CHAPITRE IX
raient qu'au repos, la loi de finances se votait en quelques jours, au milieu des distractions et des impatiences ; les millions s'entassaient sans examen et sans mesure; et Tavenir du pays était quelque chose de trop lointain pour des ministres qui vivaient au jour le jour, ou pour leurs rivaux qui convoitaient le pouvoir du lendemain. En vain quelques voix isolées signalaient avec effroi le gouffre toujours élargi du déficit. Le déficit était l'état normal du budget, et nos financiers ne se donnaient plus la peine de balancer les millions. Le budget de 1843 fut,, comme les précédents, voté avec une différence avouée entre les recettes et les dépenses. Le découvert était de 33,781,808 fr. En y ajoutant 29,500,000 alloués pour les chemins de fer, il ressortait un déficit total de 63,289,808 fr. Ce déplorable systènae, qui entassait année par année de formidables arriérés, était maintenu avec une aveugle opiniâtreté, en pleine paix, au milieu des développements d'une prospérité toujours croissante. Tandis que toutes les classes de citoyens ajoutaient par leurs efforts à la somme des richesses générales, l'État s'endettait par une mauvaise gestion, et la dette ira toujours en s'accumulant jusqu'au dernier jour de la monarchie.
Le 11 juin, aussitôt après l'adoption définitive du budget, fut prononcée la clôture de la session. C'était en même temps la fin de la législature. Le ministère, peu rassuré des dispositions d'une majorité souvent douteuse et qui l'avait quelquefois abandonné, voulut en appeler aux élections. L'affaire du droit de visite lui tenait au coeur. L'ordonnance de dissolution parut le 13 juin; les collèges électoraux étaient convoqués pour le 12 juillet.
La chambre qui se séparait avait eu de singulières desti-
nées. Née d*une coalition formée contre les usurpations du pouvoir monarchique, appelée à inaugurer le triomphe du système parlementaire, elle s^était montrée dès les premiers jours effrayée de sa victoire, incapable d'en user, habile seulement à paralyser les élans du pays. Dans une seule question, celle d*Ortent, elle avait donné le spectacle des métamorphoses les plus étranges. Sous le 13 mai, téméraire et superbe, votant des millions et armant ses vaisseaux, elle ne reçoit pas Timpulsion, elle la donne; sous le 1'''' mars, inquiète et agitée, ne sachant ni commander, ni obéir; sous le 39 octobre, humble et docile, livrant rOrient qu'elle avait compromis, et courbant la tête devant lord Palmerston, après avoir menacé le monde. Aucune chambre n'avait traversé autant de règnes et d'interrègnes ministériels, avec des votes approbatifs pour chacun, avec un accueil complaisant pour tout ce qui se présente, sans donner un regret à ce qui s'en va.
Et cependant dans toutes ses variations, elle conserve encore quelques traces de son origine. Le principe de la coalition avait été, au moins en apparence, un principe de réforme, et malgré les modifications de cabinet, malgré les fractionnements des partis, malgré la prompte déroute des coalisés, le mot de réforme était celui qui ralliait le mieux les voix dispersées et jetait dans les délibérations de menaçantes incertitudes. Dans la proposition Ganneron, les votes personnels des ministres avaient seuls fait TappoiDi de la majorité. L'adjonction des capacités avait trouvé de notables appuis dans le parti conservateur. A chaque discussion, la réforme gagnait visiblement du terrain, et il se manifestait dans la chambre de vagues symptômes d'indépendance, qu'une autre session pouvait amener plus