‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 59 sur 96 · LOUIf suie · texte numérisé non relu

LOUIf suie

tion venant k leur manquer, le sentiment de leur impuissance les précipita dans l'excès de l'audace, et ils concentrèrent sur une seule tête toute la haine dont ils étaient animés.

Croire possible le succès d'un assassinat, même consommé, et accorder cet honneur k un homme qu'on fasse tenir dans sa vie le salut d'un peuple, il n'est point assurément d'erreur plus profonde, il n'en est point de plus funeste. Les destins d'une nation ne dépendent pas de si peu ! Quand le mal existe , c'est qu'il est dans les choses : lk seulement il le faudrait poursuivre. Si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification, on la renouvelle. César assassiné renaquit plus terrible dans Octave. Hais comment de semblables idées auraient-elles été universellement admises dans un pays où l'on apprenait aux enfants k honorer le courage d'Armodius et d'Aristogiton, où la mémoire de Brutus était l'objet d'un culte classique, où l'attentat de nivôse, essayé par les grands et dans leur intérêt, n'avait été blâmé que faute d'avoir réussi, ou chacun était admis k traduire devant sa raison la société tout entière , et où cette doctrine de l'individualisme avait fait des progrès si rapides, qu'elle se produisait partout : dans la morale, par l'athéisme de la loi et la confusion des cultes; dans la politique, par le fractionnement extraordinaire des partis; dans l'éducation , par l'anarchie de l'enseignement ; dans l'industrie, par la concurrence; dans le pouvoir, par les encouragements prodigués depuis plus d'un demi-siècle k l'insurrection? Le libéralisme avait professé pendant quinze ans cette fausse et pernicieuse théorie que les gouvernements ne doivent pas être chargés de la direction morale des esprits : les conséquences ne s'étaient pas fait attendre. Sous l'empire d'une loi athée et d'une morale abandonnée k tous les caprices de la controverse, chacun en était venu k n'accepter, de la légitimité de ses actes, d'autre juge que lui-même.

Tel était donc l'état de la société lorsque , pour la première fois depuis 1850, quelques jeunes gens, aveuglés par leur colère, se mirent k agiter de vagues projets d'attentat. Exaltée comme un acte de courage, la prome-

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nade triomphale de Louis-Philippe dans la journée du 6 juin ne leur avait paru, à eux» qu'une bravade. Ils se demandèrent s'ils n'immoleraient pas une grande victime aux mânes de ceux dont les dalles de la morgue avaient reçu les cadavres. Bientôt le bruit courut que la route de Paris à Neuilly avait été éclairée en mainte occasion par des Conjurés, dont le hasard des circonstances ou l'active surveillance exercée par la police sur la route avaient seuls arrêté le bras.

Ce fut sous l'impression de ces rumeurs si* nistres que le roi dut se préparer à ouvrir la session de 1833. Le 10 novembre , jour fixé pour la séance royale, tout l'espace compris entre les Tuileries et le palais Bourbon se cou* vrit de troupes» Deux voitures contenant, l'une la reine et ses filles, l'autre les ministres, se dirigèrent vers la chambre. Suivait le cortège, qui s'avançait avec lenteur au milieu d'une double haie de gardes nationaux et de soldats. Le roi était à cheval , en tète de l'escorte. 11 arrivait sur le Pont-Royal, lorsque soudain, à quelques pas de lui , une détonation d'arme à feu se fit entendre. U tressaillit, se courba rapidement sur le pommeau de la selle, comme s'il eût été blessé; puis* tournant vers l'endroit 4'0ù le coup était parti , des yeux hagards et un visage altéré ♦ il prononça quelques mots qui se perdirent dans un long murmure de surprise et d'effroi» Il eut toutefois la force de lever en l'air son chapeau pour saluer la foule, et il rassura son escorte au sein de laquelle il s'était replié. La consternation y était générale* Cette première tentative n'était-elle pas le signal ou le prélude d'une agression plus terrible? Le cortège parut un moment disposé à rebrousser chemin. Cependant, après deux ou trois minutes d'hésitation, pendant lesquelles le général Pajol, le colonel Raffé, et d'autres officiers supérieurs avaient recueilli à la hâte des renseignements erronés mais rassurants, on se remit en route. Le coup avait été tiré si près de la troupe de ligne formant la haie» que, personne n'ayant été atteint, on attribua d'abord toute cette alerté à l'explosion fortuite de l'arme d'un soldat; opinion qui, un instant accréditée dans les groupes et parmi les agents de l'autorité, contribua sans doute

à l'évasion du coupable, et de te* compHm s'il en existait.

Mais la vérité ne tarda pas à se fûre jocr. Une jeune femme, élégamment vêtue, avait chancelé, s'était évanouie, et, dans le cercle dt curieux formé autour d'elle, on aurait trouvé un pistolet récemment déchargé. Bit a tôt, à quelques pas de là, sur le milieu de la étatisée, que la foule avait envahie après le passif* du cortège, un second pistolet entières»} semblable au premier, mais chargé et amorcé, fut remis aux agents de la force publique.

Ayant repris ses sens , la femme dont mm avons parlé raconta d'un ton pleta de terreur qu'un jeune homme était venu se plaeer devant elle; qu'il avait tiré de sa poche an pistolet, et que, pour mieux ajuster le roi, il s'était fut un point d'appui de l'épaule d'un soldat KJk ajouta qu'elle s'était alors efforcée de saisir k bras du jeune homme, mais qu'il l'avait rrpoussée d'un coup violent dans la poitrine, et que la brusquerie de ce mouvement avait dérangé la direction de l'arme meurtrière. M,u Boury, c'était son nom, donna, sur le lia même, le signalement du coupable et les raseignements les plus précis. On la coudais! ensuite aux Tuileries, où, après avoir subi h nouvel interrogatoire, die fut présentée i et hauts personnages qui la comblèrent de incitations et de caresses. On s'enqoit de si position , qui était assez modeste , et Ton apprit qu'elle était venue de Bergues à Paris par solliciter la survivance d'une direction de peste Elle n'en Ait pas moins entourée de soins délicats ; l'hôtellerie où elle était descendue « fut pas jugée digne de recevoir une femme devenue à ce point importante dans l'État; la journaux de la oour ne parlèrent plis ée MUe Boury qu'avec retpeot, et aftetènrt de l'appeler exclusivement : « La jeune peramw » qui a «sauvé le roi. >

Lui , ^pendant, il était arrivé au palais Bourbon , où la nouvelle du danger eourn m l'avait point précédé. Aussi, n'y eut-il ries d'insolite dam la réception que les dépeis firent au monarque ; les uns poussant des cm les autres restant silencieux et immobiles, » Ion la diversité des opinions Ou des £*ptmyntL Loui*»PMIippe lut avec une émotion, doit ut

grande partie de rassemblée ignorait encore la cause, le discours préparé par les ministres. Ce discours respirait la menace. Le gouvernement s'y félicitait de sa double victoire sur les factions, promettait de les accabler, s'exprimait en termes fort vagues sur la paix de l'Europe, et en termes décisifs sur l'impossibilité d'alléger les charges publiques. Nul doute qu'un pareil langage n'eût été froidement accueilli si, avant la fin de la séance, la nouvelle ne se fût répandue que Louis-Philippe venait d'échapper à la mort. Aussitôt toutes les opinions se réunirent dans une même pensée de réprobation; et, le soir, les députés se rendirent en grand nombre au château; ceux-ci, parce qu'ils étaient pénétrés réellement d'indignation et de douleur, ceux-là, parce qu'ils ne voulaient point perdre cette occasion particulière de flatter, c Eh bien! dit le roi à v M. Dupin, ils ont donc tiré sur moi? — Sire, » répondit H. Dupin, ils ont tiré sur eux. » Mot profond, mais qui calomniait tout un parti!

Et en effet, cet attentat n'était l'œuvre d'aucun parti , et les républicains en repoussèrent la solidarité avec une énergie hautaine et sincère. N'importe : on vit se reproduire la polémique sans bonne foi, sans dignité, sans pudeur, que l'assassinat du duc de Berri avait soulevée sous la restauration. Du fanatisme de quelques hommes, les courtisans conclurent à celui d'une opinion, dont la logique était ainsi condamnée comme homicide. Sons la restauration, les feuilles de la cour avaient dit : « Le poignard de Louvel est une idée libérale. » Sous Louis-Philippe, il se trouva des hommes qui dirent : c La vie du roi vient d'être mena* * cée par une idée républicaine. » Car le menaonge est l'arme éternelle des partis.

Du reste, en cette querelle, T injustice se trouva aussi dû côté des journaux de l'opposition. A des insinuations odieuses, quelquesuns d'entre eux opposèrent des hypothèses invraisemblables, et la police fut accusée gravement d'avoir joué, pour ranimer en faveur de la monarchie l'enthousiasme éteint , la comédie d'un assassinat.

Quoi qu'il en soit, l'instruction se poursuivit avec «tinté. La police, qui n'avait pu ar-

rêter personne sur le Pont-Royal, fit de nombreuses arrestations à domicile. On assuré que plusieurs mandats d'arrêt avaient été pré parés, dès la veille, dans la prévision des troubles qu'annonçait la fermentation des sociétés populaires.

Le 14 novembre, cinq jours avant la séance royale, deux individus faisant partie de la Société des Droits de V Homme, les sieurs Collet et Cantineau , s'étaient présentés à la préfecture de police et y avaient révélé un prétendu complot formé entre les citoyens Bergeron, Billard et Girou. Pour se mettre à l'abri de tout soupçon et de toute vengeance, autant que pour donner à la police un gage de leur sincérité, les deux délateurs demandèrent à être mis en état d'arrestation. Billard, le seul qu'ils eussent désigné clairement, le seul dont ils eussent pu indiquer la demeure, fut arrêté sur-lé-champ. Girou ne tomba aux mains des agents de l'autorité que le lendemain de l'attentat, et Bergeron que cinq jours après, quoiqu'il ait été établi par l'instruction que ce dernier n'avait pas interrompu l'exercice de ses fonctions dans l'institution à laquelle il était attaché comme répétiteur.

Pendant que Bergeron était conduit de son domicile à la préfecture de police, une voiture de poste, escortée par la gendarmerie, amenait de Ghauny dans la capitale le docteur Benoist, républicain avoué. Une dénonciation, imputée à la jalousie d'un confrère, avait signalé M. Benoist comme s'étant rendu & Paris la veille de l'ouverture des chambres , et rayant quitté précipitamment le lendemain. Par une étrange coïncidence, Benoist était l'ami intime de Bergeron , et il Ait constaté qu'ils avaient passé ensemble une partie de la journée du 10.

Le prévenu Girou avait été mis en présence de Mu* ftoury, qui , sans le reconnaître positif veméht, lui trouvait quelque ressemblance avec le coupable. Bientôt cette demoiselle Ait appelée, ainsi que les autres témoins, h uqe confrontation dans laquelle figuraient quatre suspects, Bergeron, Benoist, Girou et Lambert. Celui-ci , ouvrier influent par son intelligence et son courage, fut rendu k la liberté, parce qu'aucun des signalements donnés ne se

rapportait à lui. Il en fut de même de Girou, quelque temps après. A travers beaucoup de contradictions et d'incertitudes, les principales charges pesèrent sur Bergeron ; mais ces charges n'allaient pas au delà du doute : pas de témoignage affirmatif, nulle reconnaissance formelle.

Bergeron, à peine âgé de vingt et un ans, était un jeune homme d'une exaltation froide, de mœurs douces, d'un caractère bienveillant, quoique ferme et résolu. Son attitude devant le juge ne fut ni arrogante ni timide. Il ne dissimula point son ardent républicanisme, avoua sa participation aux combats des 5 et 6 juin, et se déclara prêt à reprendre un fusil pour peu qu'il y eût dans une insurrection nouvelle des chances de succès. Le magistrat instructeur lui ayant demandé : « Avez-vous dit que » le roi méritait d'être fusillé? » Bergeron répondit avec calme : c Je ne me rappelle pas > l'avoir dit, mais je le pense. »

Cette audacieuse franchise semblait donner plus de poids aux dénégations formelles qu'il opposait à l'accusation. Interrogé sur l'emploi de son temps dans la journée du 19, il allégua son alibi au moment de l'attentat, et de nombreux témoignages vinrent confirmer ses déclarations.

L'instruction touchait à son terme; les incertitudes du parquet étaient au comble, et une ordonnance de non lieu paraissait imminente, lorsqu'un incident imprévu raviva l'accusation. Une femme, d'une moralité équivoque, sipala tout à coup à la justice, comme pouvant donner des renseignements précieux, un camarade de collège de Bergeron , nommé Janety. Janety prétendit que , se trouvant le 19 sur le quai Voltaire avec les sieurs Planel et Benoist, il avait rencontré Bergeron et lui avait entendu dire qu'il venait de tirer sur Louis-Philippe, qu'il avait déployé beaucoup de sang-froid et s'était soustrait à une arrestation par sa présence d'esprit. Hais Planel, Benoist et plusieurs autres personnes démentirent les principales circonstances du récit de Janety. Quelques-uns de ses parents , son frère lui-même, affirmèrent qu'il était naturellement porté à l'exagération et au mensonge. Bergeron et Benoist furent néanmoins renvoyés de-

vant la cour d'assises , le premier comme a* teur, le second comme complice de l'attentat du Pont-Royal.

Plus tard , les débats s'étant ouverts, so* la présidence de M. Dubois (d'Angers), doc: les journaux remarquèrent la partialité, ifiwlontaire sans doute, cent trente témoins farwt entendus. Parmi eux figurait M,le Boury, qui. après avoir été l'héroïne du drame, était descendue au rôle de simple comparse. Tant qn'oa avait espéré obtenir d'elle des aveux accusateurs, on l'avait environnée d'hommages, accablée d'éloges : le jour où son témoignage consciencieux, invariable, désintéressé, pet être invoqué en faveur des prévenus, on ouWii l'immense service qu'elle avait très-vraisemblablement rendu au roi , pour ne songer qu'à sa franchise importune. Les témoins, jaloux de ressaisir l'importance dont elle les avait frustrés, s'accordèrent, sur les interpellation encourageantes du procureur général et di président, à lui contester la part de gioirc qu'elle s'attribuait. 11 y en eut qui altèrent jusqu'à nier sa présence sur le lieu de Fatttfh tat. Bergeron déjoua cette manœuvre en frisas! observer que, la première, M"* Boury araiî donné le signalement du coupable , et qoe la plupart des dépositions faites après la sksae s'étaient rapportées à ce signalement ; <f où ? fallait conclure qu'elle avait dit l'exacte vérté, à moins qu'on ne lui supposât un rare taket de divination.

L'accusation fut abandonnée à regard ée Benoist, et soutenue avec un acharnant* extrême contre Bergeron, par le procureur général, M. Persil, et son substitut, H. Frasc- Carré. Mais l'accusé et M* Joly, son habile défenseur, la repoussèrent avec autant de bonheur que d'énergie , et ne tardèrent même pas à prendre l'offensive. Après huit jours de débats orageux qui se terminèrent, du côté de Bergeron , par une profession de foi républicain?, très-noble et très-fière, le jury prononça un verdict d'acquittement. Des acclamations joyeuses se firent entendre et se prolongèrent sur k quai de l'Horloge, que couvrait une foule impatiente et que sillonnaient de nombreux soldats.

Armand Carrel, qui avait suivi les détafe

assidûment, rendit compte de ses impressions, dans le National, de la manière suivante : c Le jeune Bergeron a débité avec émotion et naturel une courte défense noblement écrite et fermement sentie, et qui prouvera aux gens qui se connaissent en bommes, que celui-ci n'est point un bomme ordinaire. C'est le résultat de presque tous les procès politiques intentés jusqu'ici à l'opinion républicaine. Us n'ont rendu d'autre service au pouvoir que de mettre en relief des caractères d'une forte trempe et des talents pleins d'espérance. Tel est le jeune accusé dont le jury a prononcé aujourd'hui l'acquittement. »

Ce qu'Armand Carrel disait ici à props du procès intenté à Bergeron était également applicable à un procès antérieur, qui n'avait eu ni moins de retentissement ni moins d'importance. Vers la fin de l'année, plusieurs membres de la Société des Amis du Peuple, MM. Rittiez, Caunes, Achille Roche, Berner-Fontaine, Godefroi Cavaignac, Gabour, Desjardins, Félix Avril, Bonnias, Carré, Despréaux, Plagniol, Plocque, Trélat, Raspail, avaient été appelés à comparaître devant la cour d'assises de la Seine pour avoir pris part, un an auparavant , à des réunions composées de plus de vingt personnes. L'accusation s'appuyait sur l'article 291, et on allait décider si, dans un pays prétendu libre, le droit d'association serait maintenu ou aboli.

Après une brillante improvisation de M. Rittiez , M. Godefroi Cavaignac prit la parole. Il commença d'abord par défendre, avec une simple et forte éloquence, le droit d'association. Puis, s'adressant à ceux qui affectaient de ne voir dans la république qu'une pensée de désorganisation et d'anarchie, il s'écria :

c Nous sommes dites-vous , les ennemis de » la société comme du gouvernement... Mais » j'ai déjà répondu. Ce que nous haïssons dans » la société, ce sont ses vices; nous sommes » les véritables amis de l'ordre social, car » nous voulonsqu'il soit corrigé, et nous croyons » qu'il est susceptible de l'être. Vous, qui » dites qu'il est bon, vous le flattez; vous le » calomniez, vous qui dites qu'il restera tou- » jours vicieux. Aussi bien, je pourrais, cette

fois encore demander où donc est cette organisation que nous voulons détruire : religion, science, travail, qu'y a-t-il de constitué dans la société actuelle ?

» La religion ? interrogez un prêtre , M. de Lamennais. La science? interrogez Raspail. Quelle organisation scientifique y a-t-il dans un pays où manque l'enseignement populaire?

» Quant au travail , demandez à tous ceux qui le pratiquent s'il est organisé. Souvenezvous de Lyon; examinez tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, parce que les lois organiques du travail font défaut. Étrange calomnie! nous sommèb des? désorganisâtes* dans une société où Germanisation manque, et où nous voulons qu'elle se fonde enfin! » Est-ce en religion ? Nous sommes pour la liberté absolue de conscience. Nous ne voulons pas de prêtres qui, sous quelque nom que ce soit, gouvernent les affaires du monde. Nous n'adoptons pas non plus une foi qui met tout au ciel, qui réduit l'égalité à l'égalité devant Dieu, à cette égalité posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le catholicisme.

» La religion, comme nous l'entendons, nous, ce sont les droits sacrés de l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter au crime un épouvantai! après la mort, au malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau , il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, c'est-à-dire l'égalité; il faut que le titre d'homme vaille, à tous ceux qui le portent, un même respect religieux pour leurs droits, une pieuse sympathie pour leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires , et qui , au nom de l'inviolabilité humaine, abolira la peine de mort. » La science, nous demandons qu'elle soit organisée de manière à faciliter le travail, multiplier la production, la richesse, le bienêtre, propager l'enseignement, défendre les hommes contre les fléaux qui les attaquent. Nous demandons qu'elle soit organisée de façon que, quand un homme comme Broussais se portera candidat, il soit élu ; qu'il ait pour électeurs des hommes qui ne F écartent

point ; car l'élection bien organisée est k son tour la loi organisatrice par excellence. Autant en dirons-nous . pour les lettres et pour les arts : utilité sociale, gloire, liberté, concours, élection.

» Quant au travail , nous demandons qu'il ne soit plus subordonné à l'intérêt des avides et des oisifs. Nous demandons que le travailleur ne soit pas exploité par les capitaux ; que la main-d'oeuvre ne soit pas son seul gain; qu'il trouve dans l'établissement des banques publiques, dans la propagation de l'enseignement et des méthodes, dans la sagesse de la justice et l'assiette de l'impôt, dans la multiplicité j^es voies de communication, dans la, puissance même de l'association, les moyens de faciliter sa tâche, d'affranchir son activité, de récompenser son industrie et son courage. Nous demandons surtout que le travail soit le premier des titres à l'exercice des droits politiques , car les sociétés vivent par le travail et non par la propriété.

» A ce mot, messieurs, je m'arrête : j'ai besoin de prolonger encore mfis explications , car on nous accuse de doctrines hostiles aux propriétaires , et d'ailleurs je dois ajouter que, dans la société française, et au milieu de ce défaut d'organisation et de vie que j'ai signalé partout, la propriété se présente puissante, organisée. Notre première révolution l'a constituée sur des bases nouvelles, imparfaites, mais fondées sur un principe utile : celui de la division.

» Cette division , elle l'a opérée seulement en limitant le droit de transmettre, par r égalité des partages et l'interdiction des substitutions. Ce n'était pas l'unique moyen; par exemple, il eût fallu aussi étendre le droit d'hérédité, c'est-à-dire que la division de la propriété se fût accrue et perfectionnée, si l'on eût, dans chaque héritage d'une certaine valeur, affecté une sorte de légitime à un fonds commun à répartir entre les prolétaires.

» Qu'on ne se récrie pas, messieurs, car le fisc ne {ait pas autre chose en prélevant les droits de succession. Seulement, c'est lui qui en profite , et nous aimerions mieux

» que ce fût la main Seconde des travailleon. » Mais, quoi qu'il en soit, il y a poissai** et organisation de la propriété en France. Le principe de la division y a été introduit, et il a multiplié les propriétaires, multiplia déjà par la vente des biens nationaux; d cette possession, fractionnée 9 divisible, récente, a donné à la propriété une eoûstiution à la fois vivante et perfectible.

» Quant à nous , nous ne l'avons pas attaquée : le sentiment de la propriété compte parmi les sentiments naturels à l'homme; mais c'est justement pour cela , c'est justement parce que l'homme veut posséder, parce qu'il ne faut pas méconnaître ce petchant, que nous demandons qu'il soit satisfait chez le plus grand nombre d'hommes possible, au lieu de n'être gratifié que eha quelques-uns et de constituer nue eieeptiai » Il n'y aurait plus de grandes fortunes, i n'y aurait plus d'excessive pauvreté. En politique et en morale, ce serait un bien. Ci prétend que l'accumulation des capitau <st nécessaire à certains cas de la productif*. Mais on aura toujours un assez grand capitaliste : le budget. D'ailleurs, qui supplées à la division des capitaux? encore F association.

» Nous ne contestons pas le droit de la propriété; seulement nous mettons au-desss celui que la société conserve de le régler suivant le plus grand avantage commun Nous n'étendons pas le droit d'user et d'abuser jusqu'à celui d'abuser au détrimat de l'état social. Le gouvernement lui-mêne ne soumet-il pas aux chambres une loi se l'expropriation forcée pour cause cfutiliië publique , demandant à la loi de préao&ir l'intérêt général contre les préventions abusives du droit individuel de propriété!

» Ce que nous lui contestons, messietrs, c'est le monopole des droits politiques, et ne croyez pas que ce soit seulement poa: les revendiquer en faveur des capacités. Selon nous, quiconque est utile est capable; tout service entraîne un droit ; à tout tarai un bénéfice et une garantie; car c'est a travail surtout que le bénéfice est dû, et 4» la garantie est nécessaire.

» Pourquoi donc la propriété seule auraitelle des droits politiques? Et puis» ces droits ne seront-ils pas eux-mêmes une propriété? Ne peut-on rien posséder que terre ou maison? Ne nera-ce pas aussi une propriété, cette instruction > premier élément de travail et d'industrie, que la société est tenue de distribuer à ebacun de ses membres? ce titre de citoyen réalisé enfin par les garanties, l'assistance et la protection qu'elle doit à tous? »

Ces explications de M. Godefroi Cavaignac indiquent d'une manière assez exacte jusqu'où allaient et où s'arrêtaient, vers la fin de 1 832, les» opinions de la plupart des républicains. Le discours de l'accusé se terminait en ces termes ; « Sur le sol que nous exploitons, vous n'avez pas le droit d'empêcher que nous fondions notre commune. La loi, dites-vous? mais elle parle ici le langage de la force, et ce langage n'est pas à notre portée. « Tu me cites, disait un protestant à un inquisiteur, tu me cites une loi qui nous défend de nous réunir, comment veux-tu que j'exécute une telle loi ? Je ne la comprends pas. » » Non, nous ne la comprenons pas, et lorsque du présent nous revenons vers le passé, tout ceci nous semble un rêve. Hier encore je parcourais les tables du Moniteur, j'y trouvais indiquées ces journées fameuses, ees grands travaux, ces guerres gigantesques, toute la vaste entreprise du peuple français pour la conquête de ses droits. Je suivais cette trace lumineuse que le génie de la liberté a jetée sur les quarante années , nos contemporaines , et sur les événements qui, d'un pèle à l'autre, ont ébranlé la terre, ne laissant debout que la fortune des nations. Je voyais ce génie libérateur songeant à tous les peuples, faisant de leur cause sa cause , et pour les soutenir, choisissant la France, l'armant, l'inspirant, lui soufflant au coeur une énergie incroyable, et remplaçant dans ses veines tout ce sang qu'elle a prodigué.

• Je voyais nos triomphes, puis nos revers, dignes encore de nous, montrant tous les bras de l'Europe tendus pour nous renver-

ser; puis, sous les Bourbons, la liberté fournissant à la tyrannie de sanglants sacrifices; puis enfin les jours de juillet qui , au droit sacré du peuple, ajoutèrent le droit du plus fort.

» Je pourrais compter peut-être tant de vie» toires et de désastres, tant de puissants travaux ; je pourrais recueillir ces leçons que la France a données au monde; mais que trouverai-je pour résultat de ces enseignements, de ces efforts? Rien que des hommes comme ceux qui nous gouvernent; rien que des lois comme celles qu'on vous demande d'appliquer.

» En être encore à l'article 291 , certes, c'est une énigme inconcevable, désespérante, mes* sieurs..., s'il ne se trouvait des citoyens pour le violer, des jurés pour les en absoudre. » M. Godefroi Gavaignac n'avait pas trop auguré de l'opinion des jurés auxquels il s'a* dressait. La défense ayant été complétée par quelques graves et énergiques paroles de MM. Plocque, Desjardins, Carré» Gaussuron* Despréaux, la clôture des débats fut prononcée, et M, Fenet, chef du jury, donna lecture de la déclaration suivante :

Y a-t-il eu association de plus de vingt personnes? Oui. — Cette association était-elle périodique? Oui. — Était-elle autorisée par le gouvernement? Non. — Les prévenus sonfc»Us coupables? Non.

Ainsi , le même fait que la cour de cassation avait jugé coupable, lorsqu'elle avait rejeté le pourvoi des saint-simoniens , le jury venait de le déclarer innocent! Ainsi, l'article 891, confirmé par une magistrature émanant du pou* voir venait d'être implicitement aboli par une magistrature sortie de la nation I Et pour qu'il ne restât aucun nuage sur la pensée qui avait dicté son verdict , le jury, eut soin de déclarer formellement , par l'organe de ion chef, que « dans sa conscience il avait jugé non coupa-* » Me le fait d'association au-dessus de vingt » personnes. » Malgré cette protestation solen* neUe, le président de la cour d'assises, tout en prononçant l'acquittement des prévenus, déclara la Société des Amis du Peuple dissoate. C'était l'anarchie poussée jusqu'à sa dernière limite : c'était la justice dans le chaos.

Tandis que les républicains profitaient de la persécution même à laquelle ils étaient en butte, pour soulever, pour débattre les plus hautes questions de Tordre politique et de Tordre social, les deux chambres retentissaient de stériles récriminations.

Au palais du Luxembourg, le gouvernement avait dans M. le marquis de Dreux-Brézé un adversaire brillant et opiniâtre. Hais comme M. de Dreux-Brézé ne parlait jamais qu'au nom de la restauration et qu'il était l'orateur d'une puissance vaincue, ses paroles n'éveillaient pas dans la société de nombreux échos. D'ailleurs, la pairie ayant perdu depuis longtemps toute consistance, les luttes qui pouvaient naître dans son sein occupaient faiblement l'attention publique. La chambre des députés fut donc le principal théâtre des combats que se livrèrent, à propos du discours de la couronne, le parti du ministère et celui de l'opposition.

Pour se défendre, le pouvoir avait eu recours à des mesures d'une évidente brutalité; il avait abusé des procès de presse; il avait violé en mainte occasion , avec une étourderie cruelle, le domicile des citoyens; il avait, par le déploiement intempestif de ses forces et la protection accordée aux fureurs des agents subalternes , jeté à l'esprit de révolte des défis de nature à changer le désordre en émeute et l'émeute en insurrection ; vainqueur sur la place publique, il s'était armé de la dictature pour ses vengeances, alors que la légalité suffisait à sa justice : ce fut sur cet ensemble d'actes attentatoires à la liberté que l'opposition attaqua le ministère, par l'organe de MM. Thouvenel, de Sade, Havin , Eusèbe Sa! verte.

A ces attaques, les défenseurs du gouvernement répliquèrent, les uns , comme H. Roui , avec un emportement injurieux, les autres, comme M. Duvergier de Hauranne, avec une conviction calme et raison née, qu'un système de demi-mesures eût inévitablement perdu l'État au milieu de tant de passions furieuses et dans ce choc de toutes les factions; qu'on encourageait la révolte en refusant aux ministres les moyens de lui écraser la tête ; que ce n'était pas trop de toute l'énergie déployée jusqu'alors pour abattre cette audace des partis , qui, de l'insurrection, se réfugiait dans l'as-

sassinat; que l'opposition mentait à ses propres principes , lorsque après avoir réclame t grands cris l'application de l'état de siège an provinces de l'Ouest, elle trouvait mauvais q* l'état de siège fût appliqué à la capitale, livret comme Y Ouest, à tous les dangers, à tome les horreurs de la guerre civile. Ensuite, prenant l'offensive, le parti ministériel reprocha à l'opposition d'avoir poussé à l'anarchie pr la publication de son fameux compte reaàs. Que ne donnait-elle plutôt à ce gouvernes^ dont elle avait semé la route d'obstacles, de conseils utiles et modérés? Que n'apprenaitelle aux ministres , en termes plus clairs et plus précis, cet art précieux de bien gouveraer, dont elle semblait se vanter de posséda* sodé le secret? « Qu'auriez-vous fait à notre pbec, » criait M. Thiers à ses adversaires? Gommait » auriez-vous surmonté tant de difficultés, ecfl- » juré tant de périls? Voyons, indiquez-*» » vos procédés; initiez-nous aux mystères de » votre sagesse! »

H. Odilon Barrot n'eut pas de peine à moitrer combien étaient peu sérieuses de partiBes sommations. Hais lorsqu'il rappela , d'un toi amer et avec un geste animé, la chambre èi double vote maintenue, l'hérédité de la pairie disputée à l'opinion , l'abaissement du cm électoral contesté , la capacité en quelque sorte proscrite par la loi électorale; lorsqu'il condamna hautement, dans les allures du gouvernement nouveau , les traditions de celai qé avait péri dans une tempête; lorsqu'il afin» que la royauté voulue en juillet n'était pas me royauté s'appuyant sur des intérêts de lamifié, de caste, d'aristocratie, et vivant sous le patronage de l'étranger; lorsque enfin il aecaa les ministres de n'avoir su continuer la restauration, H. Odilon Barrot fit, à son insu, le procès de la monarchie , considérée dans sot principe. Car une royauté ne saurait puiser dans son propre fonds ses moyens d'existé»* Établie sur le plus exorbitant de tous les privilèges , il faut qu'elle ait à côté d'elle un corps privilégié qui la défende. On la détruit, si « l'isole; on la rend superflue et onéreuse, si 01 ne lui donne pas, comme en Angleterre, ne aristocratie à représenter. Toute royauté qiî n'est pas un symbole est nécessairement nue

tyrannie , par cette raison bien simple qu'un pouvoir qui ne tire pas sa raison d'être du milieu dans lequel il vit, ne se conserve qu'à la condition de s'imposer. L'opposition demandait , conséquemment , l'impossible, en demandant une royauté qui, selon l'expression de M. Odilon Barrot, c répondit à ce sentiment » d'égalité qui était dans la société française. » Jamais doctrines politiques n'avaient reposé sur des données plus contradictoires, sur une utopie plus monstrueuse. Mais tel était l'aveuglement inconcevable de tous les libéraux honnêtes! Bercés dans des sentiments monarchiques, et toujours préoccupés de cette crainte que la permanence de l'échafaud ne succédât à l'hérédité du trône abolie, ils disaient : c Con- » servons le régime monarchique. » Puis, entraînés parle torrent des idées révolutionnaires irrésistiblement soumis à l'empire du principe d'égalité, ils ajoutaient: c Qu'il n'y ait dans » ce régime monarchique ni distinctions in- » justes, ni fictions honteuses, ni privilèges, » ce qui revenait à demander que la monarchie existât en dehors des seules conditions qui la puissent rendre possible.

Le parti ministériel, sans avoir raison, avait, du moins, sur ses adversaires de la gauche dynastique, l'avantage d'être conséquent dans

ses erreurs. Aussi sa victoire fut-elle complète. Dans les premières séances, H. Dupin aîné l'avait emporté sur M. Laffitte pour la présidence, et, pour la vice-présidence, H. Bérenger avait obtenu plus de voix que H. Dupont (de l'Eure). L'adhésion donnée au discours de la couronne par l'adresse, telle qu'on la vota, rendit le triomphe du ministère incontestable. La rédaction de cette adresse ne laissait pas même percer le doute timide que la chambre des pairs avait exprimé sur la question de l'état de siège. Il est vrai que la chambre des députés manifestait ce désir, que la politique suivie par les ministres se tint également éloignée des souvenirs de la restauration et des doctrines de la république. Étrange chimère que poursuivent encore les constitutionnels de nos jours ! Quand on veut la monarchie, il faut la vouloir avec tout ce qui la constitue, il faut la vouloir entière. La proclamer indispensable, quand on lui conteste la faculté d'agir et jusqu'aux moyens d'éblouir à force d'éclat , c'est de toutes les imprudences la plus dangereuse et la moins pardonnable. Car, tout ce qu'on ne lui accorde pas, un pouvoir proclamé indispensable le désire; et tout ce qu'il désire, il essaye tôt ou tard de l'enlever, soit par corruption , soit par violence.

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