CHAPITRE XI
tièrement hostiles au gouvernement. « Le pays légal se mettait en insurrection : il alla plus loin, menaçant de refuser l'impôt ou de ne le payer qu'en nature.
Le remède à ces plaintes ne pouvait être qu'une profonde et intelligente réforme dans le droit international, basée sur des concessions réciproques de peuple à peuple, qui devait abaisser par degrés les barrières de la prohibition et remplacer la guerre des tarifs par les bienfaits de la liberté commerciale. Mais dans cette voie d'intelligence et de progrès, le gouvernement rencontrait pour adversaires les coryphées parlementaires qui guidaient les phalanges ministérielles. Gros financiers, gros industriels, tous les cœurs avides auxquels il avait enseigné le culte des inté- • rets, se soulevèrent à l'idée de voir atteindre leur monopole et prouvèrent au ministère qu'ils avaient retenu ses leçons.
En 1837, un projet d'union commerciale complète avec la Belgique avait été proposé par le ministère du 6 septembre. Mais le gouvernement de Bruxelles jugeait que l'indépendance belge ne s'y trouvait pas suffisamment garantie. Après de longs pourparlers, les négociations furent interrompues. Le ministère du V^ mars les avait reprises; elles furent arrêtées de nouveau par les complications extérieures. Au commencement de la session de d 842, le projet d'union douanière reparaissait encore ; mais la chambre parut peu disposée à l'accueillir avec faveur, et, dans la discussion de l'adresse, les intérêts rivaux firent entendre de menaçantes paroles. Le ministère crut prudent d'ajourner.
Après la courte session d'août, à la suite d'une victoire politique, il se crut assez fort pour reprendre son œuvre, et
le roi Léopold était venu lui-même à Paris dans les premiers jours d'octobre, pour mener à bonne fin une transaction aussi éminemment utile aux deux pays. Mais les privilégiés du parlement eurent bientôt montré h M. Guizot que s'ils étaient toujours prêts à lui sacrifier les libertés publiques, il n'aurait pas aussi bon marché de leurs intérêts privés.
A peine la présence de Léopold eut-elle révélé les périls qui menaçaient le système protecteur, que les chefs d'industrie s'ameutèrent : maîtres de forges, propriétaires de forêts, extracteurs de houilles, tous crièrent à la spoliation, parce que le public allait avoir à bon. marché des articles supérieurs à ce qu'ils ne livraient qu'à des prix exorbitants. Qu'importaient les avantages des consommateurs? La masse des consommateurs ne figurait pas sur les listes électorales, n'avait aucune influence sur les décisions de la chambre, sur les changements de cabinets. La minorité des producteurs dominait au parlement ; elle voulait conserver sa domination sur le marché. Lé 26 octobre, une réunion de députés industriels, engraissés par le monopole, eut lieu chez M. Fulchiron, et là retentirent les plus folles clameurs contre un gouvernement qui voulait mettre fin aux tyranniques exploitations de quelques favoris de la fortune. L'intérêt matériel, si merveilleusement encouragé par le ministère, se mettait en insurrection et prenait des airs de tribun. L'assemblée adopta des mesures de résistance, et l'on y vota des résolutions portant que « chacun des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations que causerait la réalisation des projets ministériels ; que chaque député devrait se mettre en rapport
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avec les représentants légaux de Tindustrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvemeroent. » C'était une véritable coalition, faisant appel à toutes les mauvaises passions que soulève la cupidité. Cet appel fut entendu : les chambres de commerce de la province, les chambres consultatives envoyèrent des délégués à Paris ; un congrès industriel se réunit dans les salons de Lemardelay et somma le ministère de renoncer à la seule idée féconde qu'il eût osé concevoir. Le ministère céda honteusement, et courba la tête devant l'insolente féodalité qu!il avait lui-même créée.
Jamais peut-être il n'y eut d'argument plus décisif en faveur de la réforme électorale. Quel poids, en effet, auraient eu les clameurs de quelques hommes, s'ils n'avaient été en possession exclusive du droit électojal,* ç'ést-à-dire de la véritable souveraineté? Le gouvernement, pour maintenir compacte sa petite armée de privilégiés, s'était obstinément refusé à en grossir les rangs. Mais un jour ses soldats se révoltent ; ils lui jettent le défi ; il edt à leur discrétion; et ces phalanges indociles ne reconnaissent plus ni frein ni discipline. On avait fait appel aux intérêts et les intérêts ne peuvent plus être gouvernés dans leur propre sphère ; il n'y a plus de règle qu'ils acceptent et qu'il soit permis de leur appliquer ; et le pouvoir social est déchu non-seulement comme guide dans ses attributions matérielles, mais comme inspiration dans les sphères plus élevées de l'intelligence e de la morale.
L'union douanière avec la Belgique était non-seulement une heureuse introduction vers la liberté commerciale, 11. 18
i82 HISTOIRE DE HUIT ANS.
c'était encore Tâgrandissement politique de la France, la conquête pacifique d'un pays qui rentre par son territoire, ses mœurs et son langage dans la sphère de notre nationalité. La presse radicale appuya énergiquemeat la pensée ministérielle, et prouva en cette occasion que ses opposi^ tiens n'étaient pas systématiques. Le cabinet du 39 ocio^ bre perdit par sa faiblesse tout la fruit de ses bonitôs in-^ tentions.
Ajoutons, pour compléter l'histoire de cette négodation avortée, que les cabinets de Londres» de Vienne et de Ber* lin, firent entendre de menaçantes protestations coAtr« hd projet qui devait agrandir les influences politiques de h France. Us prétendaient que c'était une violation des traités de 1815, que l'union commerciale équivalait à uneaceession du territoire de la Belgique en France : ils avaient peut-être raison. Mais la logique des peuples rivaux donnait la mesura dir patriotisme de nos grands indu^riels.
Pendant qu'il, luttait contre ses partisans à Filitérieur) M. Gtti2ot trouvai! une compensation dans les eomplai^* sances du ministère l»ry qui l'aidait à terminer sans né* compte les différenés relatifs au droit de visite.
Ce n*avait pas été pour lord Âberdeen un médiocre m* barras que de. rencontrer la résistance de la Frafiece jointe à celle des États-Unis. Si le premier pays eût accepté k traité, il n'est pas impossible que l'Angleterre ne se fût dé« cidée à agir sur l'autre par la contrainte ; mais l'attitude de la France donnait à l'Amérique une force morale devant laquelle il fallait nécessairement céder, malgré les injonc* tiens des fervents abolitionistes et les sarcasmes des whigs^ Quoique le protocole restât ouvert pour la signature de M. Guizot, il n'y avait guère à espérer qu'il pà4 h doo-