CHAPITRE IX. Î
autre jugement souverain venait frapper un homme qui avait acheté à deniers comptants un siège à la représentation nationale.
Aux élections générales de 1846, M. Brouillard avait été proclamé député par le collège électoral de Quimperlé. Chef d*une maison de banque à Paris , accoutumé au culte de l'argent, et ne croyant qu'à la puissance du numéraire, M. Brouillard ne voyait dans une candidature qu'une nouvelle opération financière. L'escompte l'avait fait riche; il pensa que l'escompte pouvait faire de lui un homme politique. Les électeurs de Quimperlé, pour la plupart petits cultivateurs, étaient facilement accessibles aux séductions d'un capitaliste qui offrait de les soulager du poids des hypothèques et des exigences de l'usure. Des agents avoués de M. Brouillard parcoururent les campagnes, marchandant les votes, escomptant les consciences et tenant boutique ouverte de corruption. Ces faits s'étaient accomplis avec tant d'audace et d'effronterie, que le procureur du roi de la localité avait requis une enquête judiciaire; en conséquence, l'admission de H. DrouiUard h la chambre avait été ajournée. Le résultat de l'enquête fut le renvoi de M. DrouiUard et de ses complices devant la cour d'assises de Maine-et-Loire.
Ce procès, qui dura du 10 au 17 février 1847, fut signalé par les honteux aveux des corrupteurs et des corrompus. Presque toute la population, y compris un curé, avait pris part au trafic, et il fut prouvé, par les livres du principal agent de H. DrouiUard, que 145,000 francs avaient été dépensés. La décision du jury ne pouvait être douteuse. Déclaré coupable, M. DrouiUard fut condamné à 7,400 francs d'amende, et à l'interdiction
des droits eivîls et de toute fonction publique pendant dtx ans.
Les faits incriminés étaient cette fois étrangers à l'administration, mais ils servaient à prouver le vice fondamental d'un système qui, réduisant les électeurs à un petit nombre de censitaires, facilitait la corruption, et livrait les candidatures aux manœuvres d'un capitaliste.
Quelque temps après, M. Boutmy ayant été nommé membre du conseil général de la Creuse par le canton de Pontarion, fut, avec quatre autres personnes, appelé devant la cour d^assises de la Creuse , sous la prévention de vente et d'achat de suffrages. Tous les prévenus furent absous par le verdict du jury. Mais, dans le cours de ce procès, on avait entendu le procureur général s'écrier : « La corruption électorale n'est plus un vain mot; le maf existe ; il est flagrant. »
L'opposition n'avait plus besoin de discuter : la nécessité d'une réforme ressortait de tous les faits. Les scandales se multipliaient avec un tel ensemble, qu'ils ne pouvaient plus passer pour des accidents ; la conscience publique y voyait la conséquence inévitable d'une politique perverse, et de l'appel incessamment fait aux intérêts privés contre les mtéréts généraux, aux passions cupides et basses contre les passions nobles et généreuses.
Les esprits étaient encore tout émus de ces divers incidents, lorsqu'une série de dénonciations vint signaler de nouveaux actes de corruption administrative.
M. de Girardin rappelait chaque matin dans son journal que le privilège d'un troisième théâtre lyrique n'avait été accordé qu'au prix d'une somme de 100,000 francs, versée dans la caisse du journal Y Époque, C'était un fait ancien et
oumiE nu iif
d^ conott. Des éâ)ato juéiôûms atjmui établi les bM* teiises ckcoBsUDces de ee ifiârcbé ; mais M. de Girardùi avsit reçu d*uiie des p«rsoiines ifitéressées des confid^ces qui corafireffîeltaieiit ^us directemeut encore M. le inimslre derifitérieuf. CéUit M. Ducbâtd, disait U répétait le jM>^ flalkte, ((|ui lttî*iii^fte aTaii dicté tes termes de la transac^ tioD, q«î IttinnéBie avait faii demander les 100,000 franes» et 4ui liii-m^e avait exigé, contrôlé la remise. A jcetift accusation précise, que répondait le ministre? Riee, h^ joumalisle te provoquait, te d^ait : le ministre, moulant devant une poursuite» attestait par son silence te r^Uté d« méfait qui lui était imputé. EnSn, un débat eut lieu, dans te (èambre, entre M. Ducbâtel et M. (te Gifiardin, et l'avantage resta, dans ce débat, à M. de Girardin. Il avak allégua des faits, fpurni des preuves, et M. Ducbâtel n'avait ]^tt que lui opposer des dénégations équivoques^ en rejetant te responsabilité du délit sur des personnes mystérteuses. Le publie consentit à te partager entre M. Duchâtel et te réda^ teiir en cW de TÉpaque^ M. Granier (de Cassjignac). C'est te seule concession qu'il put faire au ministre accusé.
Ce n'âst pas tout. Le même journal l'Époque^ s^ant toujours besoin d'argent, M. Granier (de Gassagnac) av»t pris, envers qudkjues maîtres de poste, l'eng^ement de faire dé{)Oser par M. te ministre de l'i^tériewr, au prix de 1,300,000 (rancs, un projet de loi favoraUe à leurs int^ rêts« Voilà ce que H. de Girardin disait dans son journal, à te tribune de la cbambre, renouvelant ses provocations, défiant te consdl des mattres de poste, M^ Jo^ubaut, et tes maîtres de poste eus-mémes, MM« Dailly, Duclos, Faucb^r et Labbé, d'oser le démentir. M. Dudiâtel se contenta 4e rép<mdre ^ue le fait n'était pas vraisembtebte. Tout te
monde trouva que cette réponse était insuffisante. L'accusation fut reproduite par toute la presse, et aucun journal ne fut poursuivi. M. Duchâtel nMgnorait pas qu'il existait entre les mains de quelques personnes des pièces accablantes, et qu'une information judiciaire les ferait paraître au grand jour. M. Hébert, insolemment prié, supplié de faire un gros procès aux journaux qui reproduisaient sous toutes les formes les mêmes accusations, M. Hébert n'en fit rien.
M. de Girardin ajoutait que la promesse d'un si^e à la chambre des pairs avait été vendue. Cité pour ce fait devant la cour des pairs, il donna des explications et fut acquitté. L'accusation retombait de tout son poids sur les ministres.
Mais des révélations bien plus sérieuses encore occupèrent bientôt l'attention publique.
Un procès civil se poursuivait devant le tribunal du département de la Seine, entre H. Parmentier, directeur des mines de Gouhenans (Haute-Saône), et H. le général Despans-Cubières , ancien ministre de la guerre , assigné avec plusieurs autres actionnaires en paiement d'une somme de 1,300,000 francs.
L'affaire fut plaidée dans les audiences des 23 et 30 avril. M. le général Cubières eut complètement gain de cause quant à la question pécuniaire. Mais il était évident pour tout le monde que ce procès avait été engagé sans espoir de succès, et seulement avec l'intention de faire du scandale. M. Parmentier avait entre les mains des lettres qui devaient compromettre le général Cubières. Il avait voulu en profiter pour contraindre le général à des sacrifices onéreux, et celui-ci avait résisté à ses demandes comme
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à ses menaces. H. PannenUer avait cherché dans un procès mal fondé Voccasion de lire publiquement les lettres qui devaient perdre le général. Telle fut l'origine d'un autre procès tristement célèbre, qui bientôt appela sur les bancs des criminels des hommes assis naguère dans les conseils de la royauté.
Les lettres, en effet, lues à l'audience, et reproduites par lès journaux, ne laissaient pas de doute sur de coupables manœuvres.
Avant de les citer, quelques explications sont nécessaires.
En 1839, le général Cubières, non encore pair de France, se portait candidat à la députa tion pour l'arrondissement de Lure, où étaient situées les mines de Gouhenans, lorsque l'occasion lui fut offerte d'acheter moyennant 95,000 francs un centième du fonds social. Il s'empressa d'en profiter ; plus tard il acquit six autres centièmes. Il avait un double but : d'une part, il augmentait ses influences électorales ; d'autre part , il comptait faire une fructueuse spéculation. Car, à cette époque, répait la fièvre des entreprises, et des hommes considérables par leur position ou leur naissance s'associaient aux financiers ou leur faisaient concurrence ^ dans toutes les grandes exploitations qu'ordonnaient les lois de l'État, ou qu'imaginait l'industrie particulière. En tête de tous les prospectus figuraient des noms de pairs de France, de députés, de ducs, de marquis, de ministres en disgrâce ou en expectative. Les titres officiels, les grands noms s'escomptaient dans les conseils des sociétés anonymes ou en commandite; la noblesse dérogeait; le gentilhomme se faisait bourgeois; le culte de l'argent avait remplacé
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t4Mite6 les traditiMs de gloiie et de Mblesse. Le lemps a'éuit {MIS enfiore venu o|i le {iremier wûiistte de lu r^ywté devait résumer loateia iBovale politique dans 4:eei»o{s adre^ ses auK popnlatious : JEnriehmez-'Vous ; mm, parnu les hauts fonetionuaures et les grès fiuaeeiers, on mettait déjà eu pratique ces leçons que M. Guizot réservait à Thumble bourgeoisie.
Le général Cuhières^ devenu rassocié d'indu^riels entreprenants, déploya tout ce que son nouveau r^ comportait d'aetivjté iotéreseée. Son entrée dans le cabinet du l''*' mars interrompit un instant ses négociations commerciales: mais» sorti d« ministère, U fepiit une part active dans les opérations de la compiffui^' Les tra>vaœ[ de la société de Geubenans eonsistaîent d*abard dans me cKploitatiim de houille* La cooces^on lui avait été faite par ordeimance royale en date du 26 juillet 1836 pour une superficie de H kilomètres* Dajas le cours des travaux, on découvrit un bane de sel gemme, gu'on se bâta d*^pk)iter sm»s avoir obt^u rautorisation du gouvernement. Le domaine, averti, poursuivit cette illégalité, et h société fut condamnée, dans la persoime de M. Parmenti^, à des dommages-intérêts qui dépassaient un million. Les procès étaient encore pendants sur appel, lorsque, pour r^ulaish ser sa position, la société résdut de faire une demande de concession an gouvernement. La demande se faisait dans des conditions très-mauvaises. La compagnie avait suecombé dans {dusieurs procès eontre je gouvernement, et, dans toutes ces discussions, elle n'avHt pas donné de sa moralité une opinion Irès-iavoiable. Cependant tout Tavemr de la société reposait sur Ja réus^ de cette démarche. C*est alors que le concours du général Cubièces
parut de la plus haute importance. Entratué lui-même peutêtre par son intérêt personnel, il fit offre de son influence, et commença dès lors des démarcihes très-actives qui donnèrent lieu à ces correspondances que Parmentier révéla au public. Nous devons en faire connaître quelques extraits :
« 14 janvier 1841.
« Mén «her Moiwiev PanBentier,
« Tout ce qui se passe doit faire croire i la stabilité de la politique actuelle et an maintien de ceux qui la dirigent. Notre affaire dépendra
donc des personnes qni se trouvent maintenant au pouvoir U n*y a
pas un moment à perdre^ il n'y a pas à hésiter sur les moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du conseil. J*ai les moyens d'arriver jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser aui moyens de l'intéresser Dans l'état où se trouve la Société de Gouhenans, ce ne sera
pas chose aisée que d'obtenir l'unanimité et l'accord quand il s'agit d'un sacrifice. On se montrera sans doute très-disposé à compter sur notre bon droHi sur la justice de l'administration, et cependant rien ne serait plus puéril. N'oubliez pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompaes, que la liberté de la presse court risque d'être étrwglée sans brait l'on de ces joars, et qoe jamais le bon dreit n'eut pla» besoÎA de protection,
« Général de Curières. »
a iê jaBYÎer i84S.
a Vous pensez que rien ne presse. Je voudrais pouvoir être de votre avis pour rentrer dans la quiétude qni me convient mieux que le rôle
que j*ai cru devoir prendre pour vous stimuler. Mais je passe ma
vie au milieu des députés, je vais chez la plupart des ministres, dont je crois utile au succès de notre affaire de cultiver Tamitié...
a Général de Cubiéres. »
«3 février 184S.
c La convocation (de la société de Gouhenans) doit afvoir aussi poar objet de fiier le nombre d'actions qui devra être mis à notre disposition
pour intéresser, sans mise de fonds, les appuis qai seraient indispensables an snccës de l'arTaire.
« An surplus, je crois être en mesure d'obtenir non-seolemeot
la concession, mais, an préalable, Tautorisalion d'exploiter.
«( Général de CubiëRES. »
« 34 février 1842.
« Maintenant c*est moi qn'on presse Voici ce qu'on offre de soimême, et nous pouvons y compter :
« t<> Stimuler votre P. (préfet) pour l'envoi complet et immédiat des pièces ;
« V Faire désigner un rapporteur selon le bien de la chose ;
« 3*^ Résister au système de morcellement ;
«( 4® Avoir, comme on l'a déjà dit, un président à souhait, et faire avorter les prétentions adverses, si elles étaient appuyées dans Tun ou Tautre conseil.
« 11 n'y a plus à hésiter On insiste pour cinquante (actions) ; tâchez donc d'obtenir le doublement... Surtout point de délais; le char est lancé, ne le faisons pas verser en l'arrêtant trop court.
« Générât DE CUBIÈRES. »
c 36 février 1843.
« Je vous ai écrit avant-hier. Le paquet contenait nne note cachetée (la noteci-dessns)... ; c'est d'après son contenu que vous devez agir. Vous comprenez avec quelle impatience j'attends le résultat de vos délibérations.... Mais vous ne sauriez croire combien elle est partagée par ceux qui s'identifient avec le succès de raOaire.
« De tout ce qui a été dit et fait, il résulte :
« i® Impossibilité de Iratner pins longtemps la néjgociatioQL» ^^ ^^ continuer à se débattre entre la concession déjà faite de vingt-cinq (actions) et les exigences successivement réduites de quatre-vingts à cinquante, mais qui ne paraissent pas devoir fléchir au-dessous de cette dernière limite ;
« 3* Nécessité de conclure promptement, et de trancher le différend entre trente à peu près promises, et cinquante toujours exigées ;
« nécessité de proposer quarante-cinq , quand on sera en mesure d'effectner cette promesse*
« Générai DE CUBl&AfiS. »