CHAPITRE XI. iM
ner ; et les protestations énergiques des chambres ne permettaient même pas de reprendre les négociations.
Ainsi séparé de la France, il ne restait pins au cabinet de Saint-James qu'à se rapprocher de FAmérique. Aussi bien il y avait à traiter d'autres questions non moins irritantes : la délimitation des frontières amenait tous les jours des collisions sanglantes qui entretenaient les animosités et pouvaient conduire à une guerre ouverte. Les désastres de l'Asie et de nouveaux troubles dans les districts manufacturiers contribuaient d'ailleurs à rendre l'Angleterre accomuiodante. Lord Ashburton fut envoyé à Washington en qualité de plénipotentiaire chargé de régler tous les différends, et le 9 août 1842, intervint un traité qui fixait définitivement la limite des frontières, stipulait Textradition réciproque de certains criminels et réglait ou plutôt abolissait le droit de visite. 11 était convenu que le^ forces armées par chacune des puissances pour réprimer le comnierce de la traite seraient égales , et qu'elles agiraient séparément ; c'est-à-dire que chacune des deux nations ferait la police des mers pour son propre compte et sur ses propres navires, sans que l'autre fût en droit de visiter les bâtiments de son alliée.
Ainsi les Américains maintenaient en leur faveur le grand principe maritime, celui de l'inviolabilité de leurs navires. C'était un exemple donné à la France et qui ne permettait plus au ministère aucune concession.
Aussi le traité Ashburton fut-il accueilli en Angleterre avec des ressentiments mal déguisés, et même les journaux attachés aux tories avouaient l'échec de leur diplomatie. « Nous ne voyous dans ces stipulations, disait l'un d'eux, rie» dont l'Angleterre ait à s'enorgueillir. » Un autre, plus
particulièrement dévoué au cabinet, l'excusait par la nécessité. « Il fallait en passer par là, dit-il, ou tirer le canon, et la première extrémité est moins défavorable que la seconde. »
Cependant, quelque désavantageux que fût le traité, lord Aberdeen avait intérêt à le ratifier. En effet, jusque-là TAmérique demeurait unie à la France ; par le traité du 9 août, la France était isolée. Cette pensée fut trahie par les organes mêmes du cabinet tory. « Osera-t-on, s'écrie le Standard, accuser les ministres de S. M. qui sont appelés à maintenir notre grande nation dans le rang élevé de conservatrice de la paix, d'avoir réalisé une mesure qui garantit tous les intérêts de notre pays, remplit les vœux des Américains, aujourd'hui nos amis, et qui, nous dégageant de toute alliance embarrassante, laisse le pays libre de soutenir ses droits et sa puissance vis-à-vis des autres puissances européennes? »
Mais que pouvaient ces vaines menaces contre l'opinion bien prononcée du peuple et du parlement français? Lord Aberdeen avait trop intérêt à ménager le cabinet consenateur du 29 octobre, pour suivre les impulsions belliqueuses de ses imprudents amis. M. Guizot, de son côté, aux approches d'une session nouvelle, voulait écarter une question qui lui avait déjà tant apporté de soucis. M. de Saint- Aulaire fut chargé de demander au gouvernement anglais la clôture du protocole de 1841; et le 19 novembre, on lisait dans le Moniteur : « Le gouvernement du roi ayant déclaré qu'il ne croyait pas devoir, ni en ce moment, ni plus tard, ratifier le traité du 20 décembre 1841, les représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, réunis en conférence à Londres, mercredi der-
CHÀFITRB XI. S8
nier, 9 novembre, ont décidé que le protocole était clos, et que le traité conservait d'ailleurs, quant aux quatre puissances, toute sa force et toute sa valeur. »
Il faut avouer que cette fois M. Guizot cédait sans détour et prenait un engagement solennel envers le public et envers les chambres. Il est vrai qu'il lui eût été difficile de faire autrement ; mais encore fallait-il une certaine adresse pour calmer les ressentiments britanniques. Si la France repoussait à bon droit une transaction qui compromettait sa dignité, l'Angleterre avait bien sujet de se plaindre, car le cabinet français s'était engagé et ne tenait pas sa parole. Avec les v^faigs, M. Guizot n'aurait pas obtenu de si faciles indulgences ; les tories se résignèrent à subir la solidarité de ses échecs parlementaires.
Cependant cet aveu public d'une défaite affaiblissait l'autorité de H. Guizot ; ainsi du moins le jugeaient les rivaux qui cherchaient à le supplanter. Les intrigues se réveillèrent autour des portefeuilles ; une coalition se tramait entre les dépossédés du 15 avril et du 12 mai, coalition de grands hommes méconnus et de vanités brisées. En tête, M. Mole, secrètement appuyé de M. de Montalivet. Puis venaient à la suite les tapageurs de la cour, aides de camp hâbleurs, députés zélés, journalistes à la solde. Chacun à l'envi jetait la pierre à M. Guizot : c'était un homme usé, ayant fait son temps, compromis à l'intérieur par une impopularité toujours croissante ; à l'extérieur par la triste issue du droit de visite, incapable en administration et malheureux en diplomatie. Ces bruits , d'abord répandus avec mystère, puis grossissant de proche en proche, tenaient en éveil toutes les cupidités. La session approchait, et il fallait enlever la place pour avoir le temps de préparer la campagne
9i0 HlSTOmi DB HUIT ANS.
parlementaire, te^ amis de M. Mole s'y dévouaient avee une activité qui révélait de hautes complicités. Déjà Fod préparait les listes du nouveau cabinet. M. Passy était engagé, M. Dufaure caressé, M. Vivien invité. Des avances étaient faites à H. Billault et un traité d'alliance offert i M, de Lamartine ; mais ce dernier faisait ses conditions, et sa conscience, rebelle aux intrigues, devenait un embarras.
Toutefois, si M. Guizot était mal vu des valets du château, il avait pour lui le maître. Louis-Philippe tirait trop bon parti des ressources oratoires de son ministre, pour le sacrifier à des criailleries subalternes. Il était surtout dominé par une pensée secrète qui ne l'abandonna jamais , celle de recommencer la lutte pour la dotation du duc de Nemours, et nul ministre ne lui paraissait plus propre que V< Guizot à vaincre par son habileté les résistances des conservateurs. Il le tenait donc en réserve pour reprendre ce débat qu'il regardait, non sans raison, comme une des épreuves les plus décisives du principe monarchique. M. Guizot put laisser avec calme s'embrouiller les fils de l'intrigue qui s'agitait à ses pieds. L'appui du roi lui peripettait le dédain envers des courtisans révoltés.
Pendant que ces ténébreuses menées obscurcissaient les hautes régions du pouvoir , un procès scandaleu?^ en cour d'assises révélait au public les honteuses dilapidations de certains administrateurs de la ville de Paris, et dévoilait un système organisé de prévarication, dont une foule de citoyens savaient été victimes.
Le bureau de la grande voirie et des plans a dans ses attributions tout ce qui concerne les alignements, les ouvertures de nouvelles rues , les contraventions en matière
GHAPiniB XI. 287
i% coBstruetioB et le paiement des indemnités dues aux propriétaires dépossédés. Quelques employés de cet importdBt bureau avaient profité de leur position officielle, nonsetttem^t pour détourner à leur profit les deniers de la vflle, mais aussi pour mettre à contribution les parties intéressées. Une association organisée dans les bureaux protégeait ee brigandage, et la eonnivence du chef et des eoiployés Tavait fait durer plusieurs années. Les uns exécutaient des travaux inutiles, les faisaient présenter par des préte*noms^ et en recevaient le prix après une vérification accomplie par un confrère complaisant. D'autres, plus haut placés, faisaient disparaître les dossiers des contrevenants, qui payaient rançon ; les propriétaires dépossédés ne pouvaient faire régler leurs indemnités qu'en faisant de ruineux sacrifices. Ceux qui n'avaient pas le secret des marchés clandestins attendaient vainement qu'on leur fit justice, ou bien, assaillis par des spéculateurs qui étaient en communication avec les employés, ils vendaient à vil prix leurs créances qui étaient aussitôt payées aux trafiquants. Puis venaient les spéculations sur les terrains, les ouvertures de rues nouvelles pour lesquelles, des entrepreneurs achetaient le secret des bureaux. La communication d'un plan d'alignement, d'une délibération du conseil municipal, s'était vendue 18 ou 20 mille francs. Enfin, dans cette région administrative, on profitait de l'influence qu'on exerçait sur certains conseillers municipaux pour faire abaisser ou élever le chiffre des indemnités, pour donner aux rues projetées telle direction qui devait profiter aux entrepreneurs favorisés. Or, il arriva qu'un spéculateur chassé de la préfecture voulut continuer à partager les bénéfices. Ces prétentions étant repoussées, une lutte s'en-
gagea entre le complice qui possédait le secret des opérations et la bande mystérieuse qui volait Tadministration et les particuliers, lorsque la justice intervint. Plusieurs employés furent arrêtés, et le public apprit avec stupéfaction que parmi eux était le chef de bureau, H. Hourdequin, jusque-là environné d'une considération générale, exerçant une haute influence sur le préfet, et gouvernant, plus qu'il n'était légitime peut-être, les délibérations du conseil municipal.
Les débats furent pleins de scandales et d'affligeantes révélations, et cependant on ne put percer tous les mystères de ces ténébreuses machinations. Beaucoup de complices échappèrent aux poursuites. M. Hourdequin, plus coupable parce que ses fonctions destinées à protéger les citoyens, lui avaient servi à les dépouiller, fut condamné avec deux employés des bureaux. Cette tardive satisfaction accordée à la conscience publique, n'en laissait pas moins derrière elle un sentiment profond de méfiance envers l'administration. Le pouvoir tout entier en était ébranlé, et l'opposition profitait des ressentiments publics, pour attaquer avec énergie le gouvernement, qui manquait au moins de suneillance, si ce n'était de moralité.