‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 37 sur 96 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Chambre tourelle. — M. Odllon Rerrot et M. Maug ain. — Préoccupations de la France : événements extérieurs. — Comment la Fronce pouvait intervenir en Pologne. — Victoire* 4e Dwernicki, — Ski-iyneckl nommé géperaUssime : choix funeste. — Combats de Waver et de Dembewilkie ; bataille d'iganie. — Invas ion. du choléra i envoi de T'MfMF» français en Pologne. — L'Europe épouvantée: — L'Autriche viole le principe de non-intervention : Dwernicki désarmé. — Mouvements des armées rosse et polonaise ; bataille d'Ostrolenka. — Arrivée d*Orloff an camp de Patamk ? mort subite de Diébilch. — Mort de Constantin. — Rumeurs. — La princesse de Lewiea. — Un nnnnarnunt à Moscou. — La France insultée par don Miguel ; expédition du Tage. — L'amiral Roussin. — Histoire de la coniéraoce de Londres.

Parmi les hommes nouveaux que semblait appeler à la tribune la session qui allait s'ouvrir, on remarquait : le général Lamarque,

orateur méridional, dont la parole vive, abondante, colorée, se ressentait toujours du ressouvenir des batailles et des réminiscences de

l'antique, homme d'État d'une mince portée, mais représentant chaleureux de ce militarisme impérial dont le patriotisme était resté monarchique par l'habitude de la discipline; H.François Arago , si célèbre dans les annales de la science, et dont le nom avait tant de retentis* sèment en Europe ; M. Duvergier de Hauranne, appartenant à cette famille d'où était sorti le fondateur de Port-Royal janséniste; M. Thiers enfin et M. Garnier-Pagès qu'attendaient des destinées si diverses, et qui, l'un et l'antre, devaient occuper une place importante dans l'histoire de leur pays.

L'opposition se présentait sans chef réel et reconnu. M. Odilou Barrot, cependant, en était déjà le membre le plus influent. Loyauté, tenue, désintéressement, désir du bien, il avait toutes les vertus de l'homme privé. Mais son patriotisme avait quelque chose de languissant; son honnêteté était timide, et sa sincérité ingénue. Ce qui aurait dû être sa volonté n'était que son désir. Ses inspirations étaient plutôt louables que magnanimes, et il ne se montrait capable ni d'audace, ni de passion. On le disait peu instruit, peu versé dans la science des affaires. Et comme il n'avait ni la sécheresse des esprits pratiques , ni la fougue des âmes qu'emportent leurs élans; traité de rêveur par les uns , de calculateur par les autres , il perdait à la fois tous ses avantages. Orateur, il résumait volontiers les discussions , et ne les précisait pas; ou bien, il généralisait le débat sans l'agrandir. Mais son éloquence laissait une trace durable, parce qu'elle était toujours saine, élevée et forte. D'ailleurs, malgré sa figure sombre, sa lèvre légèrement dédaigneuse, Ja roideur apparente de son maintien, il y avait chez lui une naïveté d'impression , une ignorance du mal, une noblesse de cœur et de car ractère , qui lui donnaient une grande puissance d'attraction sinon d'entraînement. On oubliait de lui porter envie.

M. Mauguin était, dans l'opposition, le naturel émule de M. Odilon Barrot. Et autant le second était circonspect , stérile en ressources et ami des ménagements , autant le premier était prompt à l'attaque, impétueux et inventif. Mais, avec plus d'initiative et plus de feu que son rival , M. Mauguin avait moins de consis-

tance. Sa vigueur même devait tôt ou tard éloigner de lui la plupart des membres de l'opposition qui tremblaient qu'où ne les conduisît trop loin. Car les plus énergiques, dans la chambre, avaient besoin de croire que le régime constitutionnel pouvait être amélioré sans être affaibli. Genre d'illusion que M. Odilon Barrot poussait plus loin que personne, non par insuffisance mais par candeur!

Quoi qu'il en soit, ce fut à M. Mauguin qu'appartint le premier rôle, tant que dura le mouvement révolutionnaire. des peuples. Il se fit, à la chambre, le centre du parti militaire; et nous le verrons, soutenu par le général Lamarque, porter au pouvoir des coups terribles. Nul, d'ailleurs, ne suivait plus assidûment que M. Mauguin , sur la carte d'Europe, les expéditions lointaines et les marches savantes; nul ne se plaisait davantage à pénétrer les intrigues des cours , à dévoiler les artifices de la diplomatie; nul ne remuait plus le monde en pensée.

Or, à cette époque, la France vivait plus de la vie des autres nations que de la sienne propre. Les événements qui agitaient alors la Pologne, le Portugal, la Belgique, occupaient les esprits d'une manière à peu près exclusive, et sur ces événements allaient rouler tous les débats de la session qui était à la veille de s'ouvrir. Nous vivions surtout en Pologne. Glorieux privilège de ce noble pays de France , d'avoir pour histoire celle de tous les peuples qu'on opprime l

Depuis la bataille de Grochow, les débordements delà Vistule avaient suspendu la guerre; mais, dans le courant de février, le général Dwernicki , commandant l'aile droite des Polonais, avait tenu la campagne, à la tête d'un petit corps de 3,000 chevaux. Entouré des républicains de l'armée, cet homme héroïque fit des prodiges. Poussant l'audace jusqu'au génie et prompt comme la foudre, avec 3,000 soldats il sut en épouvanter et en disperser 20,000. Le 14 février, il avait battu Geismardans les vallons de Sieroczyn. Le 17, il avait passé la Yistule , il avait couru à la rencontre du général Kreutz dans le palatinat de Sandomir, et, l'atteipant sous la forêt de Nowawies, il l'avait mis en fuite. Le 2 mars, il le rejoignait à

Pulawy, et y écrasait les dragons du prince de Wurtemberg. Partout victorieux, il alla s'établir à Zamosc , où le réléguaient des ordres jaloux.

Il était question à Varsovie de remplacer Radziwill, chef impuissant à qui personne n'osait plus faire un crime de son incapacité, depuis qu'il se l'était reprochée lui-même avec une modestie qu'ennoblissait son malheur. Quel successeur allait-on lui donner? Le comte Pac, ancien aide de camp de Napoléon, le grand mathématicien Prondzynski, Krukowiecki, tels étaient les rivaux opposés à Skrzynecki, encore tout rayonnant de sa gloire récente. Les républicains présentaient Dwernicki; mais, appuyé sur le parti des aristocrates de Varsovie , et recommandé à la diète par Chlopicki , dont les blessures rachetaient les fautes, Skrzynecki l'emporta.

Si le gouvernement français avait eu pour la Pologne les mêmes sympathies que la France, il aurait rendu à la cause polonaise un incalculable service , en soutenant de son influence le parti démocratique et en travaillant à faire échouer l'élection de Skrzynecki. Nul genre d'intervention ne pouvait valoir celui-là. Car, ce qu'il fallait, pour le triomphe de la Pologne, en de telles circonstances, c'était un gouvernement de furieux : il est des temps où la sagesse ordinaire perd les empires. Ce que Chlopicki avait commencé , Skrzynecki le continua (1).

C'était un homme d'un esprit délié, rompu à toutes les roueries des cercles diplomatiques, ne prisant que les manières polies, les titres nobiliaires et les beaux dehors. Il étalait avec complaisance le luxe de sa charge , passait des revues en calèche, et s'entourait d'une jeunesse dorée qui avait adopté, pour lui plaire, des airs parisiens et le langage des hauts salons. Imbu de ce jésuitisme qui, sous la restauration française, s'était glissé dans toutes les cours de l'Europe, Shrzynecki fréquentait les églises et affectait de parler du ciel dans

(4) Nous ne saunons trop insister sur ce point de vue. Quand l'opposition, en 1831, reprochait si vivement au gouvernement français sa conduite à l'égard de la Pologne, Topposition plaidait une excellente cause ; mais elle la plaida par de mauvaises raisons , et cela parce qu'elle ignorait ce qui se passait à Varsovie, où nous avions un consul dévoué aux Russes. Soutenir , dès le principe , par ses agents , le

tous ses discours , même dans ses proclamations à l'armée. Un tel homme, congréganiste en épaulettes, et négociateur obstiné, n'était pas évidemment le chef qui convenait à nue révolution armée, quoiqu'il eût de la bravoure, du coup d'oeil, la science militaire, et qu'il fflt aiguillonné par l'ambition.

Après un mois de repos et de tentatives d'arrangement avec Diébitsch,le généralissime résolut de reprendre les hostilités. Mais 0 garda le plus profond secret sur ses desseins. Dans la nuit du 30 mars, pendant que Varsovie est plongée dans le sommeil , Skrzynecki rassemble ses troupes en silence; le pont de Praga était couvert de paille, on le passe sans bruit. La division du général Rybinski, soutenue par une brigade de cavalerie, marche sur Zomki, et arrive inaperçue à la pointe du jour sur les flancs de Geismar, qui occupait dans la forêt de Waver une forte position. Cn brouillard épais couvrait la campagne , et les Russes, croyant l'ennemi éloigné, étaient endormis dans leur camp. Avant de commencer l'attaque, Rybinski détache le colonel Ramorino avec une partie de sa division dans le bois. Celui-ci par un détour va se poster es arrière des retranchements russes, de manière à leur couper la retraite. Assailli à l'improviste de front et de flanc, l'ennemi n'a pas le temps de se reconnaître, car à peine F infanterie de Rybinski a-t-elle commencé le feu , que les lanciers débouchant des barrières de Grochow, tombent sur les avant-postes de Geismar et les culbutent. Le désordre est dans ses rangs et c'est en vain qu'il essaye de rallier ses bataillons. Les Russes veulent s'enfuir par h chaussée de Minsk, mais ils rencontrent Ramorino qui les charge à la baïonnette, surpris et épouvantés. Alors la déroute est complète, le corps de Geismar est à moitié détruit ou bit prisonnier, et le général russe, avec les débris de sa troupe, s'enfuit à travers le bois jusqu'à Dembewilkie.

parti des exaltée, voilà ee qu'aurait dû faire M. Sébastian! et ce qu'il était raisonnable d'exiger de loi. En demandait plus , on s'égara dans des déclamations , trop faciles à refiler. Ce qui est certain, c'est que la Pologne a été perdue par son aristocratie, patriote sans doute, mais inintelligente. Quand une révolution pareille a éclaté, ceux-là seuls qui M craignent pas de l'exagérer, la sautent.

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