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dans la phalange ministérielle. Quelques conservatetirs, blessés d'être toujours condamnés à un rôle passif, persuadés d'ailleurs que le temps était venu d'accorder quelques satisfactions à l'esprit de progrès, se décidaient à donner leur appui à la réforme dans ce qu'elle avait de moins exigeant. Ils prévoyaient, non sans raison, qu'une compression opiniâtre produirait, plus tard, une explosion qui briserait toutes les barrières, et faisaient entendre aux ministres de salutaires avertissements; ils s'appelaient conservateurs progressistes. Parmi eux, se distinguait M. de Lamartine, qui, du reste, n'avait jamais engagé ses votes sans réserve. D'autres conservateurs, moins préoccupés des questions politiques, poussaient le ministère aux réformes industrielles, demandaient qu'on fît quelque attention aux intérêts matériels, et se mêlaient de loin aux luttes de l'école socialiste qui déjà commençait à prendre de l'importance. Organe principal de cette fraction de la droite, le journal la Presse prétendait inaugurer une politique nouvelle, celle des intérêts, opposée aux abstractions fondées sur le droit. Ce n'était, en réalité, qu'une querelle de mots ; car les intérêts qui n'auraient pas pour eux le droit, mériteraient peu de respect. Mais cette distinction subtile séduisait quelques esprits, qui soutenaient qu'il était bien plus naturel d'assurer le pain aux ouvriers que de leur accorder un suffrage. C'était se donner facilement les avantages de la discussion, en opposant l'un à l'autre deux droits également sacrés; mais les radicaux n'acceptaient pas l'alternative : pour eux, le droit au salaire n'avait pas une autre origine que le droit au suffrage; la vie intellectuelle avait ses besoins comme la vie matérielle ; ils ne séparaient pas le citoyen de l'homme, ni les exigences de Tesprit des appétits du corps. Seulement, les réformateurs II. 15
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matérialistes avaient cet avantage d'offrir moins de prise au doute et à la contradiction. Aussi prenaient-ils une certaine importance, et le plus actif d* entre eux, M. de Girardin, appelait obstinément le ministère dans une voie qui devait, selon lui, épargner au pouvoir les ennuis et les dangers des discussions politiques. Ainsi, pressé dans son intérieur, harcelé dans son propre camp, le cabinet se décida, sinon à faire quelque chose, au moins à sortir de son indifférence. Dans le courant de janvier 1842, un conseil fut tenu aux Tuileries pour examiner l'opportunité d'une réforme dans la loi électorale. La délibération n'allait pas au delà de l'admission des capacités. Le duc d'Orléans y assistait. Ce prince, dont le caractère est resté encore un problème pour ceux qui l'ont approché, avait au moins cet avantage sur son père, qu'il comprenait tout od qu'il y avait eu de puissant et d'impératif dans la Révolution française. Loin d'en faire comme le roi un objet de dérision ou d'indifférence, il méditait profondément sur ce mouvement immense qui avait renouvelé la face de l'Europe, constamment préoccupé de l'avenir, et l'esprit agité par de mélancoliques pressentiments. Il ne se dissimulait pas que la marche suivie jusqu'alors aggravait singulièrement la tâche qui devait lui revenir, et s'en exprimait parfois à Louis-Philippe en termes peu mesurés. Hais ce n'étaient que des boutades, des éclairs de contradiction, des oppositions passagères qui n'allaient jamais jusqu'au système. Le plus souvent il se retranchait dans une réserve silencieuse, évitant avec soin la controverse et n'arrivant à la contradiction que quand il était près de la colère. Aussi était-ce quelque chose de solennel et de décisif que sa présence au conseil (les ministres. Ceux-ci croyaient sans doute avoir besoin de cet appui pour les protéger
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contre les imporiuDiti's des conservateurs progressistes.
En effet, la question de la réforme, soumise au conseil, rencontra dans le duc d'Orléans un adversaire décidé. Ceux qui connaissaient ses dispositions à tenir compte des trionaphes de la révolution, s'étonnaient de le voir se rapprocher des aveugles obstinations du roi. D'autres prétendaient qu'il en agissait ainsi par les conseils de M. Thiers, qui aurait voulu réserver les réformes pour le moment où ce prince monterait lui-même sur le trône. Une mesure populaire ne devait pas en ce moment profiter à l'héritier pré- . somptif. Comme don de joyeux avènement, elle aurait beaucoup plus d'action. Cette tactique, en effet, rentrait assez dans les goûts de M. Thiers. U aimait à faire réserve de petits moyens pour les employer à l'occasion ; c'est ce qu'il appelait conserver de l'argent de poche.
Quoi qu'il en soit, l'opinion du duc d'Orléans fortifiait celle des ministres ; elle était d'accord avec celle du roi. La réforme fut indéfiniment ajournée. Mais la question revint par l'initiative parlementaire, sous le patronage de deux députés dont la modération n'avait assurément rien d'hostile au trône, MM. Ganneron et Ducos. Le premier ne demandait qu'une réforme pour ainsi dire intérieure ; il voulait que les députés qui ne seraient pas fonctionnaires publics salariés au moment de leur élection, ne pussent pas le devenir pendant la durée de leur mandat, ni pendant l'année qui en suivrait l'expiration.
M. Ducos proposait d'admettre au nombre des électeurs tous les citoyens inscrits sur la liste départementale du jury.
La première de ces propositions devait donner aux votes de la chambre un caractère plus grand d'indépendance et
de moralité. La seconde appelait, mais avec une grande réserve, quelques citoyens de plus à la vie politique. Le ministère les repoussa toutes deux.
Cependant celle de M. Ganneron rallia un si grand nombre de voix, 190 contre 198, qu'on put considérer la question comme jugée ; si Ton songe, en effet, que parmi les votants on comptait 161 fonctionnaires directement intéressés à la question, on peut apprécier quel eût été le résultat dans une chambre indépendante.
La proposition de M. Ducos n'était pas nouvelle; c'est ce qu'on appelait l'adjonction des capacités. M. de Montalivet lui-même l'offrait en 1830, et cependant on l'avait vainement demandée au 1*" mars. Il était naturel que le 29 octobre ne se montrât pas plus accommodant.
M. Guizot, pour mieux combattre la réforme, nia qu'elle fût une pensée sérieuse. Le bruit qu'on en faisait, disait-il, n'était qu'un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par les journaux et par les comités, un mouvement qui n'était point sorti spontanément du sein de la société elle-même, de ses intérêts, de ses besoins. Puis s'adressant à la peur, à l'égoïsme, à la paresse, le ministre ajoutait : « Comment ! vous trouvez que la tâche de mettre un peu de stabilité en toutes choses, la tâche de suffire aux nécessités du gouvernement, aux affaires naturelles obligées et inévitables du pays, vous trouvez que cela ne vous suffit pas ! Il faut que vous acceptiez toutes les questions qu'on se plaira à élever devant vous, toutes les affaires qu'on vous suscitera, réelles ou factices, vraies ou fausses.
« Messieurs, gardez-vous bien d'une telle facilité; ne I vous croyez pas obligés de faire aujourd'hui ceci, demain
I. cela ; ne vous chargez pas si facilement des fardeaux qu'il
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plaira au premier venu de mettre sur vos épaules, lorsque celui que dous portons est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées ; faites les affaires indispensables que le temps amène naturellement, et repoussez les questions qu'on vous jette à la tête aujourd'hui légèrement et sans nécessité! »
A cette.argumentation sans vérité et sans dignité, M. de Laaiartine fit une foudroyante réplique. Il donna surtout une éloquente leçon aux hommes dont on venait d'invoquer les passions et les craintes.
« Il y a de tout temps, dit-il, et partout des hommes bien aveugles dans les corps politiques, dans les majorités : ce sont ceux qui se refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres ou préparées.
« C'est en vain que les pouvoirs s'altèrent , se décomposent, se dénaturent, que les forces morales même du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs yeux ; ils ne veulent pourvoir à rien ; ils se cramponnent immobiles et toujours tremblants à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger pour les institutions, le mou^
vement
<f On dirait, à les entendre, que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite, et à y rester immobiles, inertes, implacabless....
(( Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne y suffirait. »
Les bornes lui répondirent en rejetant la proposition; mais le mot survécut à la discussion , et désormais les hommes de la résistance furent appelés conservateursbornes.
Parmi les lois d'intérêt matériel qui occupèrent cette session, nous devons citer la loi sur les chemins de fer.
Quelques voies de communication existaient déjà : celles de Saint-Ëtienne à Lyon, de Strasbourg à Bâle, de Paris i Orléans, de Paris à Rouen. Mais ces lignes courtes et isolées ne donnaient pas à la France les avantages qui appartenaient aux grandes nations rivales; elle ne pouvait rester plus longtemps dans cet état d'infériorité. Un vaste système d'ensemble devenait nécessaire pour développer toutes les forces vives du pays, pour resserrer l'unité, et en même temps pour balancer les inconvénients d'une trop puissante centralisation, en rapprochant les provinces de la capitale, et en leur communiquant la vie et le mouvement.
Il avait donc été résolu d'embrasser toute la surface du territoire par un classement préalable, sauf à examiner ensuite les voies et moyens ; adopter le principe, puis discuter l'exécution.
Vaste dans son ensemble, mais abandonnant peut-être trop aux éventualités de l'avenir, la loi présentée et adoptée par les deux chambres comprenait les dispositions suivantesv:
!• Un chemin de fer de Paris à la frontière de Belgique;
2* Un chemin de Paris au littoral de la Manche, rapprochant la France de l'Angleterre ;
3*> Un chemin de Paris à la frontière d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg; voie plutôt stratégique que commcr-
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ciale, la capitale se rapprochant par là des places fortes de la Lorraine et de FAlsace ;
4"" De Paris à la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette, chemin de grande communication européenne;
5** De Paris à la frontière d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angouléme, Bordeaux et Bayonne, mettant en communication directe la France avec la péninsule hispanique ;
6** Sur rOcéan par Tours et Nantes ;
T Sur le centre de la France, par Bourges ;
8<> De la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhausen. On mettait ainsi en contact la Provence et l'Alsace ; on conservait aux ports français de la Méditerranée le commerce d'entrepôt, et à nos voies de communication les frais de transport de ces produits ;
d"" Chemins de l'Océan à la Méditerranée par Bordeaux, Toulouse et Marseille.
Dans la discussion du mode d'exécution, on ne vit plus se renouveler les anciennes discussions sur l'État et les compa* gnies. Chacun semblait reconnaître ce que les deux doctrines avaient de trop absolu, et le ministère et les chambres étaient paiement disposés à concilier les deux systèmes et à rei&placer la. concurrence par l'action combinée des deux forces rivales.
Dans l'exécution on réservait à l'État la partie la plus indéterminée : achat de terrain , nivellement , construction des travaux d'art, viaducs, ponts, déblais et remblais; ensuite, aux compagnies : l'achat et la pose des rails, le matériel, les frais d'exploitation, d'entretien et de construction. Cependant les sommes de recettes devaient varier selon la qualité des lignes, on les égalisait par des modifications sur la durée du bail et sur le tarif des droits. A l'expiratioiD
du bail, la valeur de la voie de fer et du matériel de Texploi* tatioD devait se rembourser à dire d'experts, à la compagnie, soit par l'État, soit par la compagnie qui lui succéderait. Pour aider au concours de l'État, on faisait contribuer, selon la proportion des avantages, les départements traversés par la voie de fer; le conseil général devait régler ensuite la part contributive des communes.
Tel était l'ensemble du projet adopté en 1842 par la législature. Sans doute bien des années se passeront encore avant qu'il ait reçu son accomplissement, et aujourd'hui encore il reste beaucoup à faire. Mais chaque département peut voir la part qui doit lui revenir des bienfaits de ces communications nouvelles, destinées à multiplier les échanges des idées et les rapports des intérêts.
Le projet des crédits supplémentaires ramena la discussion sur des questions déjà traitées, mais non épuisées, le recensement et le droit de visite. Aucun nouvel argument ne fut produit; mais, sur la dernière question, M. Guizot était obligé de reculer de jour en jour. M. Moléajyant donné à entendre que le cabinet n'attendait que la séparation des chambres pour ratifier le traité, le ministre des affaires étrangères répondit : « Non, messieurs, ce n'est pas votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est votre vœu connu qui influe sur le gouvernement, et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'auparavant. »
M. Guizot faisait l'aveu complet de sa défaite.
Il est à remarquer que la discussion du budget, qui fut l'origine première et la raison d'être du régime parlementaire en Europe, semblait prendre à chaque session moins d'importance et de temps. Présentée la veille de la clôture, lorsque les esprits épuisés par les luttes politiques n'aspi'