CHAPITRE Xm
role hardie ne vint contrebalancer ses conseils, afin qu'aucune lumière trop soudaine ne blessât les yeux du prince. Mattre Jacques de la monarchie ambulante, il servait en même temps de premier ministre, d'introducteur et de maître des cérémonies, de témoin dans les conversations privées, et de bouclier contre les amis importuns ou trop sincères. Un seul homme avait de Faction sur lui, M. Berryer, soit à cause de ses talents oratoires, soit à cause de ses antipathies bien connues pour les néo-royalistes. M. Berryer, en effet, épousait toutes les querelles de la Quotidienne et de la France contre la Gazette, et partageait leurs superbes mépris pour la souveraineté nationale et le suffrage universel. Les fidèles de cette nuance devaient nécessairement réussir auprès du gouverneur, et du pupille. Aussi prirent-ils soin de faire consacrer leur orthodoxie par Tapprobation royale, et il demeura décidé dans les conseils de Belgrave-Square que les autres étaient des brouillons, des quasi-révolutionnaires, qui mêlaient ensemble les contraires et faisaient de coupables transactions avec les erreurs du siècle. Parmi les plus signalés aux mécontentements du prince était M. de La Rochejaquelein, perverti par les doctrines empoisonnées de la Gazette^ et parlant étourdiment de la voix du peuple et du consentement de la nation.
M. de La Rochejacquelein jugea cependant que son nom ne lui permettait pas de s'abstenir du voyage à Londres. Aux yeux des purs, c'eût été presque une révolte. Il partit, et demanda une audience. Elle ne pouvait être refusée au représentant des souvenirs vendéens. Mais la réception fut glaciale. M. de La Rochejacquelein pût voir ce que valent les dévouements aux princes et combien sont plus puissantes les cabales des courtisans. Il est vrai qu'il osa parler des
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droits de la nation, et dire que les temps n'étaient plus les mêmes que sous l'ancien régime. La réponse du duc de Bordeaux fut hautaine et brutale. Le serviteur sincère était traité comme un sujet révolté.
Cet incident, promptement connu, fit quelque sensation dans les cercles légitimistes de Londres : quelques-uns plai gnaiônt le malencontreux marquis ; d'autres le trouvaient bien osé d'apporter à son roi des conseils infectés de jacobinisme, n acheva de s'aliéner les courtisans par un mot souverainement irrévérencieux. Comme il se trouvait chez la duchesse de Lévis, cette dame lui adressa la question consacrée : « Eh bien ! monsieur le marquis, que dites-vous dé notre prince? » — Madame la duchesse, répliqua-t-il, il peut être un successeur convenable de Louis XIV ; mais il n*a pas l'étoffe d'un Henri IV. » Les âmes charitables répétèrent le propos ; l'indignation fut bruyante, et M. de La Rochejacqueleîn revint à Paris, proscrit et désavoué.
Le ridicule de ces discordes intestines n'ôtait rien auit craintes des Tuileries. Le fantôme de la légitimité s'y reflé^ tait sur toutes les murailles, et la peur lui donnait un corps et une puissante réalité. Pour le conjurer, on résolut de sévir, et de faire justice des députés qui s'étaient faits les chevaliers errants d'une autre royauté. La session allait s'ouvrir; l'adresse devenait une occasion : on se fia sur la docilité de la chambre pour venger par un blâme éclatant la monarchie de Juillet.
En attendant, les précautions étaient prises au dehors pour empêcher le renouvellement du scandale. Les agents diplomatiques dans les cours étrangères recevaient ordre de s*opposer à toute démonstration qui rappellerait Belgrave-Square. La guerre était déclarée aux baise-
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maiûs et* aux petits levers, en vertu de l'acte suivant :
CmCULAIRE AUX AGENTS DIPLOMATIQUES^.
Paris, le 2 janvier 4844.
« Monsiear, ce qai s*est passé à Londres pendant le séjour que vient â*7 foire M. le duc de Bordeaux, a changé la situation de ce prince. Ce u*est plus an jeune prince malheureax et inoffensif, c'est un prétendant déclaré.
c( Dans cet état de choses, l'intérêt et la dignité de la France imposent au gouvernement du roi de nouveaux devoirs. Nous ne voulons point exercer sur les démarches de M. le duc de Bordeaux une surveillance inquiète et tracassière qui aggrave le malheur de sa position, mais nous ne saurions voir désormais avec indifférence les démonstrations dont il pourrait être Tobjet dans les pays étrangers. Quelque vaines qae fassent en définitive ces démonstrations, elles pourraient, au dehors, placer les représentants du roi dans une situation peu convenable, et fomenter, au dedans, des passions ou des espérances crimineUes. Nous avons le droit de compter que partout où paraîtra à l'avenir M* le duc de Bordeaux, l'attitude des cours alliées de la France ne permettra pas qoe ni Tan ni l'antre de ces inconvénients en puisse résulter. S'il en était autrement^ la présence simultanée du représentant da roi ne sérail ni convenable, ni possible, et vous n'hésiteriez pas à le déclarer.
« Je vous invite à donner lecture de cette dépêche à M. le ministre des affaires étrangères de »
• Cm solenuelles garanties prises contre un danger imagi-^ naire démontraient le trouble qui régnait dans les conseils de Louis-Philippe ; elles démontraient surtout combien dans les r^ons officielles on connaissait peu Topinion générale du pays ; elles n'étaient que puériles alors ; elles peuvent sembler plus étranges aujourd'hui que nous avons vu les pèlerinages de Claremont et de Wiesbaden.
Cependant le ministère attendait avec confiance la réu-^ nion des chambres pour faire condamner par sa majorité or-
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dinaire l'audacieuse entreprise des légitimistes, Iprsque de soudaines complications survenues dans les parages de FOcéanie vinrent apporter de nouveaux aliments aux tempêtes parlementaires, et contraindre M. Guizot à se lieurter encore une fois contre le sentiment national, pour donner satisfaction à l'oi^ueil britannique.
Le 28 avril 1843, le gouvernement français avait notifié Tacceptation du protectorat des îles de la Société ; le gouvernement de ces tles et des établissements de TOcéanie avait été placé sous une direction unique, entre les mains de M. le capitaine de vaisseau Bruat.
Malgré les bonnes relations de lordÀberdeen avec M. Guizot, ce n'était pas sans déplaisir que le cabinet britannique avait vu l'établissement du protectorat français sur ces lies éloignées. Ses agents les plus considérables écrivaient que « la cession avait été obtenue en partie par l'intrigue, en « partie par l'intimidation ' ; » ils acceptaient les faits accomplis en termes pleins de restrictions : « Le gouveme- « ment de S. M., bien qu'il n'ait pas reconnu à la France le « droit de prendre et d'exercer un protectorat sur les îles de « la Société, n'a cependant pas l'intention de mettre ce droit » en question \ »
Lord Aberdeen lui-même, après avoir averti l'ambassa-* deur anglais à Paris que l'on accorderait le salut au pavillon substitué par l'amiral français à l'ancien pavillon de Tahiti, réservait habilement au gouvernement anglais les occasions d'intervenir ainsi que le constatent les passages suivants :
(( Le gouvernement de S. M. se regarde comme entiëre-
1 Lettre de H. Addington h sir John Barrow. t Ibid.