‹ Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808: précédées d'observations générales sur l'état (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Observations sur le Grand-Seigneur et la dynastie Ottomane^ sur le corps ecclésiastique et judiciaire des Oulémas y sur les Janissaires et les autres corps militaires ^ sur la marine , les finances j le commerce , la population et le régime actuel de l'Empire Ottoman.

Irois grandes révolutions ont agité Fempire dttoman durant les années 1807 et 1808. Ea moins de deux ans deux empereurs ont été déposés et étranglés; cinq grands visirs ont été destitués , décapités ou empoisonnés ; plusieurs ministres subalternes ont été mis en pièces par la populace de Constantinople ; les nouvelles milices régulières dites des nizam gedittes et des sejmen y ont été dissoutes et en partie extermiinées. Tous ces grands événements , qui se sont

succédé ayec une sapidité extraordinaire , ont été regardés en Europe comme des révolutions effrayantes , dont les conséquences funestes devaient se faire sentir pendant un très-grand nombre d années. Mais les Turcs n y ont vu que le résultat heureux d'une résistance ordinaire contre un gouvernement novateur , qui voulait changer les lois civiles et militaires de l'empire. Le calme a succédé aux plus affreux orages et le même peuple , alternativement souverain et esclave , a repris avec tranquillité ses fers sous un nouveau sultan. Tel est l'effet des loii^ et surtout des usages, qui gouvernent l'empire ottoman»

Mais le simple récit de ces grande^ révolutions ne pourrait présenter qu'une énigme continuelle et difficile à débrouiller; j'ai cru qu'il convenait de le faire précéder par un exposé de la constitution actuelle de la Turquie , et par quelques détails et observations sur la force , les revenus y le. commerce et la population de cet empire.

Plusieurs voyageurs célèbres ont écrit sur l'empire ottoman. Mais la plupart d'entre eux n'ont cherché à trouver dans cette terre classique que des restes mutilés d'anciens monuments , et n'ont parlé que légèrement et avec mépris des barbares qui gouvernaient ces fertiles contrées. Quelquesuns des écrivains , qui ont voulu approfondir la

constitution et les lois des Turcs , ont parlé avec emphase de l'autorité indéfinie du Grand-Seigneur et de la dépendance servile des sujets, parce qu'ils n'avaient parcouru cet empire que dans des moments de calme , lorsque rien ne paraissait pouvoir entraver la volonté du souverain regardé comme le lieutenant de la Divinité ( i ).

L'ambassadeur Porter et le chevalier d'Ohson , «ont les auteurs qui ont le mieux écrit sur le» lois politiques et religieuses de l'empire ottoman. Mais le premier s'est trompé en cherchant dans les lois existantes , et non dans les usages succesr sivement introduits une force capable de balancer l'autorité souveraine. Le second nous a peint les Turcs , dans sa laborieuse et savante compilation , non tels qu'ils sont , mais tels qu'ils seraient, si les anciennes institutions politiques et religieuses étaient encore en vigueur, et si les lois seules gouvernaient les peuples.

Les voyageurs , qui ont visité la Turquie dans des temps difficiles et qui ont été témoins des trois dernières révolutions , peuvent avoir conçu une idée exacte de cet empire, parce que les principaux corps de l'état et les différentes classes

(i) Les Turcs appellent leurs empereurs ZUuHah , miroir ou image de Dieu.

de la nation ont été obligés , durant ces époques orageuses, de montrer à découvert leurs droits , leurs prétentions , leurs passions et leur puissance respective.

J)u Grand ' Seigneur et de la dynastie

Ottomane.

L'empereur des Turcs est regardé par tous les mahométans sunnites (i) comme le successeur légitime du prophète et des califes orthodoxes. Il possède comme eux le pouvoir du kitab ou livre, et celui du kilitch ou épée , c est-à-dire ^ l'autorité religieuse et temporelle. Mais les califes, qui étaient ou prétendaient être de la race de Mahomet , n'avaient dû leur puissance souveraine qu'à leur titre de premier iman, ou chef du sacerdoec. Les empereurs ottomans étant d'origine tartara, n'ont dû, au contraire, qu'à leur épée leur autorité religieuse et les honneurs du califat. Cette circonstance a nécessité quelques modifications dans l'exercice de l'autorité religieuse des califes ottomans, et a été la première source de l'im-

{\) Les mahométans sont divisés en deux classes y les Schiitesetles Sunnites. Les premiers abhorrent les trois pre^iiers califes, qu'ils regardent comme des usurpateurs ; les seconds ont un grand respect pour leur mémoire.

portance et des prérogatives du corps des ' oulémas.

Les premiers empereurs ottomans qui fondèrent et agrandirent cet empire dans un temps , où le califat était divisé entre plusieurs prétendants , qui tous se déclaraient les successeurs légitimes du prophète , prirent aussi le titre de calife , afin de jouir sans contrôle d'une souveraineté absolue dans leurs états.

Mais ces monarques guerriers et conquérants dédaignèrent de remplir par eux-mêmes les fonctions judiciaires et sacerdotales , qui leur appartenaient comme califes ou premiers imans (i). Ils chargèrent le mufty de Tinterprétation des lois , confièrent aux moUas et aux cadis l'administration de la justice , et laissèrent aux scheiks et aux imans les cérémonies ordinaires du culte.

Cette négligence trop prolongée des sultans ottomans à remplir leurs devoirs sacerdotaux et judiciaires , accoutuma peu à peu les peuples à considérer les oulémas comme les seules personnes qui eussent le droit d'exercer ces fonc-

(i) Le sultan Amurat I", troisième empereur des Turcs , fut le premier qui commença à un âge déjà, avancé à assister aux prières publiques et à réciter lé Namaz comme chef des imans , d'après les conseils d^ Meula Fenari^ qui était alors mufty.

tions, consacra et affermit cette prérogative avantageuse.

Le monarque , qui aurait dû être le premier et le seul oracle de la loi , se vit enfin réduit à consulter le mufty , et se trouva lié dans lexercice de son autoriti suprême par les fetfas de ce pontife. Cette influence des oulémas aurait fini peut-être par arracher l'autorité souveraine à la Porte Ottomane, si les sultans régnants n'avaient eu la sagesse de conserver et même d'exercer fréquemment leur droit inhérent à la qualité de calife , de changer à volonté les agents de leur puissance religieuse aussi bien que ceux de leur puissance politique et militaire. ^

Une des causes qui contribua le plus à augmenter l'influence politique des Oulémas , fut leur zèle ardent , l'austérité de leurs mœurs et leur humilité apparente pendant les trois premiers siècles de la monarchie. Ces vertus leur gagnèrent l'estime du souverain et l'affection des peuples.

Les Oulémas furent humbles, modestes et obéissants, aussi long-temps que les empereurs ottomans, commandant eux-mêmes leurs armées, furent couronnés par la victoire. Ils. ne manquèrent jamais alors de trouver un accord parfait entre les lois du prophète et les volontés du monarque régnant. Mais Io]:sque , détestant le$

DE CONSTANTINOPLE. f

fatigues de la guerre , les sultans se renfermèrent dans leurs harems , confièrent le commandement des armées à des visirs ou à des pachas , et éprouvèrent des revers , les oulémas , possédant une grande influence sur un peuple fanatique et mécontent , commencèrent à secouer le joug et ^ à faire sentir leur importance.

Cependant les oulémas ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur influence politique serait précaire et incertaine , tant qu'elle n'aurait pour appui que des privilèges et l'amour capricieux de la populace. Ils s'efforcèrent d'attacher le corps des janissaires à leurs intérêts.

Ceux-ci possédaient de grands privilèges , qu'ils devaient comme les oulémas à la faveur et à la reconnaissance des anciens sultans ; ils avaient acquis l'estime de la nation par des services im-, portants et par de nombreuses victoires , et ils avaient conçu autant d'horreur que de mépris pour leurs souverains dégénérés.

Les janissaires se trouvèrent flattés des avances faites par le corps des oulémas , et furent char- • mes depouvoh- donner à tous leurs mouvements séditieux la sanction vénérable des interprêtes de la loi et des chefs de la magistrature. Ces derniers acquirent de la force par leur union avec ' les janissaires.

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