CHAPITRE XIII
qui n'y étaient que trop disposés, prêchaient dans toutes les cabanes la haine de Tétranger. Cependant les autorités françaises, par leur prudence et leur fermeté, surent déjouer toutes les manœuvres du commandant britannique.
Le Talbot partit au commencement de mars, et peu de jours après se présenta la frégate la Vindictive, sous les ordres du commodore Toup Nicholas. Ce navire amenait à Tahiti, en qualité de consul anglais, le missionnaire M. Pritchard, qui avait déjà fait un séjour de quinze ans dans les îles de la Société, et s'y était arrogé une autorité supérieure à celle de la reine. Remuant et audacieux, il s'était montré un des membres les plus zélés de la corporation des marchands de Bibles ; et comme les conversions religieuses donnaient aux prédicants un caractère de législateurs, il avait façonné un code religieux qui mêlait habilement les profits du culte à la réforme des mœurs. Toute infraction religieuse était punie d'une amende qui entrait dans la caisse des missionnaires. Or, il y avait un péché plus fréquent que tout autre, qui offrait une source féconde de revenus ; c'était le péché de galanterie. Bougainville appelait Tahiti l'Ile des Amours ; jelle n'était pas indigne de son antique réputation, et les couples heureux prenaient chaque jour le ciel ouvert à témoin de leur bonheur. La pudeur méthodiste s'en offensait, mais en tirait profit. Chaque femme, chaque jeune fille prise en flagrant délit était passible d'une amende d'une piastre forte (5 fr.) ; îiinsi le voulait le Code Pritchard ; et comme les douces habitudes étaient plus fortes que la crainte du châtiment, les récidives assuraient aux missionnaires des sommes importantes. Ministres du Seigneur, ils combattaient les faiblesses ; commerçants, ils avaient intérêt à en désirer le maintien et l'accroissement, et le rêvé-
rend Pritchard s'enrichissait à cette source peu évangélique. Il cumulait encore d'autres industries, avait ouvert une boutique d'apothicaire, assistait la reine Pomaré dans ses grossesses, et s'était constitué son accoucheur ordinaire ; vrai Figaro de File, oii il régnait consilio manuque.
La venue des Français était donc à ses yeux une véritable usurpation, et il arrivait à Tahiti avec les colères d'un souverain dépossédé, qui veut regagner son empire. Impatient d'agir, il n'attendit pas même que la frégate qui l'amenait allât au mouillage; mais se faisant mettre à terre au point le plus voisin, il courut vers les indigènes, et prêcha une croisade contre les Français et leur gouvernement provisoire : « Il faut les chasser, s'écriait-il, il faut arracher le pavillon du protectorat! » Ses dignes collègues le secondaient activement, promenant partout les mêmes fureurs, et bientôt Tile des Amours fut agitée par des idées de haine et de vengeance.
La reine Pomaré se remit sous l'impérieuse domination de son accoucheur ; et peu de jours après, les Français virent avec étonnement s'élever sur la demeure royale un nouveau pavillon rouge et blanc, orné d'une énorme couronne, signe de souveraineté et d'indépendance. C'était un cadeau des missionnaires, un emblème de révolte élevé en face du pavillon du protectorat.
Les missionnaires, d'ailleurs, se sentaient appuyés par le commodore Toup Nicholas, qui employait tous les moyens cachés ou patents pour contester les droits de l'autorité française. Chacune de ses actions, chacune de ses démarches était une tentative hostile. Un jour, il prévient le gouvernement provisoire qu'il va mettre un homme à terre pour garder des embarcations en réparation. D'abord il y en-