CHAPITRE XI
M. de Lamartine ne voulut pas s*occuper du pouvoir constituant. « Je viens, dit-il, rabaisser la discussion à la sphère
du fait éminemment actuel, éminemment pratique Je
parlerai de l'investiture personnelle au profit du prince le plus près du trône, et de Fexclusion à tout jamais du droit des mères. »
Il y avait quelque habileté à placer ainsi la discussion entre la régence héréditaire et la régence élective. Il est vrai que l'orateur réservait le droit électif à la chambre, mais c'était plus que ne voulait accorder le projet ministériel, et M. de Lamartine fut entraîné par la logique même de son sujet à des aveux qui le séparaient profondément des conservateurs.
« Si je veux^ leur disait-il, associer la nation et la dynastie comme vous, je ne veux pas subordonner l'un à l'autre. Non, je ne veux pas glisser du gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement dynastique. La dynastie doit être nationale, et non la nation dynastique. »
« Non, s'écriait-il ailleurs, la loi que vous faites n'est ni
conservatrice ni dynastique On l'appelle conservatrice,
et elle est grosse de révolutions ; on l'appelle dynastique, et elle est grosse d'usurpations. Elle chasse la mère du berceau, et y place le compétiteur et le rival ! »
Faisant ensuite appel aux sentiments de dignité de la chambre, l'orateur ajoutait :
« Dans les grandes et neuves situations où le pays se trouve placé depuis cinquante ans, à l'origine, à la fondation même du gouvernement représentatif qui doit concilier, dans une proportion égale, les influences de la prérogative sacrée de la royauté et le libre et plein exercice de la liberté
nationale, quand il se présente une occasion, une occasion fatale, que nous aurions repoussée de toute la force de nos sentiments, mais enfin une occasion plus forte que nous, donnée par une destinée cruelle, de saisir momentanément l'exercice régulier, normal, pacifique, parlementaire de ce grand pouvoir national, je dis qu'il y a honte pour nous à ne pas la saisir. Je dis qu'il y a désertion de la mission grave, de la mission audacieuse quelquefois que nous avons reçue de notre époque, de notre temps et de toutes les révolutions dont nous représentons l'esprit, l'esprit sage, modéré, mais progressif, dans cette enceinte. Je dis que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul pouvoir dynastique, c'est déclarer à la face de la France et du monde qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner lui-même.
« Or, une régence de femme c'est le pouvoir du pays, c'est le gouvernement dans le parlement, c'est la dictature de la nation à la place d'un dictateur royal. »
Tandis que M. de Lamartine se séparait ainsi, avec éclat, des conservateurs obstinés, M. Thiers sortait des rangs de l'opposition pour faire offre à la couronne de ses dévouements les plus empressés. M. Guizot peut-être n'en était que médiocrement touché, car son rival devenait dangereux par ses docilités. Mais Louis-Philippe qui, après tout, ne s'engageait à rien en acceptant des services, se réjouissait d'avoir acquis au duc de Nemours un si puissant avocat. D'ailleurs, en même temps qu'il fortifiait sa propre cause, il affaiblissait l'autorité de M. Thiers, désormais compromis avec l'opposition et faiblement réconcilié avec les conservateurs. Si M. Thiers n'aperçut pas le piège, au moins fit-il tous ses efforts pour l'éviter, en multipliant les protesta-
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tioDs monarchiques, qui pouvaient faire oublier ses erreurs passées.
« Je ne veux pas, dit-il, faire un discours aujourd'hui, je veux faire un acte. »
Quant à la loi elle-même, M. Thiers la déclarait irréprochable. « Je déclare , disail-il, que c'est la loi que j'aurais faite, et certes je n'ai pas été consulté. » Cette assertion n'était pas exacte ; mais il ne se croyait sans doute pas obligé de révéler les secrets de la coulisse. « Toutefois, ajoutait-il, la loi serait tout autre, je la voterais de même. Je vous déclare que dans la loi on aurait placé des institutions temporaires, appliquées uniquement au règne actuel, ce que j'aurais cru plus prudent, au lieu de la régence des hommes, on aurait rois la régence des femmes, je vous déclare qu'avec le même empressement , avec le même esprit d'adhésion , j'aurais consenti à la loi uniquement par ce sentiment qu'aujourd'hui, dans l'état, non pas de péril, mais d'ébranlement au moins, oii un coup funeste a placé la monarchie, ce dont elle a le plus besoin, ce n'est pas d'amendements, c'est de notre adhésion. »
Assurément, il était difficile de pousser plus loin l'abnégation , et tant d'humilité méritait une récompense. Le roi avait espéré sans doute que M. Thiers entraînerait à sa suite quelques hommes influents de Topposition , et celuici ne régligea rien pour justifier cette espérance. S'adressant directement à la gauche en termes presque suppliants, il la conviait à voter la loi par égard pour la monarchie. » Il ne s'agit pas, lui dit-il, de ministres, il s'agit de la monarchie ; il s'agit de prouver, par notre adhésion, qu'il n'y a pas de différence entre nous quand il est question d'elle. J'appelle l'unanimité, et cette unanimité, à qui la demande-
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rai-je? A qui cet exemple était-il surtout recommandé? Ce n*est pas aux membres de la majorité qui votent ordinairement avec le pouvoir. C'est à l'opposition, à cette opposition du moins dont j'ai l'honneur de faire partie, à adhérer, à montrer cet empressement que je regarde comme une des forces de la monarchie. C'est alors qu'on aurait vu que tous les partis étaient prêts à se serrer autour du trône ; et je le lui demandais, et je le lui demande encore pour le pays. Je le lui demande pour elle. N'est-ce pas une occasion de s'honorer, de prouver qu'on a l'esprit de gouvernement, l'esprit, le véritable esprit monarchique ; une occasion unique, et sans faire aucun sacrifice d'opposition ? »
M. Thiers invitait l'opposition à se rendre possible, et semblait lui montrer des portefeuilles en échange de ses concession§. L'artifice était maladroit et lui valut cette rude apostrophe de M. 0. Barrot : « L'opposition met ses convictions avant ses intérêts. »
Nous ne terminerons pas cette rapide analyse du discours de M. Thiers sans faire connaître son opinion sur le mérite du pouvoir constituant.
« Je demande pardon, dit-il, aux partisans du pouvoir constituant du peu de respect avec lequel j'en parle ; oui, j'en parle avec peu de respect parce que j'en ai fort peu. Sans aucun doute, j'admets une grande différence entre une charte et une loi. Ce pouvoir constituant dont on parle a existé, je le sais ; il a existé à plusieurs époques de notre histoire ; mais s'il a toujours paru placé au-dessus des autres pouvoirs, il a toujours, en réalité, joué un triste rôle, au service* des assemblées primaires et des passions dans les premiers temps de la révolution , au service d'un grand homme sous l'empire, et sous la restauration, caché sous
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Tarticle 14 de la charte, sans lequel il n'aurait pas existé. II n*est donc pas vrai de dire que le pouvoir constituant soit l'honneur de notre histoire. »
On voit que MM. Thiers et Guizot étaient parfaitement d*accord pour nier les principes fondamentaux de la démocratie. Au surplus, il y avait encore dans le discours du premier une phrase qui peut s'appliquer à tous deux, quoiqu'elle fût adressée aux légitimistes. « Messieurs , disait M. Thiers, quand on a trompé un pays aussi gravement qu'on l'a fait, il ne faut plus prétendre qu'on ferait autrement. »
M. 0. Barrot, qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était laissé circonvenir dans les premiers jours de stupéfaction, se sépara hautement, a la tribune, de la funeste alliance de M. Tlïiers, et son talent, dégagé de ses entraves, se développa dans toute son ampleur. Ce fut le moment d'un de ses plus beaux triomphes oratoires, et ce que nous avons vu depuis donne à ses paroles quelque chose de prophétique. Comme M. de Lamartine, il demandait la régence élective, et ses arguments, empruntés à la situation du pays, à l'état de nos mœurs, aux exigences de la constitution, étaient concluants, solides, dépouillés de toute déclamation. Ses dernières paroles étaient une réponse directe aux cajolories de M. Thiers.
« Les fonctions de régent, dit-il, sous une minorité, sont celles qui exigent le plus de capacité personnelle, et vous voulez faire une loi qui dépouille les pouvoirs politiques d'un droit d'appréciation qui leur appartient depuis les temps les plus reculés de la monarchie ; vous voulez les en dépouiller au profit du hasard ; vous considérez une pareille loi comme une loi secondaire, et vous invoquez des motifs de conve-
naDce au nom desquels nous devons faire le sacrifice de nos convictions. Eh bien ! nous croyons mieux servir la monar* chie en disant franchement nos convictions et en mettant nos votes en harmonie avec elle.
« Songez-y bien, ce n'est pas en vertu du discernement, de l'appréciation de ses qualités, que vous désignez l'homme appelé aux fonctions de régent; non, c'est un droit absolu que vous créez. Eh bien ! nous , nous voudrions que le prince régent eût pour lui au moins cette autorité d'adhésion, d'intelligence de la part des pouvoirs de l'État. Cette adhésion intelligente, loin de raJBTaiblir, sera une force pour lui. »
Pour les zélés monarchistes qui avaient préparé la loi, MM. de Broglie, Thiers, Guizot, et qui s'étaient flattés de rallier autour du trône ébranlé tous les dévouements dynastiques, c'était un fait considérable que l'opposition de MM. 0. Barrot et de Lamartine ; c'était, en outre, un échec personnel pour M. Thiers, qui avait à peine détaché de la gauche quelques hommes des plus timides. Son autorité était compromise et son rôle amoindri ; au lieu d'un chef d'opposition entraînant à sa sufte des bataillons obéissants, on ne voyait qu'un déserteur désavoué des siens ; au lieu de se présenter à M. Guizot comme un rival avec lequel il faudrait compter, il n'était devenu qu'un instrument destiné à le raffermir.
Dès que la loi fut votée (310 voix contre 94), M. Thiers put voir qu'on n'avait plus besoin de lui. Aux empressements succédèrent les froideurs, et les espérances qu'il avait conçues s'évanouirent après la victoire. Il avait eu cependant plus d'une fois occasion de connaître la politique de Louis-Philippe^ Lorsque les embarras se présentaient, ce