CHAPITRE VI. lo
Cependant , pour ne pas renoncer aux bénéfices de tant de jours perdus, le rapporteur, M. Girod (de l'Ain), voulut confondre dans une volunnineuse accusation tous les partis, tous les écrivains, tout ce qui pensait ou parlait autrement que les valets de cour. Réformistes et communistes étaient complices du régicide. M. de Lamennais avait des liens intimes avec Darmès, et même les publications chnrtistes de l'Angleterre avaient leur part de culpabilité. Cependant la conclusion de ce terrible réquisitoire était aussi mesquine que les commencements en étaient exagérés. Après avoir accusé en masse et outragé sans choix, le rapporteur ne signalait que deux complices obscurs, Duclos, conducteur de cabriolet, et Considère, garçon de recette. Et encore furent-ils acquittés presque sans examen. Malgré les efforts d'une politique imprudente, Darmès demeura seul responsable de son attentat. Le 31 mai, sa tête tomba sous le glaive de la loi.
Cette expiation politique avait été, quelques jours auparavant , précédée d'une cérémonie célébrée avec éclat par les serviteurs de la couronne. Le 1" mai, jour de la fête du roi, le comte de Paris fut baptisé dans l'église métropolitaine. Le discours adressé à cette occasion au roi par l'archevêque de Paris, était le développement de cette pensée : « Jésus-Christ, par le premier de ses sacrements, imprime le même caractère au descendant des rois, et au fils du citoyen le plus obscur. » Admirable doctrine, que rÉglise démentait trop souvent dans ses actes. Les pompes même qu'elle déployait en ce jour témoignaient contre l'arcbevêque.
Peu de temps après le baptême royal, s'avançait dans Paris un immense cortège funéraire composé de citoyens II. 10
154 HISTOIllE DE HUIT ANS.
de toutes les classes : députés, écrivains, gardes nationaux, hommes du peuple en rangs serrés, en nombreux bataillons, accompagnaient les dépouilles d'un homme qui naguères faisait leur orgueil. Un des apôtres les plus fervents de la démocratie, une des gloires de l'opposition parlementaire, Garnier-Pagès, était mort le 23 juin , mort avant quarante ans, dans tout l'éclat du talent. Les luttes politiques avaient été trop rudes pour une frêle santé, et les triomphes oratoires qu'il venait d'obtenir dans une orageuse session avaient hâté la fin d'un athlète qui comptait plus son zèle que ses forces.
C'était surtout dans ces occasions tristes et solennelles que la démocratie déployait ses masses imposantes. Toujours isolés par une loi jalouse qui leur interdisait toute féunion, toute action commune, les démocrates ne pouvaient se rencontrer qu'à l'appel de la cloche mortuaire, en face d'un cercueil, au pied d'une tombe. Là, ils redisaient tout haut leurs doctrines, ils saluaient le jour de la délivrance, et les hommages qu'ils rendaient au frère qui n'était plus devenaient une occasion d'exhorter les lutteurs qui survivaient. Le tertre ombragé de cyprès formait une tribune oii retentissaient de libres accents, de mâles espérances ; et l'assemblée convoquée par la mort, ne se séparait pas sans avoir recueilli de grandes leçons de courage et de nouvelles forces pour le combat.
Plus de vingt mille citoyens se trouvaient ainsi réunis au convoi de Garnier-Pagès, et les honneurs rendus au soldat de la démocratie étaient en même temps un grand exemple pour les citoyens et un solennel avertissement pour le pouvoir.
La mort de Garnier-Pagès laissait au parlement un vide
ÉBAPITRE Vï. ibS
qu'il était important de dignement remplir. Le 2" collège du Mans qui l'avait envoyé à la chambre, était le seul en France où l'opinion républicaine eût une majorité prononcée, presque le seul où l'opposition radicale, maîtresse absolue du terrain, pût faire un choix hardiment significatif. Les rédacteurs du Courrier de la Sarthe proposèrent aux suffrages des électeurs un jeune avocat dé Paris qui dans plusieurs procès de presse avait lutté avec éloquence et succès contre l'élite des magistrats du parquet. M. Ledru- Rollin, il est vrai, à part son habileté et son zèle à la défense, n'avait pas eu occasion de se mêler activement aux luttes politiques, et parmi beaucoup de républicains on ne savait pas si ses idées d'opposition allaient bien loin au delà de celles de M. Odilon Barrot. Ceux qui l'avaient désigné au choix des électeurs, eurent en conséquence à lutter contre leurs amis de Paris. Les écrivains du National s'étonnaient qu'on préférât un homme nouveau à M. Michel {de Bourges), dont le talent promettait à la fraction démocratique de la chambre un vigoureux appui et des triomphes éclatants. Ils craignaient de ne rencontrer ni la même vigueur de langage, ni les mêmes hardiesses didées. Enfin, M. Ledru-Rollin leur semblait un choix bien pâle auprès de Garnier- Pages. Ces craintes et ces méfiances étaient si vives, que deux rédacteurs de ce journal accoururent au Mans pour convertir les électeurs. Ils les trouvèrent décidés à maintenir leur choix; ils furent rassurés d'ailleurs sur les sentiments républicains de Ledru^ RoUin par les rédacteurs du Courrier qui le connaissaient plus particulièrement.
Un autre concurrent se présentait, M. Garnier -Pages jeune, llfois il ne s'était pas encore fait connaître comme
homme politique, et les électeurs craigoirent qu'on ne les accusât de faire d*un siège au parlement un titre héréditaire. Plus d'une fois ils avaient blâmé les manœuvres des conservateurs qui avaient fait transmettre leurs sièges à des fils, des frères ou des neveux, transformant ainsi une fonction indépendante en propriété de famille ; ils ne voulaient pas imiter ce qu'ils avaient condamné, ni sacrifier un principe, même en faveur d*un homme qui avait leurs sympathies.
M. Ledru-Rollin fut élu le 24 juillet, à l'unanimité moins 4 voix.
La veille, dans une réunion préparatoire, il avait, comme candidat, fait une profession de foi qui rassura complètement les républicains auxquels auraient pu rester quelques doutes sur son énergie.
Son discours, à vrai dire, sortait des voies communes, et ne ressemblait en rien à ce qu'on était convenu d'appeler les formes parlementaires. L'expression en était vive, passionnée, quelquefois intempérante; la pensée en était audacieuse et pleine de défi. Les timidités des partis et leurs prudentes réticences y étaient condamnées avec autant de franchise que la corruption du pouvoir. On eût dit que le député nouveau voulait s'annoncer avec éclat; il y réussit.
Le discours de M. Ledru-Rollin eut un retentissement immense dans tous les départements de l'ouest. Une profession de foi ouvertement républicaine était quelque chose de tellement insolite, que les magistrats et le préfet ne purent dissimuler leur émoi. Une pareille audace voulait être châtiée. La cour royale d'Angers, dans le ressort de laquelle se trouve le département de la Sarthe,
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Cependant le pouvoir ne se contentait pas des rigueurs ordinaires ; il fallait encore enlever aux accusés une partie de leurs garanties en les éloipant du jury qui pouvait le mieux apprécier les faits. Le procureur-général d'Angers» pensant que les jurés de la Sarthe pourraient défendre les droits des électeurs de la Sarthe, forma en cour de cassation une demande en renvoi devant une autre cour pour cause de suspicion légitime, et la cour suprême, faisant droit à cette requête, renvoya les accusés devant la cour d'assises de Maine-et-Loire, c'est-à-dire à la source même d'oii était partie Taocusation. 11 semblait que les magistrats supérieurs voulussent se défendre de tout soupçon d'impartialité.
Les débats s'ouvrirent le 33 novembre. La position des accusés, la présence de si célèbres défenseurs, l'intervention du parlement et de la presse, la gravité de la question, tout se réunissait pour exciter les émotions du public. Le procureur- général, M. Corbin, soutint hardiment que le candidat en présence de ses électeurs n'avait pas le droit de dire toute sa pensée, et demanda le sacrifice de cette dernière liberté. C'était peut-être logique ; mais pour le gouvernement constitutionnel la logique n'est pas une nécessité. Aussi les jurés même de Maine-et-Loire s'effrayèrent-il$ des étranges doctrines du procureur-général; et, pluâ adroits que lui, ils trouvèrent le moyen de condamner, sans violer le privilège électoral. Écartant la culpabilité quant à renonciation du discours, ils ne l'admirent que pour la publication. En conséquence, M. Hauréau fut condamné à trois mois d'emprisonnement et 2,000 francs d'amende pour avoir publié le discours du candidat, et
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M. Ladru-Rollin à quatre mois d'emprisonnement et 3,000 francs d'amende pour la part qu'il avait prise à la publication.
Ce n'était cependant pas la dernière phase de cet étrange procès. Un vice de procédure permit à M. Ledru-Rollin de se pourvoir en cassation. Le pourvoi fut admis, l'arrêt de Maine-et-Loire annulé, et la cause renvoyée devant la cour d'assises de la Mayenne. Là, M. Ledru-RoUin fut acquitté. Mais l'admission du pourvoi n'avait pas profité à M. Hauréau, le vice de procédure ne reposant que sur une non-observation des délais de distance, qui ne le concernait pas. n es résultait que le même fait fut jugé diversement pour les deux accusés. L'accusé principal fut acquitté, tandis que son prétendu complice passait trois mois en prison. Ce fait n'est qu'une des nombreuses anomalies d*un code d'instruction qui depuis si longtemps appelle en vain des réformes profondes.
La haine de la publicité, la crainte de toute parole libre était le caractère dominant du 29 octobre. M. Guizot avait franchement annoncé la guerre à l'intérieur, et il était fidèle à cette partie de son programme : la guerre se poursuivait avec tout l'acharnement delà peur. Plus les esprits s'agitaient sous une compression toujours inefficace, plus s'appesantissaient les rigueurs du pouvoir. Le 22 septembre, à l'issue * des troubles du recensement, M. Martin (du Nord) recommandait aux procureurs-généraux, dans une nouvelle circulaire, de poursuivre sans ménagement les écrits qui alimentaient les passions politiques et de réprimer avec vigueur les écarts de la presse. « Ne vous laissez pas détourner, disait-il, de poursuites qui vous paraîtraient d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir en définitive
IdO RISTOIEE DE HCIT ANS.
une répression suffisante. Faites votre devoir : l'exemple de votre fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences. »
Le lendemain, le même ministre adressait à ses subordonnés une circulaire dirigée contre la formation des comités de réforme électorale. Toute liberté était proscrile.
Les parquets se montrèrent dociles à la voix de leur chef. D'abord le National avait un vieux compte à régler en cour d'assises pour un article publié en décembre 1840. On le fit comparaître le 23 septembre.
L'article contenait une revue de la politique suivie depuis
ff Oh! ils sont bien coupables, disait- il, tous ceux qui nous ont conduits, tous ceux qui nous ont laissés venir où nous sommes ! Lâches de cœur, lâches d'esprit, l'histoire, au défaut d'un tribunal plus efficace, leur posera de terribles questions? et que font-ils aujourd'hui après tant de funestes fautes, tant de criminelles résolutions? Comme les bandits qui se battent pour une proie ou qui se vendent mutuellement devant le juge, ils perdent en misérables débats, où la vanité le dispute à l'effronterie, ce qu'il leur reste encore de vigueur et de pudeur. Eh ! déplorables vaniteux que vous êtes, il fallait employer au bien toute cette ardeur qui vous travaille aujourd'hui ; il fallait lutter avec fermeté, avec une impitoyable énergie contre la cause suprême de notre avilissement et de nos malheurs, et vous n'auriez pas besoin de crier maintenant que vos intentions étaient pures, et de nous montrer que l'habit de votre adversaire est encore plus souillé que le vôtre. ............
fl Oui, vous êtes tous complices ! le principal coupable,