‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 4 sur 93 · CHAPITRE XXXIÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIÏI

CorrapUoD de« mœurs. — La Tribune aUoque )a chambre et est appelée h la barre de rassemblée; plaidoiriesf jugcroenU

— La fête du 21 janvier abolie. — Travaux législntifs : organisation déparlemenlalc, instruction primaire, expropriafloD pour cause d'alilité publïqnc. — Troubles dans Paris; M. Rodde sur la place de la Bourse. — Coalitions d'ouvriers.

— Soetélé de6 droits de Pliommo; son manireste; sensation produite par celle publication. -— Procès des 27. — Aequiltemcnl de MM. Charles Teste el Voycr d'Argenson.

L'année 1833 ne fut pas remplie tout entière par les événements que nous venons de raconter; et, tandis que, frappées de vertige, les royautés semblaient s'abaisser sous la main de Dieu, leurs ennemis croissaient en nombre, en énergie et en audace.

Deux forces rivales étaient en présence :

ici» une assemblée élective, là, un chef héréditaire. Le n^gime constitutionnel avait par conséquent installé l'anarchie dans les régiens du pouvoir. La société avait deux têtes. Qu'en était-il résulté? Que l'autorité, vacillant sous des efforts contraires, n'avait cessé de pencher, tantôt du côté du trône, tantôt du côté de la chambre; et qu'au-dessous > la nation > partagée entre la crainte de l'oppression et celle do désordre, était devenue le prix d'un combat.

Fixer le pouvoir était donc indispensable; mais, pour cela, il fallait que la royauté se soumît au parlement ou le soumit. Elle essaya de le soumettre. Le système des faveurs fut adopté pour corrompre la chambre, et l'on s'occupa de l'entourer de forteresses pour arriver plus tard à la dompter. Et, en effet, pour parer aux vices d'un régime, chef-d'œuvre de la folie humaine, ce n'était pas trop de ces deux moyens combinés : la ruse et la violence.

Le 1" avril 1833* le journal la rrifcune publiait les lignes que voici :

c La chambre s'est occupée aujourd'hui de

> la question des fortifications de Paris... On

> s'est imaginé de construire, non pas des » fortifications protectrices de la capitale,

> mais des casernes fortifiées qui serviraient.

» au besoin, à s'en rendre maître. Tout a » concouru à ce système. Vincennes est de* » venu une espèce de château féodal encom- » bré de casemates, garni de souterrains, et » bien moins propre au combat qu'à la peur, » lieu d'asile pour la couardise aux abois, sorte » de terrier où toute une famille pourrait se » mettre à l'abri do fer et du feu. Puis on a » jeté autour de Paris une ceinture qui per- » mettra au despotisme de l'enserrer, qui pres- » sera la capitale, la bouclera pour ainsi dire » sur les reins ; et, sous le vain prétexte d'un » camp retranché, donnera les positions les » plus fortes à une garnison de 60,000 hom- > mes qui menaceront incessamment et les » chambres et la presse, et tout ce qui aura » quelque infiuence sur la marche des affaires. » C'est là qu'on est arrivé. La chambre veut » aujourd'hui qu'on ne puisse fortifier Paris » que moyennant l'autorisation législative. Ne » dirait-on pas, à voir ce sérieux des manda- » taires, que ce mot a une valeur? Comme » s'ils ne voteront pas tout ce qui leur sera » demandé! le bon billet de la Châtre que » nousdonne là cette chambre prostituée!... »

Dans un second article plein d'amertume et d'ironie, la Tribufie accusait plusieurs députés, et^ entre autres, M. Viennet, d'entretenir avec M. Gérin, caissier des fonds secrets, des relations dont l'honneur eût été moindre que le profit.

Le coup porta : la Tribune y comptait. Le lendemain même du jour où les articles avaient paru, M. Viennet les dénonçait à la chambre.

HÉVOLUTION FRANÇAISE.

L'assemblée prit feu; une commission fut nommée, et M. Persil ayant présenté un rapport qui concluait à ce que les coupables fussent traduits à la barre de rassemblée, le 8 avril la discussion commença. Soutenue par MM. Petit, Pataille, de Rémusat, Dumon, Jaubert, Duvergier de Hauranne, les conclusions du rapport de M. Persil furent vivement combattues par MM. Gaétan de la Rochefoucauld, Laurence, Salverte, Gauthier de Rumilly, les généraux Bertrand et Lafayette, Thouvenel, Garnier-Pagès.

Les premiers affirmaient que la chambre se devait de ne point souffrir qu*on outrageât en elle la majesté de la nation ; qu'en frappant de ses propres mains ceux qui se déclaraient si ouvertement ses ennemis, elle agissait comme corps politique, non comme autorité judiciaire; qu'elle avait sous les yeux l'exemple de l'Angleterre, l'exemple des États-Unis, où le parlement avait usé plus d'une fois du droit de châtier les auteurs d'écrits diffamatoires; qu'au surplus, les lois du 23 mars 1822 et du 8 octobre 1830 rendaient l'assemblée juge des insultes qu'on faisait monter jusqu'à elle.

Les seconds répondaient par des raisons empreintes de sagesse et de dignité. Une assemblée de législateurs devait-elle se commettre dans la mêlée des partis, au lieu de se maintenir avec calme et sérénité au-dessus des orages de la polémique? Que pouvait gagner un corps politique à fouler aux pieds ce principe éternel de morale qui veut que nul ne soit à la fois accusateur, juge et partie? La chambre serait-elle réputée plus vertueuse quand elle se serait en quelque sorte délivré à elle-même un brevet de vertu? S'il était vrai qu'en l'outrageant on eût outragé la nation, que -ne laissait-elle aux tribunaux ordinaires, à la justice du pays, le soin de punir un tel attentat? Pour faire respecter l'inviolabilité du législateur, un arrêt valait mieux, apparemment, qu'une vengeance! Et les orateurs delà minorité rappelaient le Journal du Commerce tratné, sous la restauration, à la barre d'une

(I) Ce forent MM. Anglade , d^Argenson , Aadry de Payravcau, Augais, Baslide d'Isard, Bavoux, Bérard, Bertrand, Boudct , Briquevillc, Chaigneaa , Coreelles, Goolmann , Demarçay, Dubois -Aymé, Dulong, Dupont (de TEure), Duris-^

assemblée qui, en satisfaisant sa haine, n'avait fait que se dégrader; et montrant du doigt M. Barthe, assis au banc des ministres, ils ajoutaient, par un rapprochement aussi terrible qu'inattendu : c Voilà l'homme que le » Journal du Commerce eut alors pour défen- > seur! > M. Garnier-Pagès cita ce trait da grand Frédéric qui, apercevant du haut des fenêtres de son palais un groupe d'hommes occupés à lire une affiche où il était insulté, ordonna que l'affiche fût placée plus bas pour qu'on pût mieux la lire. Il invoqua aussi, pour prouver la puérilité de certaines vengeances, le souvenir de Shéridan qui, condamné par le parlement anglais à faire amende honorable et forcé de se mettre à genoux, dit en se relevant et en s'essuyant le genou : c Je n'ai jamais vu » de chambre aussi sale. »

Mais il y avait parti pris de la part de la majorité dont M. Persil , avec son àpreté ordinaire, s'était fait le champion et l'orateur. Comme il parlait, un éclat de rire se fait entendre aux extrémités de la chambre. « Vos » rires sont scandaleux ! » s'écrie M. Persil avec colère et l'œii fixé sur les derniers bancs de la gauche. « Vous êtes un insolent, » réplique M. Dupont (de l'Eure). Il s'élève à ces mots un effroyable tumulte. Plusieurs députés sont debout. Le président rappelle à l'ordre Dupont (de l'Eure). « Qu'on nous y rappelle tous! »

s'écrient à l'envi la plupart des membres de l'opposition. Alors, d'une voix ferme : c Mes- » sieurs, dit Dupont (de l'Eure), je professe » la plus grande tolérance pour toutes les 9 opinions, mais je réclame le même droit » pour les miennes. Je déclare donc à M. Persil » que toutes les fois que, se tournant vers » moi, il traitera de scandaleux mon rire on » mes paroles, quand je n'ai ni ri, ni parié, » je dirai qu'il est un insolent. » Ce fut sous l'impression de ces débats violents que le scrutin s'ouvrit. Avant et après l'appel nominal, quarante-cinq membres déclarèrent qu'ils étaient résolus à se récuser ou à s'abstenir (1). De ce nombre, M. Vienne! , qui avait fait

Dufresne, Garnier-Pagès, Girardin, Havin, Joly, LabeUsière, le général Lafayetle, George Lafayelte, Larabit, Lenouvel, Leprévost , Levaillant , de Ludrc , Lagaette-Mornay , Luminaif , Renoavier, RouMilhe, Senne, Tardiea, Teite, Viennel.

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roffice d'accusateur, et M. Teste, contre lequel la Tribune avait dirigé de récentes et vives attaques.

Deux cent cinq voix décidèrent, contre quatre-vingt-douze, que le journal serait cité à la barre de la chambre. Il y comparut, le 16 avril, dans la personne de M. Lionne, son gérant, et de deux de ses rédacteurs, MM. Armand Marrast et Godefroi Gavaignac. La foule des spectateurs était immense. Immobiles sur leurs bancs, les députés gardaient un silence glacial et semblaient composer leurs visages. Les républicains entrèrent, le front haut, le sourire du dédain sur les lèvres. Qu'ils courussent au-devant d'une condamnation, ils ne l'ignoraient point; mais ils trouvaient, à la braver par une profession de foi pleine d'éclat, une jouissance légitimé et hautaine. Un bureau avait été disposé dans l'intérieur d'une balustrade circulaire adossée aux bancs de rextréme gauche : ce Ait là que le prévenu et ses défenseurs prirent place.

M. Godefroi Gavaignac commença en ces termes : c Messieurs, nous comparaissons de- » vaut vous, mais nous ne vous reconnaissons » pas le droit de nous juger. » Il continua sur ce ton, comme un homme convaincu de la sainteté de sa cause et de la supériorité de ses doctrines. II ne se défendit point, il attaqua; pressant et hardi, mais grave dans ses colères et modeste dans son audace. Il reconnut, d'abord, qu'en politique, être jugé par ses ennemis était une chance commune à tous les partis en lutte, ce qui rendait les prétentions de la chambre naturelles, et ce qui les aurait rendues légitimes si cette chambre eût véritablement représenté la souveraineté du peuple. Mais une assemblée fille du monopole pouvait^lle avoir l'omnipotence d'une assemblée issue du suffrage de tous les citoyens? Au privilège qui les faisait représentants de deux cent mille électeurs dans une nation de trente-trois millions d'hommes, les députés pouvaient-ils Joindreleprivilégedel'inviolabilitéîAprèstout, que reproohait-on à la Tribune? D'avoir dit que la chambre laisserait construire des forts autour de Paris, vendue et prostituée qu'elle était? Mais des fonds n'avaient-ils pas été alloués, Tannée précédente, pour le commen-

t. L^OIf BUNC.

cernent des travaux? Preuve trop évidente de l'état de vassalité dans lequel la chambre vivait à l'égard du pouvoir exécutif! Gar enfin, quoi de plus étrange que de voir une assemblée fournir elle-même à une autorité rivale des moyens de dictature, des instruments de tyrannie? Des législateurs s'entourant de l'appareil des armes, consentant à siéger sous le feu de citadelles bâties à grands frais, la chose était nouvelle assurément et digne de remarque! Ils n'avaient pas compris de la sorte la liberté des délibérations parlementaires, les auteurs de toutes les constitutions antérieures à l'an vm, eux qui avaient décrit autour de la capitale un cercle qu'il n'était permis à aucun soldat de franchir, eux qui avaient assuré au pouvoir législatif la possession d'un territoire sacré oii la puissance morale de la loi reposait dans toute sa force! Après de vives attaques contre le projet d'embastiller la capitale, M. Gavaignac se mit à suivre à travers l'histoire du xix^ siècle les progrès de ce système de réaction, qui s'était produit : jusqu'au 18 brumaire, contre les hommes; sous l'empire, contre les idées; sous la restauration, contre les sentiments et les intérêts du peuple; depuis, contre les garanties publiques.

Le procès même intenté à la Tribune paraissait à l'orateur républicain la suite d'un vaste plan de conspiration contre-révolutionnaire, plutôt qu'un acte de vengeance provoqué par une injure, c Quoi! ce procès pour vous, dans un temps où la société est en proie à un procès, par ma foi, bien autre, quand elle plie jusque dans son axe, quand on ne sait à quel orbite doit aboutir ce monde dérouté!

Quoi! dans cette tempête qui gronde autour de vous, vous entendez le cri d'un journaliste! Ges soldats retenus autour devons, quand, de Francfort à Gonstantinople, on sent de quoi remuer les rois et les peuples, quand l'Allemagne fermente sous cet esprit héréditaire qui fatigua Gharles- Quint et ruina Napoléon! Ainsi, l'Europe s'échauffe au retour de l'incendie que 1850 avait attisé dans son centre, l'esprit révolutionnaire se meut de nouveau contre cette loi de sainte alliance qui ne peut plus désormais exister qu'entre peuples, une étincelle de juillet

» retombe sur le foyer de la grande &mille » européeime; et, cependant, vous, vous » jugez I Distraction impossible, aveuglement » incroyable, si Ton n'y cbercbe que celui de 'i la passion I Non, vous ne ferez pas croire » que votre colère contre nous soit Tunique » mobile de ce procès; non, lorsqu'il n'y a pas 9 un sommeil qui ne puisse être interrompu » par un courrier, vous ne nous persuaderez » pas que vous vous endormiez à l'aide d'une a audience. Vous êtes dans ue mauvaise voie, » mais vous y marchez, et ce procès termine » votre session, parce qu'il commence ce » qu'une autre doit eiécuter. » Par ces paroles, on le voit, H. Cavaignac agrandissait ie débat; il rattacbait à un long et détestable complot contre les libertés publiques, ce qu'on aurait pu prendre pour un simple élan de colère de la part de quelques députés blessés dans leur orgueil; en un mot, de la cause de la Tribune^ il faisait celle de la nation tout entière.

Après lui, M. Marrast prit la parole, et, dans un discours agressif, mordant, plein d'impétMsilé, de verve, de couleur, il traça rbîstoire de la corruption telle que le régime cofistitiitionfiel l'avait enfontée, telle qu'il la rendait nécessaire. Cette histoire, M. Marrasi la résumait en ces termes : c La chambre qui » consentit aux tribunaux d'exception et aux a cours prévôtales; la chambre qui Méra les » eonapirations de police; la chambre qui » laissa violer la charte impanteent ; la chami bre qui prodigua les trésora de l'État aux » intérêts dont elle profilait la première; la a chambre qui abandonna la sûreté indivi* » duelle des citoyens à l'arbitraire des ounis- » très; la chambre qui poursuivit à outrance » la liberté des opinions... qu'étaient-eliesY

> quel nom leur donner? La chambre qui ac« » crut incessamment les traitements des fonc- 1 tionnaires^ qui les livra ensuite pieds et » poings liés à l'administration ; la chambre

> qui entassa emprunt sur emprunt, qui pro-

> digua les fonds secrets, qui maintint tous les » privilèges, qni éleva des autels aux basses » passions de l'avidité, qni encouragea l'agio- » tage par l'amortissement, qui fit tout gra- » viter v«rs is «cMtte impur ée la bourse, qui

» jeta honneur, dignité nationale, trésor por » blic k la voirie des loups-cerviers ; toutes ces » chambres, messieurs... prostituées! prosti* » tuées ! • S'aitaquant k la corruption du jour : c Ce n'est, poursuivait M. Marrast, an secret » pour personne que ces spéculations hea- » reuses dont on a tant abusé, l'année dm^ » niera, pour les jeux de bourse. Tout le » monde se rappelle ces nouvelles connues àt » la veille et publiées seulement le le&demaia, » après que d'importantes opérations avaiei^ » pu être consommées. Li chambre y était-elle » étrangère? Sans doute. Et pourtant, on affi- 9 diait dans l'intérieur des séances la cote des » fonds, comme pendant à Tordre du jeor!

» Vos intentions doiv^t être excellentes, mes- » sieura, et cependant, vous avec voté dans » deux ans plus de fonds secrets que la res- » tauration n'en a demandé pendsmt les six » dernières années. Vous êles parfiûtanent » indiff^ms à la prime des sneres; et cepen- 1^ dant, cette prime s'est «scrue, depuis 1830, » de 7 millions à 19; et, chose étrange, le » tiera à pen près de cette somme est par^igé » entre six grandes maisons, au nombre d^- » quelles marchent en première ligne celles de » certains membres que vous honorez de toute » votre oonsidératîm, et notamment cdle d'un » ministre. Et en effet, dans les ordonnances » de primes pour 1832 on voit figurer : la » maison Périer frères, pour 900,000 fr.; la » maison Delessert, pour 600,000 fr.; la » maison Humann, pour 600,000 fir.; la a maison Foold, pour 600,000 f)r.; la maison » Santerre, pour 800,000 fr.; la maison D«- » rand, de Marseille, p<Hir un million. » Après avoir ainsi accumulé faits sur faits, accusa* tions sur accusations; après avoir rappdé que h Tfibîim ne paraissait à la barre de rassemblée que sur la dénonciation d'un homme qid avait eu le courage de « vanter publiquement » les bienfaits de la def^m- et les charmes » des fonds secrets, » M. Marrast avait attant le terme de sa brâlante plaidoirie : il finit » s'écriant : c Si c'est une guerre contre la Trir » bune seule, elle est puérile; si c'est une » guerre contre la presse, vous y périrez. »

Malgré la réserve qu'elle s^était commandée, l'assemblée ne put se défendre d'une sourde

^gitatiOD, Au moment Qh «liait être rendu ee YOte qui était im jugement, V. Cavaign^c se lev^ et dit : «: La ebambre sait que M. Uoupe 9 est traduit devant elle par suite d'upe fie- » tioii : plus vous élèverez l'amende qui frap-

> pera le journal ^ plus vous dimif^uerez la

> peine de la prison, qui ne frapperait que p M. Lionne, lequel ne peut être CQnsidéré » comme le vrai coupable. Voici comment je » voterais, et je pense que la cbambre votera » ainsi : forte amende, faible prison, p Alors les défenseurs et le prévenu se retirèrent; six tabjes fareot placées dans Tenceinte circulaire pojnr le dépouillement du scrutin; et, l'appel nominal terminé, chaque membre alla déposer son vote dans Fume, au milieu d'une confusion extrême. Le résultat était prévu. %0i voix /^nr ^4 condamnèrent le gérant de la Tribum à trois ans de prison et à dix mille francs d*amende.

Mais la vengeance ne se fit pas attendre. Il y avait à la chambre cent vingt-deux députés fonctionnaires, lesquels tonchaient annuellement, en traitements légaux, plus de deux millions, et cela pour des fonctions qu'ils ne pouvaient remplir, témoin M. d'Estourmel, député du Nord et ministre à la Colombie : la Tribune mit vivement en relief ce fait monstneMx et montra que les cent vingt-deux députés recevaient^ en traitements qu'ils ne gagnaient point, la subsistance de plus de huit nille citoyens pauvres. Le droit sur les fers , fontes et aciers provenant des pays étrangers avait été, pour l'année, de 2,380,000 francs , impôt énorme et désastreux levé sur l'agriculture et sur toutes les industries pour qui le fer est un élément nécessaire de production : la Tribune affirma que cet impôt n'était maintenu que parce qu'il profitait k vingt-six dépotés ministériels, sans compter deux ministres, associés de M. Decazes dans l'exploitation des forgea nouvelles de l'Aveyron. L'accusation monta plus haut encore. Au nom de la loi violée, au nom de l'intérêt public sacrifié à des scrupules de courtisan, le ministre des finances fut sommé de foire rentrer dans les eoffires de l'État une somme de 3,503,607 fr., que, depuis trop longtemps, la liste civile iciralt aa trésor. On rappela qu'au mépris 4es

traditions les plus inviolables de la monarchie, Louis-Philippe, le 6 aoAt i830, n'avait pas craint de faire donation k ses enfants de ses biens, qu'il voulait soustraire au domaine da l'État, et l'on s'étonnait que le droit d'enregistrement, payable d'av^me aux termes de la loi, ne se trouvât pas, après trois ans, payé d'une manière intégrale. Le souvenir de ta forêt de Breteuil vendue au roi par M. Laffitte fut aussi évoqué. Mais on dirigea contre |e ro|, à ce sujet, une accusation aussi injuste que mensongère : on prétendit que, pour frauder Tepr^istrement, il n'avait porté qu'à 6 millions, dans l'acte de vente, ce qijii en réalité lui en avait coûté 10. L'allégation était fausse (1) : elle passa pour vraie daps l'esprit des hommes prévenus; les attaque^ redoublèrent de vivacité; plus que jamais on parla de Kessner, de ce vide de plusieurs millions qu'il avait laissé dans le trésor, et du mystère dans lequel on avait permis que cette honteuse affiaiire restât ensevelie; on se demanda s'il était possible qu'à l'insu du baron Louis, ministre des finances, M. Kessner eût risqué l'argent de tous dans les impurs tripotages de la bourse et entretenu avec les agents de change des relations patentes, cyniques, journalières; on alla jusqu'à étendre, plus qu'il n'était permis de le faire ouvertement, une responsabilité que M. Martin (du Nord) avait concentrée tout entière sur la tête de M. Kessner, dans un rapport qui fut le commencement de sa fortune politique. Enfin, l'on fit revivre tout ce qui, depuis 1630, se liait à des manœuvres de corruption , à des scandales de cupidité.

Un événement imprévu vint ajouter à ce débordement d'accusations. Un jour , sur la façade de la maison qui avait servi de quartier général à la révolution de juillet, ces mpts parurent aux yeux du passant étonné : Mise en vente de l'hôtel Laffitte. Il était donc ruiné, celui qui avait couronné roi le duc d'Orléans, celui qui, pour en venir là, n'avait pas hésité à jouer dans les péripéties d'une crise inévitable une existence si longtemps digne d'envie, celui qui, plus tard, pour consolider son ouvrage, avait consenti à tenir les rênes du

fait nonmr r«el(e de va«t«.

AËVOLUTION FRANÇAISE.

gouvernement au milieu de la tempête, abandonnant ainsi le soin de ses propres affaires, et faisant à sa royale créature le double sacrifice de sa popularité engagée dans les combats de la rue et de ses intérêts financiers mis en quelque sorte à la merci du hasard! Tel fut le cri qui s'échappa soudain de toutes les bouches, lorsqu'on sut que peu de temps après Tavéneroent de Louis-Philippe, et à quelques pas du château des Tuileries, des affiches portaient : Mise en vente de Vhôtd LaffUte! Les ennemis du roi prirent texte pour l'accuser d'ingratitude, et ils le firent avec cette joie secrète et cette indignation bruyante qu'on puise dans les torts ou les imprudences d'un ennemi. De leur côté, les partisans de Louis- Philippe s'évertuèrent, pour mieux absoudre le monarque, à noircir son ancien ami, auquel

(I) Il est temps qne , sur ee dâ>al célèbre, U YérHé soit enfin connue. Mais il faat reprendre les choses d^un peu plus haut.

Quelque ébranlement quVAt imprimé au crédit commercial de M. LafBlte cette rérolution à laquelle il n'avait su trouver qu*un dénoûment dynastique, sa maison était trop solidement assise pour ne pas résister au choc qui alors renversa tant de fortune.^. Mais c'était trop peu d^avolr créé une royauté, il importait de la soutenir. Nous avons raconté les agitations qui remplirent les premiers Jours de la révolution. L'émeute allait frapper à toute heure aux portes du Palais-Boyal. Sur les places publiques , dans les rues , on n'entendait que le bruit du rappel se mêlant aux clameurs d'une foule en délire. L*atmo8phère, s'il est permis de s'exprimer ainsi, était chargée de passions i et les courriers lancés sur tontes les routes de l'Europe n*apportaient pas une nouvelle qui ne contint un soulèvement. Le premier ministère allait tomber d'impuissance et de peur; le sol tremblait de toutes parts autour du trône nouveau ; la famille royale était éplorée; le roi croyait entendre déjà sonner l'heure de sa chute, si voisine de son avènement : on eut recours à M. Laffltte.

L'empressement grossier qu*on mit plus fard à envahir le pouvoir, on le mettait alors à s*en éloigner. Mais M. Laffitte avait des raisons particulières pour fuir le tourbillon des affaires publiques : sa maison avait besoin de son activité, de ses soins ; ses associés le pressaient de renoncer à des grandeurs au fond desquelles devait, selon toute apparence, se trouver sa ruine. M. Laffitte, à cette époque, était président de la chambre des députés ; et , quoique ministre sans portefeuille, nul, parmi les membres du conseil, n'était pUis occupé que lui. 11 voulut rentrer dans la vie privée. Le roi , auquel il était encore nécessaire , n'épargna rien pour le retenir : et ce fut alors qu'eut lieu la vente de la forêt de Breteuil. Le prix en fut fixé à dix millions ; mais afin que le roi , dans tous les cas, ne s'engageât point au delà de ce qui était raisonnable, on stipula dans l'acte que l'acheteur aurait le droit de faire expertiser la forêt, droit que le vendeur ne te réservait pas à lui-même.

S'U y eut là an service rendu à M. Laffltte, ce service fut chèrement payé; etr il ne lerrit qu'à engager M. Laffltte

ils déclarèrent, dès ce moment, une odieuse guerre de mensonges. Ils prétendirent que, lorsque la révolution de juillet éclata, la osaison Laffltte chancelait sur ses bases mal assurées; que Forigine des embarras de M. Laffitte était dans les spéculations quMl avait faites sur le 3 p. c; que, loin de s*étre montré ingrat à regard de M. Laffitte, le roi lui avait tendu à plusieurs reprises une main secouraUe, comme le disaient assez et la forêt de Breteuil achetée dix millions bien qu'elle n'en valât pas huit, et un prêt de six millions fait à M. Laffitte par la banque, sous la caution du roi, qui avait déjà dû s'exécuter dans trois payements successif pour une portion de la somme garantie. Rien n'était plus faux qne ces assertions (1); et pourtant, un article qui avait pour but de les répandre fîit rédigé à

plus avant dans les affaires publiques. La présidence effeetive du conseil lui fut offerte ; il refusa d'abord. RéaistaBce vaine t il y avait quelque chose d'irrésistible dans les sap plications du roi. — Pourquoi lui avait-on donné une couronne, si Ton avait entendu le livrer ensuite sans défense à tant de haines conjurées? M. Laffitte, qui avait tant fiit pour lui , refuserait-il de lui donner, au moment du péril, sa popularité pour rempart? Nul ne consentait à être ministre; nul ne pouvait apporter à la royauté, en entrant aux affaires, une force morale asses grande. Le roi des Français n'avait donc plus qu'à descendre de son trône solitaire , de son trône ébranlé ! Fallait-U • qu'il se retirât à » Neuilly ou qu'il se précipitât dans la Seine? • — M. Laffitte céda, se vit traité comme un sauveur par le monarque, par madame Adélaïde, par toute la famille royale ; et le ministère du 3 novembre s'installa.

Cependant les affaires privées de M. Laffltte ne tardèreat pas, comme il l'avait prévu , à souffrir de sou rôle ministériel. D'ailleurs, une circonstance imprévue le poussait à quitter la scène politique. Lors de la vente de la forêt de Breteuil, il avait été convenu verbalement, entre le roi et M. Laffltte, que l'acte ne serait point enregistré. Noos avons raconté comment fut violée cette clause importante du coatrat L'enregistrement ébruita la' vente : on crut la maison Laffitte embarrassée. Les demandes de remboursement affluèrent ; et, pressé de toutes parts, M. Laffitte dut emprunter sept millions à la banque de France. La crise qui troublait le monde commercial et qui , par les motifs que noos venons de dire, pesait plus spécialement sur la maison Laffitte, avait rendu cette ressource insuffisante. M. Laffitte résolut de nouveau d'abandonner ton portefeuille. Mais M. Casimir Périer, qui se réservait pour des temps moins orageux , M. Casimir Périer intervint. Invoquant tour à tour l'intérêt du monarque et celui de la France, il conjura M. Laffitte de rester au timon des affaires. • La banque, lui » dit-il, vous prêtera encore six millions, et le roi vous ser- » vira de caution. • M. Casimir Périer savait, en effet, par les associés de M. Laffltte, que, pour se soutenir, sa maison n'avait pas besoin d'une somme plus considérable. M. Laffitte repoussa longtemps, et avec beaucoup de fermeté, les avances qui lui étaient faites { oMdi le roi Pavait mandé an château :

Paris, eûvoyé à Marseille pour qu'on en soupçonnât moins fisicilement la source, et publié dans le Garde National. H. LaflBtte Ait blessé jusqu'au fond du cœur, mais il sut se renfermer dans une réserve pleine de calme et de dignité.

Pour ce qui est de ses amis, leur sollicitude éclata d*une manièce touchante. H. Guillemot, rédacteur en chef du Commerce, avait émis ridée d*une souscription : cette idée fut acceptée par le public avec une sorte d'enthousiasme ; des listes nombreuses remplirent les colonnes des feuilles publiques; un comité se forma dans le sein de la chambre pour recueillir les souscriptions; et Ton nomma H. Nitot trésorier. Cet élan inquiéta la cour. Car, aux yeux des uns, H. LaflBtte ruiné représentait la révolution de juillet trahie; et,<^hez d'autres, le dévouement à H. LaflStte n'était que de la haine à l'égard du roi. Dans la plupart des journaux de l'opposition, le mot ingratitude avait été prononcé, sans égard pour la majesté royale. Pour faire tomber cette accusation, les hommes du château s'adressèrent à M. LaflStte lui-même. Ils lui firent savoir qu'ils étaient prêts à souscrire et à faire souscrire pour lui tous leurs amis, si, dans une lettre publique, il consentait à se déclarer entièrement étranger aux attaques dirigées contre le monarque. C'était lui demander la déclaration de ce qui était vrai. Il n'hésita point, et fit même plus qu'on n'attendait de

a àml sY rendre. U éUM nait. H. Laffltte trooTt le roi aa Bornent de se eoueher, sor deux malelas que rapportait on canapé. Louis-Philippe reçut son ministre avee cette afTeetation de familiarité qui loi était ordinaire, et il le supplia si affcetaeosement d*aeeepter la garantie offerte , que M. Lafiitte finit par y consentir. Les deux amis se séparèrent après a*étre tendrement embrassés. Le lendemain tout était condii : la banque prêtait six millions à M. Laffltte , et le roi a'eagageait comme caution envers la banque. Le traité portait que la garantie, s^il derenait nécessaire de Tinvoquer, se diTiscrait en cinq payements annuels, dont les quatre premiers seraient de treise cent mille francs , et le dernier de Irait cent mille. Du reste, le roi, dans tout ceci , ne sortait pas des bornes prescrites par la prudence} car H. Laf- 4tle aralt remis à la banque une masse de bonnes ?alenrs qui, réalisées, dépassaient de beaucoup les sommes qui eoBstituaient Tempront. Quoi qu'il en soit, la première échéance étant tcboc, et la banque s*étant adressée au roi, il paya trois eeot mUle francs, mais sor quatre cent miUe qoll derait à M. Laffltte pour la forge de la BonnevUle. La banque ne put obtenir davantage. EUe insista ; un procès col Uev , at la Ua te clf lie sonliAt , par rorgane de M. Dupin ,

sa loyauté. Passant noblement sous silence les grands services qu'il avait rendus au roi, pour ne parler que des services, très-controversables, que le roi lui avait rendus, il adressa aux hommes du château une lettre dans laquelle il se reconnaissait l'obligé de Louis- Philippe. Hais, sur ces entrefoites, un député de Marseille, H. Reynard, lui ayant apporté l'article du Garde Naliotud, mentionné plus haut, il retira aussitôt sa déclaration, ne voulant pas qu'on ajoutât à ses biens ce qu'on espérait enlever à son honneur. Il en résulta que la cour ne souscrivit point. Lui, cependant, il resta debout sur les débris de sa fortune, après avoir appris, par une expérience amère, ce que gagnent à faire des rois les hommes du peuple.

Pendant que ces choses se passaient, le parlement approchait du terme de ses travaux, n y avait dépensé une ardeur plus fastueuse que féconde. Des propositions sans nombre avaient soulevé d'inutiles débats; et, par leurs firéquentes collisions, les deux chambres avaient montré combien sont embarrassés les rouages du mécanisme constitutionnel.

L'abolition du deuil anniversaire du 21 janvier avait, surtout, donné lieu à ces sortes de tiraillements dont le scandale n'est jamais moindre que le danger. La chambre âective ne voyait dans la fête expiatoire du 21 janvier qu'un outrage à la nation; la chambre des pairs n'y voyait qu'un hommage au principe

que la caution du roi étant pore et simple, la banque défait commencer par discuter le débiteur principal. Ces conclusions étaient rigoureuses à Tégard de H. Laffltte, mais enfla eUes étaient légales. La banque perdit son procès et se vit amenée, par décision judiciaire, à poursuiTre M. Laffltte. Elle aurait touIu s*épargner un tel éclat; et, comme les ▼aleurs que M. Laffltte lui a? ait remises formaient à ses yeux une garantie à peu près sdre, die proposa au roi de le dé* charger de sa caution de six millions, s*il consentait à la remplacer par une de deux millions seulement , laquelle ne porterait pas intérêt et ne défait être inroquée qu*au bout de dix ans. Cette offre, qu*il était si peu dangereux d*aecepter, fut néanmoins refusée formellement. La banque re- ▼int & H. Laffltte : il lui éuit impossible de payer ; U mit son bétel en vente 1 II est frai que, deux ans après, un arrangement étant sonr enu entre la banque , la malsonLaffltte et le roi, celui-ci donna, pour se libérer de la garantie, une somme de doose cent mille francs. Mais M. Laffltte ne poorait y Yoir, ni on don royal , ni on dédommagement des énormes sacrifices qoe lui avaient coûtés quelques mois de ministère.

so

de riBTioIâbiliié des rois. Après une latte aussi vive que prolongée^ les deuj^ pouvoirs riraux firent sortir de leur commune impuis* sance une loi conçue en ces termes : c La loi du » 19 janvier 1816, relative à Tanniversairedu » jour funeste et à jamais déplorableduSl jaiH 9 vier 1793^ est abrogée. » Loi pusillanime qui laissait dans le doute si ces législateurs inconséquents avaient entendu adopter la révolution ou la proscrire! Placés devant récba* fiiud sanglant de Louis XVI, ils n*osaient continuer la réhabilitation de la victime, et ils s*en dédommageaient en calomniant le bour-»

reaul

Il serait aussi fastidieux qilMnutile de faire parcourir au lecteur le dédale des discussions sans issue qui remplirent les deux sessions de l'année 1833. Mais il importe de s'arrêter à trois décisions législatives qui eurent des conséquences graves, et où l'esprit de la bour* geoisie se montre profondément empreint.

On sait en quoi consiste, dans ce pays, la biérarchie politique et administrative. Dans l'Etat, un roi, et, à c6té, un parlement qui vote l'impôt; dans le département, un préfet, et, à côté, un conseil général qui répartit l'impôt entre les arrondissements; dans l'ar^ rOndissement, un sous-préfet, et, à côté, un conseil d'arrondissement qui repartit l'impôt entre les communes ; dans la commune, un maire, et, à côté, un conseil municipal qui répartit l'impôt entre les citoyens... Tels sont les principaux ressorts du gouvernement.

Ainsi, la société française est traversée en quelque sorte par deux grandes institutions parallèles : l'institution monarchique, person^ nifiée dans le roi, les préfets, les sous-préfets, les maires, et l'institution électivç, représentée par la chambre, les conseils généraux, les conseils d'arrondissement, les conseils municipaux.

Ces deux institutions sont-elles de nature à vivre perpétuellement face à face! Est^il possible qu'elles se développent sans se heurter, et qu'elles se heurtent sans enfanter des troubles mortels? Y a-t-il sagesse à établir, à chaque degré de la hiérarchie, la lutte du pouvoir électif et du pouvoir monarchique, lutte dont les péripéties sont marquées dans notre histoire par

ces dates oétèbres : le ti jtûvier, le 10 Mit, le 18 brumaire, le 29 juillet 1830, sans pai^ 1er de cette autre date, la plus célèbre de toutes« qui répond au désastre de VS^aterlooT Voilà e« qu'aurait dû examiner, avant toute cbese, une chambre ayant à foire une loi sur Forgante** tion départementale*

Mais les représentants de la bowgeoisit étaient incapables de s'élever à d'aussi hautes pensées. Supprimer le principe électif, ils m le pouvaient pas, regardant l'élection comme la base de leur puissance; toucher au prineipa monarchique, ils ne le voulaient à aucun prix, regardant la monarchie comme un privilège protecteur de leurs privilèges»

Aussi laissa4-on complétementdans l'ombre la fiice la plus importante du problème. Dus les débats qui s'ouvrirent sur l'organisation départementale, nul ne sut ou n'osa protester contre cette prise de possession de la sodétd par l'anarchie. L'antagonisme de deux priiH cipes, essentiellement rivaux, et se disputant Tordre social comme une proie, ne parut pas un mal asseï profond pour qu'on le discutât : on s'abstint même d'en parler I

La discussion roula presque tout entière sur la question de savoir si les conseils d'arroa^ dissement seraient supprimés el feraient plaoe à des conseils cantonaux.

C'est ce que demandaient MM. Bérard, Lherbette, de Rambuteau, Odilon Barrot. — Des relations journalièresi nécessaires, ont créé, disaient-ils, l'être collectif qu'on appelle la commune; des rapports de voisinage ont créé l'être collectif qu'on appelle le canton. Le canton, qui n'est que la réunion de plu** sieurs communes contiguës ou très-rappro-* chées, placées dans des situations analogues, ayant des besoins presque identiques, le canton a, comme la commune, un existence qui lui est propre, des intérêts auxquels il faut une représentation. Pourquoi donc reftiser un conseil au canton, lorsqu'on en donne un à l'arrondissement, qui n'est qu'une agrégation de cantons séparés l'un de l'autre par la diversité des intérêts et des besoins? Le canton est une circonscription réelle, indiquée par la nature même des choses. L'arrondissement est une circonscription arbitrairoi fictice* qui

SI

D'eiîste que sur le papi^ . Si les fonctions des sons-préfets étaient assimilées à celtes des préfets, on concevrait qu'on plaçât un conseil auprès de ceux-là comme on en place un auprès de ceux-ci. Mais les sous-préfets ne sont bons tout au plus qu'à instruire les affaires; ils ne décident rien, ils ne font que préparer les décisions : ce sont des instruments admi- Distratife, non des autorités. Et, dès lors, quel r61e assigner Yis-à-vis d*eux à un conseil d'arrondissement? Aussi rinutilité de ces conseils est-elle manifestement prouvée par l'inanité de leurs fonctions. A part la répartition de rimpôt entre les communes, opération dont la nécessité diminue de jour en jour par les corrections apportées aux inégalités primitives, et qui, d'ailleurs, serait tout aussi bien foite par des conseils cantonaux, à part cette répartition, de quelle utilité sont les conseils d'arrondissement? Us donnent des avis, ils émettent des vœux, sorte d'attribution puérile et qui ne sert qu'à compromettre la msyesté do principe électif! Que des conseils cantonaux fussent institués, et l'on ne tarderait pas à en comprendre l'importance. Au conseil cantonal, par exemple, toutes les communes seraient directement représentées, et Ton pourrait en conséquence lui confler le soin de régler les différends qui quelquefois les divisent^ surtout en ce qui concerne les chemins Ticinaux. Un conseil d'arrondissement est un centre trop éloigné des divers points de la circonférence pour que sa juridiction s'exerçât sans condamner les citoyens à des déplacements considérables et onéreux, n n'en serait pas de même du conseil cantonal, dont les membres ne seraient presque jamais obligés de rompre trop brusquement avec les habitudes du foyer domestique, et auxquels il serait possible d'imposer, sans les accabler de fetigue, une activité proportionnée aaxbesoias.

A cette argumentation qui stianquait d'ampiear, mais non pas de justesse, les orateurs adverses et, à leur tète, M. Mauguin, répondaient : que la suppression des conseils d'arrsadissMient aurait pour effet de ralentir Faction administrative; que ce résultat, fâdieux «a Muta airconstaace) le deviei^taait surtout

en temps de crise et en temps de guerre; que si les conseils d'arrondissement n'avaient pas des attributions suflSsantes, il fallait les pouN voir un peu mieux au lieu de songer à les détruire; que l'arrondissement étant déjà une circonscription politique par le système élee* toral, une circonscription judiciaire par le tribunal civil, une circonscription adminis^ trative par la sous-préfecture, il était tout simple d'y placer le centre des délibérations relatives aux intérêts de localité; qu'en un mot, ce qu'il fallait craindre surtout et éviter, c'était l'affaiblissement du pouvoir central, l'énervement de l'administration.

M.Mauguiti, on le voit, opposait au système des conseils cantonaux le grand principe de l'unité dans le pouvoir. Mais en cela il con* fondait deux choses essentiellement distinctes; il oubliait que la centralisation n'est utile, féconde, nécessaire même, qu'en matière d'in*» térêts généraux, c'est-à-dire en matière de religion, d'enseignement, de direction morale par les fêtes ou les spectacles, d'industrie, de travaux publics ; qu'elle est au contraire étout^ fante et funeste, appliquée aux intérêts locaux. Nous avons eu ailleurs occasion de le remar*quer : la centralisation politique, c'est la force; la centralisation administrative, c'est tôt ou tard le despotisme. Malheur au pays oii la liberté politique ne se lie pas intimement à la liberté municipale! Car c'est par l'exercice régulier et continu de sa puissance sur tous les points du sol que le peuple s'entretient dans le sentiment de sa dignité. En perdant l'usage fMquent de ses facultés, il arrive k perdre la conscience de sa force, et de l'indif* férence il tombe dans l'hébétement. Là où une autorité centrale se fsiit dépositaire, même des intérêts locaux, la vie publique, violemment refoulée au même lieu, y devient conftase M tumultueuse, tandis que partout ailleurs die est inerte. Le cœur de la société bat trop vite; et les membres, desquels s'est retiré tout le sang, restent sans vigueur et glacés. Quand, sous Dioclétien, le pouvoir centrai des empe» r^rs se fut inflitré dans l'administration, quand des fonctionnaires accourus de Roum eurent feit intervenir la volonté impériale dans toutes les mesures locales : dans la ceastrw*

iS2

tion d'une fontaine, raffiranchissement d'un esclave, la nomination d'un magistrat local, l'empire se précipita vers sa ruine. Ne trouvant plus dans le libre exercice de leur pouvoir la compensation de leurs cbarges, les cûriales cherchèrent à se perdre dans les rangs du clergé ou de l'armée. Mouvement fatal de dissolution qui livra aux barbares venus du Nord la société romaine, énervée, désarmée, déjà morte. Voilà ce qu'auraient dû se rappeler et M. Mauguin et le gouvernement dont il appuyait en cette occasion les doctrines. Et certes, ils n'auraient pas demandé que, sous la main d'un pouvoir central chargé d'une besogne impossible, la société demeurât complètement passive; ils n'auraient pas demandé qu'autour de Paris, en proie à tous les désordres d'une vie surabondante, la France s'abtmât dans l'impuissance et la langueur, s'ils avaient visité la plupart de nos communes, et tant de pâles cités, où à des aspirations brûlantes, à des élans de patriotisme et d'orgueil, à une vie mêlée de grandes joies et de nobles douleurs, l'excès de la centralisation administrative a fini par substituer cette symétrie, ce calme, cette stabilité morne, qui ne sont autre chose que la régularité dans l'oppression, le silence dans l'abaissement, l'immobilité dans la servitude !

Quoi qu'il en soit, la chambre des députés, en se déclarant pour le maintien des conseils d'arrondissement, donna raison au principe de la centralisation administrative. Mais ce même principe, elle se bâta de l'abandonner en décidant qu'il y aurait i"" dans le conseil général autant de membres que l'on compterait de cantons dans le département; S"" dans le conseil d'arrondissement, autant de membres que l'on compterait de cantons dans l'arrondissement.

Portée à la chambre des pairs, la loi y subit des modifications importantes, mais qui, cependant, n'attaquaient point l'ensemble du système. En donnant à chaque canton un représentant au conseil général, la chambre élective aurait voulu que le nombre des conseillers ne pût dépasser le chiffre 60 : la chambre des pairs fixa le chiffire 30 pour maximum.

Fidèle aux traditions de ce libéralisme inquiet

que le xvuf siède avait porté dans ses flancs, la chambre élective, sur la motion de M. Comte, vivement appuyée par M. Dupîn aîné, avait exclu les prêtres de la catégorie des âigibles : la chambre des pairs condamna cette exclusion, en dépit du jansénisme obstiné de MM. de Montlosier et Roederer. La chambre élective avait décidé qu'on appellerait à Félectîon des membres des conseils, les citoyens inscrits sur la liste du Jury, les électeurs politiques et, en outre, un citoyen sur deux cents, pris parmi les plus imposés : pour ress^rer encore davantage le noonopole, la chambre des pairs décida que le droit d'élire ne serait attribué qu'aux citoyens portés sur la liste électorale et sur celle du Jury, sauf à leur adjoindre les plus imposés dans les cantons qui n'auraient pas cinquante habitants inscrits sur ces listes. Quant au droit d'éligibilité, les deux chambres en attachèrent l'exercice an payement d'un cens de 200 francs pour le conseil général et de 150 francs pour le conseil d'arrondissement.

Les modifications de la pairie ayant été adoptées par la chambre des députa, la loi fut votée définitivement le 10 juin 1833. Elle consacrait, dans ce qu'il a de plus vicieux, le système de la centralisation administrative; elle maintenait dans les conseils d'arrondissement un rouage inutile, une autorité sans attributions; enfin, elle consacrait, jusque dans la sphère des délibérations locales, ce monopole électoral, instrument d'oppression aux mains d'une bourgeoisie qui avait accaparé la fortune de la France, et n'avait proclamé la souveraineté du peuple que pour mieux la détruire.

Mais cette impuissance de la bourgeoisie à gouverner la société d'une manière équitable et forte devait ressortir bien plus clairement encore de la loi sur l'instruction primaire. Ici tout était à créer. Pour l'enseignement des fils du pauvre, la Convention avait conçu des plans dignes de son audace et aussi vastes que son génie; mais elle n'avait pas eu le temps de les réaliser, ayant le monde à étonner, à vaincre et à convertir. A l'empire, impatient de combler le goufl^re où les générations disparaissaient englouties, à l'empire il n'avait follu

HISTOIRE DE DIX ANS. 1850-i84Û.

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qu^une pépinière de soldats. Plus tard, sous It restauration » partagée entre le fanatisme et Fbypocrisie, robscurantisme était devenu moyen de gouvernement et la propagation des lumières révolte. Ce n'était donc pas de réformer qu'il s'agissait après 1850» il s'agissait de fonder. Malheureusement, les hommes manquaient à l'œuvre. Et c'est ce que prouva bien le projet de loi présenté par H. Guizot sur l'instruction primaire.

Ce projet portait que l'instruction primaire comprendrait des écoles élémentaires et des écoles supérieures ; que dans les premières on enseignerait aux enfants des principes de religion et de morale, la lecture, l'écriture, les âéments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures; que dans les secondes on enseignerait les éléments de la géométrie, le dessin linéaire, l'arpentage, des principes de science physique et d'histoire naturelle, le chant, des éléments d'histoire et de géographie; que tout individu âgé de dix-huit ans pourrait ouvrir une école primaire, sans autres conditions qu'un certificat de moralité et de capacité délivré par le maire, sur l'attestation de trois conseillers municipaux; qu'indépendamment des écoles privées toute commune serait tenue d'entretenir une école publique; que l'école primaire publique serait placée sous la surveillance d*nn comité local et d'un comité d'arrondissement; qu'on n'y admettrait gratuitement que les enlànts désignés par les conseils municipaux comme incapables de payer la rétribution ; que l'instituteur aurait pour minimum d'appointements : dans les écoles élémentaires deux cents francs par an, et dans les écoles supérieures quatre cents, plus une rétribution mensuelle déterminée par le conseil municipal; qu'il serait établi, en foveur des instituteurs primaires communaux, une caisse d'épargne formée par une retenue annuelle du vingtitoe de leur traitement.

Ce projet fut accueilli avec acclamation. U trahissait pourtant une extrême pauvreté de vues.

L'éducation ne saurait être nationale qu'à la condition d'être une dette de la part de rÉUt, un devoir de la part du citoyen. Il faut

donc qu'elle soit tout à la fois gratuite et obligatoire. Obligatoire, on n'aurait pu la rendre telle en France sans toucher à l'organisation du travail, parce que, sous l'influence d'un régime aussi insensé que barbare, le travailleur pauvre en était réduit presque partout à considérer ses enfants comme un supplément de salaire et avait trop besoin de leurs services pour avoir souci de leur instruction. Forcer le père à mourir de faim, pour instruire le fils, n'eût été qu'une dérision cruelle. Mais cela même aurait dû faire sentir combien toute réforme partielle est absurde, et qu'il n'y a d'amélioration véritable que celle qui se lie à un ensemble de réformes constituant une rénovation sociale, profonde, hardie et complète. M. Guizot n'était pas en état de le comprendre.

Son projet renfermait un* autre vice. Lorsqu'un pouvoir a un but, il se doit d'y pousser la société avec unité de vues, avec suite, avec vigueur. En matière d'enseignement, la centralisation ne saurait être trop forte. Permettre, dans un pays déchiré par les factions, la folle concurrence des écoles privées, c'est inoculer aux générations nouvelles le venin des discordes civiles, c'est donner aux partis rivaux le moyen de se continuer, de se perpétuer au milieu d'une confusion croissante d'opinions et de principes, c'est semer dans le chaos. Sacerdoce sublime quand l'État y pourvoit, l'éducation du peuple n'est plus, quand elle est abandonnée au caprice individuel, qu'une spéculation pleine de dangers; et ce qu'on appelle la liberté de l'enseignement n'est que la gestation de l'anarchie. Sous ce rapport, l'œuvre de M. Guizot était d'une portée funeste. Mais elle avait d'autres défauts non moins graves quoique moins éclatants.

En créant aux instituteurs communaux une existence précaire et misérable, le gouvernement appelait des hommes sans mérite et sans consistance à une des plus hautes fonctions de l'État. Encore n'avait-on songé à offrir à ces instituteurs aucune perspective. Or, qu'attendre d'hommes isolés, parqués, pour ainsi dire, dans leurs bourgs ou dans leurs villages, confinés à jamais dans leur misère, n'appartenant à aucune association hiérarchique» et

RÊVOLimON FRANÇAISE.

n'ayant en conséquence ni rorgneil lécond qne donne Tesprit de corps, ni les excitations qui se puisent dans l*espoir de l'avancement?

Gomment ces liommes anraient^ils pu lutter, dans la carrière de renseignement, contre les frères de l'école chrétienne, association compacte, persévérante, et soutenue par le clergé?

Le travail de M. Guizot était donc sans valeur. Combien n'était pas plus élevé, plus profond, plus digne d'un homme d*État le rapport que Lakanal avait présenté à la Convention, le 26 juin 1703, rapport qui contenait des dispositions semblables à celles-ci : c Tout citoyen pourra ouvrir des cours particuliers, mais il y aura auprès du corps législatif une commission centrale chargée de veiller, sur toute la face de la république, à Tuniformité de l'enseignement. — A certains jours de l'année, les enfants et leur instituteur iront, sous la conduite d'un magistrat, visiter les hôpitaux et les prisons. Ces jours-là ils suppléeront dans leurs travaux domestiques les citoyens pauvres qui seraient atteints d'infirmité ou de maladie. — L'instituteur portera, dans l'exercice de ses fonctions et à toutes les (êtes nationales, une médaille avec cette inscription : Celui qui instruit at un secandpère, etc., etc... » Grandes pensées qui suffisent pour révéler une grande "époque (1)1

Mais, depuis que le gouvernement de ce noble pays de France était tombé aux mains d'une oligarchie de financiers et de marchands, tout s'était étrangement rapetissé. Aussi le projet de M. Guizot fut-il fkvorablement accueilli. Adopté presque sans restrictions par les commissions des deux chambres, il n'eut à subir dans le parlement que des attaques plus violentes qu'approfondies. M. Salverte demandait qu'au programme de l'instruction primaire on ajoutât la connaissance des droits et des devoirs du citoyen : cette proposition, si patriotique et si sensée, fut rejetée comme inutile. Et, qui le croirait? dans un débat duquel dépendait si étroitement l'avenir du peuple, on ne s'émut que pour savoir si, dans le comité local de surveillance, le curé serait admis à

(I) Le rapport de Lakanal nVtait, au reste, qu'une ébauche lorsqu'il fut présenté il la Convention. C'était un travail qtti avail tffidenmni b#Mto «T^trt coi^ilélé. Ainsi, U

côté du maire et des habitants Miables. Résolue contre le clergé par la chambre élective» et en sa faveur par te chambre des pairs, la question allait jeter dans le pariement OM nouveau brandon de discorde, lorsque ^ii la chambre élective céda. La discussion ftal close alors, et l'on vota déflnitivem^t l'adoption d'un système qu'on n'avait pas ndèmê pris la peine d'étudier. Puis Ton aborda, sans l'avoir étudiée davantage, la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique.

L'extension abusive ()u droit de propriM a couvert la terre de révolutions et de crimes. L'abolition de l'esclavage sur une grande partie du globe, l'afflranchlssement des serfii, ta chute de toutes les tyrannies féodales, la su|^ pression des lois de substitution ^ de primogéniture, ont tour à tour témoigné de l'impatience du monde à porter le joug de la force victorieuse, mensongèrement transformée 6& domination légitime. Qu'est-ce que l'histoire» sinon le récit de la longue et violente révolte du genre humain contre le droit, mal défini et mal réglé, de celui qui < le premier ayant » enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci M à » moi, et trouva des gens assez simples pour » le croire? b

Mais à de certains abus il ftut un jour pour naître, plusieurs siècles pour mourir. En dépfl de tous ces formidables essais de rénovation auxquels la France avait été soumise, en d^ii de ce dogme de la fraternité humaine empronié à la législation sublime de l'Évangile, et proclamé hautement par le xix* siècle, au plus fort d'une tempête sans exemple et sans nom»

le droit de propriété n'avait pas cessé d'être un despotisme absorbant et jaloux. Ce despotisme» il avait vu fléchir devant lui, en mainte occasion. Napoléon lui-même; la restauration l'avait respecté jusqu'au scandale; et le mal était devenu si grand, après la révolution de juillet, qu'aucune entreprise de route, de ca^ nal, de chemin de fer, n'était plus possible en France, tant on y méconnaissait ce principe posé par l'immoriel auteur du Contrat êodal : € Le droit que chacun a sur son propre fonds

chiffre des appointements de l'instituteur y est laissé en blanCf et l'on ne s'y prononce pas sur cette question imporunie : L'iusUtielioo prioiakc Mt^lte oMi^toiré?

» €01 fiobordonné tu droit cfue la communauté » a sut tous. »

Vaincre, la loi à la main, des résistances aussi ayeugles qu'obstinées, était donc derenu indispensable. Le gouverneroent dut s'y résoudre. Jusque^à, deux systèmes avaient été successivement en vigueur et n'avalent eu que des résultats déplorables. En attribuant au conseil de préfecture le droit de statuer sur rindemnité due au citoyen exproprié, la loi du 16 septembre 1607 avait mis trop complètement à la merci de l'administration l'intérêt privé. La loi du 8 mars 1810, au contraire»

en remplaçant la juridiction de l'autorité administrative par celle de l'autorité Judiciaire > avait pourvu d'une manière insuffisante à l'intérêt général. 11 fallait sortir de ces deux voies également dangereuses, et fïiire du nouveau.

Doués d*une intelligence plus ferme, les ministres n'auraient pu réfléchir sur la matière, sans ^apercevoir qu'il y avait une grande lacune dans la constitution du pays, et qu'il était urgent de créer, non-seulement pour le ^as particulier dont on avait à s'occuper, mais pour tous les autres cas analogues» une autorité chargée de tenir la balance entre l'administration et les citoyens. Les tribunaux ont pour mission de régler les différends des cï* toyent entre eux, et non les différends qui s'élèvent entre un citoyen et l'administration; le conseil d'État, tel qu'il fbnctionne aujouN d'bui, n'est qu'une sorte de bureau consultatif, placé immédiatement sous la dépendance des ministres : que faire donc, en présence des ditBcultés qui peuvent naître» soit de l'interprétation, soit de l'exécution des lois? Si l'ad^ mîniatTation s'abstient, le pouvoir abdique; si elle prononce dans sa propre cause, la loi disparaît sous une interprétation capricieuse : le despotisme est fbndé.

Voilà ce qui aurait dû frapper le gouvernettenu n aurait dû comprendre que lorsque entre les ministres, représentants supposés de l'intérêt général» et les citoyens» représentants de l'intérêt privée il n'existe aucune autorité spéeiaielnent investie du droit de statuer sur

(I) Cet abforde système a porté les fruits qu^on en devait attendre. Depob on a vu des jurys de propriétaires condamner rÉIMà p«y« tM% ^pHéiatfvs éifo^eMB pottr enate

l'interprétation et l'exécution dé la lot, 11 arrive toujours de deux cboses l'une : ou que le pouvoir reste atteint de paralysie, ou que la liberté succombe.

Ces importantes vérités ne furent pas même entrevues. Dans le projet de loi qu'il pi^senta aux chambres, le gouvernement proposa de substituer et à la juridiction administrative consacrée par la loi du 16 septembre 1807, et à la juridiction judiciaire reconnue par la loi du 8 mars 1810, l'autorité d'un jury composé des principaux propriétaires de la contrée où l'expropriation aurait été jugée nécessaire.

Système pitoyable qui conviait des propriétaires à exagérer, au gré de leur avidité com^ mune» le prix des propriétés dont l'État avait besoin I système inique, antisocial, qui, dans tout conflit entre l'intérêt privé et l'intérêt général, abandonnait la décision aux représen* tants naturels de l'intérêt privé (1) !

Ce n'est pas tout : comme s'ils eussent craint de ne pas avoir assez complètement sacrifié l'État à l'égoïsme individuel, les ministres eurent soin d'embarrasser l'expropriation pour cause d'utilité publique de formes si lentes, si minutieuses, si compliquées, qu'elles devaient en mainte occasion apporter un obstacle invincible à l'exécution des travaux publics.

Et cependant le projet fut adopté par les deux chambres, après une discussion qui montra combien était dépourvue de grandeur et d'équité la domination de la bourgeoisie. Il était dit, par exemple, dans le projet, que»

lorsque l'exécution des travaux exécutés sur une partie de la propriété serait de nature à augmenter la valeur des autres parties, cette augmentation entrerait en ligne de compte dans l'évaluation de l'indemnité. Rien de plus juste assurément; car, puisqu'on tenait compte des dépréciations, pourquoi n'aurait-on pas tenu compte de la plus value? Eh bien» ce principe de la plus value» H. Mole osa dans la chambre des pairs l'appeler un principe redoutable, odieux; et» pour prouver qu'il était injuste, M. Villemain fit remarquer quMl ren^ dait les propriéteires spéculateuits malgré enx»

d^utililé ptibliqae, une indemnité beaucoup plus considéra* ble que celle que ces propriétaires dépossédés avaient euxnUiaeé deÉMiidée t Oe ^it dispense èe to«i «ooitteiitair».

et leur offrait comme payement une chance de profit dont ils pouvaient, à la rigueur, ne pas se soucier! On doit cette justice au gouvernement, qu'il ne négligea rien pour défendre le principe en question contre d*aussi grossiers sopliismes. Vains efforts! il fut décidé que la prise en considération de la plus value, au lieu d'être impérative, serait simplement facultative de la part des jurés propriétaires. C'était l'annuler.

La loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique fut adoptée définitivement le 20 juin 1853; elle comblait la mesure des usurpations de la bourgeoisie, c Les lois, a dit » Rousseau dans le Contrat social, sont tou- » jours utiles à ceux qui possèdent, et nuisibles » à ceux qui n'ont rien; d'où il suit que l'état » social n'est avantageux aux hommes qu'au- » tant qu'ils ont tous quelque chose, et qu'au- » cun d'eux n'a rien de trop. »

La session de 1833 finissait à peine : soudain l'alarme est semée dans les esprits. On raconte que des travaux depuis longtemps redoutés, sont poursuivis avec une ardeur menaçante; que, malgré l'opinion, malgré la chambre, le pouvoir élève autour de la capitale des forts qui serviront à la contenir ou à la détruire. A cette nouvelle étrange, Paris tout entier s'agite; les journaux de l'opposition, d'un commun accord, s'indignent et protestent; le Natumal rappelle la restauration, ses noirs projets, le système des fortifications proposé en 1826 par M. de Clermont-Tonnerre.

On touchait à l'anniversaire des trois journées : chacun crut toucher à la révolte. Intimidé, le ministère fit déclarer par tous ses organes que les inquiétudes de la population étaient mal fondées, et le Moniteur annonça officiellement la suspension des travaux.

Ces déclarations avaient été accuallies avec défiance; elles suffirent néanmoins et conjurèrent l'orage. Le gouvernement, d'ailleurs, tenait en réserve, pour la fête prochaine, un coup de théâtre dont il savait bien que l'effet serait irrésistible sur une race de soldats. Le 29 juillet, tandis que, chantant, par mégarde sans doute, l'hymne de la liberté reconquise, la foule se pressait vers la place Vendôme, un voile se détacha tout à coup du haut de la spi-

rale de bronze, et la statue de l'homme impérial fut aperçue debout sur la colonne formée de la matière de ses victoires. D'immenses acclamations s'élevèrent. En un instant , tous ces hommes avaient oublié leurs misères présentes et leur indignation de la veille. Car les peuples ont, comme les enfonts, des colères qu'on apaise avec des bodiets.

Quoi qu'il en soit, la polémique soulevée par le projet d'embastiller Paris ne tarda pas à prendre un autre cours. Mais le gouvernement n'avait pas cessé de travailler cette idée fatale, que nous verrons plus tard se reproduire et prévaloir. Toutes les fois que la force n'existe pas dans le pouvoir par l'unité, il fout qu'dle s'y introduise par la violence.

Déjà, en effet, la monarchie semblait avoir épuisé ses ressources. Un de ses partisans les plus téméraires, H. Viennet, venait de prononcer, du haut de la tribune, ces mots d'une franchise grossière : La légalité actuelle nous tue; l'administration, de toutes parts, se plaignait de l'impuissance de ses caprices, et la société vacillait éperdue entre l'arbitraire el l'esprit de révolte.

L'ardeur des passions populaires était entretenue, à cette époque, par les crieun ptMies^ agents actifs des feuilles démocratiques et moniteurs ambulants de l'insurrection. Mais, devant eux, la loi était muette et le pouvoir désarmé. Le préfet de police, M. Gisquet, eut recours au despotisme. Le droit de timbre, d'après la législation existante, ne devait peser que sur les journaux et sur les papiers-nouvelles : M. Gisquet retendit aux brochures et fit arrêter tout distributeur rebelle à l'établissement de cet imp6t forcé. Assignée devant les tribunaux, la police fut condamnée par eux de la manière la plus humiliante et la plus formelle; mais elle se crut assez forte pour braver la justice, et les arrestations continuèrent.

Alors se passa, au centre de Paris, une scène plus émouvante que celle par laqudle Hampden avait ouvert la révolution d'^gleterre.

Parmi les journaux consacrés, en 1833, à la propagande des idées démocratiques, le Populaire et le Bon Sens étaient particulièrement menacés par le nouveau système de per-

sécntions que la police avait adopté. Rédigé avec beaucoup de hardiesse et de verdeur par M. Cabet, le Populaire agissait puissamment sur la partie vive de la nation. Le Bon Sens était plus timide, mais il se distinguait, entre tous les journaux, par l'appel incessant et direct qu*il faisait à rintelligence du peuple. Non content de publier presque chaque jour et à plusieurs milliers d'exemplaires les brochures qu'il jugeait utiles à la cause du prolétariat, le Bon Sens s'était imposé la loi d'admettre, dans des colonnes réservées sous le titre de Trilmne des Prolétaires, les œuvres sorties de la plume des ouvriers. Beaucoup d'entre eux parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d'État, des philosophes, des poètes.

11 devenait ainsi manifeste que le régime inauguré en 1789 n'avait pas enfanté la liberté véritable, puisque tant de facultés précieuses étaient restées sans emploi, puisque tant d'aptitudes avaient été déplacées et les fonctions sociales distribuées au gré du hasard, puisque des hommes d'élite s'étaient vus plongés vivants dans le tombeau des ateliers modernes, puisque enfin la société, victime d'un système d'exclusion et d'étouffement, avait été condamnée à perdre des trésors d'intelligence et de poésie enfouis à jamais dans le sein du peuple! Telle était la démonstration glorieuse qu'avait entrq>rise le Bon Sens, sous la direction de MM. Cauchois-Lemaire et Rodde.

Un patriotisme réfléchi et plein de réserve, beaucoup de fermeté dans la modération et d'urbanité dans les attaques, un esprit fin et délicat, un style sculpté avec soin, un talent composé de bon goût, d'ironie subtile et d'atticisme, voilà par quelles qualités se faisait remarquer M. Cauchois-Lemaire.

M. Rodde, au contraire, était un homme d'une impétuosité sans égale, et n'ayant jamais su l'art des ménagements. Il ne connaissait pas la peur et la comprenait à peine. Son style était brutal , quoique ennobli souvent par la passion; sa sensibilité, violente et sauvage, éclatait tour à tour en élans de tendresse, de générosité, et en invincibles transports de co- 1^. Ihi reste, par une sorte de contradiction

bizarre, il était aussi modéré dans ses opinions que fougueux dans ses sentiments. Ennemi de toutes les idées trop hardies et de tous les partis extrêmes, il s'était toujours tenu un peu à l'écart des républicains, bien qu'il combattit leurs adversaires avec une énergie indomptable; timide par l'esprit, audacieux par le coeur.

A un homme de cette trempe, l'affaire des crieurs publics offlrait une occasion admirable de se montrer tout entier. Apprenant que, malgré les décisions de la justice et en violation des lois, la police faisait arrêter les distributeurs, M. Rodde écrivit à tous les journaux, te 8 octobre 1833, que, le dimanche suivant, à deux heures après midi, il irait sur la place de la Bourse distribuer les brochures dont on avait arbitrairement saisi plusieurs exemplaires. Sa résolution était prise, et il la faisait connaître à tous; il allait défendre son droit jusqu'à la mort.

A cette nouvelle, plusieurs amis de M. Rodde courent chez lui pour le détourner de son dessein. On lui représente qu'après avoir bravé avec tant d'insolence l'autorité de la magistrature, la police osera tout; que la résistance annoncée ne peut avoir qu'une issue sanglante; qu'il sera inévitablement meurtrier, puis victime, et qu'il va mettre Paris en feu. C'était ravis de la plupart, l'avis d'Armand Carrel lui-même.

Cependant, au jour indiqué, une foule immense stationnait, dès midi, sur la place de la Bourse. Quelques élèves de l'École polytechnique et un grand nombre de gardes nationaux en costume parcouraient la place d'un air inquiet. Jamais attente n'avait été plus solennelle. Les fenêtres étaient garnies de spectateurs.

Comment allait finir cette lutte étrange! Déjà le bruit courait, dans certains groupes, que M. Rodde ne paraîtrait pas, lorsque tout à coup, à deux heures précises, un grand mouvement se fit dans la foule, et l'on vit au milieu du peuple ému, s'avancer un homme à la taille athlétique, à la démarche hautaine, au regard enflammé. Deux pistolets étaient dans la botte que portait cet homme, et il avait le costume des crieurs publics : une blouse amarante et un chapeau verni sur lequel on lisait

RÉVOUmON FRANÇAISE.

ces mots : Pumeatiom patriotiquis. L'air ftit ébranlé de mille cris : Vive la défenseur de la liberté! Vive M. Rodde! Respect à la loi I Les chapeaux étaient levés en Tair; les oooucboirs étaient agités aux fenêtres; des gardes nationaux se pressaient autour de Tintrépide distributeur, prêts à le défendre ou à le venger. Hais le pouvoir avait eu peur de sa propre violence, La distribution se fit sans obstacle. Ayant de la sorte accompli sa promesse, M* Rodde voulut se retirer. Il ressaya en vain. Entouré, entraîné, porté par la multitude, il dut cbercber refuge dans la maison Loîntier.

Un instant après il paraissait sur le balcon et conjurait le peuple de se montrer, en cette circonstance, digne et capable de la liberté. A la nuit tombante, la foule avait disparu. Un calme profond régnait dans Paris; et Ton n'entendait plus, sur la place de la Bourse et aux environs, que le pas mesuré des patrouilles vigilantes.

Mais à cette société où tout n'était que haine, oppression et désordre, chaque jour apportait un sujet nouveau d'inquiétude. Vers la fin du mois d'octobre des coalitions d'ouvriers s'étaient formées sur tous les points du royaume, et l'on passait de l'anarchie politique à l'anarchie sociale. A Lyon, les ouvriers charrons et les ouvriers tireurs d'or cessèrent leurs travaux. A Caen^ les ouvriers menuisiers s'ameutèrent, réclamant une réduction du temps de travail Au Mans, les ouvriers tailleurs avaient déserté leurs ateliers; les maîtres appelèrent des ouvrieins étrangers et prirent des arrangements avec eux. Plus heureux que leurs frères du Mans, les porcelainiers de limoges parvinrent h faire adopter leur tarif. Mais ce fut à Paris, surtout, que ce mouvement de la classe laborieuse éclata d'une manière poignante et redoutable. Les ouvriers bijoutiers demandaient une diminution d'une heure dans la journée de travail. Le 30 octobre, ils se réunirent, au nombre de douze ou quinze cents à la barrière des Amandiers, et là ils décidèrent qu'ils formeraient une association de secours mutuels; qu'ils se grouperaient en divisions de vingt o^embres dont chacune choisirait un délégué, et que les délégués réunis nommeraient une commission de eînq mmt-

bres chargée de traiter a?8C Lbs firi)rittBtf. Le 27 octobre, une réunion d'ouvriers oordonaicis eut lieu à la barrière du Maine, et ue eonmission fut nommée pour propeser et déiMUe une augmentation de salaire. Les gancoos ba«langers, dont le travail est si rude et là vie ci courte, avaient aussi élevé la voix pov qve l'existence leur fiît mesurée avec moini de cruauté et d'avarice; ils eonsantire&t, néair moins, à travailler au taux de rancten taiif pendant tout le temps nécessaire à l'écablifla»ment d'un tarif nouveu, et les syadics de la boulangerie furent choisis coune arbitres.

Enfin, et pour terminer cette lamenUble étmmération, le 38 octobre, nne assemUée de plis de trois mille tailleurs, réunie h la Rotonde, barrière du Maine, décidait ce qui Mût :

c (Considérant que, par une drculaire en » date du 28 octobre counuH, les mattree tatt-

> leurs ont été invités à se réoeir entre mx

> pour s'entendre centre les ouvriers; qoe, par » suite de cette coalition antoriaée par le ^ » lice, plusieurs ateliers de maîtres taiUeïuns

> ont été fermés, l'assMiblée arrête ke ou»- » sures ci-après : i"" la sociélé philsAlJbrDpîqoe » des ouvriers tailleurs vote à l'iMinitMté » qu'elle met à la disposition de son eoMetl » les fonds de la société, pour créer tto eu- » bitssement de travail; 2^ l'étabUsseBieiit m » vendra, strictement, que le prix couraAl de » le marchandise, prise de première wêm; » 3"^ le conseil de la société philantbroiNqee » réglera les intérêts de l'étabUssanent, et » des mesures seront prises pour en foire Foup verture avant la fie de la semaine; 4^ les » ouvriers sont organisés par compem^tes de ;» vingt pour la distribution des secours iqui

> leur sont nécessaires; dans chaque cooipe- » gnie, les ouvriers de cette eorporatioe pnn » visoire se nourriront k l'instar des militaire». » Les ouvriers travaillant chez les maîtres dont » l'ouvrage ne peut éprouver aucune augmenr » tation s'engagent votontaireoient à apporter

> leurs dons, par versement fixe, pour les on- » vriers sans travail. »

Ainsi, le principe inhumain de la concurrence portait ses fruits ! Ainsi, sous le gouvernement imbécile du laissez faire et d^ laissez passer, ta guerre commentait eiktre le metoe et Teih

vrier : guerre petite à son origine, mais d'une portée sublime et formidable ; car elle devait avoir pour résultat final de compléter les victoires de rÉvangile, par l'abolition du proietariaty seconde forme de l'esclavage.

Cette portée des coalitions» les ministres avaient la vue trop courte pour l'apercevoir, fiiaos les symptômes d'une prochaine révolte du Dumde, dans les premiers tressaillements d'une race proclamée libre et pourtant asservie, leur ignoranfe ne vit que quelques tentatives £»ctiéuseB, et un vaste système d'arrestations s'organisa.

Une association républicaine s'était formée pour la défense de la liberté individuelle et de Ja liberté de la presse; et cette association fiomprenait divers comités (1). Le comité d'enquête ûtt cbargé de recueillir tous les faits relatifs aux arrestations; et ces faits furent exposés, dans un rapport aussi poignant qu'énergique, par IL Pagnerre, l'un des secrétaires du comité d'enquête. Le rapport reçut ine publicité considérable, souleva une poléttique ardente... Mais on dissipa les réunions d'ouvriers par la force; on contint les D»éconia^ par la menace. De pauvres journaliers fiimi traités en malfaiteurs; les prisons se remplirent, €4 les ministres crurent avoir pourvu suffisamment au salut de la civilisation meoacéel

Mais ce qui échappait à la sagacité du gouvernement, ses ennemis le mettaient en relief avec un zèle infatigable, tantôt découvrant les plaies, tantôt cherchant les remèdes.

IMyà au mois de février 1833, un grand citoy^M. Charles Tester avait publié un projet de constitution qui avait pour bases les deux articles que voici : « Tous les biens mobiliers » ou inunobiliers renfermés dans le territoire » national, ou possédés ailleurs par les mem- » bres de la société, appartiennent au peuple » qai> seul, peut en régler la répartition. *- » Le travail est une dette que tout citoyen va- M lîde doit à la société ; l'oisiveté doit étne fié- » trie comme un larcin et comme une source » intarissable de mauvaises nni^rs. » Toutes

(I) Cm Mnlléf MMiipoMÎtiil i€ NM. Ufoyelt«, Garnier* Pagèf, Cormeoin, YoyoM*AfiOB900, My, Améry d« PnyiMTMv, Câhêif dipaléf t A. Caml» A. Mamil, Goinard,

les dispositions du projet portaient l'empreinte de ce courageux et noble puritanisme. Cest ainsi que M. Charles Teste établissait des co** mités de réformateurs chargés de veiller sur les m<eurs publiques et de fiiire dépendre de l'accomplissement des devoirs d'honnête homme l'exercice des droits de citoyen. Mais de semblables dispositions n'étaient de nature ni à être acceptées, ni à être comprises, au milieu d'une civilisation profondément oor^ rompue. Et M. Charies Teste lui-même était si loin de se £aire illusion sur l'état des esprits, que, pour ménager le voltairianisme de plusieurs de ses amis, il s'était abstenu de donner pour fondement à sa constitution le sentiment religieux, qu'il savait être la source de toute poésie, de toute force et de toute grandeur.

Il fallait pourtant que cette civilisation égar rée retrouvât son ebemin; car elle marchait évidemment vers quelque horrible catastrophe. Dans des écrits où malheureusement l'autorité de la scienoe était affaiblie par les couleurs trop vives de la passion et de la haine, les républicains établirent que, depuis plusieurs siècles, le prix des ot^ets de subsistance s'était accru dans une proportion beaucoup plus forte que le taux des salaires; que le peupla n'avait gagné h l'aboUtion du servage qu'un sentiment de dignité qui lui rendait plus amer son asservissement réel; que le m^Hivement de la population dans les hôpitaux avait pris un dév^oppement monstrueux; que, dans l'espace de moins d'un deminiiècle, et sous l'influence du régime des Umn rendu nécessaire par L'accroissement des ipfantiddes, le rapport des enfants trouvés à la population avait plus que triplé; que, dans l'espace de dix ans, le nombre des détenus pour dettes avait suivi la même progression; que, de 1811 à 1833, le nombre des faillites avait quintuplé; que, de 1809 ï 1631, les engagâsients du monl-de*piété s'étaient acems de 7fi pour cent ; que la consommation annseBe de la viande, qui, d'après Lavoisier, était de 40 livnes par personne en 1789; et, d'après Sauvepain, de 14 livnss 3/4 en 1806; et, d'après Chaptal, de 11 livres 1/3

i. Beroard« Pagnerre, DnfioBt, H«ric, Boisai, RiUiei, Audriat, Boissaye, Conseil, Desjardiof, Q. CtYaigiMe, Mar^

en 1812» arait fini par tomber au-dessoas de 8 livres, chiflfre de cette consommation en 1 826 ; et que le peuple descendait ainsi, par une pente irrésistible, vers l'extrême misère, c'està-dire vers les bouleversements ou la mort.

Sur ces entrefaites, la Société des Droits de VHomme publia un manifeste brûlant. Faible d'abord, elle avait pris possession de la France rapidement et avec empire. En 1833, sa puissance, à Paris, reposait sur l'ardeur de plus de trois mille sectioonaires, orateurs de clubs ou combattants; et elle agitait la province par une foule de sociétés qui, sur les principaux points du royaume, s'étaient formées en son nom et à son image. Entretenir l'élan imprimé au peuple en 1830, alimenter l'enthousiasme, préparer les moyens d'attaque en élaborant les idées nouvelles, tenir en haleine l'opinion et souffler sans cesse aux âmes atteintes de langueur la colère, le courage, l'espérance, tel était son but, et elle y avait marché la tête haute, avec une énergie, avec un vouloir extraordinaires. Souscriptions en foveur des prisonniers politiques ou des journaux condamnés, prédications populaires, voyages, correspondances, tout était mis en œuvre. De sorte que la révolte avait, au milieu même de l'État, son gouvernement, son administration, ses divisions géographiques, son armée.

C'était un grand désordre, sans doute; mais il y avait là, «du moins, un élément de vitalité, un principe de force. Des idées de dévouement s'associaient à ces projets de rébellion ; dans cette lutte de tous les instants , le sentiment de la fraternité s'exaltait, on s'y exerçait à jouer avec le péril, on y vivait enfin d'une vie pleine de sève. La Société des Droits de V Homme était nécessaire en ce sens qu'elle réagissait contre l'action énervante qui, sous une oligarchie de gens d'affaires, tendait à précipiter la nation dans les sordides anxiétés de l'égoîsme et l'hébétement de la peur. La France était poussée par le régime victorieux dans des voies si impures, que l'agitation y était devenue indispensable pour ajourner l'abaissement des caractères : l'anarchie faisait contre-poids.

(I) Voici le texte de cette déclaration dont tant de gens parlent sans la connaître :

Art. 1er. Le bot de toute association politique est le main*

Vers le milieu de Tannée, d'assez graves dissidences avaient partagé en deux camps la Société des Droits de VHomme; les uns voulaient rompre brusquement avec les pr^ugés qu'il s'agissait de détruire et les tyrannies qu'on avait juré de renverser; les autres recommandaient, comme plus sûres, les voies de la persuasion , les voies indirectes. Après de longs balancements, les deux partis se rapprochèrent; un comité central fut nommé en vue d'une direction plus décidée; et dans ce comité, composé de MH. Yoyer-d'Argenson , Guinard, Berrier-Fontaine, Lebon, Viguerte, Godefroi Cavaignac, Kersausie, Audry de Puyraveau , Beaumont , Desjardins et Titot , on arrêta qu'une solennelle déclaration de principes serait publiée et adressée à tous les journaux patriotiques, à toutes les associations, à tous les réfugiés politiques.

Le programme de la Sodité des Droits de VHomme demandait : un pouvoir central, électif, temporaire, responsable, doué d'une grande force et agissant avec unité; — la souveraineté du peuple mise en action par le suffirage universel ; — la liberté des communes, restreinte par le droit accordé au gouvernement de surveiller au moyen de ses délégués les votes et la compétence des corps municipaux; — un système d'éducation publique tendant à élever les générations dans une communauté d'idées compatible avec le progrès; — l'organisation du crédit de l'État; — l'institution du jury généralisée; — l'émancipation de la classe ouvrière, par une meilleure division du travail, une répartition plus équitable des produits et l'association; — une fédération de l'Europe, fondée sur la communauté des principes d'où découle la souveraineté du peuple, sur la liberté absolue du commerce et sur une entière égalité de rapports.

Ces vues étaient développées et justifiées dans un exposé aussi lumineux qu'incisif. Puis, wen^iildidéclaration des droits de l'homme, telle que l'avait présentée à la Convention Maximilien Robespierre (1).

L'évocation de ce nom fameux et terrible fit

tien des droits naturels et imprescriptibles de rhomme, et le développement de toutes ses facultés.

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