‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848 (volume 2)Chapitre 34 sur 182 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

même par les tentatives d'un courageux désespoir, ou de compromettre la paix de la France par les engagements d'une hospitalité périlleuse.

Pendant que le pacha d*Égypte était paralysé par les conseils de la France, les Anglais poursuivaient leur œuvre de destruction. Trois jours après l'avènement du 29 octo-^ bre, la ville de Saint-Jean-d'Acre tombait entre leurs mains. Le S novembre, vingt-deux bâtiments de guerre, tonnant tous à la fois, accablèrent la place de bombes et de fusées à la congrève. Le feu, commencé à neuf heures et demie du matin, ne cessa qu'à cinq heures et demie du soir. Pendant ce temps, soixante mille projectiles, boulets pleins ou creux, avaient été jetés dans la place ; un seul vaisseau, la Princesse Charlotte, avait lancé quatre mille quatre cents boulets ; le Bellérophon avait usé cent soixante-huit barils de poudre et vingt-huit tonneaux de boulets rougis. Toutes les maisons de la ville étaient démantelées, on ne voyait dans les maisons égygtiennes que des morts et des blessés.

Cependant, malgré les ravages causés par le feu des vaisseaux alliés, les assiégés continuaient à opposer une résistance désespérée, lorsqu'une explosion terrible vint tout à coup se faire entendre. Le ciel fut obscurci pendant plusieurs minutes par une fumée si épaisse, que la flotte combinée et la place semblèrent disparaître; c'était le principal magasin de poudre qui venait de sauter. Un tiers environ de la ville se trouvait abattu et détruit : près de deux mille soldats, une grande quantité de chevaux, de chameaux et de bœufs, lancés au loin, retombèrent en lambeaux ou furent ensevelis sous les décombres.

Les batteries des assiégés cessèrent alors de tirer ; quelques espions vinrent annoncer à l'amiral Stopford que la

garnison égyptienne avait complètement évacué la ville; et bientôt le pavillon britannique fut arboré sur les murs démantelés.

Il ne restait plus, pour compléter la ruine du pacha d'Egypte, qu'à aller l'attaquer dans Alexandrie. Le 26 novembre, la flotte des alliés se présenta devant cette ville, après avoir, sur son passage, reçu la soumission de Jaffa. Pendant que les vaisseaux prenaient position, le commodore Napier, monté sur un bateau à vapeur, pénétra hardiment dans le goulet, passa à travers les feux croisés des forts, et arbora au milieu du port le pavillon parlementaire. Conduit aussitôt au palais de Méhémet-Âli, il le somma de se rendre aux conditions stipulées par l'ultimatum des quatre puissances. Mais les instances du commodore, sa colère même, furent inutiles. « Nous brûlerons la ville, s'écria-t-il avec emportement. — Brûlez, répondit tranquillement le pacha. »

Le commodore Napier sortit alors, en lui donnant vingtquatre heures pour se décider. En sortant du port, il montra du doigt à son interprète un bâtiment fortifié de la ville, en disant : « Voilà la poudrière ! »

Revenu à bord de la flotte, Napier ne tarda pas à reparaître avec des embarcations qui sondèrent la passe. Tout se préparait pour le bombardement.

Mais ceux qui entouraient Méhémet-Âli ne montraient pas la même fermeté que lui. Il se trouva pressé de sollicitations, accablé de craintives suppliques. Une autre cause plus puissante vint rompre ses déterminations. Les Anglais, ne se fiant pas seulement à la force de leurs canons, s'étaient ménagé dans la place de nombreuses intelligences. Plusisieurs hommes considérables étaient gagnés à leur cause,

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et l'or avait été habilement distribué parmi les soldats et la population. A peine eut-on appris qu'une résistance sérieuse se préparait, que des symptômes dinsurrection se manifestèrent dans différents quartiers de la ville; plusieurs soldats turcs de garde aux batteries placées à la pointe du sérail, enclouèrent les pièces qu'ils devaient servir. Le pacha vit trop tard qu*il était environné de trahisons ou de mauvaises volontés. Il accepta son sort avec la résignation d'un musulman, fit rappeler le commodore Napier, et signa, en date du S7, une convention en vertu de laquelle il évacuait immédiatement la Syrie, et s'engageait à restituer la flotte ottomane, aussitôt qu'il aurait reçu la notification officielle que la sublime Porte lui accordait, sous la garantie des quatre puissances, le gouvernement héréditaire de l'Egypte.

Ainsi se trouvaient accomplies jusqu'au bout les menaces de la coalition ; ainsi se trouvaient vérifiées les prévisions de lord Palmerston qui avait osé s'écrier : « La France laissera faire ; » sans que rien vint contredire ces prophétiques insultes.

La première partie du programme de M. Guizot : « Paix au dehors, » était merveilleusement remplie ; la seconde partie : « Guerre au dedans, » s'observait avec une égale fidélité. Le nouveau ministre de la justice, M. Martin (du Nord) avait, le 6 novembre, adressé aux procureurs généraux une circulaire pour leur recommander Texécution rigoureuse des lois contre la presse. Le 8 novembre, une saisie du National répondait aux exhortations du ministre. Quelques jours après une feuille nouvelle, la Revue démoeratique était également poursuivie. L'éditeur de ce dernier recueil fut condamné à une peine sévère ; le National fut

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renvoyé de la plainte par la chambre des mises en accusa* tion. Mais M. Martin (du Nord) ne se découragea pas. Une nouvelle saisie vint frapper le National le 16 décembre, et le 26, M. Lamennais était condamné par la cour d'assises à un an de prison et 2,000 francs d'amende. La poursuite de ce dernier remontait, il est vrai, au ministère du 1*" mars ; en cela du moins le 29 octobre était loin de désavouer ses prédécesseurs. Mais, avant tout, il lui importait d'offrir des gages à l'étranger. Les exilés polonais résidant à Paris se proposaient de célébrer, le 29 novembre, le !©• anniversaire de la révolution qui, pour quelques mois, délivra Varsovie de l'oppression russe. Ils avaient désigné pour présider à leur réunion un vieux soldat, le général Rybinski, qui avait commandé le dernier l'armée nationale. En même temps ils avaient invité à se rendre au milieu d'eux plusieurs citoyens français, MM. Garnier- Pages, Bastide, Bûchez, et au général Rybinski ils avaient adjoint, comme président français, M. Arago. Ce n'était pas une innovation. Toujours depuis neuf ans, les réfugiés polonais avaient eu un prési-* dent français, toujours des orateurs français avaient pris la parole; toujours des citoyens des deux nations s'étaient assis côte à côte dans cette fête commune aux deux peuples^ faible consolation pour ceux qui avaient perdu une patrie, généreux hommage de ceux qui apportaient aux exilés la sympathie et l'espérance.

Et cependant ce qui s'était toujours fait sous tous les mi' nistères, même aux jours des guerres civiles, fut frappé d'interdiction par le cabinet du 29 octobre. Le préfet de police signifia aux commissaires que leur réunion n'aurait pas lien si des Français y présidaient ou y portaient la parole. On craignait sans doute que des hommes considérables dans

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