‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 173 sur 198 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

milieu de la nuit. Le roi, l'ayant dès l'abord mal accueilli, l'avait ensuite chargé de composer un cabinet, et l'avait interrogé sur les plans stratégiques de M. Bugeaud. M. Thiers approuvait les plans du général, mais il ne pouvait, disaitil, faire un ministère sans M. Barrot. M. Barrot, c'était la réforme, c'était l'opposition entrant dans les conseils de la couronne, après en avoir été repoussée pendant dix-huit années; et elle y entrait le front levé, dictant les conditions de son concours. Oui , c'était bien là , suivant M. Thiers, ce qu'exigeaient les circonstances. Au premier mot, le roi n'avait pas voulu le croire; il avait reçu la déclaration de M. Thiers avec dédain, avec impatience. Prétendre que le peuple exigeait la réforme, c'était, disait-il, répéter des propos de cafés. Des turbulents, qu’on allait bientôt mettre à la raison, pouvaient la demander, cette réforme; mais le peuple était trop sage, suivant le roi, pour s’en soucier. Cependant M. Thiers refusant d’entrer au cabinet s’il n’avait M. Barrot pour collègue, le roi avait fini par comprendre qu'il ne pouvait se passer de M. Barrot. Celui-ci, à son tour mandé par le roi, s’était montré plus difficile que M. Thiers. On l'invitait à prendre un portefeuille, et l’on associait à son nom celui de M. Bugeaud : on acceptait avec lui le programme de la gauche, la réforme, et la première chose qu'on lui demandait, c’était de livrer bataille à l'armée réformiste , et de présider aux massacres qu’avait prémédités M. Bugeaud. M. Barrot avait dit au roi qu’il ne pouvait consentir à jouer ce rôle, et le roi, vaincu tour à tour par M. Thiers, par M. Barrot, et plus encore assurément par les embarras de sa situation, avait paru céder.

C'est ce que fit connaître la proclamation suivante :

ni.

« Citoyens de l’aris,

« l/ordre est donné de suspendre le feu. Nous venons d'ètre chargés {wir le roi de composer un ministère, ha chambre va être dissoute. Le général Lamoricière est nommé cQiumandant en chef de la garde nationale de Paris.

tt MM. Odilon Rarrot, Thiers, Lamoricière, Du vergier de Hauranne sont ministres.

« Liberté, Ordre, l'niou, Kéforme !

« üuiLON Bahhoi, Thiers. »

Il était environ huit heures quand celte proclamation fut affichée. La veille, elle eût calmé tous les esprits. M. Barrot se trompait, lorsqu'il pensait qu’elle devait encore produire le même résultat. Personne ne croyait à la sincérité du roi. Cette retraite subite parut un piège. Le roi ne pouvait se résigner à prendre pour ministres M. Barrot, M, Duvergier de Hauranne, sans avoir, au fond du cœur, l'intention de les congédier après la crise ; si d'ailleurs le plus entêté des hommes faisait une aussi grande concession que d'appeler M. Barrot au ministère, de suspendre le combat et de promettre la réforme, après avoir, quelques heures auparavant, placé sa couronne, son système, son immuable système, sous la protection du sabre de M. Bugeaud, c'est évidemment qu'il voyait sa partie perdue. Pourquoi donc raffermir ce trône qui menace ruine? Des concessions sont offertes : dissolution de la chambre, ministère libéral, et réformes. Mais qui garantit que ce nouveau programme n'aura pas la fortune de celui de l' Hôtel-de-Ville ? Puisque roccasioii vient s'offrir d’achever ce règne si fertile en parjures , pourquoi la laisser échapper?

M. Barrot se rend sur les boulevards et commente la pro-

CHAPriRB XVI.

claroation qu’il vient de faire apposer sur les murs. Mais si l’on croit à ses paroles, on lui crie que la conscience du roi est moins bien notée que la siénne que si tout le peuple a pris les armes, c’est pour obtenir plus que des promesses ; qu’il dicte lui-même ses conditions, et que la première est l’éloignement du roi.

La famille royale était rassemblée dans la galerie de Diane. Le déjeuner venait d’être servi. On se mettait à table. MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne sont introduits par un officier d’ordonnance. Ils avaient vu, sur la place de la Concorde, les soldats quitter leurs rangs, offrir leurs armes, et ils venaient annoncer cette triste nouvelle. Le roi se leva et pria MM. de Rémusat et Duvergier de le suivre dans son cabinet. « Allons, sire, lui dit la reine, moulez à cheval et sachez mourir, s’il le faut : du balcon des Tuileries, votre femme et vos enfants vous accompagneront des yeux ! » Le roi reparut bientôt dans un uniforme militaire, descendit dans la cour des Tuileries, et, montant à cheval, passa quelques troupes en revue. Mais, avec les troupes, se trouvaient, dans la cour des Tuileries, deux bataillons de la garde nationale, et l’un de ces bataillons accueillit le roi par des cris de : Vive la réforme ! Le roi rentra consterné dans ses appartements.

Ils furent bientôt envahis par des députés de toute nuance, des fonctionnaires de tout grade, arrivant des boulevards, des quais, des rues centrales, des faubourgs, et venant tous donner sur l’état des choses les mêmes renseignements. Il s’agissait donc d’une abdication. On lé dit au roi, et quand il cherche des voix amies qui Tencouragent à rester, il n’entend murmurer autour de lui que ces mots sinistres : Désormais la résistance est impossible ; le peuple est sûr de

vaincre ; la garde nationale presque entière fait cause commune avec le peuple et marche avec lui vers les Tuileries ; l’École polytechnique est dans les barricades, et conduit, comme en 1830, la jeunesse des faubourgs; l’armée, accueillie par le peuple avec de vivats, fraternise avec lui, lui livre ses fusils, ses cartouches : partout la révolution est victorieuse, ou croit l'étre; il faut abdiquer! Seule, la reine s’oppose à cette résolution. Elle ne voit pas les périls, elle n’entend pas les avis; elle ne veut savoir ni ce qu’on dit hors des Tuileries, ni ce qu’on pense au dedans : mais elle crie qu’une révolution est toujours un crime, une abdication toujours une honte, et qu’un roi ne peut perdre sa couronne sans l’avoir défendue, Louis - Philippe paraît un 'instant entraîné par ce discours. La foule qui l’entoure le contemple en silence. Mais arrivent du dehors d’autres messagers apportant de plus tristes nouvelles : Le général Lamoricière est blessé ! L’insurrection, ne rencontrant aucune résistance, est sortie de ses retranchements, et la voici livrant au dernier poste qui protège les Tuileries un assaut qui ne peut durer longtemps ! N’entend-on pas la fusillade? Ne voit-on pas déjà paraître, sur la place même du Carrousel, des gens armés que d’autres vont suivre? Tout n’est-il pas irrévocablement perdu? et le roi attend-il pour prendre un parti qu’il soit prisonnier de la révolte? Louis-Philippe saisit une plume et signe l’acte de son abdication :

« J^abdîque cette couronne que je teuais du vœu de la nation, et que je n^avais acceptée que pour amener la paix et la concorde parmi les

Français.

« Me trouvant dans Timpossibilité d'accomplir cette tâche, je la lègue à mon petit-fils, le comte de Paris. Puisse-t-il être plus heureux que moil

« Louis-Philippe. »

Page 1