‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 98 sur 119 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

officiera placés sous leurs ordres, leur demandaient Topi* nioD des simples gardes , les encourageaient à favoriser de tout leur pouvoir la résistance courageuse des députés réformistes. De leur côté, quelques membres du conseil géné«» rai de la Seine se rendaient auprès du préfet, lui décla* raient qu'une agitation vive se répandait dans la capitale, et rinvitaient à détourner le gouvernement d'une résolution pleine de périls. Toutes les affaires commerciales étaient suspendues. En deux jours, ces mots sinistres allèrent frapper toutes les oreilles : On va se battre !

Assurément, la grande majorité des habitants de Paris redoutait le combat : mais personne ne conseillait à l'opposition de prévenir l'effusion du sang par une subite retraite. Les conservateurs eux-mêmes, abattus, consternés, reconnaissaient que le gouvernement avait créé cette tragique situation par des provocations imprudentes, et ils ajoutaient qu'il devait céder, qu'il devait désarmer parla moindre concession des adversaires dont il n'avait pas assez ménagé l'amour-propre. Devenu , contre l'attente commune, l'organe de cette opposition conservatrice, le Journal des Débats annonçait, le 14 février, que le ministère allait arborer le drapeau de la conciliation, et qu'avant la fin de la session on aurait les réformes. « La réforme s'accom-

« plira, disait le /ofimal des Débats Cette grande ques*

« tion est décidée en principe, en attendant qu'elle soit décide dée au scrutin parlementaire. Désormais, il n'y a plus là fl matière à discussion ; il n'y a plus de prétexte aux violences « qui ont agité le pays ; il n'y a plus de prétexte à l'agitation « dont nous avons eu le triste spectacle. Que l'agitation cesse a donc, avec tous ses maux et tous ses périls ! Que tous les u bons citoyens se reconnaissent dans les chambres comme

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ir l^T% des ebambres, et que le pays tout entier reviaane au H calffle et à la confiance. » C'était, en effet, le progranHiie 4*ype politique conciliatrice. Il ne s'agissait, pour le minis* t^re, que d'en ratifier les termes, en venant exprimer à la tribune les intentions qu'on lui prétait, et rien n'était plus facile; quand les esprits étaient si vivement alarmés, quand ils n'avaient d'autre préoccupation que celle du péril social, le ministère ne pouvait manquer de prétexte pour faire cette déclaration. Mais il ne la fit pas. Le roi ne voulait en^ tendre parler d'aucune concession. Irrité jusqu'à la fureur, ne voyant dans les députés de Topposition que des sujets rebelles, il ne supportait pas qu'on lui proposât de transiger avec eux. Pourquoi, d'ailleurs, se compromettre dans ces transactions ? Pourquoi faire descendre la couronne jusqu'à négocier un accommodement avec cette cohue de bavards qui l'avaient si peu respectée? « Tout le monde est pour la réforme, disait le roi. Les uns la demandent, les autres la promettent Je ne prêterai jamais les mains à cette faiblesse. . La réforme, c'est l'avènement de l'opposition , et l'avènement de l'opposition, c'est la guerre, c'est le commencement de la fin ! Aussitôt que l'opposition prendra les rênes du gouvernement, je m'en irai '. » Et le roi n'avait aucune envie de s'en aller. Loin de là : habitué à ne compter sur personne, ne retrouvant pas ses idées chez la mère du comte de Paris, ni sa vigueur chez le duc 4^ Nemours, et n'ayant pas moins d'amour-propre que. d'entêtement, il voulait achever sa vie sur le trône, et il ne redoutait rien tant que de mourir sans avoir mis à l'abri de tout péril

^ Abdicatim du roi Louis-Philippe racontée par lui-même et recueillie par M. Ed, Lemoine,

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réublissemenl qu'il avait fondé. Il était, d'ailleurs, persuadé que les ciFConstauces n'étaient pas graves; que Ton exagérait tout; que l'opposition était plus mutine que brave; qu'il suffirait de déployer quelques forces, et qu'à la vue des baïonnettes tous les convives du banquet prendraient la fuite. Si, d'ailleurs, ils essayaient qudque résistance, elle devait être aussitôt comprimée. Le général Jacqueminot répondait de la garde nationale ; quant à l'armée, jamais on n'avait douté de son excellent esprit. On parlait d'une bataille? ce devait être une bataille gagnée sans coup férir « Tels étaient les discours du roi ; et personne n'osait le contredire. Le ministère avait-il dicté Tarticle du Journal des Débats? On ne le sait trop. Quoi qu'il en soit, cet article ayant été blâmé par le roi, par les courtisans, et par les conservateurs intraitables, M. Duchâtel n'osa pas le justifier, et M. Guizot mit quelque empressement à le désavouer. Les jours s'écoulaient, et chaque jour il devenait plus difficile de prévenir le conflit. Il ne manquait pas de gens qui allaient d'un camp à l'autre^, disant au ministère, à l'opposition, qu'ils faisaient les affaires des partis subversifs. Mais si le ministère comptait sur sa force, l'opposition se montrait résolue à défendre son droit. On tentait de l'intimider en lui prouvant qu'elle ne pourrait contenir son arrière-garde ; elle répondait qu'elle voulait faire une manifestation pacifique, qu'elle était sûre d'elle-même, et qu'elle espérait dominer par la solennité de son attitude les passions des partis éveillées par les défis du gouvernement. Ce qui lui donnait cet espoir, c'était la conduite des députés radicaux, des membres du coùiité central et des journalistes, qui, depuis l'ouverture de la campagne,, avaient donné tant de gages de leur modération et tant de

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preuves de leur influence. M. Barrot les avait entendus la veille exprimant de très-vives appréhensions. Un banquet, disaient-ils, c'était une émeute et peut-être une révolution. Mais puisque malgré leurs avertissements, le banquet avait été décidé, ils ne travaillaient plus qu'à conjurer les orages. H. Marrast écrivait dans le Natianaly en s'adressant aux ministres : « Non, non, ne comptez point sur nos « imprudences. Si vous voulez une émeute, vous ne Tau- H rez point. Ce que nous voulons aujourd'hui, c'est une « manifestation dont le calme vous épouvante, et vous « annonce la volonté ferme de toute une population. Nous « le voulons avec les députés, les électeurs, les officiers, « les soldats de la garde nationale, avec le concours de « tous les citoyens qui ont le sentiment de leur droit; « nous voulons vous prouver que vos fantaisies d'arbi- « traire rencontreront en face d'elles une masse pacifique, « désarmée, immense, et dont la voix toute-puissante suftt fira pour démontrer en quelle estime on vous tient. C'est « Tordre qui fera notre force ; c'est l'accent de l'opinion « qui passera par-dessus vos bataillons pour aller vous

« foudroyer Le mouvement sera d'autant plus terrible

« pour vous qu'il sera plus tranquille. Non, vous n'aurez « ni troubles, ni désordres, ni sanglante collision. Le peuu pie de Paris n'a pas besoin d'une bataille; il sait que, « pour vous vaincre, il lui suffira de se montrer. » Ce qu'il y avait de sincère dans ces paroles, c'était le désir de maintenir la paix ; mais quand M. Marrast affirmait qu'elle ne serait pas troublée, il ne déclarait pas ses véritables pressentiments.

La commission chargée de préparer le banquet n'avait pas encore pu désigner le lieu du rendez-vous^ L'impa^*

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tieuce du public accusait Topposition de faiblesse : on disait que les menaces du gouvernement l'avaient ébranlée et qu'elle n*étaitplus occupée qu'à dissimuler sa retraite. Ces bruits prirent bientôt assez de consistance, pour que Topposition se vil obligée de rompre un trop long silence. Elle annonça, le 19, môme sans avoir trouvé de local, que le banquet aurait lieu le mardi 23, et le lendemain elle fit publier dans les journaux une note pleine de dignité, oii elle déclarait que déjà quatre-vingts députés de la gauche avaient pris rengagement d'assister à cette réunion. Voici les termes de cette note :

« Les dépotés de Topposilion se sont réunis de noavean, ce matin, afio de délibérer sur ]a part qu'ils doivent prendre à la manifestation qui se prépare pour le maintien du droit de réunion, contesté et violé par le ministère.

« Après avoir entendu le rapport de sa commission, rassemblée a reconnu, à runauimité, qu'il él/iit pins que jamais nécessaire de protester, par un grand acte de résistance légale, contre une mesure contraire aux principes de la constitution comme au texte do la loi. En conséquence, il a été résolu que mardi prochain, on se lenUrait en corps an lieu de la réunion.

a Une telle résolution est le plus bel horouiage qnc les dépntés puis« sent rendre à l'intelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la population parisienne. Les dépotés de l'opposition ne sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qu'un peuple dont on méconnaît les droits, soit condamné à choisir entre Tobéissancc servile ou la violence, lis en sont donc certains par avance, la population tout entière comprendra qu'une manifestation pour le droit contre rarbitraire manquerait son but si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des eiïorts héroïques, de grandes révolutions. 11 est appelé aujourd'hui è donner un autre exemple aux peuples, à leur montrer que, dans les pays libres l'attitude calme et ferme des citoyens respectant la loi, défendant le droit, est la plus irrésistible, comme la plus majestueuse des forces nationales. Deux grands résultats seront ninsi obtenus * la consécration d'an droit inhérent à toute constitution libre.

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et la preoYe éclatante da progrès de n(m «KBsrs poUtifOes. Les d^tés de ropposiUoD comptent donc sar la sympathie et sar Tappai de toas les bons citoyeDS, comme ceai-ci peuvent compter sar leur dévouement infatigable et sur la fermeté de leurs résoliitîons. »

Enfin un lieu convenable pour le banquet fut découvert par M. Taschereau, ancien député dlndre-et^Loire, dans une rue presque déserte des Champs-Elysées, la rue du Chemin-de- Versailles, C'était un vaste terrain clos de murs qui réunissait toutes les conditions prescrites pour une manifestation légale. 11 fut loué dans la journée duSO^ et le Si , au soir, la tente qui devait abriter les convives était construite.

Cependant, quelques membres du parti conservateur, non plus timides, mais plus prévoyants que leurs collègues, commencèrent à s'interposer, demandant à régler les conditions de ce duel entre le gouvernement et Fopposition. M. de Morny et M. Yitet vinrent trouver M. Barrot, disant que si l'opposition ne pouvait reculer, le gouvernement ne pouvait céder, mais qu'il fallait, de part et d'autre, éviter une collision et abandonner le règlement de cette grosse affaire aux seuls arbitres compétents, les juges correctionnels. L'opposition prétendait que les citoyens avaient toujours eu le droit de se réunir pour prononcer ou entendre des discours politiques ; le ministère produisait des textes qui lui semblaient avoir supprimé ce droit, s'il avait jamais existé. C'était une question à débattre devant les interprètes de la loi. Mais comment leur soumettre cette question? M. de Morny promettait, au nom du gouvernement, que Topposition pourrait librement se rendre au lieu du ban-^ quet, qu'elle ne rencontrerait sur son passage aucun empêchement, que les portes de l'enclos seraient libres et que

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tous les conviés pourraia&t aller pr^idre pkce auidur des tables dressées, sans avoir rieo à débattre avec la police. Ainsi ToppositioB pourrait faire ce qu'elle appelait son de* voir. Mais aussitôt après, le gouvernenaent viendrait £aire le sien, soit en sommant les convives de se disperser, soit en faisant dresser procès-veii)al de la contravention commise, pour assigner ensuite le président du banquet, M. Boissel, et avec lui M. Barrot et les plus connus de ses amis, devant les juges correctionnels. Ainsi tout pouvait • se terminer sans conflit, sans tumulte, et la susceptibité des deux partis était également ménagée. Telles étaient les conditions proposées. On ne les rejeta pas. L'opposition s'apercevait enfin que, pour avoir préféré le banquet aux démissions, elle s'était lancée dans les aventures. On lui montrait une issue, quand elle se croyait dans une impasse : elle s'empressa de témoigner qu'elle acceptait toutes les transactions qui dégageaient sa responsabilité, sans engager son honneur.

Cette négociation eut donc un plein succès. On ne devait pas en révéler le secret ; mais dans l'état où étaient les esprits, quand on ne rencontrait que des visages troublés, quand l'inquiétude du lendemain agitait la ville entière et rendait chacun attentif aux moindres bruits, quand tant de personnes avaient acquis, par leur zèle, par leur dévouement, le droit de savoir de quelle manière on traitait en leur nom, il était impossible de dissimuler longtemps les termes de l'arrangement qui venait d'être conclu. L'opposition dynastique craignait que les radicaux ne fussent pas satisfaits. Un contrat passé, dans un tel moment, avec des fondés de pouvoir de M. Duchâtel, cela n'allait-il pas être considéré comme une trahison, ou, du moins, comme une lâcheté? L'opposition dynastique se trompait : ses alliés de

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la gauche, jaloux d'être aussi modérés qu'elle, acceptèrent la transaction. Par ce moyen on pouvait éviter une sanglante mêlée, et la question de la réforme, loin d*étre écartée, restait à Tordre du jour, même après les différents votes qui semblaient avoir consolidé le système. En outre, les vœux du comité central et des députés radicaux n'allaient pas au delà d'une solennelle protestation contre le mauvais vouloir de la majorité parlementaire, et, puisqu'il demeurait convenft que la manifestation ne serait pas empêchée, cela leur paraissait suffisant. Us savaient que la garde nationale, les écoles, une masse considérable d'ouvriers devaient faire partie du cortège. Une démonstration pareille était un assez beau résultat pour les contenter. Dans les gouvernements représentatifs, l'opinion, quand elle se manifeste librement, est une irrésistible puissance.

Il y avait sans doute, dans les rangs inférieurs du parti radical, des hommes énergiques et passionnés, qui n'approuvaient guère un arrangement pacifique; mais on ne les avaient pas consultés, et le cercle de leur influence n'était pas alors très-étendu.

Cependant un parti beaucoup plus puissant, le parti de la cour, ne souscrivait pas davantage aux conditions qu'avaient stipulées les envoyés de M. Duchâtel. Le roi était très-mécontent et se plaignait hautement de ne rencontrer autour de lui que des gens sans courage. On ne le servait pas, disait-il, on le trahissait. Les membres de la chambre qui, durant le cours des négociations, avaient été porter des conseils aux Tuileries ou en demander, en revenaient déclarant que rien n'était arrangé. Le public ne tarda pas à l'apprendre/

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