CHAPITRE XI
Discussion sur la loi de régence. — M. Thiers se sépare de l'opposition, M. de Lamartine du ministère. — M. Ledru-Rollin invoque le pouvoir constituant. — Vote de la loi. — M. Thiers n'obtient pas la récompense de son dévouement. — Souffrances matérielles. — Situation de la propriété foncière. — Industrie vinicole. — Pétition des pro* priétaires de la Gironde. — Projet d'union commerciale avec la Belgique.— Coalition des grands industriels. — Réunion Fnlchiron. — Traité entre l'Angleterre et les États-Unis. — Clôture du protocole dans l'affaire du droit de visite. — Intrigues ministérielles. — Dilapidations de l'Hôtel-de- Ville. — Procès Hourdequin.
Déjà étaient oubliées les douleurs feintes ou sincères ; la loi de régence n'était plus qu'une occasion pour les ambitions ou les intrigues. M. Guizot comptait que la gravité de la question ferait taire toutes les résistances ; M. Thiers espérait se rapprocher du pouvoir par une éclatante adhésion ; M. 0. Barrot voulait regagner quelque popularité par de prudentes réserves.
Quant aux républicains , ils trouvaient le moment venu pour eux d'invoquer les droits de la souveraineté nationale. Ils portèrent hardiment la question sur ce terrain. Leur principal organe dans la chambre fut M. Ledru-Rollin.
Nouveau venu dans l'enceinte du Palais-Bourbon, il y prit place, en cette occasion, parmi les premiers orateurs. Sa thèse était bien simple : il niait la compétence de la chambre. Le projet de loi sur la régence était conçu en des termes qui engageaient l'avenir ; il appartenait, par sa nature même , aux lois fondamentales du royaume ; le pouvoir législatif, avec ses attributions limitées, n'avait pas le droit de voter une loi semblable ; il fallait donc recourir au pouvoir constituant. Tel fut le résumé du discours de M. Ledru- RoUin, et il développa sa théorie avec une éloquence calme et fière, où la franchise se joignait à la mesure, la logique à l'élévation. « Au nom du peuple, s'écriait-il en terminant, je proteste contre votre loi, qui n'est, à mes yeux, qu'une usurpation. »
La chambre était peu faite à ce hardi langage, et c'était quelque chose d'inouï pour elle, que de se voir contester son droit; M. Guizot vint la rassurer pardes sophismes qui n'avaient pas même le mérite du bon goût.
« Si, dit-il, on prétend qu'il y a dan$ la société deux pouvoirs, l'un constitutionnel et l'autre con:^tituant ; l'un, si je puis parler ainsi, pour les jours ouvrables, l'autre pour les jours fériés ; on dit une chose insensée, pleine de dangers, une chose fatale
« J'ai vu, dans le cours de ma vie, trois grands pouvoirs constituants : en l'an viii. Napoléon ; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la chambre des députés ; tout le reste, l'appel au peuple, les ratifications, tout cela n'a été que fiction et simulacre. »
M. Guizot en concluait que les trois pouvoirs constitutionnels suffisaient à tout ordonner, parce qu'ils formaient la souveraineté sociale organisée.