CHAPITRE XII. 30i
Les émotions, en effet, avaient été grandes au dehors. La révélation de ces honteux marchés, Taspect de ces magistrats trafiquants, rabaissement du pouvoir, la dégradation des citoyens, tout cet ensemble de corruptions et de fraudes, excitaient rindignation publique et apportaient aux idées de réformes des arguments invincibles.
En même temps se passaient dans les hautes régions ministérielles des faits mystérieux dont plus tard un procès criminel devait donner la solution, mais qui alors déjà étaient signalés avec méfiance par les hommes clain'oyants. Les grandes lignes des chemins de fer avaient été tracées par la loi de 1842. Il s'agissait de faire l'application des principes, et de traiter avec les compagnies qui se présentaient pour les différents parcours. Aussi, l'intrigue étaitelle active autour du ministère des travaux publics, et quoique les transactions coupables restassent dissimulées, il en transpirait assez pour éveiller les soupçons et pour exposer la conduite du ministre à des commentaires défavorables. D'abord le chemin de fer du Nord était abandonné à une compagnie puissante avec des avantages que l'on trouvait exagérés. La chambre n'accueillit pas la proposition du ministre et prononça l'ajournement. Ensuite vint le chemin d'Orléans à Tours, qui donna lieu à de singuliers incidents. Un capitaliste anglais, M. Barry, se présentait pour soumissionner ; il était muni de lettres de recommandation de lord Aberdeen pour M. Guizot, de lord Cowley pour M. Teste. Ainri appuyé, il avait toutes chances de succès. Et en effet, M. Teste lui écrivait le 30 septembre 1842 : » J'ai fait rédiger le projet de bail d'exploitation qui devra régler les conditions du traité, et je me propose de le faire examiner immédiatement par la commission
De votre éôté; monsieur, vous pouvez hâter la conclusion, éû rapportant, dans le plus court délai possible, la ratification des ionorables capitalistes anglais et il tfy awa-
plus alofs qu'à s'entendre définitivemeut sûr les conditions du ttaité. »
Des esprits scrupuleux auraient pu trouver que le ministre se montrait bien empressé, sans même s'inquiéter si d'atttres compagnies pourraient se présenter, et s'il tt't&t pas été plus convenable d'avoir un peu pliïs de réserve et d^ retenue. Les choses allèrent plus loin. M. Barry retourDant i Londres pour réunir les souscriptions, avait chargé de ses négociations secrètes M. Edmond Blanc, la fleur des conservateurs, fort répandu dans les salons mimstériels et bien at< courant de tous les moyens de réussite. H écrit à M. Barry, le ©janvier 1843:
(n Lé ixiiobtre de» f^avauï f^tibUe^ est t<ra}oiirs dstis d'etâellenlea dispositions, mais poar voas seul, car il a besoin de vous et désire
pouvoir présenter le projet de loi au plus lard vers le 15 février Je
crois toujours au succès, et je n'ai pas besoin de vous répéter que mes aroià et tùoi nous agirons sans fëlâche dans ce sens....
«t J'oubliais d« vous dire que j'ai passé trois heures avec M« Teste; j'ai dîné avec lui, è c6té de lui ! et nous n'avons cessé de parler de ce qui vous intéresse. » (3i janvier.)
«t Ce matin, le ministre m'a fait dire qu'il était impatient de vous vôii', ^tlMl von^ attetidait pour signer le bail, et qu'il voulait présenter le projet ataot cfulnze jours ; qu'il tenait à ce qoe votre concessioa fût approuvée et autorisée la première ; qo'enfin, il avait, jusqu'à ce joar, repoussé toutes les propositions rivales qui lui avaient été faites.» (0 février.)
« ...^. J'ajoute (|a'il ne faut nous préoccuper en rien des détails on des conditions qui ne vous conviendraient pas ; à votre arrivée et aree vos souscriptions, je réponds et je garantis que j'obtiendrai toutes les modi6cations raisonnables que vous réclamerez, et sur le cautionnemeot; et âuf tôUtô autre chose, x» (12 février.)
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^ £^ u^i ao^i je ¥Oua dirAÎ : Toat va bien, e^ d^ tops les côtûs; le ministre est dans les meilleares et les plus favorables dispositions ; je Tiens de causer avec lai, il nous donnera toutes les facilités nécessaires et sur le cantionoement que nous ferons réduire très-notablement, et siw WQtea les autres coiMUtioits. » (4 mars.)
En lisant ces étranges lettres, on se demande comment un ministre avait si pe^ souci des intérêts publics pour se montrer tout prêt à ss^çrifier k la spéculation privée les premières garanties de l'État.
Quoi qu'il en soit, M. 9arry, certain de son succès, accourt k Paris, se rend au ministère, demande à parler à M. Teste. M. Teste n'est pas visible. Il insiste; on refuse de le recevoir. 11 écrit ; on ne lui répond pas. Il se plaint ; on méprise ses plaintes ; et enfin il apprend que la concession qu'il croyait tenir vient d'être accordée à un certain M. Bulot. D'où venait cette soudaine préférence si peu d'accord avec les promesses antérieures? Le rival plus l^eureux ou plus adroit aurait peut-être seul pu le dire. Le public exprimait son étonnement e^ termes peu flatteurs.
Toujours est-il que le ministre saisit la chambre de la demande faite par la compagnie Bulot. M. Barry, de son côté, persistait dans ses offres et adressait à la chambre un mémoire, qui démontrait que ses conditions étaient plus avantageuses que celles de la compagnie rivale. En effet, la commission nommée par la chambre ayant rédigé les conditions du bail, la compagnie Bulot ne voulait pas les accepter, tandis que M. Barry, allant au delà, faisait même des ponditioBs qui ne lui étaient pas demapdées. Et cependant, le ministre des travaux publics persistait à vouloir traiter ave/^ la compagnie Butot, et, par une étrange corn-
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plaisance, la commission se laissait entraîner à l'avis du ministre. La presse fit en vain des réclamations : elles ne furent pas écoutées. La concession fut livrée par la chambre à la compagnie Bulot. Quarante-huit heures après, H. Teste soumettait le projet à la chambre des pairs. On était au 9 juillet, aux dernières limites de la session. Il fallait se hâter. La pairie, toutefois, moins complaisante qu'on ne pouvait le penser, prononça l'ajournement. Les machinations secrètes se trouvaient encore déjouées.
M. Teste fut plus heureux pour le chemin d'Avignon à Marseille. Là encore une compagnie rivale présentait sa soumission au ministre des travaux publics, demandant l'examen des conditions qu'elle proposait, et des garanties qu'elle offrait. Le ministre avait refusé de l'entendre, refusé d'accepter son cautionnement, refusé de saisir la commission de la chambre ; il avait pris sous son patronage la compagnie Talabot, à laquelle la concession fut accordée à des conditions si onéreuses pour l'État, que le ministre et la chambre semblaient être de complicité pour dépouiller les contribuables. Dans le public, on ne dissimulait pas les mécontentements et les alarmes ; on se demandait avec inquiétude si dans les conseils mêmes du gouvernement, il n'y avait pas des trafiquants faisant abandon des intérêts de l'État dans une vue de profits personnels. On avait eu la corruption électorale, la corruption parlementaire; il ne manquait plus pour compléter l'histoire du 29 octobre, que les corruptions de l'agiotage, et les honteux mystères de la concussion.
Les esprits étaient encore tout émus de ces incidents, lorsque se fit la clôture de la session.
En même temps se passaient à l'extérieur de graves évé-
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nements : rAngleterre était émue par de formidables agitations ; TEspagne accomplissait une nouvelle révolution.
Si Espartero n*avait eu à combattre que des menées royalistes, s*il eût été guidé dans sa politique par une pensée nationale, les difficultés de sa position eussent été singulièrement amoindries. Mais exclusivement dominé par des préoccupations personnelles, subissant les influences de l'Angleterre, toujours prêt à lui sacrifier les intérêts commerciaux de la nation, il avait éloigné de lui les patriotes les plus énergiques, et il était devenu suspect à ceux mêmes qui l'avaient porté au pouvoir, les progressistes de toutes les nuances. Les cruelles rigueurs qu'il avait déployées à Barcelone achevaient de lui aliéner les cœurs ; on lui pardonnait difficilement d'avoir traité en pays conquis une province qui s'était soulevée plutôt contre l'Angleterre que contre le gouvernement.
A son retour à Madrid, une menaçante opposition se préparait contre lui au sein des certes ; il crut la vaincre de haute lutte et prononça le 3 janvier la dissolution. C'était offrir i ses ennemis une occasion de légitimes accusations; car le budget de 1843 n'étant pas encore voté, l'impôt, à partir du 1**^ janvier, cessait d'être légalement perçu.
A cet imprudent acte de défi, les mécontents de tous les partis se rallièrent, les uns pour défendre la constitution menacée, les autres pour chercher une occasion d'expulser le régent. Une coalition se forma entre les progressistes et les modérés ; républicains et monarchistes s'appuyèrent mutuellement dans les élections; et l'échec du gouvernement fut si complet, que dès les premières discussions de l'adresse, le ministère dut donner sa démission.
'iOe HISTOIRE DE HUIl ANS.
M. Lopez chargé de former la nouvelle adodinistrati^ était un de ces esprits calmes mais énergiques, qui, sans avoir des dehors brillants, savent se créer une autorité par k modération, et marchent résolument dans la voi^ qu'ils se sont tracée. Bien convaincu que la détestable influence de Linage était la cause principale des méconteateoients publics, il exigea la destitution de ce général, et ceUe d^, Zurbano, qui venait de se signaler par d'abominables cruautés. Mais le faible Espartero ne pouvait se séparer de sou favori; élevé au pouvoir par une révolution, il montrait les misérables entêtements d'un monarque de droit divin : on eût dit le vieux Charles lY défendant le prince de la ?aix, contre les ressentiments publics» Lopez, ne pouvant triompher de ses aveuglements, donna sa démission ; tous ses collègues l'imitèrent.
Cette nouvelle produisit au sein des cortès une indignation profonde. Une adresse de remercîments aux ministres démissionnaires fut votée à la presque unanimité ; la chambre des députés déclara sa résolution de faire justice des intrigants qui entouraient le régent.
Celui-ci, de son côté, ne voulut pas céder, et choisit un nouveau cabinet présidé par M. Gomez Becerra, avec Mendi-^ zabal au ministère des finances.
Le 20 mars, Becerra se présenta dans la salle du congrès pour y donner connaissance de la liste des ministres. Aussitôt s'éleva un tumulte effroyable ; le général Hoyos, son collègue dans le nouveau cabinet, était entré avec lui au congrès eo costume militaire, sans avoir le droit de siéger comme dé^ puté ; on le contraignit de quitter la salle ; le nom de Mendizabal fut accueilli par des cris de colère et de mépris; 1^ mot de voleur fut prononcé.
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Le rég«nt pul se convaincre qu'il ne triompherait pas des résistances de la chambre ; le lendemain, par un décret, il suspendit la session jusqu'au 27 m». Alors les agitations se répandirent au dehors. Les rues, les places publiques se reoiplirent d'attroupements tumultueux; les ministres fur rent iBenacés, insultés. Espartero, environné d^ troupes, maintint la capitale. Mais la fermentati^m gagnait les provinces; partout se firent ouvertement des préparatifs d'insurrection» qui n'attendaient pour éclater que la réunion des cortès, lorsque le 26 mai un nouveau décret du régent prononça la dissolution des chambres et donna le signal de la révolte.
Le mouvement partit de Halaga. Les autorités municipales y constituèrent un gouvernement provisoire, auquel la garnison donna son adhésion. Â Grenade, une junte insurrectionnelle appela les citoyens à la défense de la constitution. Les députés parcouraient les provinces, excitant les colères et organisant la résistance. A Barcelone, la junte provisoire déclarait, le 38 juin, la déchéance d'Espartero et la nomination dû ministère Lopez comme gouvernement provisoire.
En même temps, les agents de Marie-Christine se mêlaient au mouvement. Le général Narvaez, accouru de Paris, ofi'rait ses services qui étaient acceptés. Il fut nommé capitaine-général de Valence et de Murcie ; le général Concha obtenait le commandement en second.
Espartero se vit contraint d'entrer en campagne, et quitta la capitale après l'avoir déclarée en état de siège.
Au moment de son départ, l'insurrection faisait des progrès considérables. Séville, la Gallicie, Valence s'étaient prononcées. C'est 3ur ce dernier point que le régent se
porlait : position intermédiaire qui maintenait les communications avec les armées du nord et du midi. Les divisions du midi étaient commandées par les généraux Van- Halen et Facundo-Infante, celles du nord par Seoane et Zurbano.
Bientôt^e régent fut obligé de se porter sur Séville dont rénergique résistance rendait vaines les attaques de Van- Halen. Jusque-là, c'était presque toujours dans FAndalousie que, dans les derniers temps, s'était décidé ie sort des divers gouvernements de l'Espagne. Mais pendant qu'il opérait dans le midi, les généraux Narvaez et Aspiroz se dirigèrent rapidement sur Madrid, malgré les efforts de Seoane et Zurbano, qui ne purent les rejoindre qu'aux portes de la ville. Après un faible engagement à Torrejon, les deux armées fraternisèrent ; le général Seoane et le fils de Zurbano furent faits prisonniers ; Zurbano parvint à s'échapper. Le S3 juillet, Narvaez pénétra dans Madrid, et le 24, le ministère Lopez rentra en fonctions.
Dans le même moment, Séville était livrée à toutes les rigueurs du bombardement; Espartero signalait les derniers jours de sa puissance par le sang et la destruction. Toutes les horreurs dont Barcelone avait été un an auparavant le théâtre étaient renouvelées, mais sans pouvoir ébranler la constance des habitants. Le premier soin du gouvernement de Madrid fut de délivrer cette héroïque cité. Concha renforcé de seize bataillons, de six cents chevaux et de quelques batteries, y accourut en toute hâte. Espartero ne tenta même pas de l'arrêter; ne songeant plus qu'à sauver sa liberté et sa vie, il se retira précipitamment sur le Port-Sainte-Marie, près Cadix, qui tenait encore pour lui. Concha se mit à sa poursuite avec quelques détachements