'alléger à la pairie le fardeau de sa tâche judiciaire.

Mais la cour des pairs ne tarda pas à montrer que, pour s'épargner les embarras, eUe n'avait nul besoin du secours de la police. Se fondant sur la résistance opiniâtre des accuses lyonnais, M. Martin (du Nord) avait conclu à ce qu'on les jugeât sur pièces, s'il le fallait : la cour des pairs n'hésita pas cette fois à faire droit à ces conclusions, dans un arrêt qui ne doit pas être perdu pour la postérité (i).

La procédure une fois simplifiée par une violation aussi extraordinaire des formes les plus inviolables de la justice, le procès fat rapidement terminé. MM. Martin (du Nord), Chégaray, de la Tournelle, ayant tour à tour développé, avec beaucoup de véhémence, et

(1) Voir aux ^ocanenlf hiatorlqvti.

HISTOIRE DE DIX ANS. i830-i840.

ooD sans talent, la thèse présentée dans l'acte d'accusation, les avocats adverses prirent successivement la parole, chacun pour son client. Mais nul ne le fit avec plus d'élévation et plus d'éloquence que M. Jules Favre. Après avoir défini en termes saisissants le véritable caractère de l'insurrection lyonnaise et renversé l'échafaudage du complot, il résumait ainsi les débats :

« Vous nous aecasez d*ayoir attenté ft la sûreté de TÉtat ; » et BBOi f aoeoM le pouvoir de n^avoir pas déjoué cet atten- » Ut , d^avoir même nourri IMmeuie , en attirant les insur- » gés sur la place publique, alors quMI était si facile de la

• comprimer.

9 Vous nous accuiez d'avoir construit des barricades ; » Boi, Je vous accuse de les avoir laissé élever sous les yeux > des agents de police et de Tautorité civile, et d'avoir jeté B parmi les groupes inoffensifs des cieitateurs soldés.

» Vous noua aeensex d'avoir usé de la force contre les déa fenseurs de Tordre ; moi, je vous accuse d'avoir déchiré la B loi qui protège la vie des citoyens ; d'avoir donné une con-

• signe qui à eUe seule suffisait pour allumer rinsurrection ;

• d'avoir compromis la vie des femmes, des enfants, des » vieillards ; d'avoir prolongé la lutte sans nécessité ; d'avoir » easevel! soas les ruines de nos maisons des familles qui ne B voua attaquaient pas ; d'avoir été sourds aux demandes de

• trêve et de conciliation qui vous étaient faites de toutes

• parta, et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus.

(1) CONDAMNÉS DE LTOIf.

{Arrit du 13 août 1835.)

Baone, Antide Martin , Albert, Hugon , Marc Revercbon , Lafond , Desvoys , à la déportation ; Lagrange , Tourrès , à vingt ams de dét^ntiom MoUard-Lefêvre, Huguet, Drigeard* De^garniers , à quinze an* de détention ; Caussidiére , Laporte, Lange, Villiard, Marigné, Rockzinskl, Thion, Despinas, Benolt-Catin, d dix ans de détention; Pradel, Chery, Cachot, Dibier, à sept ans de détention / Carrier, Arnaud, Morel, Bille, Boyet, Cbatagnier, Julien, Mercier, Gayet, Geoest, Didier, Ratignié, Charmy, Charles, Mazoyer, Blanc, Jobely, Raggio, Chagny, d cinq ans de détention ,- et tous sous la swrveiUanee de la haute police toute leur vie, -— Roux , Berard , Guicbard , à trois ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance; Bulet, Adam, à un an d'emprisonnewient ei cinq ans de surveillance; Girard y à un an d'emprisonnement et deux ans de surveillance.

(S) COIDAHR^g DB LUIféviLLB.

{Arrit du 7 décembre 1835.)

Thomas, à la déportation; Bernard, à vingt ans de détention; Stiller, Tricotel, à dix ans do détention; Régnier, Caillié, Mathieu (d'Épinal), à cinq ans de détention et tous sous la surveillanee toute leur vie,- Lapotaire, Bechet, à trois ans d'em p r i sonnetnent et cinq ans de surveillance.

(3) covhkmis oe saiht-btierrb, cnEROBLB, mabseille,

ABBOIS BT BBSAHÇOR.

{Arrit du 58 décembre 1835.)

Marc Caoaaidiêro, à vingt ans de détention ; Pierre Reverchon, à dix ans ds détention ; Gilbert dit Mitan , et Riban ,

B Vous avez fait votre réquisitoire, voilà le mien. Us res- » leront tous deux affichés ù la porte de ce palais, et nous » verrons lequel durera davantage, lequel la France lira » avec le plus dMndignation. »

Ce fut le 13 août (1838) que la cour des pairs rendit, en l'absence des prévenus, Farrét général de condamnation , relatif aux accusa de Lyon (1),

L'arrêt (2) qui frappa les huit sous-oflBciers de Lunéville ne fut prononcé que vers le commencement du mois de décembre. Leur attitude avait été admirable et passionna toutes les âmes.

Vinrent ensuite les catégories de Lyon , de Saint-Étienne, d'Arbois, de Marseille, de Grenoble, de Châlons (3), de Paris (4), qui ne fournirent que douze acquittements sur un nombre considérable de condamnations.

Dans la dernière phase du procès, les accusés s'étaient montrés, en général, fort calmes. Cependant MM. Caussidiére, Kersausie et Beaumont firent revivre, par leur indomptable énergie, des scènes dont le souvenir était resté palpitant (8).

à cinq ans de détention , et tous sous la surveillance toute leur vie; Rossary, Offroy, à trois ans d'emprisonnement ; Tiphaine et Froidevaux, à un an d'emprisonnement, et tous quatre à cinq ans de surveillance,

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