CHAPITRE !IIV
dans l'état où elles étaient avant la prise de possession. La France avait alors un protectorat de fait : après cette concession, elle n'était plus rien. Que pouvaient être des protecteurs dont les actes relevaient d'une autre puissance ? tl devait désormais suffire à la reine Potnaré de s'adresser à un méthodiste anglais pour avoir raison de la France, et si quelque officier de marine invoquait pour la contraindre et son rang et le pays qu'il représentait, elle n'avait pour le réduire au silence qu'à invoquer l'exemple d'un amiral désavoué.
Ces réflexions se présentaient à tous les cœurs qui avaient quelques sentiments d'orgueil national, et les conservateurs eux-mêmes étaient consternés de voir le ministre les entraîner dans une voie qui ne laissait aucune place aux généreuses pensées. L'un d'eux, H. de Carné, annonça l'intention d'interpeller le cabinet au sujet des événements de Tahiti, et la discussion fut renvoyée au 29 février. Mais dans l'intervalle, la polémique des journaux démontrait l'irritation des esprits, et les emportements même étaient une preuve de l'intérêt ardent qui s'attachait à cette question. Un journal radical écrivait les lignes suivantes :
fc Le désaveu de H. DupetitrThouats est tin acte pire que les ordonnances de juillet.
« H. de Polighac violait nos libertés; H. Guizot viole notre honneur.
« L'un voulait asservir la France ; l'autre veut la désho-
u Affaiblir la révolution^ telle était le vœu du premier ; le second a juré d'affaiblir la France.
« De M. de Polignac et de M. Guizot, qui donc est le plus criminel ? Celui qui sacrifiait la révolution à la Sainte-
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Alliance, ou bien celui qui met la France aux pieds de FÀngleterre ?
ft M. de Polignac a été puni ; H. Guizot ne peut pas être absous.
(( Non ! le scandale d'une pareille absolution ne sera pas donné par la chambre à un pays qui est à bout de patience, et qui frémit tout entier jusqu'au plus profond de ses entrailles. »
En Angleterre, les émotions n'étaient pas moins grandes, quoique d'une tout autre nature. Là s'agitaient à la fois le zèle religieux, la vanité nationale et l'avidité commerciale. La Grande-Bretagne s'accoutumait à regarder le monde entier comme un immense marché sur lequel elle n'entendait pas admettre de concurrents étrangers, et elle ne pouvait oublier que depuis quelques années le commerce avec Tahiti avait pris de grands développements, qui allaient se trouver arrêtés en présence de la souveraineté française. Ces divers intérêts toutefois, ces diverses passions se confondaient en une seule accusation, que le gouvernement français, assurément, méritait bien peu. On lui reprochait, en effet, sod insatiable ambition et ses désirs d'agrandissement; alors qu'il déplorait au contraire le courage intempestif de ses officiers. Ceux-ci, en même temps, étaient représentés par la presse anglaise comme des hommes de violence et de coups de main, prêts à se porter à toutes les extrémités: et les fanatiques méthodistes qui pour mieux cacher leurs emportements s'appelaient modestement les saints, faisaient circuler les bruits les plus étranges sur le caractère agressif et sauvage de la marine française. Une de leurs histoires cependant fut prise au sérieux : ils assuraient avoir appris que l'amiral Dupetit-Thouars avait coulé bas la frégate le
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Dublin ; et aussitôt tous les esprits de s'émouvoir et de demander vengeance. Le Times rapporte la nouvelle en termes indignés, et lord Brougham en fait Fobjet d'une interpellation à lord Aberdeen, qui se contente de répondre que le fait n'est pas venu à sa connaissance. M. Guizot sans doute dut trembler de voir se confirmer un bruit aussi alarmant. Heureusement, il put promptement se rassurer. Mais la facilité avec laquelle on y avait ajouté créance, Tavertissait de Tirritation des esprits, et ne le disposait que trop à suivre la pente fatale oti il était entraîné. Il y était d'ailleurs excité par Louis-Philippe, qui, depuis Tavénement des tories et les royales entrevues du château d'Eu, se montrait prêt à tous les sacrifices pour maintenir et fortifier l'alliance britannique.
Chacun était impatient d'assister à la discussion d'une question qui agitait si vivement les deux pays. Elle s'ouvrit le 29 février. M. de Camé posa deux questions au ministère : l"" Nos représentants à Tahiti ont-ils agi en dehors de leurs pouvoirs et de leurs instructions? 2** Les ministres se sontils placés entre une lâcheté vis-à-vis de l'Angleterre ou une criante injustice envers un brave officier? Le ministre des affaires étrangères repoussa hautement les dernières ac-cusations. Mais pour se justifier, il avait besoin de blâmer l'amiral Dupetit-Thouars. Il le fit en des termes peu mesurés. « Sa conduite avait été brusque et précipitée. La prise de possession était un acte de violence, que ne motivaient ni les instructions, ni l'utilité, ni la nécessité. Le protectorat donnait tout ce que l'on avait voulu. La prise de possession s'écartait du but primitif de Tentreprise.
M. Guizot oubliait à dessein le point important de la discussion. La question n'était pas de savoir si la prise de
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possession répondait au but primitif ^ mais si elle n'avait t)as été commandée par les circonstances. Ses arguments ne furent pas plus heureux lorsqu'il parla du pavillon. « Il est impossiblCi disait^iU aux hommes les tnoins exercés en matière de droit des gens de dire que la reine n'avait pas lé droit d'avoir un pavillon. Souveraine intérieure de l'île, elle avait un pavillon^ et elle avait le droit de le déter^ miner. »
Personne n'avait contesté ce droit, et Tamiral français luimême l'avait fecônuui Mais 11 n'avait pas voulu souffrir ce qu'il pouvait considérer domine Un pavillon anglais^
C'est ce que M. Billault fit ressortir avec une grande vigueur de logique* Ce n'était pas, selon lui, une querelle de pavillon, mais une querelle de souveraineté. Il y avait eu des actes tentés pour entraîner la reine à la violation de ses engagements. Depuis douze mois, Tinfluence anglaise à Tahiti disputait à la France un protectorat consacré par un traité ; depuis douze mois, les agents de l'Angleterre, les cadeaux de l'Angleterre, les vaisseaux de l'Angleterre, les canons de l'Angleterre s'étaient trouvés là pour aider à cette lutte. Il y avait eU là un consul de S, M. Britannique^ une frégate de S. H. Britannique^ un commodore anglais. Le pavillon dohné à la reine avait été le symbole de la résistance aux droits de la France et aU ti'aité. En présence de ces intrigues^ que devait faire l'amiral ?
<c Dans la dépêche qu'on v(0is a lue^ répondait M< Billault) l'amiral dit à la reine : Vous voulez Un drapeau^ celui de vos pères^ soit ; vous \ê voulez de telle ou telle couleur, j'y consens ; reprenez le drapeau qUe vous aviez au moment du traitée En voulez-vous un autre? Peu importe. Faites-m'eU connaître la dimensioU et la couleur, je le sa-