‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848 (volume 2)Chapitre 104 sur 182 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

brigade; les populations accouraient de toutes parts, poussant des cris de mort et accablant les malheureux fuyards de pierres et de projectiles. Les femmes mêmes sortaient de leurs maisons pour maudire Fétranger. Les soldats exténués par la famine, presque sans vêtements, se traînaient à peine à travers les neiges et les torrents : le long défilé qui conduit de Caboul à Jellalabad était jonché de cadavres qui tombaient sous le feu continuel des ennemis placés sur les hauteurs. Chaque nuit on bivouaquait dans les neiges.

Bientôt le désordre fut à son comble. Les femmes qui suivaient la troupe jetaient leurs enfants de désespoir. Des centaines de cipayes auxiliaires se tenaient agglomérés dans la neige et poussaient des cris affreux. Les efforts des officiers pour maintenir la discipline furent inutiles. Quelques soldats frappèrent leurs chefs ; mais tous successivement tombaient sous les balles ennemies; beaucoup moururent de froid. Bientôt il n*y eut plus qu'une agglomération désordonnée de fuyards dont le nombre diminuait à tout instant. Le 12 au matin, il ne restait plus que 300 hommes ; le soir, un seul était survivant. Le 13 au matin, il entrait à Jellalabad pour raconter les détails de cet immense désastre. Il se nommait le docteur Brydone.

L'orgueil britannique trouvait à peine une compensation dans l'expédition de Chine. Les succès avaient été faciles dans toutes les rencontres. La prise de Chusan, la destruction des forts du Bogue et là capitulation de Canton avaient bien en Europe un certain retentissement ; ce pays toujours fermé, même à la curiosité, semblait désormais ouvert aux entreprises. Cependant la victoire demeurait stérile; un climat meurtrier vengeait les Chinois de leur

infériorité dans les combats, et de vaines négociations avee les mandarins du littoral étaient aussitôt désavouées par le céleste empereur. En somme, l'expédition offrait plus d'éclat que de profit. L'administration des whigs avait aussi légué de grands embarras à l'intérieur : la situation financière était penaçante ; depuis trois ans des déficits accumulés montraient l'insuffisance des ressources, et cependant la misère publique ne permettait pas d'ajouter aux charges d'un budget écrasant. Les périls de la situation étaient encore augmentés par la guerre de la Chine et les désastres de l'Afghanistan. Sir Robert Peel, loin de s'en effrayer, les aborda de front, et, proportionnant le remède au mal, donna par ses hardies réformes une grande leçon aux conservateurs immobiles de la France.

Les impôts de consommation formaient en Angleterre la principale branche des revenus publics. Une logique vulgaire aurait conseillé de les augmenter. Sir Robert Peel fit le contraire. Tous les droits furent abaissés ; il créait volontairement un nouveau déficit de vingt millions. Mais ce déficit n'était que temporaire ; le nombre des consommateurs devait augmenter avec la diminution des tarifs et faire une heureuse pofnpensation en multipliant les canaux qui fertilisaient le trésor en même temps que se trouvait amélioré le bien-être 4es masses.

L'impôt de consommation, d'ailleurs, pesait principalement sur les classes populaires. Le ministre demanda 4es ressources nouvelles aux classes riches, à la classe moyenne, aux rentiers et aux fonctionnaires. L'impôt sur le revenu, income-tax, créé en 1798 pour les besoins de la guerre, aboli en 1814, fut rétabli en 1841, mais à un taux l^éduit, 3 p. 100. Et afin qu'il fût bien constant qu'on ne

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voulait pas atteindre les petites bourses, on n*appliquait cet impôt qu'aux revenus supérieurs à 3,780 fr. (150 liv. st.). Sir Robert Peel calculait que ce genre d'impôt procurerait au trésor une somme annuelle de 95 millions. C'était exactement le montant du déficit annuel de 75 millions ajouté au déficit de 30 millions produit par la réduction des tarifs.

Ces différentes mesures ne pouvaient manquer d'être populaires, puisqu'elles avaient pour effet le soulagement des pau-^ vres eu même temps que le rétablissement des finances. £t les suites prouvèrent combien les hardiesses de sir Robert Peel étaient sagement calculées.

Pendant qu'en Angleterre les tories justifiaient au moins leur ambition par de salutaires réformes, l'Espagne voyait avorter les espérances de sa révolution entre les débiles mains d'Espartero. Le principal souci du général triomphant était de changer en une régence définitive l'autorité provisoire que lui avait value l'insurrection de septembre. La question de la régence était en effet la première qui dût oc« cuper les cortès; et bien avant l'ouverture de la session, les esprits divisés se préoccupaient des solutions diverses proposées par l'ambition ou l'intrigue. Les partisans d'Espartero demandaient un seul régent, espérant bien que le choix tomberait sur lui. Les patriotes, qui se méfiaient de lui, et les royalistes qui désiraient amoindrir son influence, vou** laient que la régence fût composée de trois membres ; et les deux partis distingués par le nom d'unitaires et de trini-' taires s'agitaient avec toute la fougue des habitudes méri-* dionales. Le duc de la Victoire lui-même ne semblait pas prendre part à la lutte : indifférent en apparence et simulant )e désintéressement, il faisait dire autour de lui qu'il voulait se retirier des affaires, ayant l'air de s'éloigner.pour être plus

recherché. Mais ses secrètes pensées étaient trahies par les impatiences de Linage, qui semblait dicter d'avance aux certes la décision qu'elles auraient à prendre. Quelques jours avant l'ouverture de la session, au commencement de mars 1841, il écrivait à r£c/io del Commerdo que l'unique désir du duc de la Victoire était de se reposer au sein du foyer domestique ; mais que, toujours disposé à tirer l'épée quand la patrie l'appellerait à défendre sa liberté- et son indépendance, il serait, nonobstant ce désir, prêt à exécuter ou faire exécuter la résolution des certes sur le nombre des personnes qui composeraient la régence. « Cependant, ajoutait-il, le général ne jouerait pas le rôle qu'elles lui assigneraient, si ce rôle était contraire à son opinion et à ce qui lui paraîtrait nécessaire pour sauver le pays dans les circonstances actuelles. »

C'était dire assez clairement qu'Espartero prétendait être seul régent. Si son ambition était patiente et silencieuse, il avait dans son aide de camp un porte-voix assez bruyant pour contraindre les timides et entraîner les irrésolus.

L'ouverture des certes eut lieu le 19 mars. Le 8 mai, les deux chambres réunies, les sénateurs au nombre de 94, les députés au nombre de 196, votèrent sur la question de la régence, en tout 290 votants. 153 membres votèrent la régence unique, 136 la triple régence, une voix seulement la régence quintuple. Pour la désignation du régent, Espartero obtint 179 voix, Arguelles 103, la reine Christine 5. Espartero fut, en conséquence, proclamé régent du royaume.

Il restait encore à décider une question qui remuait non moins vivement les passions politiques. La tutelle de la jeune reine était-elle vacante par l'absence de Marie-Christine?

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