CHAPITRE XXIV
Marelie de la eolonne d'attaque du géwkérmM Oarrelet.
A deui heures précises, le général Carrelet, doot toutes les dispositions étaient prises, ordonna au colonel de Rochefort de se porter en avant, et de culbuter tout ce qui s'opposerait à sa mission, celle d'éclairer la marche de cette formidable colonne d'attaque.
Cette avant-garde s'ébranle au pas et se dirige avec un calme imposant, je dirai presque solennel, vers la porte Saint-Denis.
A quelque distance en arrière venaient également en colonne , par pelotons et au pas, les trois autres escadrons du 1®' et les quatre escadrons du 7* de lanciers, flanqués, comme leur avant-garde, par de l'infanterie. A leur tête se trouvaient le général Reïbell et
le général Carrelet, entouré de tout son état^major dinsioDoaire.
Parvenue ^ hauteur de la rue Taitbout, le colonel de Rochefort aperçut un rassemblement considérable, tant à l'entrée de la rue que sur Tasphalte près Tortoni ; ces hommes étaient tous bien vêtus, plusieurs étaient
k la \ue de cette avant-garde, retentit le cri de guerre adopté depuis deux jours :
Vive la République !
Vite la Constitution!
A bas le Dictateur!
A ce dernier cri, aussi rapide que Téclair, d'un seul boDd, le coIoDel de Rochefort franchit les chaises et l'asphalte, tombeau milieu du groupe, et fait aussitôt le vide autour de lui!
Ses lanciers se précipitent à sa suite ; un de ses adjudants s'abat sur l'asphalte à côté de son cblonel, qui le croit grièvement blessé; mais, tout renversé qu'il {ût, Tadjudant abat à son tour, à coups de sabre, deux individus qui s'étaient précipités sur lui.
En un clin d'œil le rassemblement fut dispersé, tous s'enfuirent précipitamment dans toutes le directions, ou se réfugièrent dans les cafés et dans les maisons du voisinage, en laissant bon nombre d'entre eux sur la
Ce fut l'affaire d'un instant.
Le colonel de Rochefort continua sa marche, en
dispersant tout ce qu'il rencontrait devant lui.
Il n'éprouva point de résistance sérieuse jusqu'au faubourg Poissonnière; là seulement il commença à rece* voir des coups de fusil des croisées et des rues adjacentes.
L'infanterie riposta pendant qu'il lançait des pelotons dans la rue Hauteville , et qu'il chargeait ecl personne, dans la rue Mazagran , à la tète de l'un d'eux.
Une trentaine de cadavres restèrent sur le carreau , presque tous couverts d'habits fins.
Cette avant-garde se remit en marche et franchit la barricade enlevée vingt minutes avant par les grenadiers du 28«.
La tête de colonne allait atteindre la porte Saint- Denis, lorsque, tout à coup, un feu croisé, partant des fenêtres et de toutes les directions, effraya les chevaux et jeta la confusion dans les rangs.
L'infanterie y répond par un feu très-nourri et à tout hasard, car on ne découvrait personne au milieu d'une pareille fumée.
A ces détonations , le général de Cotte accourt à la tête d'un bataillon du 72*, croyant l'avanl-garde sérieusement engagée ; ses soldats, électrisés par la fusillade qui les entoure, ouvrent a.ussi le feu, mais à l'aventure, et le continuent pendant huit ou dix minutes, malgré les efforts du général et de ses aides de camp pour arrêter une consommation aussi inutile de munitions, et qui
ne pouTait faire que des victimes ianooenles; car, certes , aucun combattant ne dut être tenté de se mon* trer aux fenêtres pendant cet effroyable ouragan.
Néanmoins la position de cet escadron était critique en ce moment déplorable; enveloppé de toutes parts par des masses d'infanterie , il ne pouvait se mouvoir ni s'échapper faute de rues ; il dut donc se résoudre à rester pelotonné sur la chaussée , et k subir les balles de Tennemi et les ricochets de ses frères d'armes, qui , par un miracle, ne tuèrent, ne blessèrent même ni un homme ni un cheval ; 70 lances ou flammes furent seulement brisées ou trouées par des balles, des (*/he« vrotines, et jusqu'à de gros plombs à loup.
Au milieu d'une crise aussi violente, aussi inexplicable, les lanciers conservèrent l'attitude la plus calme, la plus martiale ; et c'était pour la plupart leur baptême de feu ; aussi un escadron du 1*' de lanciers ne passaitil jamais devant un régimemt d'infanterie sans être aussitôt accueilli aux cris de :
Vivent les lanciers!
Le plan des constitutionnels en paletots et en talmas avait été de laisser passer toute l'infanterie et l'artillerie, et, lorsqu'on les croirait complètement engagées dans les rues tortueuses du Carré-Sain t-Martin, de jeter le désordre dans les deux régiments de lanciers, que l'on eût pu fusiller impunément par les croisées, de former des barricades avec des cadavres d'hommes et de chevaux et de faire éclater, par un hourra général des républicains
de salons, une manifestation année sur les derrières même des troupes.
Ce plan ne manquait point d'habileté et pouvait en effet, sinon triompher de l'ardeur des soldats, au moins jeter de l'inquiétude, peut-être même quelque perturbation dans leurs rangs.
Ainsi, pendant que le l*'' escadron du 1®' régiment de lanciers subissait cette rude épreuve sur le boulevart Bonne-Noi^velle, les trois autres escadrons et le 7® de lanciers tout entier, restés à la hauteur de la rue Richelieu, recevaient également des coups de fusil qui, partis d'abord du boulevart Poissonnière, se prolongèrent sur toute la ligne jusqu'à Tortoni.
Cette échauffourée fit néanmoins des victimes innocentes, car si la baïonnette est un héros — comme le disait Souvarow — la balle est une folle qui souvent, à pareils jours, va frapper la femme à côté de son époux, l'enfant sur les genoux de sa mère, l'ami faisant sa partie de trie trac avec son vieil ami.
Que de déplorables exemples n'en pourrais-je pas citer, depuis la Maison-Dorée jusqu'à la porte Saint- Martin, et cela, grâce à l'initiative hostile de quelques jeunes étourdis en habits fins, car ils n'étaient certes pas de taille à se mesurer, bannières déployées, ni {)our une dynastie quelconque, ni pour l'œuvre de la Constituante, contre une armée disposée à accepter le combat partout oii l'on voudrait le lui offrir.
Enfin le capitaine Moreau, vieux soldat de la garde
royale el de l'année d'Afrique, ayant pu dégager son escadron, le fit, d'après Tordre de son colonel, entrer tout entier sous un vaste hangar de la rue Saint-Fiacre, eo déclarant toutefois au propriétaire, comme aux individus qui s'y trouvaient, que si, pendant ce ralliement et ce repos, il partait de la maison un seul coup de fusil contre ses lanciers, ils seraient tous aussitôt passés par les armes.
On tint conopte de Tavertissement, et peu après le capitaine Moreau ramenait son escadron et reprenait sa place de bataille à la droite de son régiment sur le boulevart des Italiens, où il resta jusqu'au moment d'une expédition dont je parlerai plus loin.
Un ordre spécial avait prescrit au général Canrabert de laisser le 49* de ligne en position entre la rue Grange-Batelière et la rue de Richelieu, pour assurer sans doute la base d'opérations contre les hourras de la fashion parisienne, en sorte qu'il ne lui restait plus pour l'attaque du faubourg Saint-Martin, que le 5® bataillon de chasseurs à pied, deux bataillons du 27® de ligne, une bouche à feu et une section du génie, détachée de la brigade du général de Cotte.
Le 49* reçut Tordre d'enlever les quarante mille cartouches déposées à la mairie du 2® arrondissement , opération qui exigea des soins et beaucoup de temps, chaque soldat ayant dû en emporter plusieurs paquets dans son sac.
Arrivé à la hauteur de la porte Saint-Martin, le général Canrobert prit aussitôt ses dispositions pour l'attaque du faubourg que l'on disait fortement occupé par l'armée socialiste.
Au brave commandant Levassor fut confié l'honneur d'enlever, avec ses intrépides chasseurs, les trois barricades de la rue du Faubourg, pendant que l'habile colonel Peyssart, avec le !•' bataillon de son régiment, manœuvrerait par les bords du canal, pour rejoindre par ce mouvement convergent , le 5* bataillon de chasseurs à la hauteur de l'hospice des Incurables.
De son côté, le commandant Levassor, qui avait près dequatrecentsmètresà franchir, à découvert, pour arriver à la première barricade élevée, comme en juin 1848,
devant la mairie actuelle du 5® arroudissemeot : le cornmandant Levassor, sachant qu'il pouvait compter sur le calme comme sur la valeur personnelle de chacun de ses chasseurs, avait formé, d'après Tordre et sous la direction de son général, son bataillon en deux colonnes d'attaque, ayant pour avant-garde la compagnie du capitaine Cambriel.
L'obusier fut placé en batterie, sous l'arcade même de la porte Saint-Martin.
Au signal du général Canrobert, le bataillon s'élance, et l'espace est franchi ; rien ne pouvait résister à Télan de pareils soldats 1...
Le drapeau rouge qui flottait sur la première barricade fut enlevé par le lieutenant Yasseur, des chasseurs. Cinq chasseurs tués et quatorze blessés, dont le commandant Levassor et le lieutenant Schmitt; tel fut le tribut sanglant payé par le b"" bataillon au salut de la société, comme il en paya tant en Afrique pour T honneur de son drapeau, et pour assurer la conquête de FAlgérie.
La colonne du colonel Peyssart parvint au point indiqué par le général Canrobert sans obstacle, le colonel Mayran, avec une fraction de son régiment, ayant, ainsi que je l'ai dit, comprimé la résistance projetée sur les deux rives du canal.
L'insurrection vaincue sur ces points, le général Canrobert, qui avait établi son quartier-général à la porte Saint-Martin , chargea vers cinq heures son aide de
camp, le capitaine de Bar, de rallier ces deux bataillons ; ils revinrent, en effet, avec une cinquantaine de prisonniers, qu'il remit entre les mains de la gendarmerie mobile.
Le général Ganrobert ayant reçu Tordre de laisser en position sur ce boulevart un bataillon du 2f7* et les trois du 49® sous les ordres du colonel de ce régiment, fit rentrer dans ses casernes le reste de sa brigade et ramener à TEcole Militaire, sous l'escorte du 5* bataillon de chasseurs, les voitures de son artillerie que Ton était parvenu à rendre transportables après leur incroyable catastrophe.
Au moment de se mettre en marche, le général fut informé que Ton élevait des barricades dans le voi^nage de Notre-Dame^le-Lorette, et notamment au débouché de la rue Rochechouart et de la place Cadet. Deux reconnaissances commandées, l'une par le chef de bataillon Fraboulet, l'autre par le capitaine Brocq, du 27*, revinrent bientôt annoncer leur peu d'importance et la fuite des crânes qui s'étaient promis de les défendre.
Je ne terminerai pas le récit des faits relatifs à cette brigade sans parler d'un épisode digne d'intérêt.
Le général Ganrobert, l'un de ces types rares de la chevalerie militaire, le général Ganrobert, dont tous les grades et toutes les décorations ont été la récompense d'actions d'éclat en Afrique , avait commandé, pendant plusieurs années, le 5"^ bataillon de chasseurs à pied; l'avait vu au feu, en connaissait la valeur, comme il
avait aussi conservé le souvenir des plus braves de ses anciens soldats.
Parmi ceux-ci, le commandant Canrobert avait signalé et fait mettre à Tordre le clairon Darot, qui, au terrible combat de Bahl, contre les Kabyles des Ouled-Younès, lors de Tinsurrection de Bou-Maza, tua de sa main trois Arabes et enleva leurs armes.
Pendant une manœuvre au Champ-de-Mars, il y a quelques mois, des quatre bataillons de chasseurs attachés à Tarmée de Paris, le général Canrobert remarqua, en passant devant le front de son ancien bataillon, le sourire affectueux d'un clairon.
Le général reconnaît son héros de Bahl : « Quoi! « s'écria le général; c'est toi, mon brave Darot I et tu « es encore de ce monde ?. . .
— a Oui, mon général, et tout prêt à me faire tuer pour vous si l'occasion s'en présente...
— « N'oublie pas , mon brave Darot , de venir me parler si jamais nous prenons les armes?
— ((Je ne l'oublierai pas, mon général. »
Darot tint parole, et le 4 décembre, Darot se présenta au général, au moment où son bataillon venait prendre sa place de bataille, et lui dit :
« Me voici, mon général !
— C'est bien, mon ami; tu vas me servir de clairon d'ordonnance pendant le combat; ne me quitte plus! »
Darot suivait, en effet, le général dans tous ses mouvements, et se tenait à ses côtés lorsqu'il s'arrêtait.
Le feu commence; une balle, dirigée évidemment contre le général Canroberf, frappe son clairon, et Darot tombe raide mort aux pieds de son ancien com-
mandantlll
et Darot n'était point encore décoré I . . .