CHAPITRE IV. f^S
sans aucune des compensations d*honneur et de gloire!
Mais il fallait subir les conséquences d*une mauvaise politique. La chambre était condamnée à tout approuver.
La discussion de la loi des crédits supplémentaires et extraordinaires, donna encore une fois le spectacle de la lutte entre le i*" mars et le 29 octobre. Ce projet n'était réellement que la conversion en loi des ordonnances de crédits rendues, à la suite du traité du 15 juillet, au milieu des complications survenues dans l'affaire d'Orient. C'était une thèse merveilleuse pour attaquer l'administration précédente. M. Humann en profita sans réticence et sans pitié. Faisant le tableau le plus sinistre de la situation financière, flétrissant avec sévérité les marchés d'urgence, les armements irréfléchis, les accroissements de l'effectif militaire, il montrait la France réduite à l'impuissance par un téméraire gaspillage, et signalait, en terminant, un déficit de un milliard qu'il mettait charitablement sur le compte du l*' mars.
M. Thiers ne pouvait subir une accusation pareille : il n'eut pas de peine à la combattre.
« Quel a été, dit-il, le but de cet énorme déficit qu'on a si artistement construit?... Pourquoi et comment ce milliard a-t-il été dépensé? Pourquoi rappeler au pays que quelques mois d'uhe politique lui ont coûté un milliard? Pourquoi cette assertion? Pourquoi? pour pouvoir dire, si les élections générales ont lieu, que quelques mois de la politique du 1" mars ont ruiné la France. »
L'orateur ne fut pas embarrassé de démontrer que la plus grande partie du déficit appartenait aux exercices précédents, et, en effet, déjà, en 1833„ il y avait un découvert de 255 millions qui n'avait depuis lors fait que s'accroître. M. Thier»
IM mSTOIRB DE HUIT AKS.
û'âOôeptait pù\kt lé mmptB du 1**" miH qu*un défleit de 17S railiions. Mais qii'importaietit au pays 6e& âiiiséi^ables débats personnels? Le mal existait, quels qu'eu fussent les auteufs; le milliard de déficit était avoué de tous, quoique efaacuu en rejetât sur un autre la responsabilité. Le fait vraij 6'est que la responsabililé retombait sur tous eeux qui depuis dix ans avaient pris part à la direetiou des affaires, sur le système général qui prévalait depuis dix ans ; et tous les ministres qui venaient tour à tour s'excuser à la tribune, ne réussissaient qu'à faire retomber sur la couronne les accusations que mutuellement ils se renvoyaient.
Aussi le pays se lassait-il enfin de ces vaines récriminations, tandis que la chambre, qui se passionnait aux disputes personnelles, votait sans émotion les millions que dévoraient les dépenses militaires sous un ministère qui avait adopté pour programme : la paix à tout prix*
La loi nouvelle du budget ramena encore une fois les chambres sur toutes ces questions et renouvela des débats irritants qui profitaient surtout à l'opposition. C'était en effet pour elle une douce vengeance, que de voir ses adversaires se déchirer entre eux, mettre à nu leurs faiblesses et compromettre le chef même du gouvernement par leurs querelles ambitieuses.
Ce qui ressortait le plus clairement de toutes les discussions, c*est que la masse des déficits s'augmentait annuellement dans une proportion effrayante. Le découvert du budget de 1840 était de 170 millions, celui de 1841 de 242 millions ; et comme le budget des dépenses de 1842 s'élevait, avec la réduction de la commission, à 1,275,438,340 fr., tandis que le budget des recettes était fixé à 1,160,516,942 fr. ; l'exercice de 1842 présentait un déficit d'environ 116
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minions. De plus» k loi des trataux publics extraordinaires figurait dans la dépense pour 531 millions. C'était donc un total de plus d*un milliard auquel il fallait pourvoir en dehors des prévisions ordinaires du budget. Ajoutons que la dette flottante était engagée pour 256 millions par les déficits antérieurs à 1833. Cette situation désastreuse est bonne à rappeler à ceux qui vantent sans mesure la sagesse et les bienfaits du gouvernement royal.
La commission de la chambre se montrait justement alarmée de cet état de choses; mais nous verrons ces alarmes se reproduire tous les ans, sans que jamais on propose sérieusement un remède au mal. Le rapporteur de la commission était Tancien ministre des finances du 15 avril, M. Lacave^Laplagne. Les propositions du ministère et de la commission n'étaient autre chose que des expédients ruineux. Pour le paiement des travaux publics on contractait un em-* prunt jusqu'à concurrence de 450 millions, sauf à aviser plus tard aux moyens de se procurer les 81 millions d'excédant. M Quant aux découverts, ils seront éteints, disait H. La^ plagne, par l'affectation qui leur sera faite des réserves de l'amortissement, à partir du l""*^ janvier 1843. Comme l'emprunt sera réalisé avant que les travaux soient effectués, il servira provisoirement à balancer les découverts qui, par ce moyen, cesseront de peser sur notre situation financière, avant que les ressources qui leur sont propres soient dispoaiUes; la dotation des travaux publics sera rétablie, à mesure de leur réalisation. »
Voilà tout ce qu'imaginaient les plus fortes tètes de la finauce! Un emprunt pour entreprendre les travaux pu- Uics; puis, en attendant l'achèvement des travaux, l'application de l'emprunt aux découverts, puis le rétablissement
de la dotation des travaux. Et avec quoi? avec des éventualités, des incertitudes, des illusions ! Le dernier des enfants prodigues n'eût pas autrement raisonné.
Cependant M. Humann faisait des aveux qui trahissaient de graves inquiétudes.
« Non, pareille situation, disait-il, ne peut pas durer. Ce serait bien vainement que nous nous efforcerions de combler des déficits existants, si nous étions condamnés à voir chaque année s'ouvrir des déficits nouveaux. Or, le déficit, c'est le discrédit, l'impuissance et l'anarchie. Essaierait-on de conjurer un pareil avenir en accumulant emprunts sur emprunts, tristes expédients de la prodigalité aux abois? Mais le crédit a ses exigences; il refuse sou aide à qui en veut abuser. Et remarquez que quand il s'agit de pouFvoir à des dépenses annuelles, à des besoins permanents, l'emprunt est plus qu'un désordre, il est une injustice commise par la génération existante au détriment de celles qui vont suivre. L'emprunt, d'ailleurs, n'est que l'impôt différé ; les intérêts deviennent une charge immédiate ajoutée à celle du capital, dont il faudra bien se libérer un jour. C'est ainsi que l'abus du crédit appauvrit le présent et prépare un triste avenir... Peut-on maintenant par les seules ressources de l'économie arriver à l'équilibre ? Est-il possible que l'on vous présente pour 1843 un budget allégé de H6 millions ? Certes, le devoir de l'économie ne fut jamais plus impérieux qu'aujourd'hui, mais vous voulez des économies judicieuses, réelles; or, je ne crois pas que l'on puisse en faire assez de cette nature pour ramener par ce seul moyen le niveau de nos budgets. »
Il y avait assurément de terribles menaces pour l'avenir dans cette déclaration publique d'impuissance. Plus de
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ressources ni dans Temprunt, ni dans Téconomie ! Yoilà ce que disait un ministre réputé habile ! Et la chambre était à peine émue ! Ces graves questions la touchaient moins qu'une querelle de cabinet. Que lui importaient les dangers de l'avenir , lorsqu'elle n'avait plus à craindre une crise ministérielle ?
Le ministre, cependant, loin de partager cette imprudente sécurité, s'évertuait à chercher un palliatif. Mais où le trouver? A quel moyen recourir? L'établissement de charges nouvelles semblait impossible ; l'augmentation des tarifs existants ne pouvait être admise. M. Humann résolut de réunir tous ses efforts pour obtenir des impôts établis de plus abondants] produits, en en généralisant l'application. En conséquence, il ordonna un recensement général des propriétés bâties, des portes et fenêtres, des valeurs locatives. C'était d'ailleurs se conformer aux prescriptions de la loi du 14 juillet 1838, qui imposait au gouvernement l'obligation de présenter, en 1842, une nouvelle répartition des contributions personnelle, mobilière et des portes et fenêtres. Il est bon d'ajouter qu'à cette époque plus de cent dix mille maisons échappaient à l'impôt, et qu'un grand nombre de patentables avaient réussi à se soustraire aux charges qui pèsent sur l'industrie. C'était une mesure de justice et d'égalité ; ce pouvait même être un dégrèvement individuel, puisque le chiffre contributif de chaque commune restant le même, le nombre des contribuables devait s'accrottre de tous ceux qui échappaient aux prescriptions de la loi. Elle devint cependant l'occasion de troubles sérieux et faillit perdre le minisire qui l'avait ordonnée. Les chambres se séparèrent au moment même oii la question du recensement agitait tous les départements.