CHAPITRE XVI
éveillé les farouches instincts de la vengeance ; c'était des enfants, des femmes, qui venaient de perdre un père, un mari, et qui réclamaient justice avec des cris de rage et des sanglots ; c’étaient de vieux militaires qui, après avoir servi le pays sur d’autres champs de bataille, en de meilleurs temps, venaient solliciter l’honneur de conduire des légions de .volontaires contre les assassins d’une population désarmée. Que leur répondre? Quelles consolations offrir aux veuves, aux orphelins? Quelle justice promettre, et en quel nom la garantir? MM. de Malleville et d’Aragon s’étant rendus à cette heure aux bureaux du National pour y chercher des nouvelles, le rédacteur qui les reçut ne put que leur presser la main, en leur disant : « Messieurs, il ne s’agit plus, hélas ! de réformes : après ce qui vient de se passer, le peuple n’a plus qu’un sentiment, la vengeance : le gouvernement, je le crois, ne peut plus être sauvé! »
De nouvelles barricades s’élevaient aux extrémités de toutes les rues, et la troupe, en proie aux émotions les plus diverses, l’étonnement et la douleur, la honte et l’effroi, ia troupe qui ne recevait plus ni l’ordre de marcher, ni l’ordre de reculer, laissait faire ces barricades nouvelles qui bientôt allaient dominer toutes ses positions. Au lever du jour, Paris n’était plus qu’un vaste champ de bataille ; et derrière les retranchements établis à la hâte par les insurgés, on voyait briller des fusils, des épées, des instruments de mort de toute forme. La vengeance ! Il ne s’agissait que de venger le meurtre commis sous les fenêtres de M. Guizot, assurément, car on n’en doutait pas, par ses odres. Jusqu’où devait-on aller pour satisfaire cette ardente passion? On ne le savait pas encore. Mais tout à coup le bruit se répand que le maréchal Bugeaud est nommé commandant
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général de toutes les forces militaires de Paris, et que les pouvoirs de MM. Jacqueminot et Tiburce Sébastiani sont réunis en ses mains. Des placards qui annoncent cette nomination viennent, en effet, d’être apposés sur les murs. On les lit, on les déchire, et on les commente. Le général Biigeaud, c’est, dit-on, l’impitoyable épée de la rue Transnonain. Un tel choix ne peut avoir d’autre but que d’annoncer aux Parisiens une résistance désespérée. En appelant M. Bugeaud pour concentrer sous son commandement et la garde nationale et l’armée, le roi fait savoir qu’il est prêt à tout entreprendre, à tout oser. La politique du règne serat-elle consolidée à la fin de cette journée? Elle ne peut l’être que par d’épouvantables égorgements. Mais cela n’arrête pas le roi. Eh bien! puisque le roi veut donner cette suite aux massacres du boulevard des Capucines, on combattra, comme les circonstances le veulent, à outrance, et peut-être parviendra-t-on à jeter par terre ce gouvernement impie, qui, né d’une révolution, se montre tellement oublieux de son origine. C’est ainsi qu’on s’exprime, et partout s’organise une résistance formidable. Les barricades sont fortifiées, les appels aux armes sont faits avec plus d’énergie, et le nombre des combattants augmente à chaque instant.
Oui, le roi avait résolu d’engager une sanglante mêlée, et il avait appelé le général Bugeaud dans le dessein que le peuple avait aussitôt compris; mais, quelques heures après avoir adopté cette énergique résolution, le roi s’était laissé persuader qu’il valait mieux offrir la paix que la guerre. Prié de venir près du roi qui réclamait ses conseils, M. Thiers s’était empressé de répondre à ce témoignage de confiance. Convoqué une heure auparavant, M. Molé n’avait pas paru. M. Thiers arrivait aux Tuileries vers le
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