CHAPITRE XVl
officiers de la garde nationale et les délégués des écoles , rassemblés, avec un grand nombre do citoyens, chez M. Ferrée , gérant du Siècle , après avoir montré quelque hési* tation, après avoir fait entendre quelques véhémentes protestations contre la conduite timorée des députés réformistes, avaient aussi pris le parti de s’abstenir; et, dans la nuit, ils avaient partout répandu ces mots d’ordre : pas d’agitation , pas d’émeute, pas de prétextes à une collision. Une autre réunion avait eu lieu dans les bureaux de la Réforme. Là , s’étaient assemblés en assez grand nombre les membres les plus actifs des sociétés secrètes , et , malgré les excitations de quelques individus gagés par la police, on avait décidé de ne point agir. Ainsi , du côté de l’opposition , tous les hommes qui possédaient quelque influence s'étaient résignés à la compromettre , à braver les reproches, les accusations, pour pacifier les esprits et retarder encore un engagement que beaucoup d’entre eux considéraient comme inévitable. Cependant , malgré tous ces eflbrts , le peuple était agité par l’esprit des révolutions , et, sur toutes les places où il accourait, s’élevaient aussitôt ces rumeurs confuses qui précèdent les appels aux armes.
Que disaient-ils, ces gens placés en dehors de l’action des partis', qui, en 1832, on 1834, les avaient laissés lutter seuls et succomber tristement, malgré d’héroïques efforts, et qui, dans ce jour, descendaient sur la place publique, au mépris de leurs instructions pacifiques, le cceur plein de colère, la voix altérée par des émotions qu’ils ne pouvaient maîtriser? Ils disaient simplement, avec cette précision qui est propre à la logique populaire, qu’un gouvernement convaincu de trahison dans ses rapports avec les nations étrangères, et, dans ses rapports avec la France, d’attentat
aux ciroits des citoyens, est un gouvernement qu’il faut réformer sans délai, ou. renverser, s’il ne se prête pas à la réforme. Le nom exécré de M. Guizot était dans toutes les bouches, comme, au mois de juillet 1830, le nom de M. de Polignac. On parlait aussi du roi qui, depuis huit ans, après avoir tant de fois changé de ministres, s’était obstiné, malgré toutes les remontrances, à garder M. Guizot. Ennemis de la liberté l’un et l’autre, ennemis dédaigneux du peuple des faubourgs, ils étaient confondus dans la même réprobation. Les personnes qui, dans les groupes, racontaient les affronts subis par l’opposition parlementaire, et justifiaient ou condamnaient sa retraite, étaient écoutées presque avec indifférence. Puisque les réformistes du parlement n’étaient pas venus au rendez-vous, il ne s’agissait plus d’eux, et le peuple, disait-on, n’avait besoin ni de leur concours, ni de leur permission, pour faire ses affaires.
Les troupes étaient consignées dans leurs quartiers. Habitué à ne voir que les partis et à mépriser le peuple, le gouvernement s’était senti libre de toute inquiétude, en apprenant la résolution successivement adoptée par les réunions qui avaient eu lieu chez M. Barrot, chez M. Perrée et au bureau de la Réforme, Le roi souriait aux courtisans, et, dans l’eflusion de sa belle humeur, il demandait des nouvelles de M. Barrot et de la réforme, disant qu’il avait bien prévu la conclusion naturelle de cette formidable entreprise, qui devait, suivant les alarmistes, ébranler les solides assises de l'établissement de juillet. La cour et les ministères étaient dans une sécurité complète. Peut-être, pensait-on, serait-il nécessaire de montrer quelques uniformes pour calmer les esprits les plus mutins ; mais on ne redoutait pas même une émeute.
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Les rassemblements se formèrent sans obstacle sur les places dégarnies de troupes. Une nombreuse phalange d’étudiants et d’ouvriers put traverser en assez bon ordre la moitié de Paris, en chantant la Marseillaise et en criant : Vive la réforme! À bas les ministres! Elle parvint même jusqu’à la chambre des députés, en força l’enceinte et se retira, se rendant par la place de la Concorde au domicile de M. Barrot. Quand les troupes parurent sur les points où la foule était le plus compacte, on les accueillit par des sifflets et des pierres. L’agitation allait toujours croissant, surtout aux abords de la chambre, dans les rues Royale, de Rivoli, Saint-Honoré. Quelques heures plus lard, ces rues étaient occupées par la cavalerie. La population refoulée dans l’intérieur de la ville construisait à la hâte quelques barricades, et les coups de fusil répondaient aux coups de fusil. Telle fut la journée du 22 février.
Ce n’était qu’un premier engagement. Il n’avait pas été sérieux : on pouvait compter les victimes ; elles n’étaient pas nombreuses. Mais pour qui voulait attentivement observer les diverses circonstances de la lutte qui venait de commencer, il était évident qu’elle devait avoir des suites. Celte fois, c’était bien le peuple, le véritable peuple qui avait eu l’initiative de la résistance : tous les partis s’étaient mis à l’écart et avaient conseillé la soumission ; le peuple n’avait pas voulu se soumettre. On pouvait ensuite remarquer que les collisions entre le peuple et la troupe avaient éclaté sur tous les points de la ville, partout où s’était montré l’iiniforme abhorré des gardes municipaux,: le sentiment de la lutte était donc général.
La seconde journée fut })lus féconde en incidents et en résultats. Dès le matin, le peuple se montra de nouveau
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dans les rues, sur les places, que les patrouilles avaient parcourues toute la nuit sans rencontrer aucun assaillant. Les visages étaient plus animés et plus sombres. De nouvelles barricades s’élèvent dans toutes les rues étroites, inaccessibles à la cavalerie, où habitent les ouvriers en chambre et les petits commerçants, population intelligente et active qui, sortie de la multitude confuse et sans nom, a senti se développer en elle, avec l’éducation du travail, les nobles instincts de l’indépendance. Un combat s’engage sur divers points à la fois, combat plus meurtrier que celui de la veille.
Le général Jacqueminot, sûr de la garde nationale, comptant sur elle pour frapper le grand coup, ne se hâtait pas de la convoquer. Mais voici que par les ordres des maires, des chefs de bataillon^ des capitaines, et, même dans plusieurs quartiers , à la requête de quelques simples citoyens, les tambours de la garde nationale battent le rappel. La milice civique est sous les armes* Va-t-elle se joindre à la troupe pour attaquer les barricades? Irrégulièrement convoquée, elle obéit à ses propres sentiments. Ils lui disent de crier : Vive la réforme ! et ce cri, d’abord.proféré par quelques voix, sort bientôt avec vigueur de toutes les poitrines. Vive la réforme! c’est le mot de ralliement de tous les bons citoyens, dans cette grande journée. Derrière les barricades le peuple crie : Vive la réforme ! Devant les barricades, en présence do l’armée, la garde nationale, marchant en bon ordre et en liberté , fait entendre le même cri. L’armée est frappée de stupeur. Les chefs hésitent : l’hésitation des troupes est plus grande encore. Oseront-ils attaquer les légions de la garde nationale comme des bandes insurgées? Non sans doute. Iront-ils frapper au-delà des barricades des gens qui veulent ce que veut la
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garde nationale et s’expriment comme elle? Est-ce d'ailleurs un si grand crime que de demander cette réforme, et que de maudire le nom des ministres qui la refusent? L’armée ne sait bientôt plus ce qu’elle doit faire : les détachements envoyés contre les rebelles s’arrêtent devant eux^les regardent, et semblent les inviter à no pas commencer l’attaque. A l’incertitude succède le trouble,, au trouble l’inaction. Seule, la garde municipale, ne .se laisse pas ébranler. Le peuple la déteste, elle le sait, et eHo eàt jalouse de se signaler par des actions d’éclat' Mais la garde natibnale.se précipite entre elle et le peuple, et la contraint à relever ses armes. L’insurrection se propage dans tous les quartiers do la ville, et, sur tous les points, elle triomphe presque sans combattre.
Vive la réforme! à bas les ministres l Ces simples mots . sont compris par tout le monde, et par tout le rhondo ils sont acceptés. Qui s’armerait pour défendre l’honneur d’une assemblée convaincue d’avoir pris part à tant de trahisons? La réforme qui promet une chambre plus honnête, plus indépendante, plus française, est le vœu de toutes les consciences. Et qui s’opposerait au renvoi de ces ministres détestés, qui viennent de mettre le comble à leurs méfaits en abrogeant par la force le droit de réunion, un des droits les plus chers au peuple? Loin de traiter comme des ennemis domestiques les ouvriers qui frappent aux portes en demandant des armes, la bourgeoisie leur offre ce qu’ils réclament et les encourage dans leur entreprise. D’autre part, des masses considérables d'ouvriers désarmés escortent la garde nationale, mêlant à ses cris leurs cris plus rudes. Vive la réforme! à bas les ministres ! C’est l’unique voix de tout un peuple.
Elle parvient entin aux oreilles du roi. Jusqu’alors le roi n’avait pas soupçonné l’état de l’opinion. Quand on lui disait discrètement que beaucoup de gens s’étaient laissé gagner par les discours de l’opposition, que la garde nationale avait pris goût à la réforme, et que la bourgeoisie se détachait du gouvernement, il accueillait ces renseignements avec le sourire de l'incrédulité. Désormais, il fallait bien le reconnaître , l’opinion abandonnait ce gouvernement qu’elle avait soutenu pendant dix-huit ans contre les assauts des partis. A toutes les personnes qui se présentaient aux Tuileries, pairs, députés, généraux, serviteurs de la bonne fortune, décidés déjà, pour la plupart; à trahir la mauvaise, Louis-Philippe n’adressait qu’une question : Était-il vrai que la garde nationale venait de faire cause commune avec M. Thiers, avec M. Barrot, avec le National t avec les agitateurs réformistes? Les visages abattus confirmaient cette • triste nouvelle, M. Guizot vint offrir sa démission. Fut-elle sérieusement acceptée? On en doute. Le roi ne pouvait plus se dissimuler qu’il avait affaire à une grosse émeute ; mais il croyait encore que l’effervescence populaire pouvait être calmée par des promesses, et qu’après cette tempête tout s’arrangerait au moyen de certaines concessions, qui laisseraient subsister l’ensemble du système. Or, avec des ministres pris dans l’opposition, exaltés et rendus exigeants par leur triomphe, comment pratiquer cette politique subtile et peu sincère? Le roi tenait plus que jamais à conserver M. Guizot, et des personnes qui ont vu le roi durant ces heures tragiques, sont persuadées que M. Guizot, un instant écarté, ne devait pas être remplacé. Quoi qu’il en soit, la nouvelle de la démission de M. Guizot, promptement répandue dans Paris , fut acceptée comme une satisfaction