CHAPITRE XLVIU
Avéneiiioiil du ministère Mole au 6 heplembre. — Continuation de l'affaire soisse. — Adoption par la diète da rapport sor l'ispion Conseil. — M. Mole trompé. — Note du 27 septembre 1836 adressée à la Suisse. » Indignation da peuple en Suis>p ; pr/p.u*alirs: souscription; adresse au peuple français. — Indécision et frayeur da gouvernement de Berne.procès du .^ ouitUiste vaudois. — Réponse de la diète à hi note du 27 septembre. — Langage de la Gazette ttAu$9i«iir§, — La répiiMufue de Saint-Marin et Louis-Philippe. — Conelnsion 11 tirer de la querelle du goovemement français arec la Suisse. — Projets de Louis Bonaparte. — Caractère de ce prince. — Préparatifs de complot. — Insurrection miliiaire à Strasbourg; comment elle éclioue. -^ Louis Bonaparte fait prisonnier et condoit à Paris. — Le brigadier Broyant i Vendôme. — Lettre de Louis Bonaparte au roi. — Louis Bonaparte exilé en Amérique. — Mort de Charles X.
Ce fut ]e il septembre 1836 que le roi signa les ordonnances qui consliluaient un nouveau cabinet. Ces ordonnances donnaient la présidence du conml et les affaires étrangères à M. Mole, la justice et les cultes à M. Persil, l'intérieur à M. Gasparin, la marine à M. de Rosamel , les finances à M. Duchâtel, Vinstruclion publique à M. Guizot. Quelques jours après, le lieutenant général Bernard, ayant été nommé ministre de la guerre, M. Martin (du Nord) ministre du commerce et des travaux publics, le ministère se trouva complet.
On fut généralement surpris de n'y point voir figurer M. de Montalivet. Il était en effet singulier que ce personnage n'eût retiré aucun bénéfice de ses dissidences avec H. Thiers et d'une rupture dont le roi avait été si touché! Mais M. de Montalivet tenait fortement au portefeuille de l'intérieur, portefeuille trop important pour n'être pas convoité par un homme tel que M. Guizot. Et de là naquit un désaccord auquel M. de Montalivet fut sacrifié.
Ce n'est pas que M. Guizot désirât pour luimême le ministère de l'intérieur. Vivement pressé de le prendre, et par M. Duvergier de Hauranne, et par les principaux chefs du parti doctrinaire, il s'y refusa constamment; mais il prétendait l'occuper par une de ses créatures : il le demanda et l'obtint pour M. Gasparin, dont il était sûr. Car dominer le cabinet, dans une position secondaire, plaisait à cet homme orgueilleux.
Au prem ier rang desdifficultés dont M. Thiers lui laissait l'héritage, M. Mole trouva la question suisse.
Nous avons fait connaître la réponse de la
diète à la note de M. de Montebello. Mais, après l'arrestation et les aveux de Conseil, il était impossible que la Suisse se bornât à une protestation timide. Le 9 septembre 1836, la diète entendit, au sujet de Taflaire Conseil, la lecture du rapport rédigé par MM. Monnardet Keller, rapport cité plus haut, et qui contenait ces mots : « Qu'on pense ce que Ton voudra de l'emploi des espions par les gouvernements et les ambassades; qu'on admette comme vrai ou faux que la limite entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ne se trace pas pour la diplomatie et la police selon les idées ordinaires des homiBessor l'honneur et la probité, nous ne pourrons néanmoins jamais nous persuader que des actes tels que ceux dont il est ici question, que la fraude et le faux, qui, dans tous les pays du monde, sont qualifiés crimes et tombent dans le domaine du mépris public, soient, lorsqu'ils émanent de la diplomatie, qui a la haute mission de rapprocher et de réunir les peuples, des actes ordinaires et de tous les jours... L'honneur de la confédération ne lui permet pas de supporter eu silence une pareille conduite. Et tout ceci s'est passé en Suisse, au nom de la France et de son roi! et ces faits ont donné lieu à une information judiciaire! L*honneur de la France et celui de son roi sont égalanent compromis. Mais la France et son roi ne fabriquent pas de faux passe-ports; la France et son roi ne commettent point de crimes, et ils n'ont chargé personne d'en commettre » en leur nom ; et quiconque ne craindrait pas B d'en commettre en leur nom aurait cessé
HISTOIRE DE DIX AiNS. 1B30-1840.
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» d*agir comme leur représentant... Il faut » quMIs connaissent la vérité..., qu*il plaise à » la hante diète de charger le vorort dMnfor- » mer, par le canal du chargé d'affaires suisse » à Paris, ou par toute autre voie sûre, le roi » des Français, ainsi que son gouvernement, » da véritable état de Taffaire, et de joindre » à cette communication copie certifiée des » pièces. »
Quelque terribles que fussent par leur sens caché de pareilles conclusions, M. Bruggiser, député d*Argovie, les combattit comme empreintes de mollesse. M. de Chambrier, au contraire, les déclarait offensantes à l'excès et pleines de périls. Après des débats fort animés, dix États seulement (la majorité voulue était de douze) se prononcèrent pour le rapport.
Plusieurs cantons avaient demandé le référendum (1). Mais les cantons de Fribourg et de Saint-Gall n'ayant pas tardé à adhérer aux conclusions, le directoire fédéral dut songer à exécuter la décision de la diète.
Qui le croirait? sur l'opprobre de cette affiiire Conseil, M. Mole fut trompé comme l'avait été M. Thiers. U prit des renseignements auprès de ceux qui étaient le mieux en état d*éclairer sa religion, et il ne sut pas tout. Plus tard, un sourire expressif de H. d'Appony lui ayant inspiré d'étranges soupçons, il parvint enfin à connaître la vérité; mais déjà le mal était foit; déjà se trouvait consommée, à l'égard de la Suisse, une scandaleuse iniquité. Persuadé, en effet, qu'il n'y avait rien de vrai dans la mission d'espionnage attribuée à Conseil, et que le rapport adopté par la diète n'était que le résultat d'une trame ourdie par les réfugiés pour perdre l'ambassadeur français, M. Mole n'avait pas hésité à frapper la Suisse; et, le 27 septembre 1836, M. de Montebello adressait au directoire fédéral une note qui interrompait tonte relation diplomatique entre la Suisse et la France.
La note du 27 septembre reconnaissait d'abord (aveu d'une imprudence rare) que dans le débat soulevé la France n'était pas engagée directement (2). Venaient ensuite de violentes attaques contre le régime intérieur
(l)Cest on ajournement pour prendre les ordres des eommeUants.
de la Suisse, qu'on représentait comme dominée par des conspirateurs insensés. Dans l'affaire Conseil la note ne voyait qu'un guetapens concerté contre l'ambassade de France.
Elle se terminait ainsi : « La France croit » fermement que la Suisse ne tardera pas à » retrouver dans ses souvenirs, dans ses inté- » rets bien compris, dans ses intérêts vérita- » blés, des inspirations qui la préserveront » des périls auxquels l'expose une poignée de » conspirateurs étrangers. Si, par malheur, il » en devait être autrement, forte de la justice » de sa cause, elle n'écoutera plus que sa » dîpité offensée, et jujçera seule alors des » mesures qu'elle doit prendre pour obtenir » une juste satisfaction. Enfin, elle saura, et » sans compromettre la paix du monde, mon- » trer qu'elle ne laissera jamais un outrage » impuni. »
C'était placer la Suisse entre la honte d'une réparation et les désastres d'un bU)cus commercial.
De quel étonnement douloureux fut saisie la partie vive du peuple français, on l'exprimerait difficilement. Et quant à la Suisse, un cri de malédiction s'éleva du fond de ses plus tranquilles vallées. Eh quoi! on avait commencé par adresser à la diète des injonctions manifestement contraires au droit des gens, attentatoires au principe de la souveraineté des États; puis, pour attiser ces mêmes complots qu'on reprochait au gouvernement fédéral d'avoir tolérés trop longtemps, on envoyait à Berne un vil espion, un agent provocateur!... Etlorsque,après une information judiciaire minutieuse, la Suisse élevait des plaintes, offrait des preuves, c'était par la violence qu'on lui répondait, et Ton ne rougissait pas d'exiger qu'elle demandât pardon des affronts qu'on lui avait infligés! La Suisse était trop faible pour soutenir le choc de la puissance française?
Raison de plus pour que la France reconnût ses torts. Car, à céder l'honneur était double, quand on avait contre soi la justice et pour soi la force. A l'effet de ces discours, répandus parmi le peuple, s'ajoutait l'agitation produite et entretenue par les discussions dont reten-
(2) Voir aux ducuments historique^.
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KKVOLUTION FRANÇAISE.
tissaient les assemblées politiques. « Quelle » est, s'écria M. Stettler dans le grand conseil » de Berne, quelle est la puissance qui nous
> insulte? Celle pour laquelle nous avons » versé des torrents de sang qui rougiraient le p Rhin depuis sa source jusqu'à la mer. » Les journaux tonnaient, de leur côté. Dans le ISou^ veUiste vavdois, M. Gaullieur prodiguait les en* couragements à ceux des députés qui, tels que MM. Baumgartner et Bruggiser, couvraient courageusement de leurs personnes riionneur de leur pays, et il poursuivait sans rel&che ceux qu'animaient de« susceptibilités moins fières ; MM. de Cbambrier (de NeurchAtel), Scbmid (d'Uri), Burckardt (de BAIe). c On re- » marque, disait le Fédéral, que parmi les » membres de la baute administration Tran* » çaise se trouvant actuellement trois minis* » très élevés en Suisse ou par des Suisses ; » MM. GuiEOt, Uasparln, Duchâtel; un ibnc- » tionnaire issu d'une famille suisse, M. Deles » sert; et le président du conseil, M. Mole,
> qui, lors de l'émigration, vint en Suisse » réclamer un asile et l'obtint : sans parler de
> S. M. Louis-Philippe P', qui plus d'une fois ^ s'est montré glorieux de l'hospitalité que le » duc de Chartres avait trouvée en Suisse. »
Tout semblait ainsi concourir à précipiter la rupture, et même à la rendre terrible. Les uns faisaient remarquer que le blocus commercial, après tout, ne serait pas moins funeste à la France qu'à la Suisse; ils prouvaient par d'irréfutables calculs qu'il s'agissait pour le commerce français d'une perte de plus de 40 millions; ils montraient les villes de Lyon et de Marseille profondément émues et inquiètes. Les autres, prévoyant la guerre, rappelaient à leurs concitoyens tout un passé d'héroïsme guerrier : le Bourguignon fuyant sur la route ensanglantée de Granson, au bruit de la trompe d'Unterwald et des cornets de Lucerne; le chapeau du rival de Louis XI essayé sur le champ de bataille par un paysan des cantons victorieux; l'ossuaire de Morat, et cet étang glacé où, dans la personne du Téméraire, la maison de Bourgogne était venue s'engloutir.
En même temps, on se préparait à la résistance par des actes. Une souscription na-
tionale fut ouverte en fiittiir dci citoyiai m qui pesait le manifeste du duc de Moatebello. Et, pour qu'il restât bien constaté qu'aux }^ax de la Suisse, la nation française D'éuiipas solidaire des fautes de son (gouvernement, oh fit circuler dans le canton de Vaud une adnxse au peuple français conçue en ces termes :
c Français de juillet, vous allez nous faire » la guerre, à nous qui vous sommes oaispar
> six siècles de fraternité, à nous qai avons » accueilli avec enthousiasme votre glorieosft » révolution, qui avons donné asile à vos pro* » écrits, qui avons mêlé notre sang au vètn
> dans les batailles. Et quel est notre crimet » D'avoir secoué le joug d'une bclion qui » mettait notre vieille indépendance républi* » caine aux pieds des monarques de l'Europe; » d'avoir déchiré le voile qui couvrait dei » menées infilmes! Crime irrémissible, poar » l'expiation duquel on nous appelle à uacoo* » bat sacrilège 1 Mais Dieu est juste; il ooos » donnera le courage et la force, si Fod préd* » pi te vos soldats contra nous. Avee quelle » douleur nous verserions leur sang! Ah! qoe » du moins ils se rappellent, si la fortune leur » livrait quelque point de notre territoire, que » les hommes contre lesquels on les pousse » sont leurs frères, et qu'ils doivent relever
> par leur humanité cette injuste et cruelle • guerre. •
Mais, au milieu de ce vaste mouvement, le gouvernement de Berne ne montrait qu'iodé* cision et frayeur. Le parti de la r&istanee D*y était guère représenté que par M. Stockmâr.
L'avoyer Tscharner voulait qu'on se soumit, et M. de Tavel qu'on eût recours à la médiatioo anglaise. Quelques voix s'élevèrent booteueement contre le préfet de Nidau, qui avait l^ rété Conseil; contre MM. Bille et Luft,qttf»
par ordre supérieur, avaient instruit contre l'espion. Enfin, pour comble d'humiliation, le conseil d'Etat du canton de Vaud n'bésiu pas à faire un procès au NouveUUte vaudoiê, surb demande de l'anabassadeur français, etp(Hir plaire à un gouvernement qui, non content de tenir la Suisse bloquée, suspendait le W^ ment des ren tes dues àdes Suisses parlaFraoce. Le Nouvelliste vaudois avait parlé de transfuge de Famars, (ï apostat de Vhôtei de viUe : M. de
MoQtebelIo basa sa plainte sur ce qae le jour* »al, par ces expressions» avait désigné Louis* Philippe. Et comme on craignait que la con** damnation de la feuille n*allât point jusqu'à Femprisonnement de son réducteur, le parquet de Lausanne fit arréler M. Gauliieur préventU vement, sous prétexte qu'il n'avait pas fourni un cautionnement extraordinaire» exigé pour un cas pareil. L'événement prouva que le parquet de Lausanne avait bien fait de liâter l'accomplissement des vengeances qu'il servait, car H. Gauliieur ne ftit condamné qu'à une fiiible amende : « Vu, était-il dit dans les considérants, empreints d'une légèreté injurieuse et inconvenante, » que, bien que le roi » des Français ne fût pas nominativement dé- » signé par Tarlicle incriminé, il n'y avait pas
> moyen de le méconnaître dans les exprès- » sions de transfuge et d'opo^to^ ; vu, surtout,
> quant à la première, que, d'après YHistain » de la Révolution française p2iVU.ltiiev$Mi\xc • d'Orléans était le seul officier général qui eût » passé dans lecamp ennemi avec Dumouriez. >
Une diète extraordinaire avait été convoquée : elle se rassembla le 47 octobre 1836»
et le périlleux honneur de préparer une réponse à Yultitnatum de M. de Montebello fut confié à une commission composée de sept membres : MM. Tschamer, Monnard, Keller, Amrhyn, Kern, Nagel et Maillardoz. Des tra* vaux de cette commission sortirent bientôt trois projets de réponse, dépourvus tous trois d'énergie» et présentés, le premier par la majorité de la commission, le second par M. Tscliarner, le troisième par M. Maillardoz. La discus-» sien eut lieu à buis clos, et ce ne fut qu'après plusieurs séances orageuses que la diète composa, des divers projets, une réponse définitive. La Suisse y revenait formellement sur ses décisions antérieures, et y déclarait que la diète n'avait eu aucunement l'intention d'offenser le gouvernement français eu décidant que les pièces de l'aifaire Conseil lui seraient envoyées (I). De sorte que la mauvaise cause triomphait, et par la violence du plus fort, et par la pusillanimité du plus faible : triste couronnement de tant de scandales!
(I) Voir •nn dofOinenCs hittoriquft.
Or, la veille même du jour où la diète on* bliait à ce point ce que réclame la dignité d'une république, voici ce que racontait, avec une arrière-pensée d'insulte sans doute, la Gazette d'Augsbourg, organe censuré des chancelleries: € La petite république de Saint- » Marin, qui fait si peu de bruit dans le monde » politique, avait écrit à Louis-Philippe une » lettre de félicitation à l'occasion de l'attentat > d'Alibaud. Le monarque répondit en termes » très-gracieux que la continuation de sa bien- » veillance était acquise à la république de » Saint-Marin, mais que, pour la mériter, » elle ferait bien d'éloigner de son territoire » huil réfugiés qui y avaient été accueillis. La » letlre mentionnait, entre autres individus à » expulser, le docteur Bergonzi, de Modène.
» Le gonfalonier répondit^ au nom de la repu* » blique, qu'il ne pouvait être donné suite à » la demande du roi des Français, et que les » réfugiés désignés avaient si bien su acquérir » l'estime des citoyens de la république, que
• ceux-ci n'hésiteraient pas à s'opposer, même
• par la force, à l'expulsion des proscrits. Il » est à observer que la France a pris l'initia* » tive de cette demande d'expulsion, et que » jusqu'ici aucune insinuation semblable de la » part d'une autre puissance n'est arrivée à » Saint-Marin. »
Le gouvernement français ayant fait savoir à la Suisse qu'il se tenait pour satisfait, la querelle se trouva ainsi apaisée. Mais il en resta dans le cœur des Suisses un ressentiment amer, un ressentiment légitime. Et l'Autriche eut cette double satisfaction d'avoir créé des ennemis nouveaux à la royauté de juillet, et de l'avoir humiliée, à la face du monde, jus* qu'à l'armer contre le principe démocratique, au nom des intérêts, des haines et des défiances du vieux despotisme.
Cependant, un complot se tramait qui allait causer en France beaucoup de surprise et d'agitation. Des deux fils de l'ancien roi de Hollande, frère de Napoléon, l'alné, on l'a vu, avait succombé» dans les troubles d'Italie, it une mort aussi mystérieuse que prématurée.
Et quant au plus jeune, retiré en Suisse, il s'y était appliqué sans rel&che à préparer de loin des projets qui souriaient à son orgueil et ré-
pondaient aux plus vives aspirations de son &roe. Neveu de celui que la France appelait TEmpereur, FEmpereur par excellence (Imperator)y et condamné au tourment d'une jeunesse obscure, ayant à venger ses parents proscrits, exilé lui-même par une loi injuste d*un pays qu'il aimait et dont on pouvait dire sans exagération que Napoléon le couvrait encore de son ombre, Louis Bonaparte se croyait destiné tout à la fois à soutenir Fhonneur de son nom, à punir les persécuteurs de sa famille, à ouvrir à son pays abaissé quelque issue vers la gloire.
Du reste, et bien qu'il se posât en prétendant, la démocratie lui paraissait une puissance trop redoutable pour qu'il se crût dispensé de compter avec elle. Son dessein était donc d'essayer du prestige de son nom pour renverser la dynastie d'Orléans , sauf à convoquer ensuite le peuple pour le consulter et lui obéir.
Que ce respect pour le principe de la souveraineté populaire fût, de la part du jeune prince, parfaitement sincère et loyal, rien de plus certain; mais la part que, dans son désir, il faisait à son ambition, n'en était point pour cela moins grande. Héritier de la tradition impériale, pourrait-il n'être pas désigné par le peuple, surtout lorsqu'il lui apparaîtrait entouré de l'éclat d'une révolte heureuse? Voilà ce que Louis Bonaparte ne mettait pas en doute, bien convaincu que toute révolution, dans des temps d'ignorance et d'incertitude, s'accomplit suivant le programme, adopte le drapeau avec lequel on l'a commencée, et tourne aisément au profit du gouvernement provisoire qui se présente le lendemain.
Mieux inspiré, plus magnanime, il eût cherché la gloire dans un désintéressement absolu, et peut-être y eût-il trouvé le succès. Mais l'éducation que reçoivent les princes ne les porte pas à d'aussi hautes pensées.
Quoi qu'il en soit, l'entreprise était hasardeuse, et le prince qui l'avait conçue n'avait pas encore tout ce que devaient lui donner plus tard les enseignements de la mauvaise fortune.
Savoir commander à son cœur, être insensible et patient, n'aimer que son but, dissimuler;
ne pas dépenser son audace dans les pnqets et la réserver tout entière pour l'action; poussa au dévouement sans trop y croire, traiter avee la bassesse en la devinant, mépriser les hommes ; pour devenir fort , le paraître ; et se donner des créatures, moins par la reconoaissance, qui fatigue le zèle, que par l'espérance, qui le stimule... là est, dans le sens égoïste et vulgaire du mot, le génie des ambitieux.
Or le prince Louis Bonaparte n'avait, soit en qualités, soit en vices, presque rien de ce qui le compose. Sa sensibilité, facile à émouvoir, le livrait désarmé aux faux empressements des subalternes. Il lui arrivait quelquefois de mal juger les hommes, par précipitation ou par bonté. La fougue de ses désirs le trompait et l'entraînait. Doué d'une droiture nuisible à ses desseins, il avait, par un rare assemblage, et l'élévation d'âme qui fait aimer la vérité, ^ la faiblesse dont profitent les flatteurs. Pour augmenter le nombre de ses partisans, il se prodiguait. Il ne possédait, en un mot, ni l'art de ménager ses ressources , ni celui d'en exagérer habilement l'importance. Mais, en revanche, il était généreux, entreprenant, prompt aux exercices militaires, élégant et fier soos l'uniforme. Pas d'officier plus brave, déplus hardi cavalier. Quoique sa physionomie fut douce plutôt qu'énergique et dominatrice, quoiqu'il y eût une sorte de langueur habituelle dans son regard , où passait la rêverie, nul doute que les soldats ne l'eussent aimé pour ses allures franches , pour la loyauté de son langage, pour sa taille, petite comme celle de son oncle, et pour l'éclair impérial que la passion du moment allumait dans son oeil bleu. Quel nom, d'ailleurs, que le sien!
Aussi aurait-il voulu prendre son point d'appui dans l'armée; et c'était pour se révéler à elle qu'il avait publié, sous le titre de Manud d'artillerie, un ouvrage où le résultat des plus savantes études était exposé dans un style ferme, clair et précis.
Mais comment vaincre, sans le concours du peuple? Et, une fois vainqueur, comment se maintenir, sans l'assentiment de la bourgeoisie? Élevé dans l'exil et ne connaissant pas son pays , Louis Bonaparte se persuada que la bourgeoisie n'avait gardé, de l'empire, d'au-
un
très souvenirs que eeux de la révolution tenue en laisse, de Tordre rétabli, du code civil fondé. Le peuple, il crut que pour Tentratner il suffirait de la vue de Faigle sur les étendards et du bruit des clairons. Double erreur ! ce que la boui^eoisie, adonnée aux arts de la paix, se rappelait le mieux, dans Thistoire de Napoléon , c'était son despotisme coloré par la guerre; et, parmi le peuple, les plus intelligents, ceux qui donnent le signal, savaient bien que si Napoléon, par la conquête, avait semé en Europe les germes de la démocratie, il n'avait rien négligé pour les étouffer en France.
Continuer l'empereur! Hais c'était parce que son œuvre était finie, sa mission épuisée, qu'on l'avait laissé mourir sur ce rocher où, selon le mot de Chateaubriand , on l'apercevait de toute la terre.
Et puis, Louis Bonaparte, s'il voulait plaire en France à la classe bourgeoise , était irrésistiblement conduit à abandonner ses idées guerrières. Et dès lors qu'eût-il apporté à Tannée? qu'eût-il apporté au peuple? La continuation de Tœuvre de Napoléon moins la gnerre; c'eût été, il était permis de le craindre, le despotisme moins les triomphes, les courtisans sur nos tètes moins l'Europe à nos pieds, un grand nom moins un grand homme, Tempire enfin moins Tempereur.
Louis Bonaparte, cependant, était pressé d*agir. Par des agents dévoués, il sonde les dispositions des troupes, interroge le zèle des officiers, entre en relation avec des personnages importants, se fait rendre compte de la situation des partis. Le résultat des informations prises ne fut ni tout à fait favorable ni tout à bit décourageant : des germes de fermentation existaient dans Tarmée; nul doute que, par le souvenir, elle n'appartint à Napoléon; parmi les che6 de corps, quelques-uns promettaient leur épée, mais seulement pour le lendemain d'un premier succès ; et les personnages marquants auxquels des ouvertures avaient été faites se montraient plutôt bienveillants qu'hostiles. Quant au parti républicain, le seul que Louis Bonaparte craigntt et fût résolu à ménager, n'était-il pas réduit à ajourner ses espérances, faute d'un nom, faute d'un chef?
C'est ce que le jeune prince crut complaisam* ment, sur la foi de quelques paroles d'Armand Carrel qu'on lui rapporta, et dont ses illusions exagérèrent la portée.
Il quitta donc le château d'Ârenenberg, et, libre des trop doux liens dont Tentourait, dans sa vigilance alarmée, la tendresse maternelle, il se rendit aux eaux de Baden-Baden , où Tattirait le voisinage de TAlsace, et où le plaisir devait masquer les projets de son ambition.
Ce fut là que se nouèrent les principaux fils du complot. Ce fut là aussi que le prince gagna le colonel Vaudrey, qui commandait à Strasbourg le 4^ régiment d'artillerie : conquête précieuse pour Louis Bonaparte, puisque Strasbourg figurait en première ligne dans le plan qu'il s'était tracé.
Ce plan était hardi et bien entendu. On d^ vait d'abord obtenir l'adhésion des démocrates alsaciens par la perspective du peuple loyalement convoqué, enlever la garnison de Strasbourg au cri de : Vive l'empereur! appeler les citoyens à la liberté et la jeunesse des écoles aux armes, confier les remparts à la garde nationale , puis , à la tète des soldats soulevés, marcher sur Paris. Et alors ce qui se peignait naturellement à Tesprit de Louis Bonaparte, c'étaient les villes surprises, les garnisons enlevées, les jeunes gens poussés sur la trace d'une telle aventure, les vieux soldats quittant de toutes parts la charrue pour venir saluer le passage de l'aigle, au bruit des acclamations prolongées le long des routes d'échos en échos, et le ressentiment de Tinvasion , le souvenir des grandes guerres, se réveillant sur chaque point des Vosges, de la Lorraine, de la Champagne.
Que pourrait alors le gouvernement? S'enfermerait-il dans la capitale, au milieu de Tagitation croissante des faubourgs? Ou bien, avec les troupes qui servent d'ordinaire à la contenir, s'avancerait-il en rase campagne, appuyé sur leur fidélité douteuse et laissant derrière lui Paris embrasé? Dans Tun et Tautre cas, la situation pour lui était terrible.
Mais il fallait l'emporter à Strasbourg. Louis Bonaparte s'y était ménagé des intelligences : il s'y rend en secret pour juger par lui-même de Tétat des choses, convoque ses amis, les
Ui
rAvolution française.
consulte. La réponse) trompa son désir. Il trouvait des kommeîi iuceriains quoique très-dévoués h la mémoire de son oncle, et ne croyant qu'à demi au succès. Il repassa le Rbin, Tàme ouverte aux inquiétudes. Mais on ne renonce pas si vile à des espérances si chères. D'ailleurs, le prince avait autour de lui des hommes qui Texcitaient^ parce qu'ils jouaient sur les hasards de sa fortune.
Le déparlement du Bas-Rhin était commandé, à cette époque, par un vieux soldat de l'empire, le lieutenant général Voi roi. Louis Bonaparte avait compté sur lui, et lui avait demandé un rendez-vous dans une lettre aussi affectueuse que pressante. Le général Voirol s'abstint d'une démarche qui no pouvait que le compromettre, et même il crut devoir parler à M. Choppin d'Arnouville, préfet de Strasbourg, des projets qu'on semblait nourrir aux portes de la France. La préfet répondit, d'après ce que le général Voirol a déclaré plus tard, qu'il avait un agent auprès du jeune prince. D'un autre c6té, l'éveil était donné au gouvernement. Un capitaine, nommé Raindre, avait reçu de Louis Bonaparte des ouvertures qu'il ne s'était pas contenté de repousser et dont il donna communication à M. de Franqueville, son commandant, qui en référa au général Voirol. Celui-ci, qui n'avait pas envoyé au ministre la lettre de Louis Bonaparte, n*hésita plus à le faire, et le capitaine Raindre partit, avec cette lettre, pour Paris. Mais, soit qu'on ne fût pas fâché de laisser se développer jusqu'à un certain point un complot qu'on se croyait sûr d'étouffer sans peine, nul obstacle ne fut mis aux menées des conspirateurs, et le dénoûment devint inévitable.
L'ardeur des conjurés allait croissant; et s'ils n'avaient pas été capables de puiser dans leur propre sein la résolution et l'audace, une femme était là qui leur en eût donné l'exemple. Fille d'un capitaine de la garde impériale et élevée dans le culte de Napoléon, M*"^ Gordon avait été initiée, à Lille, aux projets de Louis Bonaparte, à l'insu du prince lui-même; et, se jetant aussitôt dans la conspiration avec cette impétuosité qui caractérise le dévouement des femmes, elle était accourue à Strasbourg4 Cantatrice^ elle parut à Bade, y donna
des concerts; et un jour Louis Bonipirti apprit, avec un étonnement mêlé d'abord d'io* quiétude, qu'il n'y avait pas à se cacher de l'artiste dont il applaudissait le talent , et qu'elle savait tout. A dater de ce jour, M^'Gon don n'eut plus qu'une pensée, celle du succès; et, comme elle avait beaucoup d'ioteliigeoee et de passion, elle ne larda pas h acquérir une influence qu'elle mit tout entière au service do complot.
Le iS octobre 1886, Louis Bonaparte, qui était revenu de Bade à Arenenberg, quittait de nouveau l'asile maternel, après avoir prétexté une partie de chasse dans la principauté d'Hechingcn. Un rendez-vous avait été assigné daos le grand-duché de Bade à quelques persoih nages importants sur lesquels on comptait. Le prince n'y trouva personne, attendit pendaûl trois jours, et se décida enfln à partir pour Strasbourg, oii il arriva, le 28 octobre, à dix heures du soir. Le lendemain , il eut avec le colonel Vaudrey un entretien qui aurait fait hésiter une âme plus patiente que la sienne. Le colonel objectait la témérité de l'entreprise) le nombre des chances contraires, l'extrême incertitude du succès au milieu de tant d'inté* rets prompts à s'alarmer et de tant de passions ennemies , l'inconvénient d'exposer le neveu de l'empereur à de si grands périls. Et ces conseils de la prudence avaient d'autant plus d'autorité qu'ils venaient d'un bemme plein de bravoure et lonpctemps éprouvé par les combats. Mais Louis Bonaparte se jugeait trop engagé pour reculer : le colonel céd^- Alors, le prince lui ayant montré un papier par lequel il assurait dix mille francs de rente à chacun de se^ deux enfants, le loyal militaire déchira le papier et répondit : t Je donne ' 1 mon sang, je ne le vends pas. »
Louis Bonaparte avait eu beaucoup moins de peine à décider le commandant Parquin, .officier en qui revivaient, et les traditions de la vieille garde, et cet enthousiasme superstitieux que Napoléon avait su imprimer à la fie des camps.
Le 29 octobre 18S6, à huit heures dn soir, le prince appela auprès de lui ses principaux partisans, et la délibération s'ouvrit.
Trois régiments d'infanterie, un bataillon
d'ouvriers du gàiie^ ei trois régiiuents d*ar* (ilierie composaient la garnison de Strasbourg. Nais c'était principalenoent sur les artilleurs qu'il était permis de compter. La marche à suivre semblait dès lors toute tracée. La 3** d'artillerie étant le seul des régiments de cette arme qui eût sous la main ses chevaux el son parc, on se serait d*abord adressé à lui, et l'enlever suffisait au succès : le 4"" d'artillerie n'aurait pas hésité à obéir à la voix de son colonel, qui était du complot; on avait des intelligences dans le corps des pontonniers^ et leur adhésion n'était pas douteuse; enfin le colonel Vaudrey possédait les clefs de Farsenal. Il n*y avait donc plus, l'artillerie soulevée, qu'à se porter sur la place d'armes et à y braquer les pièces de canon dont on était maître. LMofanterie, alors même qu'elle n'eût pas été entraînée, ne pouvait rien contre un semblable appareil de forces. Et la ville obéissait» Il est vrai que l'insurrection ainsi conçue n'eût été qu'un soulèvement de soldats. Mais quand on essaye d'un complot militaire, il ne faut pas l'ex^uter à demi. Puisqu'on mettait en mouvensent des hommes d'épée, ressenliel était de conquérir le pouvoir, et on eût toujours été à temps de rassurer le peuple sur l'usage qu'on eo voulait faire.
Un autre avis prévalut, et c'était le pire.
n fut arrêté qu'on irait d'abord au quartier d'Austerlitz, occupé par le 4^ d'artillerie, et que, si l'on y était favorablement accueilli, on pousserait droit au 46^ de ligne, c'est-à-dire à la caserne Finkmatt, située à l'extrémité d'une ligne de remparts le long de laquelle se trouvaient l'hôtel de ville, la préfecture, la division militaire, la subdivision , postes dont on devait s'emparer chemin faisant. Ainsi, Ton taisait tout dépendre d'une démarche hasardée' avec des forces insuffisantes auprès d'un régiment dont on n'était pas sûr, et l'on renonçait à ce qu'il y aurait eu de décisif dans l'aspect des rues se remplissant de cavaliers et des places hérissées de canons!
Mais Louis Bonaparte avait confié son secret à des citoyens aimés du peuple, il comptait sur leur appui, il aurait voulu donner au mouve^ ment une couleur démocratique, et il lui répu^it de prendre, au début même de l'entre-
prise, une attitude de nature à porter ombrage à la liberté. Inspiration plus honorable que réfléchie ! car le mouvement devait commencer de grand matin, à une heure où il n'y avait pas lieu de compter sur l'affluence du peuple et son concours.
Le conseil s'étant séparé, la nuit fut em^* ployée à rassembler dans une maison voisine du quartier d'Austerlitz le reste des conjurés, à rédiger des proclamations, à régler les dé* tails du plan convenu, à distribuer les rôles.
Cependant , le 30 octobre, à cinq heures du matin, un signal redoutable a retenti. Au quartier d'Austerlitz, le colonel Vaudrey fait sonner l'assemblée. Le temps est triste. Les toits se couvrent de neige. Réveillés par les éclats de la trompette, les soldats se lèvent précipitamment, saisissent leurs armes, et^ surpris , ils descendent dans la cour. Cette oc* casion tant cherchée par I^uis Bonaparte, elle est enfin venue, elle le sollicite, le presse. Lui, tout entier alors à sa mère absente, il lui écrit deux lettres, la première de triomphe^ la se** conde d'adieu éternel ; il les remet l'une et l'autre à son aide de camp, d'une main tremblante et l'œil humide; puis, ramenant vers son but toutes ses pensées, il va^ suivi de ses compagnons, où il croit que le destin l'appelle.
Les soldats du 4^ attendaient, formés sur deux lignes se faisant face, et les regards fixés sur le colonel Vaudrey, seul au centre de la cour. Tout à coup le prince paraît en uniforme d'officier d'artillerie. Il s'avance d'un pas ra* pide vers lu colonel, et celui-ci le présentant aux troupes : < Soldats, s'écrie-t-il, une grande » révolution commence en ce moment. Le » neveu de l'empereur est devant vous. Il » vient se mettre à votre tète. Il arrive sur le » sol français pour rendre à la France sa » gloire et sa liberté. Il s'agit de vaincre ou » de mourir pour une grande cause, la cause » du peuple. Soldats du 4"" régiment d'artil- • lerie, le neveu de l'empereur peut-il compter » sur vous? » A ces mots, un indescriptible transport s'empare des soldats. Vive l'empe* reur! crie chacun d'eux; et ils agitent leurs armes, et une clameur immense, prolongée, monte vers le ciel. Profondément ému, Louis Bonaparte fait signe qu'il veut parler : « C'est
» dans votre régiment que Tempereur Napo- » léoD, mon oncle, a fait ses premières armes; » avec vous il s*e$t illustré au siège de Toulon; » et c'est votre brave régiment qui , au retour » de nie d*Elbe, lui ouvrit les portes de Gre- » noble. Soldats, de nouvelles destinées vous » sont réservées. » Et, prenant l'aigle que portait un officier : c Voici le symbole de la gloire » française, qui doit devenir aussi désormais » l'emblème de la liberté. » Les acclamations redoublèrent, mêlées au bruit des instruments guerriers; et le régiment se mit en marche.
Mais une partie de la ville était encore endormie. Aucun aliment ne s'offrait à l'enthousiasme dans les rues, toutes remplies de silence et solitaires. Seulement, des portes s'ouvraient, de loin en loin, montrant sur le seuil des maisons quelques habitants au visage étonné; et si, parmi les rares passants qu'on rencontrait, il y en avait qui, enflammés par la vue de l'aigle, se joignaient impétueusement au cortège, d'autres le suivaient d'un mouvement machinal, ou s'arrêtaient, interdits, pour le voir passer.
Au quartier général, le poste présenta les armes en criant: Vive l'empereur! eilsi colonne s'étant arrêtée, Louis Bonaparte monta chez le général Voirol. Quelques-uns ont pensé que le général Voirol tenait au chef des conjurés par des sympathies très-vives quoique secrètes, et que, s'il ne consentit pas à s'associer activement au complot, il se laissa du moins volontiers réduire à l'impuissance de le combattre. Mais cette hypothèse, démentie par 'ensemble des faits, l'est aussi par les témoignages les plus dignes de foi. Il est sûr que, sommé par le prince d'entrer dans le mouvement, le général s'y refusa en termes énergiques et qu'il fut retenu prisonnier dans son propre hôtel par des canonnierssous les ordres du commandant Parquin.
Pendant ce temps, tout semblait concourir au succès de l'entreprise. Avec un cri, avec un geste, le lieutenant Laity enlevait le bataillon de pontonniers ; les officiers Dupenhoët, Gros, Pétri, de Schaller, Couard, Poggi, Lombard, s'étaient heureusement acquittés des missions diverses confiées à leur audace; le télégraphe appartenait à l'insurrection ; commandés par
H. de Persigny, des canonniers venaient d'arrêter le préfet; les proclamations s'imprimaient rapidement; le 3"" d'artillerie montait à cheval, la ville se réveillait au sein d'une rumeur devenue formidable, et la colonne qui suivait Louis Bonaparte touchait à la caserne Finkmatt. Hais les choses ne tardèrent pas à changer de foce.
La caserne Finkmatt est située entre le tmbourg de Pierre et le rempart, sur nne ligne qui leur est parallèle. Liée an faubourg par une ruelle extrêmement étroite qui aboutit à l'entrée principale du quartier,^ elle n'est séparée du rempart que par nne cour allongée qui s'ouvre à l'une de ses extrémité au moyen d'une grille en fer. Or, il avait été convenu qu'on prendrait le chemin du rempart, seul itinéraire qui permit un déploiement de forces imposant, et, en cas d'insnccès, la retraite. Mais, par une fatalité inexplicable, la tète de colonne s'égare, elle pénètre dans la ruelle, laissant dans le fauboui^ de Pierre le gros de la troupe, et Louis Bonaparte se trouve ainsi engagé, avec une faible escorte, dans une cour qui, la fortune venant à manquer à son appel, lui pouvait servir de prison on de tombeau.
Toutefois, à ce nom magique de l'empereur qu'ils entendent prononcer, les Ëintassins accourent de toutes parts, uo vieux sergent s'écrie qu'il a servi dans la garde impériale, et s'incline pour saisir les mains du prince, qu'il embrasse en pleurant. A ce spectacle, les soldats s'émeuvent; et déjà ils entourent Louis Bonaparte avec des témoignages de sympathie, déjà le cri de : Vive l'empereur! s'élève, quand tout à coup un bruit étrange se répand. On assure que c'est le neveu du colonel Vaudr^r qui se présente sous le nom de Louis Bonaparte, odieusement usurpé, et un lieutenant nommé Pleignier s'élance vers le prince pour l'arrêter. Arrêté lui-même par les artilleurs, il se débat courageusement, tandis que ses soldats s'avancent pour le dégager. La situation était décisive. Pour en conjurer le péril, w coup de pistolet suffisait peut-être : Louis Bonaparte ne put se résoudre à le tirer, n ^ même relâcher le lieutenant, qui, en revenant à la charge, provoqua une lutte nouvelle. Sur ces entrefaites, le lieutenant-colonel Taillan-
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dier était arrivé, et, à sa voix, la défiance s'était changée en colère. La cour retentissait de menaces, les sabres étincelaient. Avertis, de leur c6té, des dangers du prince, les artilleurs, restés dans le faubourg de Pierre, s'étaient ébranlés. Soudain on les aperçoit qui se précipitent en foule dans le quartier, et avec eux entrent péle-roéle soixante canonniers à cheval. Violemment refoulée aux deux extrémités de la cour, Tinfanterie alors pousse des cris de rage, se reforme, et revient d'un air Ciroucbe sur les partisans du prince, acculés, pressés, renversés par les chevaux contre la courtine du rempart. Ce fut un spectacle, ce flit un moment terrible. Ici les fantassins abaissant leurs baïonnettes; là les artilleurs penchés sur leurs mousquetons et prêts à faire feu; au-dessus, et le long des remparts, le peuple se répandant en vœux pour le prince et accablant l'infanterie d'une grêle de pierres, au milieu des clameurs confuses, du roulement des tambours, du cliquetis des armes et du piétinement des chevaux.
Mais tout cela fut de courte durée. C'est être vaincu, dans une insurrection, que de tarder à vaincre. Quelques coups de fusil tirés en l'air, sur l'ordre du lieutenant-colonel Taillandier, intimidèrent le peuple. flfM. de Gricourt et de Querelles avaient proposé à Louis Bonaparte de lui frayer un passage l'épée à la main : il repoussa l'offre et Ait arrêté. « Ren- » dez-vous! » criait-on en même temps au colonel Vaudrey. Et lui de refuser. Mais M. Taillandier s'étant approché et lui ayant dit à voix basse que la révolte passait dans la ville pour un mouvement légitimiste, il ordonna enfin à ses canonniers de se retirer et il se rendit.
Cen est fiiit : le général Voirol s'est échappé. Le commandant Parquin se présente à la caserne Finkmatt en uniforme de maréchal de camp : on le saisit, on l'entraîne, et il a la douleur de se voir arracher une de ses épaulettes sans pouvoir se venger d'un tel outrage. Le 3^ d'artillerie était en marche : la nouvelle de l'arrestation du prince le disperse. A leur tour, les pontonniers conduits par Laity se débandent, et leur chef, dans un accès de noble désespoir, court partager le malheur du prince
dont il n'a pu sauver la fortune. M^ Gordon est surprise livrant aux flammes des papiers remplis d'importants secrets : on l'arrête; mais, par sa présence d'esprit, elle occupe la surveillance des gardes, et M. de Persigny en profite pour s'évader. Bientôt, ce ne sont, par la ville, que mouvements qui témoignent de la colère et de l'inquiétude des vainqueurs. Puis, le calme renaît, et il ne reste plus de la révolte que cette agitation sourde qui suit toute forte commotion.
Le même jour, et par une singulière coïncidence, quelques soldats d'un régiment de hussards formaient à Vendôme le plan d'un soulèvement militaire qui avait pour but de proclamer la république. Dénoncé avant l'heure fixée pour l'exécution, le complot fut étouffé sans peine. Il avait été conçu par un brigadier nommé Bruyant, homme résolu et d'une trempe peu ordinaire. Arrêté, il parvint à se débarrasser de ses gardes, tua d'un coup de pistolet un sous-officier qui lui barrait le chemin, et traversa la Loire à la nage. Mais ses complices n'ayant pu l'imiter, il ne voulut pas se soustraire au sort qui les attendait, et, après avoir erré pendant quelque temps dans la campagne, il revint se constituer prisonnier.
Le château fut consterné. Dans une si longue série de conspirations, d'émeutes, de secousses, l'impuissance du gouvernement éclatait d'une manière sinistre. Pour couvrir la gravité des événements, tout fut mis en œuvre. Les feuilles ministérielles n'insistèrent que sur la puérilité de l'entreprise, qu'elles appelèrent une échauffourée; les agents du pouvoir reçurent ordre de fermer les yeux sur un grand nombre de coupables; on n'eut pas honte d'affirmer, dans des relations officielles, que le 4"" régiment d'artillerie avait seul pris part au mouvement, et l'on se contenta de destituer sans bruit deux officiers du 5* d'artillerie; en réponse aux soupçons dont quelques esprits défiants poursuivaient le général Voirol, on l'éleva à la dignité de pair de France, et des remerclments furent adressés à la garnison de Strasbourg pour sa fidélité à la dynastie d'Oriéans!
Quant à Louis Bonaparte, il fut décidé qu'on ne le jugerait pas, plusieurs pairs de France, anciens serviteurs de l'empire, s'étant récusés
HÉVOLUTiON FRANÇAISE.
d'avance, et le jury paraissant à des hommes qui s*essayaieDt i\ la monarchie, une magistrature trop subalterne pour prononcer sur le sort d*un prince. Le dogme de Tégaiité devant la loi avait été, cependant, inscrit dans la charte; mais le conseil des ministres fut d*avis quMI était d*un mauvais exemple de traiter comme un simple citoyen un neveu d*empe* reur. Innocent, on Favait condamné à un exil éternel; coupable, on le plaçait au-dessus des lois. Privilège monstrueux donné pour coroi* laire à une monstrueuse iniquité!
Le 9 novembre 1856, Louis Bonaparte vit entrer dans sa prison le préfet et le général Voirol. Une voiture attendait à la porte : on Fy fit monter sans répondre à ses questions, sans écouter ses plaintes; et les chevaux prirent rapidement la route de Paris. Se voyant alors entraîné loin de ses compagnons dMnfortune, Louis Bonaparte eut des pressentiments fu* nestes. Trop rassuré sur ses propres périls, la tristesse le gagna, et Ton assure qu*il ne put retenir ses larmes. H craignait, d'ailleurs, qu'on ne se bornât à le renvoyer en Suisse, ce qui eût fait de lui un conspirateur sans impor^ tance, dont il n'y avait lieu ni de punir les témérités ni de redouter les entreprises. Hais l'incapacité de ses ennemis le sauva de cette humiliation: ils décidèrent que leur prisonnier serait immédiatement transporté en Amérique sur un bâtiment de l'État.
Louis Bonaparte, en effet, ne passa que deux heures à Paris. Il y fut reçu avec les égards convenables par M. Gabriel Delessert, préfet de police; il y entendit des paroles qui adou* cirent un peu Tamertume de son cœur; et, dans sa loyauté trop confiante, il écrivit au roi une lettre où il intercédait pour ses amis captifs, ajoutant, pour ce qui le concernait luimême, quelques expressions de gratitude. II n'avait pas prévu que, familiarisés avec le mensonge, les courtisans dénatureraiept cette démarche d'une manière odieuse et la transformeraient en une solennelle promesse faite par lui de rester en Amérique pendant dix ans.
Ce fut le 21 novembre 1836 que le neveu de Napoléon s'éloigna de cette terre sacrée de France où l'avait poussé tout ce qui peut éveiller les puissances de l'âme : orgueil du nom,
pensées de gloire, ressentiment légitime, amour de la patrie mêlé â l'ardeur des désirs ambitieux. Vaincu, il laissait derrière lai le dénigrement et le sarcume. Mais les républicains, qui Tauraient poursuivi et abattu peotêtre au sein de sa victoire, protégèrent IK)M^ ment sa défaite et demandèrent respect poor son malheur.
Or, pendant qu'une dynastie née des révo* lutions et des combats tombait ainsi fnppée dans la personne de son plus jeune représ6B« tant, le vieux Charles X touchait au tombeia et allait emporter avec lui les débris de cette monarchie capétienne vainement consacrée pir la succession des âges.
Accueilli dans le château dePrague, aprè^an séjour douloureux sur le sol anglais. Chartes! s'était décidé, vers la fin, à quitter la Bobtffie. Goritz Tattirait par la salubrité de ses eaux, Il douceur de son climat, et aussi par levoisi* nage du chaud soleil de Pltalie: la hmillese mit en route. A travers les vicissitudes de Texil, atteindrait-on le but désiré? On raconte qti'ei jetant un regard d'adieu sur la Moldau, sur le pont qui la traverse, sur Prague et ses flèches gothiques, le roi fugitif fut pris deiaélancolie et dit : t Nous quittons ce cliiteio > sans bien savoir où nous allons, à pea près » comme les patriarches, qui iporaient ci ils » planteraient leurs tentes. » Il gagna Tœplils, et il commençait à y goûter quelque repoi, lorsqu'il apprit que, dans la maison qa'il o^ cupait, le roi de Prusse était attendn. Il bM pousser plus loin, et, comme le choléra s'tva&çait on dut s'arrêter à Budweiss, dans m petite et misérable auberge. Le duc de Bo^ deaux y tomba malade, el de ses soalTraiees, qui furent cruelles, il lui resta longteitips uac grande pâleur : car celui qui naquit daos le palais des rois de France avait failli moarirtf fond d'une obscure hôtellerie de Bohême, daas le silence et l'abandon. Du château de Kircbberg, où il avait cherché refuge en quittant Budweiss, Charles X fut chassé par la riguear du climat, que rendaient plus swisiWe les approches de l'hiver; et, dans le» derniers Jo«i« du mois d'octobre 1886, tous les m«al« de la famille se trguvaleiH réuniB à Gwiia, •» Styrie.
SSl
Ils y étaient à peine, que la température se glaça tout à coup; un vent d*une violence extrême, le b<n*a, s'était levé; la neige s*étendit sur toutes les montagnes environnantes : le vieux roi n*eut bientôt autour de lui que les plus sinislres images de la désolation et de la douleur. Sa santé, pourtant, n'avait jamais paru meilleure, et il faisait à pied de longues promenades. Mais ce qui était atteint chez lui, c'était le coeur. L'idée de la mort revenait souvent dans ses entreliens. < Il ne s'écoulera » pas longtemps, disait-il, d'ici au jour où » l'on fera les funérailles du pauvre vieillard. » El l'on remarqua qu'il s'abandonnait chaque jour davantage au regret de la patrie perdue.
Dans la matinée du 4 novembre 1836, jour de la Saint-Charles, il avait éprouvé durant la messe un saisissement de froid : il ne put assister au dîner, suivant ce qu'a raconté un des compagnons de son exil, M. de Montbel; et lorsque, le soir, il entra dans le salon, où se trouvaient, avec quelques courtisans de leur infortune, les membres de sa famille, son aspect leur fut un sujet d'épouvante. Ses traits étaient contractés d'une manière étrange, sa voix avait une lugubre sonorité; en quelques heures il avait vieilli de plusieurs années, et l'on ne pouvait déjà plus douter que la mort ne fût avec lui. Dans la nuit, la crise se déclara. Les docteurs Bougon et Marcolini furent appelés, et le cardinal de Latil vint donner l'extréme-onction au roi mourant. La messe fttt ensuite célébrée près de son lit. Accablé par le choléra, Charles X priait encore. L'évêque U'Hermopolis étant venu le consoler et Fencouragcr dans ses heures d'angoisse, il se montra calme, résigné au départ, et s'entretint sans trouble des choses de l'éternité. Quelques instants après, on lui amena, pour qu'il les béntt, le duc de Bordeaux et sa sœur. Alors^ étendant sur leurs télés ses mains tremblantes: c Que Dieu vous protège, mes enfants! dit-il.
» Marchez dans les voies de la justice Ne
B m'oubliez pas Priez quelquefois pour
» moL » Dans la nuit du S novembre, il tomba dans un anéantissement profond. Il n'appartenait plus au monde extérieur que par UD léger mouvement des lèvres. On commença de réciter autour de lui les prières des agoni-
sants. EuOn, le 6 novembre 1856, à une heure et quart du matin > sur un signe du docteur Bougon, chacun se mit à genoux, des gémissements étouffés se firent entendre, et le dau* phin s'avança pour fermer les yeux de son père. Le 1 1 , les portes du Grafenberg s'ouvraient pour les funérailles. Le char» entouré de ser^ viteurs tenant des torches, était précédé par le prince-arclievéque de Goritz. Les ducs d'An* gouléme et de Bordeaux suivaient, vêtus de manteaux noirs, l'un sous le titre de comte de Marne, l'autre sous celui de comte de Cbam* bord; et, parmi beaucoup d'étrangers, que^ ques Français. Des pauvres marchaient en avant avec des flambeaux. Le corps fut porté au couvent des franciscains, situé sur une hauteur, à peu de distance de la ville. Ce fut là, dans un sépulcre vulgaire, à la lueur d'une lampe près de s'éteindre, que les amis du monarque déchu furent admis à contempler pour la dernière fois sa figure, blanche et grave sous le suaire. Le corps avait été d'abord déposé dans une bière provisoire : il en fut retiré pour être couché dans un cercueil de plomb, qui reçut l'inscription suivante :
a-ciT