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Le cabinet britannique ne vit pas sans dépit la ehute d'Espartero, qui anéantissait son influence dans la péninsule hispanique. Mais il rencontrait des compensations dans les succès d'entreprises lointaines qui mettaient fin à d'immenses difficultés. Les désastres de l'Afghanistan avaient été vengés d'une manière brillante. Les Anglais étaient rentrés victorieux dans Caboul, Ghuznée, Candahar, et malgré d'opifiiàtres efforts, Ukhbar-Khan avait été contraint de faire sa soumission.
Les opérations en Chine avaient été non moins heu* reuses. Après une suite de victoires, les forces anglaises se disposaient à attaquer la grande ville de Nanking, lorsque trois mandarins vinrent offrir la paix au nom de Fem* pereur.
Elle fut signée le 29 août 1842, aux conditions suivantes : l"" le paiement, comme indemnité, de SI millions de dollars (105,000,000 fr.) par le gouvernement chinois; 2** l'ouverture des ports de Canton, Amoy, Ning-Pô, au commerce anglais ; 3^ la cession de l'île de Hong-Kong ; 4" l'occupation, comme garantie, des îles de Chusan et de Kolong-Sou, jusqu'à paiement intégral du tribut.
Cette heureuse issue d'une guerre peu morale dans son origine remplissait d'orgueil les tories qui se vantaient de réparer partout les fautes de leurs devanciers. Hais il y avait à l'intérieur des maux irréparables, contemporains de tous les système^ correctifs à toutes les gloires, des souffrances rendues plus effrayantes par le contraste des richesses concentrées en peu de mains, et devenant pour le pays une perpétuelle menace. Les crises industrielles de 1842 ramenèrent les troubles qui agitent périodiquement une population tout entière entassée dans les fabri-
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ques. Au moment où le parlement allait se séparer, on apprit à Londres que des insurrections' redoutables éclataient à la fois dans plusieurs grands districts manufacturiers. A Manchester, à Bolton, à Preston, à Bradford, à Derby, dans les mines, dans les foif es du pays de Galles, de FÉcosse, les ouvriers, demandant une augmentation de salaire, avaient abandonné les travaux et parcouraient les campagnes en masses menaçantes. Dans plusieurs des comtés les plus rielies, une population affamée promenait la dévastation et l'incendie. Aux cris de la souffrance se joignaient des démonstrations politiques. Les chartistes, qui poussaient la logique de l'égalité jusqu'au nivellement, se réunissaient en assemblées nombreuses à Liverpool, à Coventry, à Paddîngton, appelaient le peuple à la défense de ses droits, et cbarehaient à régulariser les mouvements des ouvriers que la faim leur amenait pour auxiliaires. Mais chez les populations anglaises, la pensée d'une insurrection organisée contre le gouvernement ne se fait pas accepter, même au milieu des souffrances les plus cruelles. Elles détruisent dans leur fureur, elles exercent leur colère sur les propriétés, les immeubles, les objets matériels, mais dès que Faiitorité intervient, elles se dispersent et reprennent leurs chaînes. Il en fut encore ainsi en 1843. Des arrestations se firent parmi les ouvriers coalisés ; près de trois cents d'entre eu furent condamné» à la déportation; les principaux chartistes furent envoyés en cour d'assises. Le gouvemem^t n'avait pas d'autre réponse aux angoisses de la faim.
D'aatres souffrances cependant élevaient la voix ; d'autres colères appâtaient à Saint-James de formidables échos. En prenant le pouvoir en 1841, sir Robert Peel avait dit :
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II voyage le jour et la nuit, au nord et au sud, et semble être sur tous les points à la fois, électrisant les multitudes toujours insatiables de sa parole, variant les formes de son éloquence sur un thème monotone, infatigable de corps et d'esprit, et réchauffant les cœurs au souffle de ses ardentes inspirations. Et il ne se contente pas seulement du rôle de prédicateur : partout encore, il établit Tassociation sur des bases solides, entrant dans les détails pratiques les plus minutieux, faisant des règlements, organisant une constitution politique complète, sans rien oublier des formes de la procédure, sans rien négliger des arguties d*une légalité qui met souvent en défaut la science des jurisconsultes les plus exercés.
Et pendant qu'il fait, pour ainsi dire, la législation de Témeute, pendant qu'il discipline la résistance, il prodigue les trésors d'une éloquence toujours jeune, toujours animée, et reproduisant sous mille aspects divers les passions et les sym* pathies de ce peuple qu'il appelle à une résurrection sociale. Ses improvisations se multiplient à l'infini, tantôt au milieu des gaités d'un long repas, tantôt en plein air, du sommet d'une colline, du haut d'une charrette, de l'impériale d'une voiture, à toute heure du jour et de la nuit, dans toute occasion, en tout lieu, sous les feux d'un soleil ardent, sous des torrents de pluies, parmi les sifflements du vent ; toujours O'Connell est prêt à se faire entendre.
Pour un orateur pareil, il n'y a pas de surprise possible ; son thème est toujours fait ; car il n'a pas d'autre pensée que l'Irlande ; mais, pour exprimer cette pensée, les mots abondent sans se ressembler. On dirait qu'il a concentré dans son âme toutes les douleurs accumulées sur l'Irlande pendant six siècles, et trouvant enfin un interprète qui les
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reproduit sotis toutes leurs formes, dans toiites leurs plinses, avec toutes leurs f)érîpétics. Et cepettdatit, parmi ces haifàBgues jetées au hasard, semées en courant et dispersées fi et là comme le souffle de cette vie agitée, on peut recueillir des morceaux de la plus sublime éloquence, qu'avoueraient avec orgueil des orateurs accoutumés à méditer leurs paroles et à mûrir longuement leurs pensées.
Cependant le ministère britannique regardait avec indilKrence cette manifestation nouvelle : les leçons du passé étaient oubliées, et le parlement ne trouvait pâs que la question d'Irlande méritât les honneurs d'une discussion. Vainement M. O'Brien demanda une enquête ; vainement il signala toutes les iniquités de l'Angleterre, l'inégalité de la représentation, Ténormité des taxes, le despotisme des propriétaires, la détresse universelle, la partialité de la justice, l'intolérance de l'Église protestante, le servage du pauvre fermier, et les innombrables plaies politiques et sociales qui rongent le corps de la nation irlandaise, et font de sa vie une souffirance sans mesure et sans terme. La chambre des communes prend à peine garde à ces discours et passe dédaigneusement à Tordre du jour.
Un peu plus tard, le ministère, forcé de se prononcer, déclare par Torgane de sir J. Graham que le gouveniement est décidé à faire la guerre plutôt que de consentir au rappel de l'union.
Si l'on représente à sir J. Graham que les protestants sont sept cent mille, et les catholiques huit millions, il répond qu'il ne sera pas fait la moindre réforme dans la constitution du clergé protestant en Irlande. Si on lui demande d'étendre la franchise électorale et de donner à l'Irlande une représentation proportionnée à celle des deux autres
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jMiys, il dédare que lé reform-bill a déjà trop fait pour l'Irlande. Yeut-on introduire des modifications dans la propriété, il reconnaît qu'elle est constituée de manière à produire Thorrible misère qui dévore le laboureur irlandais ; mais y toucher serait attaquer le droit de propriété dans sa racine. Ainsi toutes les questions de réforme, d'amélioration, de justice, sont hautement repoussées.
Pendant ce temps, l'association du rappel prenait des développements considérables. Ce ne sont. plus quelques milliers d'hommes qui accourent aux meetings, mais des populations entières. A Donnybrook, à Tullamore, à Tuam, à Baltinglass, chaque réunion compte trois ou quatre cent mille hommes. A Tara-Hill, il s'en trouve un million.
Le cabinet britannique sortit enfin de son indifférence, non pour rendre justice, mais pour sévir. De nombreuses troupes débarquèrent en Irlande ; des préparatifs militaires se firent ouvertement au château de Dublin et dans les principales villes du royaume.
L'attitude des Irlandais n'en était ni moins fière ni moins calme. Aux démonstrations hostiles du gouvernement, ils opposèrent une pacifique opiniâtreté. Un nouveau meeting fut indiqué à Clontarf pour le 8 octobre. D'immeàses préparatifs se faisaient ; toutes les populations s'étaient mises en route, lorsque le 8, dans l'après-midi, une proclamation du lord-lieutenant d'Irlande vint interdire la réunion. Ce tardif manifeste semblait annoncer une collision inévitable. On jugeait impossible que toutes les populations pussent être arrêtées dans leur marche, et sur tant de milliers d'hommes il suffisait de quelques centaines de repealers obstinés ou non avertis pour engager une lutte qui devait servir de prétexte aux violences légales. O'Connell le corn-
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prit, et tous ses efforts tendirent à déjouer cette perfide combinaison. Les principaux chefs de l'association se portèrent sur tous les points par où devaient arriver les repealers, et il ne fallut que quelques heures pour faire rentrer paisiblement dans ses foyers une population d'un million d'âmes. La pacifique retraite de ces multitudes qui accouraient pleines d'exaltation, fut la preuve la plus étonnante de l'influence des hommes qui les dirigeaient.
Le succès que par sa prudence O'Connell obtint en cette occasion força le ministère à prendre une autre marche, et bientôt il fut résolu de poursuivre O'Connell et les chefs principaux de l'association, à raison des paroles qu'ils avaient prononcées dans les différents meetings.
Sur le terrain judiciaire, le cabinet britannique reprenait ses avantages. Les jurés représentaient moins la cause populaire que les préjugés de la bourgeoisie protestante, attachée par son origine et ses noms au gouvernement anglais. O'Connel fut condamné, et ce triomphe des tories suspendit momentanément les agitations, mais sans apaiser ni les colères ni les souffrances.
L'Irlande, dans toutes ses agitations, avait repoussé l'alliance des chartistes; mais ceux-ci eurent plus d'action dans une province où l'extrême misère produisit une espèce de guerre sociale. L'excès de la production industrielle, les abus de la concurrence, le prix exagéré des fermages, et l'élévation des taxes locales avaient réduit à la mendicité une portion considérable de la population du pays de Galles. Les malheureux affamés ne pouvant satisfaire leurs besoins,, satisfirent leurs colères. Réunis au nombre de plusieurs milliers sous la conduite d'un chef mystérieux, qui se faisait appeler Miss Rebecca, ils démo-
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lirent et brûlèrent toutes les barrières, tous les bureaux d'octroi qui percevaient sur les routes un prix de passage. Des bandes d*hommes, ayant la figure noircie, et revêtus d*une jupe blanche, parcouraient les campagnes, dévastant les fermes, annonçant leur arrivée par des placards menaçants, et l'exécution suivait de près la menace. Le 19 juin, Carmarthen, la capitale du comté, fut attaquée par une troupe de plus de 10,000 hommes, au jour et à l'heure annoncés par Rebecca. Cet audacieux avertissement avait permis aux autorités d'envoyer chercher du secours ; mais les dragons n'arrivèrent que lorsque la ville était prise et plusieurs établissements pillés. Les rebeccaîtes, mis en déroute, laissèrent derrière eux beaucoup de prisonniers, ce qui n'empêcha pas les mêmes scènes de se reproduire dans d'autres localités.
C'est ainsi qu'au milieu de l'éclat extérieur de la Grande- Bretagne, des plaies honteuses révélaient les vices d'une organisation intérieure fondée sur les plus monstrueuses inégalités sociales. En vain, elle étalait son or et ses grandeurs. Chaque année, des millions de mendiants protestaient sous le feu des soldats contre l'injuste accumulation de tant de richesses mal acquises.
Cette année est encore fameuse par les progrès d'une association réformiste, connue sous le nom de Ligue des céréales. Formée d'abord pour combattre les droits prohibitifs à l'importation des blés, elle en était venue à formuler sans détours le principe de libre échange, et à demander le renversement de tout le système douanier. Ce n'était, à vrai dire, qu'une lutte entre deux aristocraties puissantes, celle des manufactures, et celle de la propriété territoriale. Le bien-être des masses n'y était pour rien ; mais il n'en ressor-
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tait pas moins le principe novateur et fécond de la liberté commerciale, et ce principe renversait de fond en comble le vieil édifice britannique, et devait amener une révolution profonde dans toutes les relations internationales.
En Angleterre, tout succès se traduit par des souscriptions en argent. Or, en 1842, la ligue, faisant appel au public, avait demandé 1,250,000 francs ; six mois après, elle les avait; en 1843, elle demanda 2,500,000 francs; ils furent promptement obtenus. Ces sommes étaient consacrées à composer, imprimer et distribuer des écrits, pamphlets et brochures en faveur de la liberté commerciale. Le total des écrits distribués dans les villes et campagnes avait été au nombre de 9 millions, pesant ensemble 100 tonnes. Les chefs de la ligue, MM. Cobden et Bright, parcouraient les comtés, tenant de nombreux meetings, et consacrant leurs doctrines par l'adhésion de leurs milliers d'auditeurs. La ligue était une puissance nouvelle s'imposant à l'Angleterre, et dont le gouvernement allait être incessamment obligé de tenir compte.