CHAPITRE VII. i
âge et leurs goûts vers les idées nouvelles, mais retenus par la crainte de trop s'éloiper du pouvoir en marchant trop avant; hardis et vigoureux dans la lutte corps à corps avec un ministre, prudents et réservés dans les hautes questions qui ébranlaient le système constitutionnel. Assez novateurs dans le fond pour ne pas se fermer l'avenir, assez ménagers de la forme pour ne pas sMnterdire le présent, ils avaient leurs jours d'audace et de popularité dans les questions spéciales qui livraient un cabinet à leurs attaques sans trop compromettre le trône. Sous ce rapport, le droit de visite leur présentait l'occasion la plus favorable, et M. Billault avait encore dans sa position parlementaire un avantage tout particulier. Député de Nantes, représentant des intérêts maritimes que menaçait le traité du 20 décembre, il se trouvait défendre en même temps la fortune de ses commettants et les droits de la nation, et satisfaisait à la fois aux vœux de ses électeurs et aux ressentiments populaires, double mission qui donnait à ses paroles une imposante autorité.
Il ouvrit la discussion par l'introduction d'un amendement au 4'' paragraphe de l'adresse, qui avait rapport à des traités conclus avec diverses puissances. M. Billault proposait d'ajouter :
« La prudence avec laquelle seront suivies les négociations nous répond aussi que dans les arrangements relatifs à la répression d'un trafic coupable, votre gouvernement voudra soigneusement mettre à l'abri de toute atteinte les légitimes intérêts de notre commerce maritime et la complète indépendance de notre pavillon. »
Les termes généraux de cet amendement pouvaient le
rendre facilement acceptable par le noinistère, si l'orateur n'avait eu soin, tout aussitôt, de préciser sa pensée et d'annoncer qu'elle renfermait un blâme formel. « Par mon amendement, dit-il, j'ai voulu signaler à la chambre le droit de visite concédé parle traité de 1831, développé par les concessions de 1833 et aggravé par une convention de décembre 1841, convention qui n'est pas encore ratifiée. Voilà mon but. «
La question ainsi posée ne laissait pas de prétexte à l'équivoque. C'était une accusation directe. M. Billault la développa avec une lumineuse vigueur, signalant les efforts constants de l'Angleterre à saisir sous divers prétextes le contrôle de la navigation, les énergiques résistances de la France jusqu'en 1830, et rappelant avec indignation les concessions successives du gouvernement de juillet, qui livraient à l'Angleterre cette souveraineté des mers, objet de son éternelle ambition .
j En réponse à cet accablant réquisitoire, M. Guizot essaya
de démontrer que le droit de visite nouvellement concédé n'avait aucun rapport avec l'ancien droit de visite qui avait fait l'objet des longues protestations de la France. « Il s'agissait alors, dit-il, du droit des neutres ; il s'agit aujourd'hui de l'abolition de la traite. » M. Guizot ne faisait que répéter les arguments de l'Angleterre. Mais personne ne prenait le change. En vain il voulait justifier le motif du droit de visite ; on lui répondait en contestant ce droit, et ses vagues déclamations sur l'application du principe étaient réduites à néant par des adversaires qui niaient le principe même.
M. Thiers ne pouvait manquer une . si bonne occasion d'attaquer son rival. Mais il oubliait qu'il était ministre au
CBAPITAB Yll. 195
moment de la convention de 1833, M. Guizot le lui rappela durement et le contraignit à prendre sa part de responsabilité. Ce petit triomphe personnel ne fut qu'une faible compensation aux déroutes d'une journée malheureuse, M. Dupin se joignit aux adversaires du droit de visite, et son discours agressif fut d'un grand effet sur la chambre ; on savait que M. Dupin ne parlait d'habitude que contre les causes perdues.
Le ministère, en effets n'avait pas seulement porté atteinte au sentiment national, à la conscience populaire, il menaçait encore les intérêts de riches commerçants, de grands spéculateurs, et leur influence exerçait une action puissante sur la chambre. La politique des intérêts matériels, préchée par M. Guizot, se retournait contre lui, et il recueillait le fruit de ses tristes leçons. Aussi était-il facile de voir, à la physionomie de la chambre entière, que le ministère, abandonné de tous ses fidèles, allait subir une éclatante défaite. Un de ses amis lui vint en aide, sinon pour le sauver, au moins pour arracher à l'opposition le3 profits du triomphe. M. Jacques Lefebvre proposa un nouvel amendement conçu en ces termes : « Nous avons aussi la confiance qu'en ac* cordant son concours à la répression d'un trafic criminel, votre gouvernement saura préserver de toute atteinte les intérêts de notre commerce et l'indépendance de notre pavillon* »
L'amendement de H. Billault se trouvait reproduit dans les mêmes termes sauf un léger changement aux premiers mots. Dans les développements à l'appui, M, Jacques Lefebvre alla même plus loin et ne craignit pas de blâmer les traités de 1831 et 1833. M. Guizot fit des efforts désespérés pour ramener la chambre* Seul contre tous, il fit preuve
d'une incroyable énergie à combattre l'opinion publique, et déploya un talent digne d'une meilleure cause. Il osa même déclarer que si la décision de la chambre lui était contraire, il ne s'engageait pas à en tenir compte, disant que le gouvernement se bornerait à peser les considérations exposées parla chambre, et qu'il se déciderait sous sa responsabilité. Cette fière menace ne réussit pas mieux que la séduction. L'amendement de H. Jacques Lefebvre fut adopté presque à l'unanimité. Jamais plus rude échec n'avait frappé un ministère ; jamais la défection des dévoués ne fut plus complète, plus significative, jamais l'opinion publique n'agit avec plus de force sur les résolutions de la chambre, contrainte à se montrer courageuse, à rappeler le gouvernement au sentiment delà dignité nationale.
Selon les règles* du système constitutionnel, M. Guizot aurait dû prendre sa retraite. On en parla beaucoup : lui seul n'en parla pas. Il n'était pas homme à se dessaisir si facilement du pouvoir.
Il faisait d'ailleurs bon marché des hostilités intérieures. Hais son influence au dehors était gravement compromise. Le cabinet tory qu'il avait voulu fortifier, afin d'être fortifié par lui, partageait sa défaite. Les abolitionistes, composés d'une multitude de sectes fanatiques, formaient en Angleterre une masse imposante toute prête à se soulever contre un ministère impuissant à les satisfaire, et les whigs trouvaient l'occasion de mettre leurs adversaires dans l'embarras, et d'aigrir entre la France et l'Angleterre les difl*érends à peine apaisés. Dès le commencement de février, lord Palmerston interpellait sir Robert Peèl. Le premier ministre ne put se défendre que par des moyens dilatoires : a Le délai déterminé pour l'échange des ratifications, dit-il, n'expire
CBAPITRB Yll. 197
que le 30 du mois ; il n*est donc pas étonnant que l'échange n'ait pas eu lieu . « Sir Robert Peel, toutefois , savait bien que réchange ne pouvait avoir lieu, au moins dans les délais voulus. Les dispositions de la France lui étaient révélées par les débats de la chambre et par les confidences de M. Guizot. Plein de bienveillance cependant et même de compassion pour le cabinet des Tuileries, le ministère britannique fit tout ce qui dépendait de lui pour aplanir les difficultés et laisser à M . Guizot le temps de réagir. Après le 30 février, le protocole demeura ouvert pour l'accession de la France. En agissant ainsi, les tories non-seulement offraient une ressource au gouvernement français, ils se protégeaient encore eux-mêmes contre les attaques auxquelles ils auraient été nécessairement exposés s'ils avaient fait un aveu public de leur mécompte. Ajoutons néanmoins que, d'après la déclaration de lord Aberdeen à la chambre des lords, c'était sur la demande du gouvernement français que le protocole était resté ouvert. Le ministre anglais ajoutait : n J'espère fermement que le traité sera incessamment ratifié. » Cette révélation, cette confiance du cabinet britannique réveilla les colères en France. Il devenait évident pour tous que M. Guizot^ malgré la décision de la chambre, malgré la volonté bien prononcée de toute la nation, se proposait de donner sa signature au traité. Sa tactique était facile à suivre. La résolution était prise de dissoudre une chambre rebelle aux injonctions de M. Guizot. En son absence, et en l'absence de toute autre, on comptait faire ce qu'elle venait d'interdire. M. Guizot se promettait alors et promettait à ses alliés de remplir le blanc qu'on laissait pour la place de sa signature. En supposant même que la législature à venir ne fût pas moins jalouse que sa devancière de l'honneur natio-
nal, il se flattait d'étouffer toute réclamation sous le poids d'un fait accompli.
Mais M. Guizot se trompait dans ses calculs, comme il se trompa tant de fois par son obstination à ne rien voir au delà de l'enceinte du Palais-Bourbon, à ne tenir aucun compte de la nation. La chambre, en émettant son vote, avait été l'expression de l'opinion publique, et la même force vint agir énergiquement sur la chambre renouvelée et contraindre M. Guizot à céder.
Telle fut pour le cabinet du 29 octobre la première phase de cette fameuse question du droit de visite, transmise à M. Guizot par ses prédécesseurs, dont il fit une question personnelle, par calcul d'abord, ensuite par orgueil, et qui fut pour son orgueil une amère déception.
Au surplus, la diplomatie britannique, ordinairement si patiente dans son habileté, s'était dans toute cette affaire comportée avec une précipitation maladroite, qui lui avait fait manquer le but enle dépassant. Les traités de 1831 et de 1833 avaient été pour elle une bonne fortune. A l'ombre de ces traités, le cabinet de Londres pouvait entraver et détruire notre commerce dans des parages importants. Il pouvait habituer nos marins à fléchir devant son pavillon sous certaines latitudes. C'était beaucoup, il ne s'en contenta pas. Il voulut étendre le cercle de son insolente domination. Il marcha trop vite. Les complaisances empressées des Tuileries lui firent croire à une prompte solution. n fallut pour le détromper le soulèvement unanime de Topinion nationale.
La discussion de l'adresse devait nécessairement ramener la questioft du recensement. M. Humann défendit victorieusement, nous devons le dire, le principe de Téga-