CHAPITRE Vm. tll
Topposîtion une prépondérance morale qui finirait par la faire triompher.
Déjà le ministère était averti que plusieurs conservateurs ne devaient plus être des instruments dociles. Dans la discussion des fonds secrets, M. Desmousseaux de Givré, rappelant à M. Guizotles promesses du banquet de Lisieux, lui reprochait amèrement de les avoir oubliées. Par l'effet de cet oubli, la dissension s'introduisait dans les rangs d'une majorité compacte. Les esprits étaient troublés et les cœurs indécis. Le mal , disait l'orateur, c'était l'inertie du gouvernement. Sur toutes les questions, il répond par ce mot fatal : Rien, rien, rien!
M. Guizot crut pouvoir dédaigner ces accents d'une indipation isolée ; mais bientôt une leçon plus sévère vint lui faire comprendre que la majorité elle-même pouvait lui échapper.
L'entrée de M. Hébert au ministère laissait vacante la vice-présidence de la chambre. Cette dignité parlementaire avait fini par prendre l'importance d'une candidature ministérielle. Le cabinet recommandait la candidature de M. Duprat : choix insignifiant , il est vrai, mais qui mécontentait les jeunes conservateurs parce qu'il leur était imposé. Ils votèrent donc ouvertement avec l'opposition, et, grâce à leur concours, la vice-présidence échut à M. Léon de Malleville, partisan reconnu de la réforme électorale.
Le cabinet fut frappé de stupeur : cette immense majojorité qublui promettait de si faciles sessions, lui faisait tout à coup défaut; il se trouvait à la merci de quelques novateurs capricieux, épris de réformes, n'ayant ni assez de maturité pour être un parti, ni assez de docilité pour être des instruments » livrés par conséquent à toutes les inspi-
rations d'un coup de tête. Le ministère pouvait donc être culbuté par la main des conservateurs progressistes, le jour ou ils voudraient former une alliance durable avec l'opposition. Ce qui diminuait toutefois le péril, c'est qu'ils n'avaient ni plan de campagne, ni goût décidé pour une réforme radicale. Ils encourageaient l'opposition sans se livrer à elle; ils affaiblissaient le pouvoir sans avoir la volonté de le renverser.
Ce qui, du reste, leur donnait quelque importance, c'est qu'ils avaient dans le journal La Presse un organe qui représentait assez exactement leurs impatiences et même leurs irrésolutions ; journal personnel, il est vrai , expression plutôt d'un homme que d'un parti, mais se faisant volontiers l'écho de la partie frondeuse de la bourgeoisie, et possédant une grande puissance de taquinerie. M. Emile de Girardin s'était hautement séparé du ministère, après de vains efforts pour obtenir de M. Guizot quelques réformes promises et toujours ajournées. Aussi, pendant que le Journal des Débats, patriarche opiniâtre de la vieille politique, gourmandait les conservateurs-dissidents, se disant impartiaux, progressistes, majorité dans la majorité, et déplorait eu termes amers le vote sur la vice-présidence, La Presse menaçait le cabinet de nouveaux échecs , s'il ne prenait pas l'engagement dlntroduire, avant la fin de la législature, la liste des jurés dans la loi électorale. Ce n'était pas se montrer bien exigeant, mais c'était prouver la nécessité des concessions, c'était reconnaître la puissance croissante de ce mot de réforme qui était dans toutes les bouches, et qui allait être le signal d'une grande révolution. La scission des conservateurs en était peut-être la préface nécessaire.
CHANTKE Mil. 213
Le jour même oii M. Léon de Malleviile élail porté à la vice-présidence» le 22 mars, M. Duvergier de Hauranne était appelé à développer une proposition de réforme électorale. Les bureaux en avaient autorisé la lecture, malgré les efforts personnels des ministres. En cette occasion encore, les jeunes conservateurs avaient été indociles.
L'exemple de H. Duvergier de Hauranne prouvait pourtant à H. Guizot combien il est périlleux de fermer l'oreille aux conseils de ses amis. Un des plus fougueux autrefois parmi les doctrinaires, défenseur des lois de septembre, partisan des mesures de répression, M. Duvei^ier de Hauranne avait à bon droit jugé que, les circonstances étant changées, la politique ne devait pas rester la même; que les partis ayant renoncé aux violences, le gouvernement devait renoncer aux rigueurs : il pensait que le pouvoir, après avoir fait preuve de force, devait faire preuve de générosité; qu'après avoir satisfait aux principes d'ordre, il était temps d'accorder quelque chose aux principes de liberté. Il s'était donc résolument jeté dans le parti libéral, en combattant, à côté de M. Guizot, dans les rangs de la coalition. Mais c'avait été pour lui une cruelle déception de voir M. Guizot, infidèle à la cause commune, reprendre la politique qu'il avait combattue chez M. Mole, et sacrifier audacieusement les principes qui l'avaient aidé à triompher d'un rival. A ses anciennes sympathies avaient succédé les amertumes d'une trahison; et ses nouvelles convielions politiques puisaient de la force dans les ressenti* ments d'une conscience indignée. La réforme devint un cri de guerre, encouragé par l'opposition parlementaire avec des vues diverses, et répété par la presse radicale, heureuse de voir les mécontents dynastiques faire au vieux
système une première brèche, qu'elle espérait bien élargir.
Avant de soumettre sa proposition à la chambre, M. Duvergier de Hauranne avait saisi le public de la question, dans une brochure substantielle, oii il signalait avec une mordante éloquence tous les vices du système électoral, tous les dangers de la situation politique, Tisolement de la France, son apathie morale en présence des événements extérieurs les plus graves, ses déplorables tendances vers un égoîsme désorganisateur, enfin la corruption politique annulant de fait le gouvernement représentatif, et asservissant le pouvoir parlementaire à la prérogative royale. II fallait donc réformer la loi électorale, y introduire [quelques garanties contre la centralisation administrative, et multiplier les incompatibilités. L'abaissement dû cens, l'élévation à quatre cents du nombre minimum d'électeurs nécessaires pour constituer un collège , l'adjonction d'une liste de capacités différentes de la seconde liste du jury, l'introduction dans la chambre de 79 députés de plus, nommés par les collèges les plus nombreux : tels étaient les moyens indiqués par lui pour parvenir à réaliser cette régénération parlementaire; telles étaient les principales dispositions du projet qu'il soumettait à la chambre.
Les différents partis en attendaient la discussion avec impatience. Non pas qu'il fallût en espérer un résultat immédiat : mais l'agitation qu'elle produisait dans les esprits, les graves accusations qu'elle ramenait à la tribune, l'impuissance des ministres à cacher les abus, l'avantage de l'opposition à les faire ressortir, enfin le mouvement des idées excitées par une question qui, sans cesse remise au jour, gagnait sans cesse du terrain, tout cela devenait un encou-
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rarement pour les ambitions rivales, et une puissante arme de guerre pour les ennemis de la couronne.
Le discours de M. Duvergier de Hauranne fut le dévebppement et le commentaire de sa brochure. A vrai dire, la réforme, telle qu'il l'entendait, pouvait engager une vive controverse. Pour lui , il ne s'agissait guère d'une question de droit, mais d'une question de circonstance, de pcditique plus ou moins mauvaise. Il voyait le gouvernement représentatif faussé dans ses ressorts, la chambre remplie de fonctionnaires et devenue inerte, le corps électoral corrompu et sans volonté propre ; et, sur ces ruines, la couronne souveraine et toute-puissante. Que voulait-il par sa réforme ? Rendre à la bourgeoisie le terrain qu'elle avait perdu et rétablir à son profit l'équilibre constitutionnel des pouvoirs. C'était donc une lutte d'influences plutôt qu'une lutte de principes, une question de méthode bien plus qu'une question de droit, et il y avait loin de ces timides expédients aux doctrines radicales qui invoquaient le suffrage pour tous, comme appartenant réellement à tous. Les radicaux demandaient l'abolition du privilège électoral ; M. Duvergier de Hauranne en demandait l'extension. Sur ce terrain, ses adversaires avaient beau jeu ; car la controverse se réduisait à des appréciations de faits qui offraient des arguments à .tout le monde, et, en demandant simplement une concession, on autorisait le ministère à la refuser.
Cependant, aux premiers jours de la discussion, les ministres gardaient le silence ; ils abandonnaient la tribune aux conservateurs émérites qui n'avaient rien à compromettre, MM. de Golbéry, Liadières, d'Haussonville. 11 faillit une sommation pulAique pour les appeler à se prononoor.
316 HISTOlUl DE HUIT Ai^S.
« Au iroisièoie jour de cette discussion, dit M. BilUult, nous éprouvons, je Tavoue, une certaine curiosité; c'est celle de savoir quelle sera en définitive l'attitude du cabinet vis-à-vis de sa majorité. Je me rappelle que» dans la session dernière, quand un débat analogue se présentait, M. le ministre de rintérieur et M. le ministre des affaires étrangères montaient à la tribune avec Tempressement qui caractérise une ferme résolution. Mais aujourd'hui je ne sais si cela tient à quelques événements imprévus, à quelques embarras personnels, à des exigences, à des promesses faites à des électeurs, toujours est-il certain que l'attitude est plus réservée ; mais cette attitude elle-même est significative. »
Démontrant ensuite la nécessité de la réforme électorale par la situation morale et politique du corps électoral luimême, l'orateur fit une vive peinture des abus inhérents au système actuel. Avec les exigences de l'électeur influent sur le député, du député sur le ministre, l'électorat n'était plus une fonction ni un droit, mais une exploitation, une ferme, un instrument de fortune. Quant au gouvernement, tous ces abus le trouvaient ou complice ou impuissant.
n Depuis sept ans, s'écriait l'orateur, le ministère dure; depuis sept ans qu'a-t-il fait? Rien. A quoi a-t-il été uniquement occupé? A vivre, à se maintenir! Pour toute autre chose, qu'on n'en parle pas! Il n'a rien fait. On vit, oui, mais le pays n'est pas gouverné. Ce progrès moral, ces ré* formes politiques dont parlait M. Guizot à Lisieux, qu'on nous les montre ! Oii sont-ils? »
M. Duchâtel ne répondit que par un appel à l'égoisme de la chambre. La prise en considération était la dissoluû(m de la chambre. Conservez-vous, disait le ministre, en nous conservant : argument bien supérieur à toutes les