CHAPITRE XY
s'agit de ce qni s'est passé à 24 heures de nous, de l'autre côté du détroit. »
M. Guiïot éluda encore la question. « Aussitôt que je le pourrai sans inconvénient, je serai prêt à dire ce que j'ai faitj et pourquoi je l'ai fait. Jusque-là, je garde le silence, qui est mon premier devoir. »
Enfin, pressé par M. Mole, il persista dans ses refus. « Je le répète, dit-il, si je disais ici ce que je dois dire ailleurs, je pourrais soulever des sentiments que je dois apaiser. »
Cette réserve eût été légitime, si elle eût caché d'énergiques pensées. Faire taire les parlementaires pour faire taire Saint-James eût été d'une grande politique. Mais r^rgueil de M. €uiiot ne vivait qu'aux abords de la tribune, et disparaissait au sein des chancelleries.
La même discussion fut reprise au palais Bourbon, à la séance de clôture, qui eut lieu le 6 août. M. de La Rochejacquelein se plaignit hautement qu'un ministre anglais eût osé parler de réparation esdgée de la France. Il demandait qu'on signifiât à TAngleterre qu'aucune négociation ne serait entreprise avec elle, avant que ces expressions ne fussent retirées.
MM. KBault et Berryer firent entendre aussi de généreux accents, sans mieux réussir que les orateurs du Luxembourg, M. Gttîzot s'obstina dans son silence et la clôture de la session fut prononcée, ta ehambre, associée moralement aux hommes du désaveu, les laissait seuls gardiens de l'honneur national.
Heureusement, en ce moment même, la valeur de nos •soldats f^firait aux i?oeurs attristés des compensations de gloire, et nos capitaines apprenaient au cabinet britannique
que son influence ne s'étendait pas dans Tenceinte des camps.
Les premières réponses de Fempereur de Maroc aux ouvertures de M. deNyon avaient été evasivesetdiIatoires.il reconnaissait les torts des caïds qui avaient envahi notre territoire, et promettait la punition des coupables; mais il demandait en même temps le châtiment et le rappel du maréchal Bugeaud, à raison de la prise d'Ouchda. Du reste, il ne s'expliquait en aucune façon sur Âbd-el-Kader.
Depuis longtemps le maréchal était persuadé qu'il n'y aurait aucune satisfaction à espérer d'Âbder-Rhaman tant qu'il n'aurait pas reçu une sévère leçon. Mais le prince de Joinville, qui avait reçu des instructions plus précises pour éviter la guerre, envoya un nouveau messager porteur de son ultimatum et donnant encore huit jours de délai. Par mesure de précaution, cependant le prince se porta, le 23 juillet, de Cadix à Tanger, oii il recueillit à son bord les agents consulaires de la France et un certain nombre de nos nationaux. En même temps il envoyait un bateau à vapeur le long de la côte occidentale du Maroc jusqu'à Mogador, pour offrir un asile aux familles françaises.
L'empereur, semblant fuir de nouvelles négociations, avait quitté Maroc pour remonter vers le nord de son empire, sans recevoir même M. Drummond Hay. Mais l'infatigable Anglais s'était mis en route pour le rejoindre.
Du côté de notre frontière de terre, le caïd d'Ouchda, El-Guennaouî, avait été destitué et mis aux fers. Son successeur, Sidi-Hamida-Ben-Âli, faisait au maréchal des ouvertures pacifiques, mais sans vouloir rien rabattre sur la question des limites. Le fils de l'empereur s'avançait toujours avec ses masses de cavalerie.
GBAPITRE XV. 419
Le 2 août, expirait le dâai accordé à l'empereur par le prince de Joinville. Dès la veille, l'escadre française était devant Tanger, attendant avec impatience les ordres de Tat* taque.
La ville paraissait déserte de ses habitants ; les pavillons consulaires avaient disparu. Une partie de la population était retirée dans un petit bois qui dominait la ville ; des tentes y étaient dressées sous la protection d'un petit fort de récente construction.
La ville était très-forte par sa position et par le nombre de ses batteries. Gomme toutes les places du Maroc, elle était environnée d'une enceinte flanquée de tours rondes et carrées. Cette enceinte, d'un développement de 2,200 mètres, était protégée par une casbah mauresque d'un aspect imposant, et par un fort de construction portugaise, bastionné à la moderne, mais à demi ruiné. La casbah était armée de douze pièces de canon qui battaient sur le détroit de Gibraltar.
Vers le port se trouvait un fortin relié à la casbah par une suite de murailles échelonnées le long de la montagne. Le rempart faisant face à la mer était remarquable par ses deux étages de terrassements avec embrasures garnies de canons. Du côté du nord, la ville était assise sur des roches escarpées interdisant toute approche aux assiégeants.
Devant le débarcadère étaieïit entassées les principales défenses. Là s'élevaient deux gradins de batteries portant soixante pièces de gros calibre et huit mortiers battant de front sur le port. Le débarcadère était flanqué, à droite et à gauche, par deux batteries. La baie était gardée par six batteries en maçonnerie, dont une s'élevait sur le cap Malabata, et une autre sur les ruines du vieux Tanger. Elles
480 HISTOIBE DE HOTT ANS.
contenaient en tout quarante canons. Les denx batteries cpii flanquaient la rade à ses deux extrémités s'élevaient sur des collines de cent cinquante pieds au-dessus delà mer; les autres étaient rasantes.
Pour tenter une attaque par mer, il fallait donc canonner d'abord les batteries pour les démonter, et s*embosser en* suite devant le port pour ruiner de même les embrasures des remparts de la ville.
Nos marins contemplaient avec un curieux intérêt ces masses sombres hérissées de canon, ces formes orientales, diversifiées par les coupes singulières des fortifications, et ces guerriers plus brillants que solides qui se montraient au sommet des murs et sur les plates-formes des batteries. Il leur tardait d'entendre résonner ces foudres afin de pouvoir leur répondre, heureux surtout de livrer un com* bat sous les murs de Gibraltar, sous les yeux de l'Anglais. Le prince partageait ces fiévreuses impatiences ; mais M. de Nyon, fidèle à ses instructions, modérait ces ardeurs et suppliait le jeune amiral d'accorder quelques heures aux retards du messager. Cependant l'envoyé français n'avait pu rejoindre à temps l'empereur, retiré dans l'intérieur des terres. M. Drummond Hay avait été plus . heureux , et le 4 août, il informait M. de Nyon que l'empereur acceptait l'ultimatum de la France. M. de Nyon en avertit aussitôt le prince de Joinville, déclarant qu'il n'y avait plus de prétexte de guerre, et le pressant de quitter une côte où ne le retenait plus aucune mission. Le prince eut peine à se laisser convaincre; ses équipages surtout, frémissant de colère, murmuraient contre cet agent consulaire qui paralysait leurs bras. Mais l'amiral avait sa responsabilité, «it les ordres précis du roi ne lui permettaient pas de s'a-
C8APITE8 XV. 431
vsQtnrar. Il sâ préparaii donc dans la jo^rQé^ à $;*élciîgnex à re^t, lorsqu'au moQKWt d'appareiller, il vit paraître à rhoriiQu ttu navire ombragé de fui»ée, qui» s'avançani à toute vapeur , lut eut promptemeut reœi& des dépâches venues par Oran« Ellea portaieut en substance que si l'empereur u^avait pas répoudu à rultimatum frauçaia, les hostilités devaient être imiuédiatement commenoées, Le prinoe aussitôt s*efupara de cette autorisatiou. Il u'a* vaitpas reçu de réponse; ce qui se passait eutre le consul anglais et Fempereur n'engageait pas la France. Plu^ d'une fois déjà, d'ailleurs, les Anglais avaient fait courir de i^M bruits d'accommodements, La dépêche de M, Drummond Hay pouvait encore cacher un piège. Le prince de JoipvUle résolut d'attaquer.
Le & août, à la pointe du jour^ les bateaux h vapeur le Véloee, le Pluton, le Gassendi, le Phare, le fiubis et le Var, allèrent s'amarrer le long du bord du Jçmrnapesy du Triton, de la BeUe-Poule et des bricks le Cassard et Y Argus, afin de les conduire au poste d'embossage qui leur avait été désigné. Le calme qui règne généralement le matin dans la baie de Tanger nécessitait cette disposition*
Il y avait dans la baie trois vaisseaux anglais : )e Wars-r frite, l'Albion et VHécla ; une escadre espagnole, des frégates américaine, suédoise, sarde et danoise, et un steamer danois. On allait combattre sous les yeux des représentants de toutes les nations ; l'ardeur des marins français 3'cn accroissait, surtout en voyant si près d'eux leurs étemels rivaux qui venaient surveiller leur courage et peut-être épier leurs fautes.
Le Jemmapes arriva le premier sur la ligne, et réussit à s'embosser à quatre oacâblures de la place- LaSuffren,
monté par le prince de Joinville, porta son mouillage au poste le plus rapproché des batteries ennemies. Le Triton et la Belle-Poule^ contrariés par l'action des courants et par le défaut de puissance des remorqueurs, ne purent immédiatement prendre leur poste de combat. Le Triton fut obligé de s'y rendre sous voile ; la Belle-Poule n'arriva que vers la fin de l'action. V Argus et le Cassard se placèrent de manière à prendre en écharpe des batteries dont les coups prenaient d'enfilade la ligne d'embossage.
Les instructions du prince lui prescrivaient de détruire les fortifications extérieures , mais d'épargner la ville. Il fallait donc agir avec le canon et mettre les batteries hors de service.
Tous les mouvements s'étaient effectués sans que l'ennemi y mît aucune opposition. Â huit heures et demie les vaisseaux français commencèrent le feu ; la place y répondit aussitôt par le tonnerre de 70 canons, la plupart d'un calibre énorme. Mais les Marocains n'ayant pas cru que les vaisseaux mouilleraient si près de leurs batteries, un grand nombre de leurs boulets sifflèrent au-dessus des mâts. Tous ne furent pas perdus cependant, car le Suffren en reçut près de cinquante dans sa coque.
Les coups de l'escadre, tous bien dirigés, portaient en plein dans la maçonnerie et les parapets des batteries; en même temps le vapeur le Rubis lançait des fusées de guerre qui mirent le feu dans plusieurs endroits. Les autres bateaux à vapeur , par leur mouvements continuels , tenaient en alarme et en respect tout le reste de cette vaste plage. Les canonniers, pleins d'ardeur et d'enthousiasme, ne suspendaient leur feu que pour laisser dissiper la fumée et rectifier le pointage. Aussi, au bout d'une heure, le feu de la
CHAPITRB XV. 433
ville était-il complètement éteint. Les parapets étaient abattus, les embrasures converties en un vide immense, les crêtes des murailles déchiquetées comme de la dentelle, les fortifications démantelées et à demi écroulées, la plupart des canons démontés et leurs affûts brisés.
Deux batteries seulement prolongèrent la défense, celle de la casbah et une autre, casematée, située à la partie supérieure du fort de la marine.
Le Jemmapes dirigea ses pièces sur la casbah ; le Suffren envoya ses bordées sur la batterie casematée. Toutes deux furent promptement hors de service.
A dix heures du matin, tout était fini. De cette immense lipe de défense, crénelée et hérissée de bouches à feu, qui rendait les abords de Tanger si formidables et si pittoresques, il ne restait plus qu'un monceau de ruines, et, par-dessus, la ville en amphithéâtre presque intacte et qui n'avait été frappée que par quelques boulets égarés.
Du côté des assaillants, il n'y eut que 3 hommes tués et 17 blessés; les pertes de l'ennemi s'élevaient à ISO tués et 300 blessés.
D'après les ordres venus de Paris et promis à l'Angleterre, les Français ne devaient pas occuper Tanger. Le but du combat était donc atteint dès que, par le silence de ses batteries, la ville se reconnaissait vaincue. Le prince de Joinville demeura néanmoins devant la ville jusqu'à cinq heures du soir, afin de bien constater que Tennemi avait renoncé à toute défense. Puis les bateaux à vapeur vinrent remorquer les navires à voiles et les ramener à leurs mouil-
Mais le bombardement des fortifications de Tanger, ville plutôt européenne qu'africaine, ne devait pas faire sur l'em-
4t4 HISTOmS DB HUIT ANS.
pereur une impression assez vive pour le contraindre à h paix. Il fallait l'attaquer an cœur de ses possessions, dans une ville qui fât importante à ses yeux, soit par sa position, soit par ses richesses. Mogador. remplissait toutes ces con** ditions.
Mogador, que les Maures appellent Souérah, fait partie de la fortune particulière de l'empereur ; la ville est sa propriété, il en loue les maisons et les terrains ; elle forme, en un mot, une des branches les plus importantes de son revenu. Le port, en outre, était le centre commercial le plus important de l'empire; car depuis l'occupation de l'Algérie par nos troupes, les caravanes de Fintérieur du pays recevaient par Mogador les denrées européennes et surtout anglaises.
Toucher à cette ville, la ruiner, en occuper l'île qui ferme le port, c'était causer à Muley-Abder^Rhaman un dommage considérable.
Le bombardement de Tanger avait prouvé à l'empereur qu'aucune des puissances de l'Europe ne prendrait sa défense contre les attaques des Français; l'expédition de Mogador avait pour but de lui démontrer qu'on avait le moyen de lui faire personnellement du mal.
Le 11, l'escadre française était réunie devant Mogador; elle y rencontra des difficultés de plus d'une nature. Pendant quatre jours, la violence des vents et la grosseur de la mer empêchèrent toute communication «ntre les vaisseaux. Mouillés sur des fonds de roche, les ancres et les chaînes se brisaient; les navires menaçaient à chaque instant d'être entraînés par la violence des courants et de la brise. Enfin, le 15, le vent s'apaisa; il ne resta plus de la tourmente des jours précédents qu'une boule de N.-O. Sachant combien
CHAnTftK XV» 4â6
les beaux jours soBt rares dans eette saison et dans ces pa« rages, le prince prit immédiatement ses dispositions. Mais nn nouvel accident vint Tarréter ; le vent tomba complète* ment, et les navires, tourmentés par la boule, ne pouvaient étregouvemés*
Les préparatifs hostiles qui se faisaient à terre, prouvaient d'ailleurs qu'on n'approcherait pas aussi facilement qu'à Tanger.
Enfin dans l'aprfes-midi, une faible brise s'étant élevée, l'escadre mit i la voile. Aussitôt toutes les batteries enne* mies ouvrirent un feu actif qui ne se ralentit pas pendant que les vaisseaux prenaient les postes qui leur étaient assignés. Le Triton marchait en tête et laissa tomber son ancre à 700 mètres de la place, sans riposter aux coups de l'ennemi. Le Suffren et le Jemmapes vinrent ensuite. Lorsqu'ils eurent exécuté leur embossage, ils ouvrirent le feu, qui, des deux cAtés, se maintint avec une grande vigueur. Les batteries opposées au Triton furent abandonnées les premières; mais celles qu'attaquait le Jemmapes présentaient une quarantaine de pièces bien abritées derrière des épaulements en pierre molle de plus de deux mètres d'épaisseur. Le JemmapeB ne put en venir à bout qu'après une lutte meurtrière. Vingt hommes tués à son bord, des ava* ries graves dans la mâture, de nombreux boulets dans la coque attestèrent la résistance énergique des canonniers ennemis.
En même temps, les frégates et les bricks pénétraient dans le port pour attaquer trois batteries qui protégeaient le débarcadère de l'Qe. A leur suite s'avancèrent trois bateaux à vapeur portant 500 hommes de débarquement. Geux-»ci s'élancèrent à terre sous une vive fusillade, gra-
virent à la course un talus rapide, et enlevèrent la batterie. Une fois maîtres de ce poste, deux détachements firent le tour de Tile pour débusquer 3 à 400 Marocains enfermés dans les maisons et les autres batteries. On les poussa successivement jusqu'à une mosquée où ils se renfermèrent sans ralentir leur feu. La porte étant enfoncée A coups de canon, on se précipita en avant. Mais la résistance était des plus vives ; plusieurs officiers furent blessés. On était engagé sous des voûtes obscures, au milieu d'une épaisse fumée qui troublait la vue et rendait les pas incertains. Les officiers, jugeant qu'on s'exposerait à perdre beaucoup de monde inutilement, firent retirer les troupes, et cerner la mosquée, autour de laquelle on resta campé toute la nuit.
Le lendemain, 140 Marocains se rendirent. On était maître de rtle dans laquelle on ramassa SOO cadavres.
Sur une langue de sable s'élevaient encore quelques forts dont le feu croisé coupait les communications avec la ville. Le prince y envoya 600 hommes de débarquement; mais tout avait été déserté à leur approche. On acheva l'œuvre de destruction commencée la veille par le canon. Les pièces enclouées furent jetées à bas des remparts, les embrasures démolies, les magasins à poudre noyés. Trois drapeaux et dix canons de bronze furent enlevés comme les trophées de cette journée.
On aurait pu sans danger pénétrer dans la ville, mais après la destruction des fortifications, la mission du prince était accomplie. Il se contenta de faire occuper l'île de Mogador par une garnison de SOO hommes et de fermer le port.
Au milieu des premiers travaux et, avant le départ de