CHAPITRE XVI
offerte par la couronne au vœu populaire. M. Guizot n’élanl plus ministre, la réforme s’opérait d’elle-méme ; et que voulait-on? La retraite de M. Guizot et la réforme. Rien de plus encore. On quitta les barricades, on tendit les mains à la troupe : le peuple était vainqueur, et il se souciait bien moins d’achever que de célébrer sa victoire.
Sur les boulevards où campaient les troupes inoffensives, on vit bientôt accourir des bandes d’ouvriers, les uns armés, les autres sans annes, tous animés des mêmes sentiments, annonçant tous que le sang avait cessé de couler, et que la paix était faite. La nuit arrivait. En peu d’instants toutes les places, toutes les rues furent remplies de bourgeois paisibles, de vieillards, de femmes, d’enfants, qui venaient demander des nouvelles et jouir de ce doux spectacle que procure toujours, aux plus braves comme aux plus timides, la fin d’une guerre civile. La nuit venue, tout ce peuple demanda qu’en signe de joie les maisons fussent illuminées, et l’on mit partout le même empressement à le contenter. Mais celte soirée devait être terminée par d’autres cris de guerre. De l’excès de la joie, le peuple allait subitement passer à l’excès de' la fureur. Une foule immense emplissait les avenues latérales et le terre-plein du boulevard , quand un coup de feu tiré par une main inconnue retentit aux abords du ministère des affaires étrangères, où stationnait un détachement d’infanterie. Se croyant attaqué, le détachement fit feu sur la foule, et chaque balle alla frapper une.poitrine dans cette masse confuse. On releva cinquante victimes. Les mourants furent transportés dans les maisons voisines : les morts furent entassés sur un tombereau, et ce char funèbre, entraîné par le peuple, dans les rues où l’insurrection venait de se calmer, y remplit tous les cœurs
d’effroi, de colère, de vengeance. Les mois ne peuvent décrire le tableau qu’offrait, à la lueur des torches, ce tas de cadavres amoncelés, dont les plaies découvertes répandaient sur le pavé des boulevards un sang qui fumait encore 1 Au souvenir cette scène atroce, l’esprit altéré frémit d’horreur. Nous n’accusions personne de cet épouvantable carnage ; nous nous efforcions d’attribuer l’événement à une fausse alerte, à une terreur suinte, à un ordre mal compris, à l’un, à l’autre de ces hasards, de ces causes fortuites qui souvent ont pour résultat les plus malheureuses catastrophes. Mais on n’écoutait pas ce langage; la fureur qui transportait tout le monde n’admettait pas d’autre vraisemblance qu’une abominable trahison. On avait, disait- on, abusé le peuple en paraissant condescendre à ses vœux, pour l’attirer hors de ses barricades ; mais le signal du massacre venait d’être donné, et d’impitoyables représailles allaient comprimer le mouvement réformiste , et venger l’honneur outragé de M. Guizot. En quelques instants, cette rumeur sinistre parcourut tout Paris. On se précipitait aux bureaux du National : « La troupe arrive, criait-on aux rédacteurs de ce journal, et vous êtes désignés pour être les premières victimes de ses vengeances. Fuyez, sans faire preuve d’un courage inutile. » Et la foule qui avait envahi les bureaux du journal fuyait à la hâte. Mais aussitôt d’autres personnes arrivaient, en. proie à la même terreur, aux mêmes alarmes, demandant des ordres et des armes. Ce n’étaient plus des artisans , des ouvriers : ceuxci étaient déjà dans les faubourgs, escortant le char des victimes : c’étaient des officiers supérieurs, des soldats de la garde nationale, des bourgeois surpris sur le boulevard par la décharge meurtrière, chez qui la vue du sang avait