G RÉVOLUTIONS
Mais les Anglais, qui désiraient rétablir l'autorité des mamelucks , et avoir l'Egypte sous leur dépendance en faisant une alliance solide avec c(;tle milice permanente , s'empressèrent, après Vexpédition de Constantinople , d'envoyer un corps d'environ f\ à 5ooo hommes à Alexandrie pour exécuter cet utile projet. La flotte revenue des Dardanelles eut ordre d'appuyer cette opération.
Mehemed-Ali se trouvait alors au Caire avec la plus graside partie de ses troupes et n'avait laissé qu'une l'aihlc garnison à Alexandrie. Les habitants de cette ville conmierçante , préférant par expérience la domination tranquille des Francs au gouvernement orageux et tyrannique des mamelucks et dos Albanais, étaient disposés à accueillir les Anglais connue libérateurs. Le major Misset, consul d'Angleterre, avait gagné les chefs de la faible garnison d'Alexandrie. Les troupes britanniques ne trouvèrent presque au-
couscnti, en 1806 , à rétablir rautorité des beys-mameliicks, et à remplacer Mehemcd-Ali par le pacha de Salowiquc. Mais Mcliemed-Ali refusa d'obéir, fit des menaces au capitan-pacha , qui était chargé d'opérer ce changement , et conserva le gouvernement de l'ÉgypIe en se soumettant à payer à la Porte une somme annuelle de :i,5uo bourses.
cime résistance et furent admises dans cette ville à la grande satisfaction des habitants.
Le général en chef Fruser, voulant s'emparer des villes maritimes avant que Mehemet-Ali fût à temps de les secourir , envoya , aussitôt après la prise d"Aî"X indrie, le général W iichope avec environ douze cents hommes à Rosette pour prendre possession de cette ville. Les Anglais, persuadés par de faux avis qu'ils y seraient accueillis , comme ils l'avaient été à Alexandrie , marchèrent sans ordre, ne prirent aucune pré- 1 3 mars caution et entrèrent inconsidérément dans Rosette dont les portes ouvertes annonçaient la soumission volontaire.
Le commandant albanais de cette ville les laissa pénétrer et s'entasser en colonnes serrées dans des rues étroites et tortueuses : mais un feu terrible de mousqueterie , sortant de toutes les maisons , les détrompa bientôt. Sa vivacité destructive ne donna pas le temps aux Anglais de réparer leur erreur. Le gt'uéral Wanchope fut tué ; plusieurs chefs périrent ; la confusion s'établit parmi les soldats. Tous cherchaient à fuir en diFérents sens et se perdaient dans ce meurtrier labyrinthe. La destruction de ce cr.rps aurait été complète , si les Albanais et les habitants de Rosette avaient su profiter de leur avantage et »• 7
poursuivre renncmi, qui se retira à Alexandrie
dans le plus grand désordre.
Le j^énéral en chef, qui connaissait l'importance de Rosette (i) et désirait se rendre maître de cette ville avant l'arrivée de iMehcmet-Ali avec ses soldats albanais , s'empressa d'y envoyer toutes les troupes disponibles qu'il put détacher, sans danger, de la garnison d'Alexandrie. Plusieurs pièces de siège suivirent ce mouvement.
Mais la garnison de Rosette se défendit avec vigueur; les batteries de brèche, mal établies, firent peu d'elfet ; le siège qui aurait dû être poussé avec la plus grande activité , traîna en longueur. ]Mehemet-Ali envoya des forces considérables , au secours de la place assiégée : les mamelucks , devenus trop faibles pour être utiles à leurs alliés, furent contenus par un corps 1807. d'observation resté au Grand -Caire. Des détachements nombreux, chargés de couvrir les opél'ations du siège , étant trop disséminés , mal éclairés , peu retranchés, furent enlevés pirles Turcs. Les assiégeants se retirèrent à la hâte
(1) Dans Ifs circonstances d'alors, les habitans d'Alexandrie élaient exposés à périr de faim, si les Anglais ne prenaient pas possession Ue Rosette et de Raluuauié.
sur Alexandrie , après avoir éprouvé Une perte d'environ douze cents hommes.
Le mauvais succès de cette double tentative sur Rosette découragea les Anglais, et leurs partisans. Cernés dans Alexandrie , ils s'aperçurent bientôt que la populace capricieuse et mutine de cette ville les regardait de mauvais œil. Ayant à se garantir d'ennemis intérieurs aussi perfides que cruels et à combattre l'armée albanaise qui se renforçait tous les jours , ils aimèrent mieux renoncer à leurs projets, et capitulèrent avec Mehemet-Ali , pour l'évacuation de l'Egypte.
Tel fut le résultat d'une entreprise qui tendait à procurer à l'Angleterre une colonie riche , fertile , populeuse , facile à gouverner et à défendre , et qui , placée entre la mer Rouge et la Méditerranée , devait faciliter la communication de ses possessions d'Aste avec celles d'Europe, et offrir un immense débouché à son industrie. Ce projet, grand et sagement conçu , aurait réussi , si au lieu d'envoyer en Egypte quatre à cinq mille hommes pour en faire la conquête, les Anglais y avaient débarqué un corps de vingt- cinq à trente mille hommes, lequel, à l'instar de l'armée française d'Orient , aurait pu être soldé et nourri par les seules ressources de cette province importante»
32 août
La Porte , justement irritée contre les Anglais à cause de leur entreprise contre les Dardanelles, Constantinople et l'Egypte, n'hésita plus à leur déclarer la guerre ; elle ordonna le séquestre dans tout l'empire ottoman sur les meubles et les marchandises qui appartenaient aux sujets de la Grande-Bretagne et fit un traité d'alliance avec le gouvernement français. Le cabinet de Londres , qui se vit entraîné , contre son attente , dans cette guerre contraire à sa politique et à ses véritables intérêts , au lieu de répondre à la déclaration de la Porte par des actes d'hostilité, fît évacuer presque entièrement les mers de la Syrie et de l'Archipel par ses vaisseaux de guerre , et fonda avec raison sur ces ménagements l'espoir d'adoucir les Turcs et de se réconcilier bientôt avec eux (i).
La Porte , se trouvant en guerre avec la Grande- Bretagne et la Russie , prit toutes les dispositions
(i) Les vaisseaux turcs pris par les Anglais durant ces hostilités , n'étaient pas déclarés de bonne prise par lu Cour d'amirauté établie à Malle. — Dans le discours de* commissaires du roi, à la clôture du parlement britannique , le 26 juin 1807, il est dit: « S. M. ne peut que « regretter de voir la guerre s'étendre dans celle partie c du monde ( la Turquie ) ; ce (jui opère en laveur de la 0 France une diversion si avantageuse. Mais l>. M. nous
DE CONSTANTINOrLE. loi
nécessaires pour n'sLUer aux forces navales de la première et combattre les armées russes , qui occupaient les deux provinces de Valachie et de Moldavie. Une flotte de neuf vaisseaux de ligne fut envoyée aux Dardanelles sous les ordres de Seyd-Ali (i) qui distingué par son audace et sa rare intrépidité , avait succédé dans les fonctions de capitan-paclia à ce grand-amiral, fai!)le ignorant et pusillanime , dont nous avons parlé à l'occasion du passage delà flotte anglaise par le canal de l'Hellespont.
Une escadre russe , commandée par l'amiral Siniavin , était venue à Ténédos pour y remplacer la flotte de sir John Duckworth et bloquer les Dardanelles. Le nouveau capitan-pacha , qui avait eu la présomption de vouloir attaquer à forces égales les vaisseaux anglais , lorsqu'ils étaient mouillés dans la rade des îles des Princes devant Constantinople et qui fut retenu
« ordonne de vous informer qu'elle a jugé à propos de « ménager des mesures propres à faire cesser les hosti- < lités, dans lesquelles nous nous trouvons engagés « avec la Sublime Porte. »
(i) Seyd-Ali, né à Alger, avait servi sous les ordres du fameux Hassan-Pacha, son compatriote, dont il imitaîi la valeur , l'activité et la férocité. Mais il lui était inférieur en intelligence et en connaissances navales.
loa IIEVOLIJÏIONS
alors avec peine , n'hésita pas à sortir du canal
et alla offrir le combat à l'escadre russe.
Les deux flottes étaient à peu près d'égale force. Les vaisseaux turcs mieux construits manœuvraient avec plus de flKÎiité. Les équipages russes mieux composés étaient plus expérimentés et plus dociles.
Le combiît s'engagea- la canonnade fut très- Juin 1S07. vive pendant plusieurs heures; on se battit de près ; les Turcs et les Russes montrèrent dans cette lutte beaucoup de valeur et d'obstination. On fit plusieurs fautes de part et d'autre. ^lais quelques signaux du capilaii-pacha ayant été mal faits ou mal compris, le désordre s'ensuivit immédiatement. La hgnc turque fut rompue ; un de leurs vaisseaux fut pris et Seyd-Ali se vit obligé de rentrer dans le canal des D.irdanclles.
i'onteux de sa défaite et écumant de rage, il jeta tout le blàmc sur Chcrcmelte-Bey, un de ses vice-amiraux, ne vouhit pas entendre sa justification et le fit décapiter. Cette action rigoureuse ne déplut pas au gouvernement et encore moins au pid)lic; elle ellraya les officiers de l'escadre turque» I aîlermilla discipline parmi les équipages.
La flotte russe qui avait été beaucoup maltraitée dans le combat, fut obligée de retour-
DE CONSTANTINOPLC. 103
lier aux îles loiiiennes , d'où elle ne revint plus. Son départ fit regarder Seyd-AH, quoique vaincu, comme un libérateur, qui avait purgé les mers de l'Archipel de la présence des vaisseaux ennemis (1).
La Porte, n'ayant plus à craindre les entreprises des escadres russe et anglaise , tourna toute son attention vers les armées de terre.
Voulant former sur les rives du Danube une armée considérable pour chasser les Russes des deux provinces qu'ils avaient envahies , et profiter de la diversion utile que l'empereur Napoléon ftiisait dans le Nord par ses victoires, elle ordonna une levée générale dans tout l'empire. Il fut enjoint au pacha de Bosnie de marcher contre les Serviens , de les soumettre ou de les contenir cliez eux. Celui de la Romélie et les ayans de cette province reçurent l'ordre de se diriger avec leurs troupes sur Chiumla , où devait se rendre incessamment le grand-
(i) Lorsque l'amiral Siniavin se rendit aux Dardanelles , il rencontra la flotte anglaise qui allait en Egypte et proposa à l'amiral Duckwortlj de recommencer l'entreprise sur Constantinople. Mais celui-ci, qui ne croyait pas, avec raison , que ce renfort pût lui procurer du succès , rejeta celte proposition et continua sa route sur Alexandrie.
to4 RÉVOLUTIONS
visir nvec les minisires de la Porte, les janissaires de Constantiiiople et les renforts de tous genres envoyés par les pachas de l'Asie.
Mustaplia-Biîïractar , avait pour instructions de rester à Routschouck et d'y attendre de nouveaux ordres. Ce pacha , profitant des pouvoirs qui lui avaient été accordés par la Porte avec le titre de pacha à deux queues , à l'époque de l'invasion des Russes , avait réussi à organiser un corps de douze à quinze mille hommes et était devenu un personnage important tant par ses troupes belles et aguerries que par son activité et son audace. Comme ce pacha était destiné à agir contre la Valachie pendant que l'armée du grand -visir manœuvrerait du côté d'ibraïl et de Galalz sur les derrières de Michelson , le sultan Sélim crut qu'il était convenable d'augmenter son importance et son autorité et lui fit expédier le firman de pacha à trois queues.
On attendit la lune de séfer ou le milieu d'avril pour passer en revue les janissaires de Constantinoplc. Cette cérémonie se fit avec la pompe accoutumée. Les janissaires furent payés et dirigés de suite sur Chiunda , sous les ordres d'un nouvel aga. Celui-ci, ayant été employé pendant long-temps couime janissaire et oda-bachy dans
DE CONSTA^TINOPLE. io5
le 51" oda, qui est chargé de fournir une garde au palais de l'anihassadcur do France , aimait les institutions militaires des Européens et n'avait aucun des préjugés fanatiques de ses compatriotes.
Le grand-visir, Ibrahini-Pacha, le kyaya-bey, le terfterdar , le reis-cfendi et tous les autres ministres et principaux employés de la Porte, partirent peu de jours après pour la même destination et furent remplacés à Constanlinople par un caïmacan (Mousta -Pacha ) , et par des vékiis. Ceux-ci, quoique n'étant que de simples substituts, devaient exercer dans tout l'empire, à l'exception des lieux désignés pour l'arrondissement de l'armée , la même autorité que les ministres titulaires avaient avant leur départ.
On n'osa pas envoyer sur les bords du Danube les nizam-gedittes à cause du souvenir trop récent des troubles qu'un pareil mouvement avait occasionnés. On attendit une circonstance favorable pour les utiliser. Les régiments d'Asie restèrent dans leurs cantonnements; les niznm-gedittes de Constantinople furent répartis dans les batteries du Bosphore.
Le mufty sage et < claire , dont la prudence avait contenu tantôt la précipitation des ministres et tantôt la fureur du peuple, mourut à peu près
io6 RÉVOLUTIONS
à cette époque. Sa mort fut une grande calamité pour l'empire ottoman. Le sultan Sélim, à qui il avait rendu des services signalés et qui le chérissait comme un frère, le regretta vivement et reconnut bientôt toute l'étendue do cette perte.
Il était difficile de le remplacer. Le Grand-Seigneur crut voir dans le cadis-asker de Romélie des principes libéraux, deriiiteliigence, de l'érudition et une partie des qualités qui distinguaient le dernier mufty , et le choisit pour occuper celle place éminente.
Mais ce cadis-asker, faux et rampant, ne s'était montré partisan des nizam-gedittes que pour satisfaire ses désirs ambitieux. Ennemi secret des nouvelles institulioiis qui devaient affaiblir l'influence politique des oulémas, il nourrissait depuis long-temps dans son coeur une haine implacable contre le sultan Séîim. Devenu nnifty , il travailla sourdement à perdre son maître et sou bienfaiteur.
Mousta-Pacha , caïmacau du grand-visir, avait un caractère semblable à cehu du nouveau mufty. Il devait également soin élévation à sa fausseté et à un attachement apparent aux nouvelles institutions militaires. Fier et ambitieux autant que fourbe et cruel, il ne tarda pas à manifester son mécontentement contre les autres ministres et
DE CONSTANïINOrLE. lo;
conseillers d'état , parce que le sultan Sélim , au lieu de lui laisser le plein pouvoir dont les visirs et les caïmacans jouissaient autrefois, avait ordonné que toutes les questions relatives aux intérêts du gouvernement seraient discutées dans le conseil des ministres.
Mais les principaux objets de sa haine étaient Ihrahim-Efendi , ancien kyaya-bey , et Hadgi - Ihrahim-Efendi , ancien intendant -général des nizam-gcdittes. Ces deux conseillers d'état , qui avaient été forcés de quitter le ministère à l'époque de l'insurrection des janissaires de la Homélie, n'avaient pas cessé de conserver une grande influence tant à la Porte que dans le sérail. Toutes les affaires importantes passaient par leurs mains; ils étaient distingués par des talents, des lumières et une grande expérience. La faction , dite de l'Intérieur, à la tète de laquelle se trouvaient un autre Ibrahim-Efendi et im Ahmet-Bey, le premier, secrétaire particulier, et le second, un des principaux écuyers de Sa Hautesse , leur était entièrement dévouée.
Mousla-Pacha connaissait la force de ceux qui lui donnaient de l'ombrage. Ne pouvant les renverser par des intrigues de cour, il forma le projet de profiter des dispositions des janissaires et des oulémas pour exciter une nouvelle révolutioii.
détruire les ministres , et s'il le fallait, pour
déposer le sultan.
Le muftv et le caïmacan, également fourbes et ambitieux, s'entendirent. L'un voulait se défaire d'un prince éclairé, qui en Ira vaillant à civiliser son pays . sappait lin On once, des oulémas L'autre avait pour but de détruire les rivaux de sa puissance et de s'assurer avec les sceaux de l'État , un ascendant irrésistible sous un nouvel empereur. ^
Ces deux factieux firent semblant de se brouiller pour mieux caclvcr leurs intrigues. Mais dès que leur projet fut arrêté , ils ne négligèrent pour parvenir à leurs fins criminelles , aucun des moyens puissants que leur donnaient leurs emplois et les profils immenses qui y sont attachés.
A l'époque du départ des janissaires de Constantinoplepour l'armée, on avait joint aux nizamgedittes de cette capitale pour la garde des forts du Bosphore et le service des batteries, un certain nombre d'aventuriers, la plupart Albanais ou Lazes des environs de 'i rébisonde. Ceux-ci, sous le nom de yamacks-labiélis ou assistants de batteries , recevaient la même solde que les nizamgedittes et habitaient les même^ casernes sans être alFdiés à ce corps et soumis à la même discipline.
Le sultan Sélim espérait que ces yamacs , qui se trouvaient au nombre d'environ deux mille hommes, s'attacheraient aux. nizam - gedittes, prendraient du goûta leurs exercices et finiraient par demander à s'incorporer avec eux. Un peu d'adresse, des ménagements et quelques présents laits à propos, auraient pu produire cet effet.
Mais le caïmacan mêla parmi eux plusieurs janissaires qui leur firent entendre que comme yamacks-tabiélis, ils appartenaient à cette milice belliqueuse à laquelle l'empire ottoman devait sa gloire et sa puissance, et qu'ils devaient éviter de s'unir à cette troupe de renégats ou de mauvais musulmans , qui voulaient assimiler les enfants du prophète aux chiens d'infidèles.
Les yamacks occupaient depuis près d'un mois avec les nizam-gedittes, les châteaux du Bosphore. Mais la fusion qu'on voulait produire entre eux, était devenue d'autant plus difficile, que des disputes fréquentes divisaient les deux corps. Cependant le caïmacan , qui avait déjà préparé de concert avec le mufty tous les fils de la conspiration qui allait éclater, ordonna à Mahmoud-Eîendi, autrefois reis-efendi, de se rendre aux châteaux pour y payer les yamacks, et de porter avec lut quelques uniformes de nizam-gedittes , afin d'essayer si ces tabiélis seraient disposés à s'en revêtir.
a6ranii8o-. IMalimoiid-Efendi, ne connaissant pas les intentions secrètes du caïmacan se rendit à Roiunely- Cavack , qui est la plus considérable de tontes les batteries du Bosphore sur la côte d'Europe, fit appeler les chefs des yamacVLS et leur paya tout ce qui leur était dû ainsi qu'à leurs soldats. Profilant de la joie et des dispositions dociles que produit toujours sur les troupes le paiement entier de leur solde arriérée, il leur fi!: connaître les désirs du Grand-Seigneur, dont le caïuiacan favait chargé d'être l'organe , et les invita à s'y conformer.
Mais ce discours désagréable changea de suite la contenance des yamacks. La vue de quelques habits nizam-gedittes qu'on déroula dans le moment, excita leurs murmures. Mahmoud crut les effrayer par des menaces et ordonna à quelques yamacks de revêtir de suite cet uniforme. Leur fureur s'éleva aussitôt au comble et éclata.
Les yamacks se précipitèrent sur ÏMahmoud- Efendi pour l'étrangler. Les nizam-gediles le défendirent. Une lutte furieuse s'éleva entre eux.
Pendant ce combat Mahmoud justement eflrayé se jeta dans son bateau , et se dirigea sur le village le plus voisin (celui de Buyukderré) , où il espérait trouver un refuge. ÎMais quelques tabiclis qui s'étaient aperçus de sa fuite, le suivirent en cou-
DE CONSTANTINOPLE. m
rantle long du rivage, l'atteignirent, et le tuèrent, ainsi que sou secrétaire, au moment où il débarquait.
Les désordres arrivés à Pvoumely-Cavack furent bientôt connus dans toutes les batteries du Bosphore. Partout une lutte s'établit entre les nizamgeditles et les yamacks. Ces derniers, plus nom^ breux, eurent l'avantage, chassèrent leurs rivaux, et restèrent maîtres de tous les forts.
Le commandant des batteries de la côte d'Asie eût le même sort que l'infortuné Mahmoud. Son cadavre percé de coups fut jelé à la mer.
Les nizam-gedittes expulsés des châteaux rentrèrent tranquillement dans leurs casernes de CoDStantinople. Les yamacks venaient de commettre un grand crime, qui méritait un châtiment sévère. Le caïmacan en réunissant tous les nizam-gedittes de Constantinople, et une partie des topchys, avait assez de forces pour les punir et pour étouffer de suite cette insurrection dangereuse. Mais il trompa le Grand-Seigneur et les autres ministres en montrant de faux rapports, qu'il prétendait avoir reçus , en les assurant que le mouvement de ces misérables yamacks , le rebut de la nation, n'avait rien de dangereux, et en promettant de faire punir les plus coupables d'entre eux , et de ramener bientôt les autres à
iia RÉVOLUTIONS
leurs devoirs. L'indolence des ministres les porta
à croire aveuglément les déclarations du caïma-
can , et entraîna le sullan Sélim dans la même
erreur.
Cependant le bostangj-bachy , à qui le commandement supérieur du Bosphore appartenait de droit , s'étant présenté devant Buyukderré avec son grand bateau à seize paires de rames pour prendre des informations sur l'assassinat de Mahmoud-Efcndi, avait été reçu à coups de canon par les yamacks , maîtres de toutes les batteries. Ce nouvel attentat prouvait que ces soldats ne voulaient plus reconnaître aucun des agents de l'autorité.
Le rapport du hostangy-bachy aurait du ouvrir les yeux au Grand-Seigneur et à ses ministres. Mais on leur fil croire que les yamacks n'avaient d'aulrc but que d'éviter d'être contraints à faire partie du corps des ni/am-gedittes , et qu'une simi)le déclaration ofiicielle tendant à dissiper leurs craintes , les ramènerait à l'olxissance.
Cependant le caïmacan , actif dans ses manœuvres ténébreuses, employait des émissaires secrets pour faire sentir aux janissaires que le moment était venu d'opérer la ruine du corps des ni/amgedittes. Ces émissaires avaient pour principale instruction d'exciter la fureur des soldais et du
peuple contre les ministres , qui avaient été les auteurs ou les partisans de ce système d'organisation militaire si contraire, disaient-ils, aux lois et à la religion de l'empire.
Le mufti et les principaux oulémas restaient tranquilles. Mais ils employaient secrètement les moyens puissants de l'or, et les prédications des scheiks et des imams pour parvenir au même résultat. Mille rapports contradictoires dérobaient la vérité aux yeux du peuple et tenaient tout le monde en suspens.
Les yamacks dirigés par les avis secrets qu'ils recevaient de Constantinople , s'étaient réunis dans la grande vallée auprès de Buyukderré, après avoir laissé une garde dans toutes les batteries. C'est-là qu'ils s'engagèrent par serment à défendre jusqu'à la mort la cause commune , la religion et les anciennes lois. C'est-là qu'ils élurent pour chef le nommé Cabakchy-Oglou , en promettant d'obéir à ses ordres et en l'autorisant à punir de mort les lâches et les traîtres, qui se trouveraient parmi eux.
Ils avaient reçu l'ordre de rester tranquilles et d'attendre l'impulsion qui leur serait donnée. Leur inaction dura trois jours. Ils ne furent pas molestés et ne molestèrent personne. La tranquillité qui lègnait dans leur camp ,
ii4 RÉVOLUTIONS
n'annonçait pas une troupe de conspirateurs ,
qui allait changer le sort de lempire ottoman.
L'infâme caïmacan repétait sans cesse au sultan Sélim , que ces yamacks ne négociaient que pour leur pardon et qu'ils allaient incessamment se disperser. Cependant il préparait la voie à leur entrée triomphante dans Constantinople et aux changements qu'il voulait opérer.
La tranquille sécurité des ministres qui allaient périr était si complète , que lorsque le marquis d'Alménara , envoyé d'Espagne , qui , se trouvant à Buyukderré , avait deviné le but de la conspiration , vint les avertir des dangers qu'ils couraient , ils lui répondirent qu'ils savaient à quoi s'en tenir, que le calme allait être rétabli et que ses craintes et ses conjectures n'étaient que des visions.
Le 29 mai, Cabakchy-Oglou reçut l'invitation de marcher sur Constantinople , avec les yamacks qui se trouvaient sous ses ordres , au nombre d'environ six cents hommes. Avant de commencer son mouvement, cet homme audacieux , qui montra aussitôt le caractère ferme et hardi cl les talents qui conviennent à un chef de conspirateurs, fit prêter à ses soldats le serment de ne commettre aucun pillage , de n'insulter personne et de ne mettre à mort que les fonc-
DE CONSTANTINOPLE. n5
tionnaires qui leur seraient désignés par lui comme les ennemis du peuple.
Pendant que les yamacks étaient en marche pour se rendre à Constanlinople , le perfide caïmacan fit appeler à son palais les personnes qu'il voulait faire périr. Le terfterdar , quelques conseillers-d'état et le directeur de la monnaie , dont ce pacha était mécontent , se rendirent à son invitation. Tous les autres, avertis à temps du sort qui leur était destiné , se cachèrent.
Le caïmacan reçut d'un ton amical les malheureux qui s'étaient empressés d'obéir à ses ordres. Il les combla de politesse , leur fit servir des pipes et du café, leur dit qu'ils avaient bien fait de se rendre à son appel et de se mettre sous sa sauve-garde contre la fureur terrible des Janissaires et des yamacks , et sortit après ces trompeuses déclarations. Mais leur sécurité fut de courte durée. Les bourreaux qui, entrèrent aussitôt , s'emparèrent de ces victimes et les égorgèrent.
Cabakchy-Oglou ne rencontra nulle part de la résistance , parce qu'on avait eu soin de consigner les nizam-gedittes dans leurs casernes ; il arriva à Constantinople au milieu des acclamamations générales. Il se rendit directemeut au
palais de l'aga des janissaires. « VoiUà des enfants « du corps , s'ecria-t-il (en montrant ses compa- « gnons , les yamacks , qui auraient été rejetés « avec mépris dans tout autre moment ) , ils « viennent venger leurs frères d'armes , défen- ■ dre la religion et ses ministres et faire cesser « les abus qui font le malheur de notre glo- « rieux empire; que tous les janissaires intéressés « à la gloire du corps me suivent. Je les invite € au nom de Hadgi-Bektache , notre patron , à « nous aider à venger nos torts, à obtenir la sup- € pression des nizam-gedittes et à punir les mit nistres prévaricateurs. »
Le seymen-bachi , qui commandait les janissaires deConstantinople depuis le départ de l'aga avec l'élite de ses soldats pour l'armée , loua les bonnes intentions de Cabakcliy et lui permit de choisir parmi les janissaires ceux qui étaient disposés à favoriser son entreprise. Mais luimême 'resta tranquille à son poste et y attendit le résultat des événements.
Cabakchi ayant reçu un renfort de sept à huit cents janissaires, dont la plupart n'étaient que des volontaires inscrits sur les contrôles des od;is se porta vers la caserne des galiondgis ou marins. Le capilan-pacha était absent. Les officiers de lïiarine craignaient ou désiraient le succès des
DE CONSTANTlNOrLE. 117
conspirateurs , suivant qu'ils étaient plus ou moins éclairés. Ne voulant pas se compromettre dans cette circonstance critique, la plupart d'entre eux s'étaient cachés ou étaient restés chez eux. « Galiondgis , s'écria Cabakchy-Oglou en se « présentant devant la grande caserne des marins, « vous qui avez été dans tous les temps l'honneur « et l'appui de cet empire , je sais que vous gé- « missez sous des lois tyranniques ; encore quel- « que temps et vous n'auriez eu que des Chré- « tiens ou des Juifs pour vos officiers et vos chefs. « Je viens avec ces fidèles soutiens de la religion « et des lois ( en montrant ses yamaçks ) vous « rendre vos droits, vos privilèges et vos anciennes « institutions. J'espère que vous nous seconde- « rez dans cette noble entreprise. Mais nous ne « voulons parmi nous que des hommes hon- « notes , qui soient animés par l'amour de « leurs devoirs et de la patrie. J'annonce à ceux « d'entre vous, qui se joindraient à nous par « le désir du pillage , que la mort est le châ- •t timent certain que nous réservons à tout indi- « vida qui , dans cette circonstance , se rendra « coupable du moindre vol ou de quelques in- « suites envers d'autres personnes que celles qui « seront signalés par moi comme les ennemis « du peuple. »
nS RÉVOLUTÏOIVS
Cette dernière phrase , détruisant les vues de la plupart des galiondgiâ qui espéraient qu'un pillage général serait le résultat d'une entreprise dirigée par les yamacks, restreignit à environ deux cents le nombre df's marins qui se joignirent à la troupe de Cabakciiy-Oglou.
Les corps des topchys ou artilleurs , étant nombreux, puissant et estimé par le peuple , donnait de vives inquiétudes aux yamacks, parce que ces canonniers, favorisés et caressés parle sultan Sélim , connaissaient l'avantage des nouvelles institutions qu'ils avaient reçues et des connaissances qu'ils avaient acquises , et chérissaient ce monarque éclairé et bienfaisant. Travaillés par les émissaires du mufty et du caïmacan , ils n'avaient pas encore été ébranlés dans leur attachement pour leur souverain, et s'étaient armés et renfermés dans leur grande caserne de Tophané. Leur but paraissait être de résister aux conspirateurs et de d<'fendrc le gouvernement : mais le topchy-bachi avait été destitué; cette place était vacante; le caïmacan venait de la promettre à celui d'entre les tchiorbadgys , qui seconderait avec le plus de zèle les yamacks qu'il appelait les libérateurs de la patrie. Cette pomme de discorde mit la défiance parmi ces chefs , et engagea les plus hardis et les plus ambitieux
d'entre eux à se déclarer pour une entreprise qui leur offrait la perspective de l'avancement.
Les yamacks et leurs nouveaux associés , avertis que la division régnait parmi les topchys et que plusieurs des tchiorbadgis penchaient peureux, se hâtèrent de se présenter sur la place qui est en avant de la caserne de Tophané.
« Canonniers, s'écria Cabakchy, refuseriez-vous « de vous joindre aux Janissaires qui veulent « - délivrer l'empire de ses plus cruels 'ennemis « et rétablir les anciennes lois. Notre intention « n'a jamais été et ne sera jamais de vous ôter « les avantages et les privilèges que vous avez « acquis et qui étaient dus à vos services ; mais « il est de notre devoir de vous rappeler que, 0 sortis du corps des janissaires , vous n'avez « jamais cessé de lui appartenir , que vos « institutions fondamentales sont semblables « aux nôtres , et que vous avez été toujours « considérés par nous comme des frères et des « amis.
« Enfants de Hadgi-Beklache , ouvrez vos « portes ; venez vous jeter dans nos bras. C'est « au nom de ce santon , législateur de notre ff illustre corps , que je vous parle ; ce sont ses « règlements que nous vous proposons de dé- « fendre. Voudriez-vous renoncer à sa sainte
lao REVOLUTIONS
«r protection et attirer sur vous les malédictions
« du prophète?
« Hadgi-Bektache vous ordonne d'ouvrir vos
a portes ; vous êtes ses enfants , ne tardez pas ,
« si vous ne voulez pas attirer sur vous les effets
0 de sa colère. »
Cette intimation faite au nom révéré de Hadgi- Bektache , les cris des yamacks qui étaient répétés par une nombreuse populace , les conseils des officiers qui favorisaient cette entreprise , la terreur des autres , et la promesse de Cabakchy de conserver aux topchys (i) la solde et les privilèges qu'ils avaient obtenus , changèrent en un instant cette troupe Jusqu'alors fidèle.
Les portes furent ouvertes. Cabakchy se jeta dans les bras du plus ancien des tchiorbadgis; les yamacks et les topchys les imitèrent. Des larmes de joie coulèrent de tous les yeux ; elles furent suivies de cris d'allégresse.
Les nizam-gediltes se tenaient sous les armes dans leurs casernes , attendaient des ordres et espéraient que les canonniers viendraient à leur
(i) Nous avons vu à rarticlc do rorganisation des nizani-gedittcs. que les canonniers obtinrent alors plusieurs prérogatives avantageuses et que leur solde fut presque doublée.
secours : mais, lorsqu'ils apprirent la défection (le ces derniers , la conduite du caïmacan et la fuite des ministres , ils fermèrent les portes , se barricadèrent et se préparèrent à vme vigoureuse résistance.
Cependant Cabakchy-Oglou , n'ayant plus de crainte et traînant à sa suite une foule nombreuse de militaires et d'artisans de toutes professions , quitta les f^mbourgs , revint à Constantinople et alla s'établir sur la place de l'Etmeidan au centre de cette capitale. Ce fut alors que ce yamack heureux , s'arrogeant l'autorité du souverain, appela auprès de lui tous les tchiorbadgis des janissaires et des topchys , et leur ordonna de faire apporter sur la place, où il se trouvait, les casans ou grandes marmites de chaque oda.
Ces instruments de cuisine , qui , comme nous l'avons déjà expliqué, sont plus respectés que les drapeaux des odas , ne sortent jamais que dans les occasions les plus importantes. Leur sortie , qui oblige tous les janissaires et les inscrits volontaires des odas à les suivre dans leurs mouvements , est toujours le signe certain d'une révolution.
Les tchiorbadgis obéirent ; les crieurs publics annoncèrent la sortie extraordinaire des casans. Tout Constantinople fut en mouvement. On
123 IIÉVOLUTIONS
voyait partout des hommes armés qui couraient
pour se rendre à leurs postes.
Chaque casan précédé parle tchiorbadgy, soutenu par les officiers de cuisine et suivi par les soldats et les volontaires de l'oda , fut porté à pas lents et en silence jusqu'à l'Etmeidan. La réunion de ces marmites , qui furent placées suivant Tordre de leur numéro autour du siège qu'occupait Cabakchy-Oglou , formait un cercle vénérable où s'arrêtaient avec satisfaction les regards respectueux de la populace.
« Frères et compagnons, dit Cabakchy-Oglou, « la réunion de ces respectables casans est le si- « gne évident de la concorde qui existe entre « tous lesenfants de Iladgi-Bektache. Le moment " est venu d'écraser nos ennemis. Le ciel nous «t favorise; arrachons du sein des Osmanlis cette •r faction impure qui avait résolu de détruire le • corps invincible des Janissaires et de rendre « les musulmans semblables aux infidèles. Exi- « gcons que les nizam-gedittes soient à jamais « abolis; permettons à ces soldats égarés de ren- « trer dans leurs foyers. Alais il est juste que la 0 vengeance du peuple tombe sur les ministres « perfides et insatiables qui ont profité de l'éta- « blisseinent des nizam-gedittes et persécuté les « janissaires. Que les fers vengeurs des fidèles
DE CONSTANTINOPLï:. 125
« musulmans deviennent pour eux les instru- « ments de la mort qu'ils ont méritée ».
En prononçant ces derniers mots, il déroula la liste fatale des proscrits qui lui avait été envoyée par le caïmacan , et la lut à haute voix pour désigner au peuple ses victimes. La populace, à qui ces scènes sanglantes sont toujours agréables , répondit à cette lecture par les cris d'une j'oie féroce. Des détachements d'assassins se formère lït aussitôt sous la direction de quelques yamacks et se mirent à parcourir la ville pour chercher les malheureux qui étaient dévoués à la mort.
Ces ministres qui avaient été trop long-temps dupes de leur confiance dans les promesses et la sincérité du caïmacan, avaient cru ne pouvoir échapper aux effets de la haine générale des musulmans , qu'en sedéguisant sous des habits de rayas et en cherchant un asile dans les maisons de quelques-uns de ces sujets tributaires, dont iîs s'imaginaient avoir acquis l'attachement par des services intéressés; triste ressource ! Peu d'entre eux échappèrent à leur funeste sort. Plusieurs furent trahis par les misérables auxquels ils. avaient accordé leur confiance.
Aussitôt que les assassinats commencèrent, le caïmacan s'empressa d'envoyer à Cabakchy-Ogîou
,a4 RÉVOLTITIONS
sur la place de l'Etmeidan les tétos des ministres qu'il avait fait égorger. C'est là que les assassms avaient ordre de traîner leurs victimes pour y être exécutées ou bien d'y apporter leurs têtes.
Ibrahim-Efendi , ci-devant kyaya-bey, homme d'esprit mais très-avide , contre lequel les janissaires étaient le plus fortement animés, s'était caché chez un Juif à qui il avait fait gagner autrefois des sommes considérables. On prétend que cet avide Israélite voulant s'approprier une caisse de bijoux que cet infortuné avait apportée avec lui, alla le dénoncer aux assassins qui le chercliaiont. Ces tigres féroces se précipitèrent sur lui, leniirent en pièces, dévorèrent son cœur et portèrent sa tête en triomphe à l'Etmeidan.
lïadgi-lbrahim-Efendi, ancien intendant-général des nizam-gedittes, s'était caché dans l'égoiil d'ime de ses maisons de campagne. Un de ses domestiques le trahit et le livra à ses bourreaux qui lui tirent su])ir une mort lente et cruelle.
Ahmed-lîey, un des anciens pages du Grand- Seigneiu' et le ])rincipal p( rsonnage de la faction de l'intérieur, avait obt<,'nu la permission de se loger en ville. Aussitôt qu'il apprit l'arrêt prononcé contre lui, il voulut se sauver dans le sérail; mais arrêté par des hommes qui le reconnurent, il fut inunolé par la populace qui le
DE CONSTANTINOi»LE. i!i5
coupa en morceaux et poussa la férocité jusqu'à dévorer ses chairs palpitantes.
Un autre Ibrahim-Efendi, secrétaire intime du Grand-Seigneur, avait été condamné à périr, parce qu'ayant des connaissances étendues et un esprit cultivé comme celui de son maître, il avait souvent montré du mépris pour l'ignorance des oulémas et l'indiscipline des janissaires et s'était déclaré en faveur des nizam-gedittes. Poursuivi par les assassins et craignant d'être trahi par un chrétien chez lequel il s'était réfugié , il monta sur les toits de la maison , voulut gagner en courant les édifices voisins, trébucha dans sa marche tremblante, tomba dans la rue et se brisa sur le pavé. Sa tête fut portée à Cabakchi-Oglou.
Je ne m'arrêterai pas à détailler la fin tragique de tous ceux qui périrent dans cette circonstance et sur lesquels s'assouvit la férocité du bas peuple. Deux hommes seuls entre les proscrits échappèrent à leur condamnation. L'un d'entre eux, Tclieleby-Efcndi, qui avait toujours occupé les plus hautes dignités et qui jouit encore en ce moment de l'entière confiance du sultan régnant, s'était sauvé dans la maison d'un jardinier grec. La mort était le châtiment certain de tous ceux qui donnaient asile aux proscrits. Une récompense considérable à prendre sur les biens des
victimes était assurée aux vils dénonciateurs qui
les livreraient à la vengeance du peuple.
Rien n'avait pu tenter cet honnête jardinier; les recherches , à l'égard de Tcheleby- Efendi , avaient duré vingt-quatre heures. La fureur du peuple commençait à se calmer, lorsque cet ancien ministre ennuyé de vivre dans des alarmes continuelles , sortit volontairement diî son asile et alla s'offrir avec calme devant Cabakchy-Oglou.
Sa résignation, sa barbe blanche, son air de douceur, son altitude noble et son silence firent une vive impression sur les spectateurs. Les assassins eux-mêmes se sentirent émus. Cabakchy voyant sur tous les visages les signes du respect et de l'attendrissement , s'écria : « Braves janis- « saires, Ïchcleby-Efondi nous a été désigné « comme un des ennemis du peuple; mais en se « présentant volontairement ici , il montre une « entière confiance dans votre justice. S'il avait « des reproches réels à se faire, il imiterait la « lâcheté de ceux que vous avez punis. 11 n'a ja- « mais donné de mauvais conseils , il n'a fait « qu'obéir ; je le crois innocent. C'est à vous , « braves janissaires, qu'il convient de prononcer « sur son sort. »
« Qu'il vive, qu'il vive, s'écrièrent mille voix, " c'est un homiétc homme; il mérite d'être sauvé. »
Ce mcme ministre qu'on avait cherché la veille avec zèle et acharnement, se vit entouré à l'instant d'un nombreux cortège dans lequel se trouvaient des hommes dont les habits étaient teints du sang de ses collègues et fut ramené en trioni phe dans sa maison.
Cet événement fut favorable à Ahmed - Bey , intendant actuel des nizam-gediltes, qui ayant été découvert au moment où Tcheleby - Efendi rentrait chez lui , obtint le pardon du peuple et fut rayé de la liste des proscrits.
Mais une victime importante avait échappé au fer des assassins ; c'était le bostandgy-bachy contre lequel les yamacks étaient le plus vivement animés , parce qu'ayant été envoyé à Buyukderré pour les faire rentrer dans l'ordre après l'assassinat de Mahmoud-Efendi, il les avait traités de rebelles et de brigands. Ce personnage, que son devoir appelait dans l'intérieur du sérail, s'y était rendu aussitôt après l'entrée des yamacks dans Constantinople.
Les portes de cette enceinte étaient fermées. Tous les pages , les sélictars et les bostandgys étaient sous les armes. On n'admettait que par un guichet les émissaires que le Grand-Seigneur envoyait dans la ville pour obtenir des nouvelles. Une fouie considérable de janissaires et de
yamacks se présenta devant la grande-porte, à laquelle les Turcs donnent le nom de Sublime, près de l'Hippodrome et demanda avec des cris affreux et des menaces , la tète du bostandgj^bachy. Le sultan Sélim était susceptible de sentiments élevés , mais trop peu confiant en luimême et ne voyant autour de lui que des hommes tremblants , plus disposés à se cacher qu'à le défendre , il partageait la terreur générale.
Tous les courtisans lui conseillaient d'abandonner celte victime à la fureur implacable de ses ennemis pour rétablir la tranquillité publique. Ketenu par la honte d'une telle faiblesse, indigne d'un souverain , ce prince refusait d'acquiescer aux demandes de la populace dont les cris de fureur devenaient de plus en plus violents , lorsque le bostandgy-bachy (i) , se prosternant aux pieds de son maître , le supplia de lui faire donner la mort et de livrer sa léte aux yamacks, afin de garantir sa personne sacrée des excès , auxquels les séditieux pourraient se livrer , s'ils pénétraient.dans le sérail.
0 Puisque tu consens à ce doidoureux sacri- « fice , meurs, mon enfant , s'écria le malheureux « monarque en se couvrant les yeux avec les
(i) Il s'appelail Chakir-Bey.
DE CONST ANTINOPLE. 129
« deux mains, que la bénédiction du ciel t'ac- « compagne (1). » A l'instant un exécuteur fit tomber la tète du bostandgy-bachy. Cette tète, jetée par un des créneaux , fut ramassée avec transport par les yamacks qui la portèrent à la place de l'Etmcidan, et la mirent aux pieds de Cabakchy-Oglou.
Ces scènes sanglantes duraient depuis deux jours ; dix-sept têtes des principaux dignitaires de l'empire formaient auprès du siège, occupé par Cabakchy , une ligne parallèle à celle des casans. La nuit du troisième jour fut extrêmement importante. Tous les ministres et conseillers d'État , partisans des nizam-gedittes , étaient morts. Le sultan Sélim avait déjà envoyé à la Porte un kattichérif qui supprimait le corps des nizam-gedittes. Le triomphe des janissaires était complet.
jNIais ce prince continuait à occuper le trône. On connaissait ses lumières , son goût pour la civilisation européenne , son affection pour les nizam-gedittes , son mépris pour les janissaires et son indifférence pour les oulémas. Un tel souverain ne pouvait pas convenir aux chefs de la
(1) Cette action honteuse accrut l'audace des rebellée et ne garantit pas le sultan Sélim de sii chute.
^5o RÉVOLLTIONS
faction triomphante. Ils résolurent de le déposer
et de mettre à sa place le sultan JMoustapha ,
Vaîné des deux fils du dernier sultan , Abdul-
Hamid.
Cabakchy-Oglou , qui était l'instrument apparent dont se servaient les chefs de la conjuration, arriva de bonne heure, dans la matinée du 5i mai 1807 , sur la place de l'Etmeidan , à la tête d'un immense cortège. A peine fut-il assis que fixant ses regards sur les têtes des proscrits : « Janissaires, s'écria-t-il , vous voilà vengés. Vos «^ ennemis ont péri; la cause de la religion et de « ïios anciennes lois a triomphé. Le sultan Sélim « yjiiÇP,i de supprimer le corps des nizam-gedittes « et promet de mettre à l'avenir toute sa con- « Çance dans celui des janissaires : mais ce « pripcç, qui s'est montré depuis douze ans t notre persécuteur acharné , mérite - t -il notre « confiance, lorsqu'il se déclare notre ami ? « IV'€iSt-ce pas lui qui , méprisant nos lois et nos « institutions et dédaignant les conseils de nos « sages oulémas , a cherché à établir parmi nous « les funestes institutiorjs des peuples infidèles, « et a voidu nous soumettre à leurs règlements 0 mililaires?
« Il consent actuellement à tout ce que nous « lui demandons , parce que nous sommes sou?
DE CONSTANTINOPLE. i5i
« les armes et que notre union l'épouvante : mais « du moment que , satisfaits d'avoir vengé le « peuple et d'avoir arraché du sein des Osmanlis « cette masse impure, les nizam-gedittes,-nous « nous disperserons pour retourner à nos postes « ou pour rentrer dans nos foyers , ce prince , « reprenant ses erreurs et ses projets funestes , « se vengera de nous et rétablira son corps « favori.
« Nous serons obligés de prendre de nouveau i( les armes pour nous opposer à ses vues ^ qui « attireraient sur cet empire des malheurs sans « nombre et îa malédiction du prophète , et pour « refaire enfin ce que nous venons de terminer « avec tant de gloire et de succès.
« Mais pourquoi nous exposer à ces malheurs, « lorsque nous pouvons arrêter le mal dans sa « source ? Si le sultan Sélim cessait de régner , « toutes nos craintes s'évanouiraient à l'instant. « Compromettrons-nous plus long-temps îe sort « et la tranquillité de notre pays? Je m'aperçois « par votre air d'approbation que vous préférez « la gloire de l'Islamisme et îe salut de l'Empire a à toute autre considération. J'entends plus sieurs voix qui disent hautement que le sultan «- Sélim doit être déposé à l'instant : mais ce « n'est pas à nous seuls , braves janissaires, qu'il
« convient de décider cette importante question. « Consultons le mufty , l'oracle de }a loi , et « agissons d'après son fetfa qui nous fera con- « naître si le sultan Sclim a mérité d'occuper « plus long-temps le trône des Osmaulis, ou s'il t convient de lui donner à l'instant un suc- « cesseur. »
Un murmure approbateur, mais calme, fit sentir que sa proposition avait été agréée par le peuple, qui dans cette circonstance importante ne quitta pas la gravité qui est la qualité dominante du caractère national. Cabakchy , profitant de ces dispositions favorables , chargea quelques tchiorbadgis do porter au mufty, entre autres questions, celle-ci
t Tout padicha, qui par sa conduite et ses « règlements combat les principes religieux con- « sacres par l'Alcoran , mérito-t-il de rester sur « le trône ? » .
Le mufty, préparé à cette démarche, reçut les députés du peuple avec un air simulé de tristesse et d'abattement. II gémissait, disait-il, sur les malheurs de la nation et sur les désordres afifreux qui agitaient la capitale depuis trois jours. Lorsqu'il eut entendu la question soumise A sa décision , il se montra consterné.
« Malheureux monarque, s'écria-t-il , tu as été
DE CONSTANTINOrLE. i33
« égaré par les vices de ton éducation; la fai- « blesse de mon prédécesseur a complété ton « aveuglement. Les conseils perfides et inté- ^> ressés des ministres insatiables que la justice « du peuple vient de frapper , t'ont entraîné loin a de tes devoirs.
« Mais tu as oublié que tu étais le chef des » vrais Croyans. Au lieu de mettre, ta seule con- « fiance en Dieu , qui peut pulvériser en un ins- « tant les plus formidables armées , tu as voulu « assimiler lesOsmanlis aux infidèles. Dieu, que « tu as négligé , t'abandonne. Tu ne peux plus « régner d'après nos lois, que tu as voulu clian- « ger et que tu méprises. Les soldats , qui devaient « te défendre , n'ont plus de confiance en toi. a ïa présence sur le trône ne servirait qu'à perte pétuer nos discordes. Je te plains , car tu avais « des qualités brillantes , qui auraient pu faire « la gloire de cet empire. Mais je préfère avant « tout l'intérêt de la religion et le salut des Os-r « manlis. >»
Après ces mots , il se retira pour écrire son fetfa qui était attendu avec impatience , et mit au bas de la question qui lui avait été envoyée par Cabakchy , au nom'de tout le peuple ces mots. — « Non; Dieu sait le meilleur. » — Ce fetfa ne pouvait pas être appliqué au sultan Sélim,
i3i REVOLUTIONS
sans deveuir contradictoire avec les décisions du inufly précédent qui avait approuvé tous les règlements relatifs à l'institution des nizam-gedittes. Mais cette décision étant appuyée par les réflexions précédentes que le mufty avait faites à haute et intelligible voix devant les mandataires du peuple , fut regardée comme la sentence de condamnation, du sultan Sélim. Cabakchy fit connaître à la foule qui l'entourait ce fatal écrit et les réflexions verbales du muphty , qui en déterminaient l'application.
« Eh bien , janissaires , s'écria-t-il , que déci- •< dez-vous ? Vous venez d'entendre l'opinion « du scheik-islam , que le sultan Sélim a choisi « lui-mcme pour être l'interprète de la loi. Ce « pontife respectable en donnant son fetfa , €n'a connu que ses devoirs. Il a déclaré, que la « prrsence du sultan Sélim sur le trône ne^ ser- « virait qu'à perpétuer parmi nous les désordres « de l'anarchie , que Dieu qu'il a négligé l'aban-
• donne, et que les soldats lidèlcsà leur religion « ne doivent plus avoir de confiance en lui. — « Prononcez. Pouvez-vous vous confier au sultan «Sélim ?... Non, non, s'écrièrent unanimement « les spectateurs. — Ce prince continuera-t-il à
• régner parmi nous , pour que nous soyons « sans cesse exposés à voir les principes de notre
DE CONSTAMINOPLi:. i35
« sainte religion méprisés, nos institutions ch;\n- « gées, nos privilèges altaqués et nos ennemis « trion:phants ?
« ÎNous ne voulons plus qu'il soit notre sou- «verain, répétèrent mille et mille voix; qu'il « soit destitué; il est l'ennemi du peuple. Vive le € sultan Moustaplia ! il fera notre bonheur. »
Aussitôt Cahakcliy-Ogloa , prenant le ton de dignité convenable au rôle qu'il s'était arrogé , celui d'interprète de la volonté nationale , déclara à haute voix, que d'après le fetfa du mufty et la volonté des braves janissaires et de toiis les Osmanlis , le sultan Sélim , fils du sultan Moustapha , cessait de régner et que le sultan Moustapha, fils du sultan Abdul-Hamid, était devenu le légitime empereur des Osmanlis.
Il s'agissait de faire connaître celte décision de la volonté des janissaires et des oulémas au sultan Sélim. Mais le sérail était fermé. Les pages et les bostangys étaient sous les armes; les chefs de la rébellion n'étaient pas disposés à attaquer de vive force cette enceinte susceptible de défense. Le sultan Moustapha , qu'on venait de proclamer, se trouvait entre les mains du sultan Sélim.
Le mufty, dont le caractère sacré le mettait à l'abri de la peine de mort , qu'il avait:
i56 REVOLUTIONS
méritée , fut chargé de pénétrer dans le sérail , d'instruire le sultan Sélini de son sort , et de l'engager à s'y résigner sans chercher à opposer une résistance inutile. Ce pontife , qui connaissait la douceur de son souverain , consentit à se charger de cette pénible mission.
La nouvelle de la résolution prise par les janissaires d'après les conseils des oulémas , avait déjà été portée dans le sérail par des émissaires que le Grand-Seigneur avait envoyés dès le commencement du désordre dans la ville , pour rendre compte de tous les mouvements. Mais ceux-ci s'étaient empressés de ramasser parmi les bruits circulants, celui qui annonçait que plusieurs des principaux ofllciers du corps des janissaires , mécontents de voir que Cabakchy - Oglou et ses vilsyamacks avaient pris l'initiative dans ce mouvement général , étaient disposés à se joindre aux nizam-gcditlcs pour défendre le sultan Sélim. Ce dernier rapport soutenait encore les espérances des amis de ce prince.
Le sultan Sélini , qui avait quitté son harem de bonne heure , se tenait dans la grande salle du palais, où les enq)ereurs ottomans ont coutume de donner audience à leurs ministres. Assis dans l'angle d'un sopha , il était entouré de ses domestiques , qui , atlachés à sou sort , st:
DE CONSTANÏINOPLE. \T>y
tenaïfent debout dans un silence respectueux et dont les regards et les gémissements étouffés témoignaient la plus vive douleur. Ce prince, averti que le mufti était à la porte de la salle et demandait une audience , donna l'ordre de le laisser entrer.
Ce pontife magistrat s'avança à pas lents avec un air recueilli ; ses yeux étaient fixés à terre ; il faisait entendre par intervalle de profonds gémissements. En approchant de son bienfaiteur et de son souverain , il se prosterna. « Mou « maître , dit - il , je viens m'acquitter d'une «mission pénible, que j'ai dû accepter pour « empêcher la populace égarée et furieuse d'en- « trer dans cette enceinte sacrée. Les janissaires « et tout le peuple de Constantinople viennent « de déclarer qu'ils ne reconnaissent en ce « moment d'autre maître que le sultan Mous- « tapha, votre cousin. Toute résistance est dan- « gereuse et ne peut servir qu'à faire répandre « inutilement le sang de vos fidèles serviteurs. « Cet événement funeste était écrit dans le livre « des destinées. Que pouvons-nous faire , faibles « mortels , contre la volonté de Dieu.'^ Il ne nous « reste d'autre parti à prendre que celui de nous « humilier devant lui et d'adorer ses décrets « éternels. »
i38 RÉVOLUTIONS
Le sultan Sélim entendit a\ec calme et* sans altération le discours hypocrite du muphty. Toute résistance était inutile. Il ne voyait sur tous les visages que les sentiments de la crainte et de la résignation. Après avoir dit au mufty» qu'il se soumettait à la volonté du ciel , il se leva. Sa figure était noble et belle ; un air céleste qui convenait à la pureté de son àme, éclatait dans tous ses traits ; après avoir promené pendant quelques instants un regard attendri sur tous les spectateurs comme pour leurdire adieu » il s'achemina lentement vers la porte de la salle et alla s'enfermer dans les chambres qu'il avait occupées avant de monter sur le trône ( i ).
En entrant dans ce lieu de captivité , il rencontra le sultan !Moustapha , qui se préparait à en sortir. « Frère , lui dit Sélim en l'accostant, « la volonté de- Dieu m'a fait descendre du trône; « j'ai voulu faire le bonheur de mes sujets ; mes o intentions étaient pures. ( ependant ce peuple, « que j'aime et auquel j'ai voulu rendre son « ancien rang , est irrité contre moi. Puisqu'il « ne veut phis de moi et que je ne peux plus
(i) Tous les (k'iails relatifs aux événements qui ont eu lieu à cette époque dans l'intérieur du sérail, m'out été racontés par un des pages , témoin oculivirc.
DE CONSTANïINOPLE. tôj
« faire son bonheur , je quitte le trône sans « chagrin et c'est avec sincérité que je vous féii- « cite sur votre élévation , parce que je suis con- « vaincu que pouvant faire le bien , vous ne né- « gligcrez pas de travailler sans cesse à la gloire « et à la prospérité de cet empire. »
Le sultan Mustapha, naturellement léger, peu sensible et ébloui de l'éclat du trône où il allait monter, écouta ce discours sans beaucoup d'attention et reçut avec indifférence l'embrassement affectueux que le si^ltan Séîim lui donna en l«i quittant. Le monarque captif alla déposer sa douleur dans le sein du sultan Mahmoud, que les lois rigoureuses du sérail rendaient son compagnon d'inforLune.
Celui-ci, né avec un cœur élevé , un esprit juste et des dispositions heureuses , avait su apprécier les vertus et le mérite de son cousin , et conservait pour lui les sentiments d'amour et de reconnaissance qu'il lui devait ainsi que son frère pour ses soins paternels. Il s'empressa de lui témoigner son attachement par des larmes abondantes, et son respect en se jetant à ses genoux et en lui baisant les mains.
Le sultan Sélim, attendri par ces témoignages d'amour, oublia ses malheurs. Il se consacra entièrement à l'éducation de son jeune ami, et
i4o IlÉVOLUTIONS
trouva toujours en lui un disciple aussi attentif que respectueux. Ces deux princes , dignes l'un de l'autre, se sufiirent à eux-mêmes et trouvèrent dans l'amitié les plus douces consolations aux. désagréments de leur solitude.
Les nizam-gedittes , quoique supprimés par tm kattichérifdu sultan Sélim, étaient restés sous les armes dans leurs casernes, et attendaient les événements pour attaquer leurs ennemis ou pour se disperser. Lorsqu'ils apprirent le succès de la conspiration, la déposition du sultan Sélim et sa captivité , ils sentirent qu'il ne leur restait plus d'autre parti à prendre que de se séparer, pour gagner sous des travestissements et par des routes détournées , les lieux de leur naissance ou bien ceux où ils espéraient trouver un asile. Ils commençaient d<''jà leurs préparatifs de départ lorsque Cabakcliy, inquiet sur leurs dispositions, envoya contre les casernes de Levend-Tchillicket de Scutari, un détachement considérable, composé de janissaires, de yamacks et de topchys, traînant à leur suite plusieurs pièces d'artillerie,
Ce mouvement hâta la dispersion des nizamgedittes. Les troupes de Cabakchy n'eurent autre chose à faire qu'à piller les meubles de casernement.
Les habilanls de Constantinoplc, surtout les
DE CONSTANTINOPLE. i'^.
Chrétiens et les Juifs, qui n'avaientpointpris part à ces mouvements, étaient dans la plus grande.' inquiétude. La mauvaise réputation des yamacks, premiers acteurs dans cette révolution, faisait craindre qu'ils ne cherchassent à profiter pour eux-mêmes, de cet événement, en se livrant au pillage. Toutes les boutiques étaient fermées.
Mais une salve générale de toutes les batteries et les proclamations des crieurs publics , qui annonçaient que le sultan Sélim ne régnait plus^ que le sultan Moustapha, fils du sultan Abdul- Hamid, venait de monter sur le trône; que ce prince avait confirmé dans leurs emplois les ministres existants , et remplacé ceux qui avaient été punis , et enfin que le gouvernement avait déjà repris son action, dissipèrent toutes les craintes et ramenèrent l'ordre et la tranquillité.
Les yamacks reçurent une faible gratification et furent renvoyés dans les châteaux du Bosphore. Les janissaires , en service actif , rentrèrent dans leurs casernes avec leurs marmites ; les autres reprirent leurs fonctions habituelles. Cabakchy , qui avait figuré pendant trois jours comme le chef de la nation , le juge suprême des ministres et le maître du trône , obtint pour toute récompense le commandement supérieur des forts où la révolution avait éclaté.
A l'excepaoïî de quelques changements dans les ministres et de la dissolution du corps des nizani-gediltes, tout resta comme auparavant. La marche habituelle des a(Faires publiques ne fat pas altérée. Les relations entre les habitants de toutes classes ne furent ni changées ni envenimées par des haines et des divisions politiques. Les Francs eux-mêmes ne furent pas insultés. Les ministres étrangers reçurent l'assurance qu'ils n'avaient rien à craindre, et que les janissaires répondaient de la sûreté de leurs personnes. L'ordre et le calme furent si parfaits , dès le jour même de la proclamation du sultan Moustapha , qu'on n'eût pas dit que dix-sept ministres ou conseillers d'état venaient d'être les victimes de la fureur du peuple , et que le maître de l'empire était changé. Il est facile de trouver l'explication de ces événements dans nies observations sur la conslilulion de cet empire.
Le peuple de Constantinople en demandant la suppression des nizam-gediltes exigeait en même temps ral>olition de toutes les la\es qui avaient été établies pour subvenir aux dépenses de lenlrelien de ce corps , et à celles qu'entraînaient les changements opérés dans la marine, le génie militaire et rartillerie. Le caïmacan et le mufly , qui s'étaient rendus sur la place
de l'Etnicidan imniétliatcmeut après la déposition du sultan Sclim , firent entendre à la foule, que l'intention du nouveau monarque xîtait d'adhérer en tout aux demandes du peuple , et de supprimer les nouveaux impôts. Mais le sultan Moustapha était bien loin d'avoir la sage économie de son prédécesseur; les nouveaux impôts restèrent, et la caisse du miri fut constamment obérée, quoique l'entretien du corps des nizamgedittes eût cessé de figurer sur les états des dépenses publiques.
La révolution de Constantinople ne pouvait pas manquer d'avoir des suites dans l'armée . où se trouvaient le grand-visir et tous les vrais ministres de la Porte. L'aga des janissaires , que le sultan Sélim avait choisi à l'époque de l'apparition de la flotte anglaise devant Constantinople, à cause de sa bravoure , de son activité et de sa prédilection connue pour la tactique européenne, blâma hautement la conduite séditieuse des janissaires de la capitale, qui s'étaient déshonorés, disait-il , en se joignant aux infâmes yamacks pour déposer leur souverain. Ses discours hardis excitèrent une émeute, qu'il voulut réprimer en sabrant les séditieux. Mais abandonné de ses ofiiciers, il reçut plusieurs coups et périt victime de son zèle et de sa lovauté.
i',4 REVOLUTIONS
Le grand-visir , jaloux de la part active que le ► caïmacan avait prise dans cette révolution, fit entendre hautement son indignation contre lui. Comme c'était un homme faible et sans moyens, ayant cependant de nombreux amis parmi les janissaires , dont il avait été l'aga , on se contenta de lui ôter sa place en lui laissant sa forlune et on choisit un Tclielcby-Pacha, ancien ministre , pour le remplacer dans le commandement des troupes.
Ces changements paralysèrent entièrement les opérations âc. l'armée turque et devinrent favorables aux troupes russes , qui occupaient les deux provinces de Valacliie et de Moldavie. Celles-ci , qui ne pouvaient pas recevoir de renforts dans ces circonstances , où l'empereur Napoléon , maître d'une partie de la Pologne et de la Prusse ducale, menaçait la Russie, étaient trop faibles pour conserver le vaste territoire qu'elles avaient envahi. L'armée turque en recevant tous les contingents, auxquels on avaitdonné l'ordre de marcher, était susceptible de s'élever à un effectif de près de trois cents mille hommes.
Le plan de campagne , qu'on avait proposé aux Turcs et que le divan avait adopté, était fort sage. L'armée ottomane devait se réunir à Chiumla pour passer de là le Danube vers Ga-
DE CONSTANTINOPLE. i4>
latz el Ismaël el se porter eu arrière du Sirret , tandis que JMoustapha- Bairactar , pacha de lloulschouk , aurait attaqué les llusses de front du côté de Bukarest. Ces mouvements devaient commencer vers le milieu de mai.
Le général Michelson , en apprenant la concentration des armées ottomanes vers Chiumla , devina les dispositions de l'ennemi. Le coude , que forme le Danube depuis Kzernavoda jusqu'à Galatz , exposait les Russes à être pris à dos, s'ils ne se hâtaient pas de quitter la Valachie. Michelson fit évacuer les hôpitaux et les magasins de Bukarest, et se dirigea lui-même sur Focsani avec le gros de ses troupes, en ne laissant qu'une faible arrière-garde dans la capitale de la Valachie pour surveiller les mouvements de Moustapha- Baïractar.
La Valachie rentrait, sans coup férir, sous la domination de la Porte. Les Russes , ne pouvant pas tenir dans la Moldavie méridionale à cause de la résistance opiniâtre que continuaient à leur opposer les places d'Ismaïloffet d'Ibraïl, auraient été obligés de se replier en peu de temps derrière le Dniester.
Mais les événements de Constantinople entravèrent les mouvements de l'armée ottomane à l'époque même où ils devaient commencer. La
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nouvelle de ces troubles jeta de l'incertitude dans les dispositions des pachas, leur donna des craintes sur leur sort et arrêta la marche des contingents qui allaient se rendre sur le Danube. L'occasion futmanquée, de reprendre les provinces envahies , de reparer la gloire militaire du nom ottoman , et de porter dans ses parties les plus vulnérables un coup terrible à la Russie. Michelson rentra à Biikarest et bientôt la paix de Tilsitt mit provisoirement un terme aux hostilités entre les Moscovites et les Turcs.
Mousta-Pacha et le mufty étaient devenus les maîtres absolus du gouvernement et disposaient de tout sous un prince faible qui ne voyait d'autre plaisir dans la souveraineté que celui de pouvoir se livrer à des goûts frivoles , et d'étaler tous les jours sa magnificence en promenades en bateau et en fêtes sur les deux rives du Bosphore. ÎMais ces deux hommes , également faux et ambitieux , ne tardèrent pas cà se brouiller.
Le caïmacan n'avait renversé son souverain et fait périr la plupart des ministres que pour jouir sans contrôle de son autorité. La résistance du mufly à plusieurs de ses ordres et de ses projets les brouilla ; la haine la plus violente succéda à leur intelligence, qui avait été si funeste
au sultan Sélim , et donna de nouveau de l'imjîorlance à Cabakchy-Oglou.
Ce dernier , qui avait été l'objet de l'admiration du bas peuple à cause de sa hardiesse et du succès de son entreprise, vivait tranquille au milieu de ses yamacks au château du Fener près de la mer Noire; il paraissait ne prendre aucun intérêt à la marche des affaires publiques , et obéissait aveuglément à tous les ordres qu'il recevait du gouvernement ; mais le dévouement absolu de ses soldats envers lui pouvait le rendre un instrument utile à celle des factions qui parviendrait à le séduire.
Si le caïmacan et le mufty étaient restés unis , leur intérêt commun aurait exigé qu'ils tinssent Cabakchy dans l'abaissement et dans la crainte ; mais leur désunion ayant éclaté , chacun d'eux chercha à l'attirer à son parti.
Cabakchy-Oglou préféra l'amitié du mufty , qui entraînait à sa suite le corps puissant et riche des oulémas , à celle de Mousta - Pacha , qui n'avait d'autre appui que l'affection que la reconnaissance avait inspirée pour lui à un jeune monarque sans caractère. La lutte entre ces deux rivaux ne fut pas longue.
Le mufty engagea Cabakchy à envoyer une forte députation de ses yamacks à Constanti-