LE BANNISSEMENT DE LA BRANCHE AÎNÉE
inique, parce quelle frappait toute une race pour le crime d'un seul ; qu'elle était antisociale, parce qu'elle enchaînait à des ressentiments qui peuvent passer le peuple, qui dure ; qu'elle était inutile, parce que le délit de conspiration avait été prévu et qu'il y avait bien assez de sang dans nos codes; qu'elle était impolitique, parce que la concurrence entre rois garde un châtiment assuré à la tyrannie et protège la liberté; qu'enfin elle allait contre son but, parce que le danger enflamme l'ambition, ennoblit jusqu'aux désirs illégitimes, et fait, chez un peuple généreux, du titre de proscrit un passe-port de prétendant.
Convenait-il, d'ailleurs, de déployer tant d'acharnement contre une dynastie vaincue, dans un pays qu'on voulait façonner au joug d'une dynastie nouvelle? C'est ce que, dans la séance du 1 5 novembre, M. Pages (de l'Ariége) fit ressortir d'une manière saisissante. « La France, disent les « courtisans, est renommée entre les nations par son amour « pour ses princes. L'histoire tient un autre langage, et la « vérité dément la flatterie. C'est par l'assassinat du der- « nier Valois que le premier Bourbon monte sur le trône, a Henri IV meurt cruellement assassiné. Durant leur mi- « norité, Louis XIII et Louis XIV, chassés par la révolte, « trouvent à peine un abri pour cacher leur tête ; le fer se « fait jour jusqu'à la poitrine de Louis XV. Louis XVI « meurt sur l'échafaud. Louis XVII s'éteint clans les fers. « Il y a du sang bourbon dans les fossés de Vincennes, il « y en a sur le seuil de l'Opéra. Louis XVIII est proscrit à « deux reprises. Charles X a pris trois fois la route de « l'exil. Et ce n'est pas dans un pays qui a vu de si « près toutes les misères de la royauté qu'il est permis, « sous un gouvernement monarchique, d'ajouter à ce faste
« d'oppression, et d'inscrire dans les actes du législateur « une tyrannie qui ne se trouva point dans la colère du « peuple. »
Au discours de M. Pages (de l'Ariége), rempli d'un bout à l'autre de considérations de ce genre, saines et élevées, M. Eusèbe Salverte ne sut opposer qu'une logique étroite et impitoyable. L'assemblée, néanmoins, était en suspens, lorsque M. de Martignac parut à la tribune. Il portait sur son visage l'empreinte de la mort, dont on croyait déjà le germe dans son sein ; et, en le voyant prêt à défendre son vieux maître exilé, on se rappelait les efforts qu'il avait faits pour prévenir cette chute et cet exil. « Messieurs, dit-il « d'une voix affaiblie et pénétrante, le bannissement est « dans nos lois une peine infamante prononcée par le juge « après mûr examen ; et l'on vous propose de la prononcer « d'avance contre les générations nées et à naître, sans « examen, par anticipation, sans savoir quel sera celui que « vous condamnez ! . . . Un de vos orateurs disait naguère à « cette tribune : « En France, la proscription absout. » « Eh bien, ce mot profond et vrai a. jugé votre loi ! Ainsi, « un prétendant arrivera en France, on avertira l'autorité « du danger que peut courir la sécurité publique. Mais « qu'un proscrit, condamné d'avance, y vienne, où trouve- « rez-vous un homme qui ira frapper sur l'épaule du bour- « reau, en lui disant : « Regarde cette tête royale, recon- « nais-la et fais-la tomber? » Ce n'est pas en France que « vous trouverez cet homme. » A ces mots, l'orateur s'arrêta, vaincu par son émotion, que partageait toute l'assemblée. Fuis, reprenant, il raconta qu'au temps où il avait eu le malheur d'être ministre, un régicide, un proscrit, ayant été découvert sur cette terre de France où il lui était inter-