‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848 (volume 2)Chapitre 101 sur 182 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

jusqu'à ce qu'on eut obtenu une soumission complète. Pendant que lui-même s'attachait aux pas de l'infatigable émir, ses lieutenants devaient rayonner sur tous les points, envelopper des replis de leurs colonnes tous les territoires ennemis et y porter le ravage et la terreur ; le seul argument puissant auprë» des Ara3>0s étant le glaive et le feu.

De son côté, Abd-el-Kader prenait ses mesures avec une remarquable intelligence. Instruit des dispositions de son nouvel adversaire, il y conformait les siennes.

Au lieu de concentrer ses forces, comme l'année précédente, il les éparpillait pour les rendre partout insaisissables et partout prêtes à l'attaque. Son infanterie seulement, qu'il avait promptement réorganisée, était massée au nombre d'environ cinq mille bommes dans les places de Tekedempt et Tlemcen, les bataillons réguliers réformés avec des Koulouglis de Tlemcen, dès Kabyles de Nedroma et quelques Marocains attifés par Tespoif d'une forte paie. La cavalerie, composée entièremeht d'Arabes, restait disséminée dans les tribus, prête i marcher au premier signal, mais disposée de manière à 'défendre vigoureusement chaque localité. Ainsi les Bordgia, les Medgéer, les Beni- Zerouald, les Hachems, et les Ouled-Charagas étaient ehargés de protéger la vaste plaine de l'Habrah, qui conduit à Kalah, à Mascara et à Oran, par celle du Zig. Deux bataillons réguliers devaient appuyer les mouvements de cette cavalerie.

Le pays de Tittery étant découvert par suite de l'occupation de Milianah et de Médéah, l'émir semblait s'en inquiéter peu et ne prendre aucune mesure pour nous y combattre.

Le pays d'Oran était garanti par les Beni-Amer, les Ga-

ÎOù HISTQIE^ P« iffJIT ANS.

r^ib^s, le^ Qaoheais-GrariB, le» ûuted^Ali et toutes le» peijite» tribu» campées $iu delà du pic d^ Tbe^saisih» Deux l)9tfiiUpu» réguliers souteuaieut eucore eetta pavaient et serv^iaut à l^ rallier.

l^ route de Tlemcen éuit gtfgée par un centiugeut de Beni-Anoer, les Ouad-^nau» les KabaQô^ de Da3(*el- 9iieheiu et par toute la populatiou guerrière de» vallées de la Sikkak, de la Safseff, et de la Tafoa. Uo seul bataillon prenait position dau» ee cercle, où il trouvait facile^ meut à réparer ses pertes parmi les moutagnardg qu'il devait défeudre.

Ces trois corps d-armées pouvaieut se réunir eu quarantehuit beures, et former uu effectif de douze mille combattants, mais il n'était pas à présumer que cette réunion s'accomplit, le plan de l'émir étant- d'éviter toute action générale, pt de nous harasser san^ cess^ par des combats partiels et des attaques imprévues. -

les kalifas de l'émir •étaient Mustapha-Ben-Thawy pour Test , et Sidi-Bou-Hameidi pour l'ouest. Quant à l'émir lui-même, il ne $e réservait aucun poste fixe, se trausportant rapidement d'un corps à un autre, à la têtç d'un corps de cavalerie d'élite, se multipliant aux yeux des a^ens,' et semblant, par son activité prodigieuse» être pa^ tout à la fois.

Dès les premiers jours de son arrivée, le général Bih geaud prit ses mesures pour commencer uue puissante ofensive* Tous les points militaires secondaires furent abaqdonnés pour remplacer le morcellemept des troupes par un système de concentratiou ; il prescrivit une nouvelle division de la province de Constantine, fixa la déli- Imitation du territoire d'Alger, ordonna ttue pouveUe or-

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ganisatiop de la garde D^tionale d'Alger, et la création d'une milice urbaine ludigèse dans les localités de Blidab, Ggléah et Gigelly. Enfin la suppression de la quarantaine pour les voyageurs et les provenances d* Alger vint améliorer les conditions ^n commerce, et le départ de deux courriers par semaine de France et d'Afrique, an lieu d'un seul, resserrait plu$ intimement les liens de l'Algérie avec la mère- patrie.

La première expédition du maréchal Bugeaud avait pour but non-seulement de ravitailler Médéab et Milianab, mais encore d'entreposer dans la première de ces villes les viyres et munitions nécessaires aux troupes qui devaient faire la première campagne. Partie de Blidah le 30 mars i841, une colonne de dix mille hommes com-' mandés par le gouverneur-général atteignit sans combat la première de ces places. Mais des pluies continuelles la contraignirent de rentrer, non sans avoir eu à repoussera son retour de vives attaques oii l'on perdit une centaine de

Il fallut une nouvelle expédition pour ravitailler Milia* n^h. Elle partit de Widah le 27 avril; le V^ mai, elle arriva devant la gorge qui remonte vers la ville* Il y avait un mois que Milianah était vigoureusement bloquée par des forces considérables que dirigeait Abd*el-Kader luimême. Cependant elles laissèrent ce cx)rps expéditionnaire y pénétrer. Le général Bugeaud en sortit le 3 pour tenter un coup décisif. L'armée des Arabes combattit mollement, et le général, la faisant tourner par le IT^éger, allait par une manœuvre habile l'écraser en la prenant k revers, Ipt^qu'une charge faite sans ordre par le duc de If^ouri, qui cqmmapddit le centre, empêcha les Arabes

(le s'engager, et le 17Mégerne put atteindre que quelques fuyards. Le général Bugeaud fut vivement contrarié d'une manœuvre qui lui arrachait une victoire complète; et quoique son rapport officiel ménageât le prince trop fougueux, il s'en exprimait autour de lui en termes peu mesurés. En campagne, le général Bugeaud n'était en aucune façon courtisan. L'état-major des princes, leurs immenses bagages, les précautions à prendre pour leur sécurité, le gênaient dans ses opérations, et il ne dissimulait pas les ennuis que lui causaient ces incommodes officiers. Souvent même avec eux il était irrévérencieux jusqu'à la brutalité. Le duc d'Àumale, qui commandait un bataillon du 24®, s'était associé à. l'attaque impétueuse de son frère, et partagea avec lui les mécontentements du général; mais dans l'armée, on pardonnait aisément une faute qui n'était due qu'à un excès d'ardeur.

Ces opérations préliminaires terminées, le général Bugeaud courut à Mostaganem, qui allait devenir la base d opération d'une campagne décisive dans l'Ouest, centre d'action d'Abd-el-Kader. Il avait le projet de détruire Mascara, Tazza, Tekedempt, et s'il ne pouvait joindre l'émir, au moins de le refouler dans le désert.

L'expédition se mit en route le 17 mai, occupa Tekedempt le 25, Mascara le 30, et rentrait à Mostaganem le 3 juin après quelques engagements partiels où l'ennemi fut constamment battu.

La position de Mascara était assez importante pour ne pas être abandonnée. Le colonel Tempoure y fut laissé avec une garnison de 2,000 hommes.

Les Arabes cependant ne se laissaient pas décourager. Pendant la marche, le général Bugeaud, rendant la liberté

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à un prisonnier, Favait chargé d'une proclamation qui appelait en termes menaçants les Arabes à une prompte soumission. Dans un de ses campements, il reçut la réponse ; elle était ainsi conçue : '« La soumission des Arabes « est représentée par un cheval sans queue ; ce cheval est « inconnu dans nos montagnes ; nous te l'enverrons quand « nos juments l'auront produit. » En même temps, Abdel-Kader écrivait au chef français, en faisant allusion à notre passage à travers les récoltes et les villages : « Le « préjudice que votre armée fait à la fertile Afrique, dans c( laquelle elle trace son pénible sillon, est plus léger que « celui qu'éprouve l'Océan quand l'hirondelle de mer a plonge dans ses eaux pour y prendre un poisson. »

Pendant que le gouverneur-général parcourait les tribus placées entre Mascara et la rive gauche du Chéliff, le général Baraguay-d'Hilliers agissait sur la rive droite de ce fleuve , le général Lamoriciëre manœuvrait entre Mascara, Oran et TIemcen, les généraux Négrier et Gueswiller dans les provinces de Constantine et de Sétif. Cinq colonnes se trouvaient ainsi en mouvement à la fois, les Arabes nous rencontraient sur tous les points ; la guerre se faisait avec un ensemble qu'elle n'avait jamais eu ; Abd-el-Kader était enveloppé d'un cercle de fer qui allait de jour en jour se rétrécissant sur lui. Des tribus qui n'avaient point encore vu les baïonnettes françaises et avaient été pour Abd-el- Kader les plus fermes auxiliaires, commencèrent à douter de lui et à considérer avec terreur cette force envahissante des Européens qui s'avançait sur eux, gagnant toujours du terrain et multipliant les victoires. De ce nombre fut la tribu des Medgéer, dont une partie se rallia à la cause française. La nouveUe campagne qui s'ouvrit en automne permet-

tait d'6spérer que la tribu entière suivrait bientôt pette impulsion. Partie de Mostaganem le 13 septembre, la division d'Qran^ sous les ordres du gouverneur général, resta cinquanta-trois jours en actfon, campagne la plus longue qui eût encore été entreprise. Dans cette laborieuse course, elle livra plusieurs combats heureux et remporta deux avantages brillants sur la cavalerie d'Abd-el-Kader. Se portant à dixhuit lienes au sud de Mascara, elle prit et détruisit le fort de Saida, élevé par l'émir pour contenir les tribus de l'Yagoubia qui supportaient impatiemment sa domination. 3ix d'entre elles, des plus nombreuses, firent alliance avec les Français, et les guidèrent contre la grande tribu des Hachems, qui a été la source et la base de la puissance d'Âbdel-Kader. Les Hachems furent obligés de se retirer dans le déser( avec leurs familles et leurs troupeaux. Pour les contenir, et en même temps pour protéger nos nouveaux alliés, six mille hommes furent établis à Mascara sous les ordres du général Lamoricière. Dès lors la domination française se trouvait solidement établie dans Touest.

On recueillit bientôt les fruits de cette heureuse expédition. Les autres tribus de la province d'Oran, à rexeeption des Hachems et des Garabas, se détachèrent successivement d'Abd-el-Kader. Toutes ces tribus, réunies solennellement I^ 28 décembre, dans une vaste plaine, en face de Tlemcen, reconnurent pour leur sultan Mohamed-Ben-Âbdallah, lequel fit alliance, le même jour, avec la France, représentée par le vénérable général Mustapha, qui nous avait donné de nom* l)reuses preuves de sa fidélité.

L'émir, avec les débris de ses forces, s'était renfermé dans Tlemcen ; le général Bugeaud résolut d'aller l'y chercher. Parti d'Oran le 26 janvier 1842, il pénétrait

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dans Tlemcen le 39 ; l'émir était parti la veille, eotratoant ^yec lui une partie de la populatiop. On 8e mit activement ^ sa pour8yite, et il fut rejoint le 3 février par la cavalerie das PQuairs 8ur la rive gauche de la Tafna. Il u'avait plus avec lui que 388 cavalier^, ses autres troupes l'ayaqt absipdonné dans sa fuite : malgré une défense désespérée, il fut poussé jusqu'aux frontières du Maroc, ou il parvint à se dé* rober i notre poursuite.

Pepdant toutes les journées suivantes, les colonies françaises parcoururent les environs de Tleipcei^, dompT tant les tribus rebelles, et portant en tous lieux de salutaires terreurs, (.e général Uustapba parcourut pendant quatre jours jours les frontières du Maroc, espérant y surprendre l'émir; le général Bugeaud se portait à deux journées de marche au sud de Tlemcen sur la lisière du désert d'Angad, ruinait de fond en comble le fort de Tafrona, qu'Abd-el-Kader avait construit à grands frais, ti ûii il avait installé des magasins et des ateliers militaires, et soumettait à nos armes les Bepi-Amed et les Angad, si longtepaps rebelles à notre domination. Enfin le général Lamorieière poursuivait à outrance la tribu des Hachems» t^rceau 6t dernier boulevard de la puissance d'Ab^el-Kader. f^p repassant k Sfascara, le gouverneur général désigna pour commander à Tlenocen le général Bedeau, auquel il dfll^l^^it §,000 hoipmes.

Cette campagne était décisive. La puissance d'Abd-eljL^d^r était anéantie, son royaUYpe détruit, ses troupes dispersées, son prestige évanoui, et l^ domination de la France consacrée a^nx yeux des Crabes par ce qu'ils respeçtept le plus, la force et la victoire. Pour eux la mission du Prophète s'arrête lorsqu'il succombe aux revers, la

guerre sainte perd son caractère lorsqu'elle est faite sans gloire, et ils n'hésitent pas à délaisser l'ambitieux ou le fanatique sur qui s'appesantit la main de Dieu. Chez aucune nation ne réussit mieux la logique du succès. Aussi de toute son armée ne restait-il à l'émir vaincu qu'une poignée de cavaliers, serviteurs plutôt que soldats, et fidèles bien plus au malheur qu'à leurs convictions.

Pour lui, errant sur le territoire du Maroc, n'ayant plus un pouce de terrain dans le royaume qu'il avait formé, traqué par les chrétiens qu'il prétendait exterminer, il ne démentait même, dans cette extrémité, rien de son orgueil, rien de ses espérances. Les populations au milieu desquelles il campait avaient les mêmes croyances que celles qu'il venait de quitter, les mêmes préjugés, les mêmes haines. N'ayant d'ailleurs pas vu de près la puissance des chrétiens, elles se croyaient en mesure de les affronter; et quoique la présence même d'Abd-el-Kader dût leur servir de leçon, elles ne considéraient ses défaites que comme des épreuves que Dieu envoie à ses élus, et s'encourageaient en rappelant les premiers revers de Mahomet. Abd-el-Kader sut habilement mettre à profit ces favorables dispositions. Des émissaires dévoués parcoururent les tribus, les lieux de prières, tous les endroits de réunion, faisant des quêtes religieuses pour la défense de l'islamisme et recueillant partout des offrandes et des sympathies. A l'aide de ces tributs volontaires, l'émir put rappeler autour de lui quelques-uns de ses réguliers dispersés dans la province de l'ouest. En même temps, il faisait prêcher le Djéhad, ou la guerre sainte, dans les pays de Garet, de Gioun, d'Atkersif, et du Malouîa, qui s'étendent à l'ouest des montagnes de TIemcen, d'Ouschda

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et de Nedroma. Bientôt il eut autour de lui une petite aratée formée de quatre mille Marocains et Kabyles, d'un millier de cavaliers arabes et d'un bataillon de réguliers. Le général Bugeaud, instruit de ces intrigues, avait dépéché d*Oran à Tanger un bâtiment à vapeur, avec des instructions pour notre consul, au sujet de la retraite armée d*Âbd-el-Kader sur un territoire neutre. Mais il était évident que le gouvernement marocain favorisait sous main les manœuvres de Témir. Les réclamations de notre consul furent éludées ou méconnues.

Pendant que Ton négociait, Âbd-el-Kader agissait. Le 20 mars, le général Bedeau fut informé que Témir venait tout à coup de reparaître à la tête de six mille hommes, pillant et incendiant les douairs de nos tribus alliées du cercle de Tlemcen. Une prompte et vigoureuse sortie faite le lendemain suffit pour repousser les agresseurs. Mais cette attaque imprévue démontra qu*Abd-el-Kader n'était pas abattu ; elle avait surtout de la gravité par Tinterven • Uon ouverte des populations marocaines. La guerre entrait dans une phase nouvelle. Chacun crut que le gouvernement français allait faire une démonstration énergique. En effet, quatre vaisseaux récemment arrivés du Levant à Toulon, le Friedland, le Jemmapes, la Ville de Marseille^ le Généreux, reçurent ordre de faire leurs vivres et leurs Remplacements en rade du lazaret et de se tenir prêts à partir. En même temps, le bateau à vapeur le Véloce partait pour Tanger, transportant un officier d'état-major chargé de demander à l'empereur une prompte et éclatante satisfaction. Les négociations furent traînées en longueur par la mauvaise volonté des autorités marocaines; nous y reviendrons plus tard.

llii HISTOIRE DE HUIT ANS.

De graves événements occupaient l'attention des ministres de la Grande-Bretagne. En se retirant du pouvoir, les Whigs avaient légué à leurs successeurs d'immenses difficultés i l'extérieur. Les démêlés avec la France venaient d'être apaisés, ainsi que nous l'avons vu, par la. convention du 13 juillet. Mais avec les États-Unis, les querelles se compliquaient et prenaient un degré d'animosité qui semblait n'avoir d'autre solution qu'une guerre imminente. La question des frontières faisait naître chaque jour entré les riverains des collisions sanglantes qui devenaient pour les deut gouvernements une occasion d'accusations [réciproques. Un incident nouveau porta des deux côtés l'irritation à l'extrême, et réveilla toutes les haines nationales, toutes les passions jalouses d'une vieille rivalité.

Lorsqu'en 1837, le Canada combattait pour son indépendance, beaucoup d'Américains des frontières se joignirent à eux et leur fournirent des secours de vivres et de munitions. Il faut ajouter que ceux qui tombaieiit entre les mains des Anglais étaient pendus ou fusillés comme rebelles, sans que le gouvernement américain élevât aucune réclamation, considérant qu'ils s'étaient volontairement mêlés aune querelle qui leur était étrangère. Vers le commencement de décembre, les insurgés canadiens s'étaient emparés de l'ile de la Marine (Navy-Island) située dans la rivière Niagara, au-dessus de la fameuse chute, vis-à-vis le village de Chippewa du côté anglais et celui de Schlossef du côté américain. Les Anglais faisaient à Chippewa de grands préparatifs pour s'emparer de cette retraite; ou s'attendait chaque jour à une attaque ; c'en était assez pour que la curiosité fût vivement excitée sur le rivage américain, et que de nombreux visiteurs se rendissent chaque

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