‹ Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808, précédées d'observations générales sur l'état actuel de l'Empire OttomanChapitre 6 sur 9 · J48 RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

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nopîe. Ces députés armés , et poussant des eris de fureur comme à l'époque de l'assassinat des ministres , se présentèrent devant la grande porte du sérail, et demandèrent quel^ecaïmacan, qui était un scélérat et un ennemi du peuple, fut déposé à l'instant pour être remplacé par un homme plus digne de la confiance du souverain. iMousta-Pacha n'avait aucun ami dans le sérail à cause de son caraclère impérieux et de son avarice. 11 reçut le chalimcut qu'il méritait. Les mêmes hommes , qui avaient été les instruments de ses cruelles vengeances , devinrent la cause de sa perte. Il fut lieureux cjue le multy , conservant un reste d'égard pour le coopérateur de ses crimes politiques , se contentât de faire demander par les yamacks sa desliluliou et son iexii, et lui laissât la vie.

Tayard-Pacha , que le sultan Sélim avait persécuté aulr-cfois^ cause de sou caractère immoral et versatile, et de quelques liaisons qu'il avait eues *YCC la cour de Pélersbourg pendant qu'il gouvernait dans l'Asie mineure une des provinces voisines-des jiouvellcs acquisitions des Russes, fut choisi pour remplacer Mousta-Pacha. Souple et insinuant, il céda au mufty et caressa avec soin Cabakchy-Oglou et ses yamacks.

Sous un tel ministre, tout devint intrigue. La

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faction du sérail, dirigée par le hiiyuk-èmirahor ou le graud-écu ver , reprit son ascendant et son activité. Le mufty , aussi avide qu'ambitieux, travaillait à s'enrichir. Cabakehi, assez sage pour préférer le commandement des yamacks à un emploi du ministère , entrait dans toutes les affaires importantes du gouvernement et montrait dans ses opérations plus d'adresse , d'intelligence et moins d'avidité qu'on ne devait en attendre d'un homme de cette classe. Le caïmacan faux, avide et prodigue , cachait son caractère perfide sous des dehors alïiibles et caressants, et montrait une avidité d'autant plus grande , que sa prodigalité était sans bornes.

Tous ceux qui avaient quelqu'afFaire difficile à terminer à la Porte, aimaient mieux employer Cabakchy , dont le caractère assez franc inspirait de la confiance dans ses promesses. Les ambassadeurs étrangers préféraient la médiation peu coûteuse du chef des yamacks aux intrigues tortueuses , incertaines et dispendieuses , qu'il fallait employer avec le caïmacan et les autres ministres du divan.

Le général Sébastiani ne tarda pas à se lier avec Cabakchy. Ce dernier, qui fut courtisé avec soin et adroitement ménagé , procura , sous le nouveau règne , à l'ambassadeur de France , fin-

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fluence dont il avait joui à la Porte avant la chute

du sultan Sélim.

Sur ces entrefaites, le traité conclu à Tilsitt entre la France et la Russie , ramena le calme dans le nord de l'Europe. Les états prussiens avaient été presqu'enticrement conquis ; mais l'empire moscovite était intact; les armées russes, quoique vaincues , venaient de lutter avec gloire à Heilsberg et à Friedland.

L'empereur Napoléon voulant gagner l'aflection de l'empereur Alexandre , dont il venait d'apprécier la force et dont il estimait le noble caractère, montra beaucoup de modération envers le roi de Prusse , et lui restitua dans le traité une grande partie de ses états. jMais cette cession ne fut qu'apparente, puisque les troupes françaises continuèrent à occuper pendant plusieurs années le territoire qu'elles avaient envahi.

La Turquie, cette alliée sincère, qui n'était entrée dans cette guerre que par suite de son attachement à la France, n'obtint dans ce traite aucune des conditions avantageuses qu'elle avait droit d'espérer, d'après les succès brillants du monarque dont elle avait embrassé la cause. Il y fut stipulé, que les hostilités cesseraient entre la Turquie et la Russie après un armistice qui serait conclu entre des négociateurs russes et

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oltomans, en présence d'un commissaire français; que dans l'espace de trente-cinq jours, qui suivrait la signature de l'armistice, les provinces de ^ aîachie et de Moldavie seraient évacuées par les Russes sans que les Turcs pussent y entrer, et que les diflércnts entre la Sublime Porte et la cour de Pétersbourg seraient réglés dans un, traité définitif.

Les Turcs virent avec indignation , que cet empereur puissant, qui leur avait fait concevoir l'espoir de reprendre bientôt la Bessarabie et la Crimée, n'avait pas même exigé dans le traité, dont il avait été le régulateur, que les deux provinces de Vaîachie et de Moldavie fussent restituées de suite à la Porte, et avait permis que cette question importante fût débattue dans une négociation épineuse que les Russes étaient intéressés à traîner en longueur. Mais la guerre ne pouvait plus leur convenir. Toutes les forces de la Russie étaient disponibles contre eux. Il leur fallut donc accepter avec résignation les con- .ditions dictées par le prince victorieux , dont ils avaient recherché l'amitié.

Ce que les Turcs prévoyaient arriva. Les négociateurs de la Porte et de la Russie conclurent l'armistice conformément au traité de Tilsitt , en

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présence d'un commissaire français (i). Mais lorsque les discussions pour des arrangements définitifs s'ouvrirent, les difficultés se multiplièrent; de nouvelles prétentions furent formées; la question principale s'obscurcit; la France ne s'en mêla pas; les négociateurs turcs et russes continuèrent à disputer et se séparèrent sans s'entendre, sans rien conclure et sans faire recommencer les hostilités. Ceil;'S-ci ne furent reprises que deux ans après, lorsque la Porte, ne comptant plus sur la protection de l'empereur Napoléon , eût fait sa paix avec l'Angleterre. Les provinces de Valachie et de Moldavie, ainsi que les places fortes du Dniester, restèrent entre les mains des Kusses.

Le cabinet de Londres, attentif à profiler des moindres causes de mécontentement des puissances de l'Europe contre la France, s'empressa d'cnvoj er sir Arthur l*ag(;l aux Dardanelles pour négocier avec la ]\>rle et rétablir les relalions amicales qui avaient été inlorrompues depuis le départ de ^I. Arbulhnot. Les dernières notes de cet ambassadeur à la Porte laissaient,

(i) Ce commissaire français était radjudaiil-géiiéral (îuilleu)iiu)t , actiuIkiiKiil lieutenaiil-géuéral dans le corps royal (rétat-iua;or.

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comme je l'ai dit plus liant, une porte ouverte à la réconciliation.

Les Anglais avaient eu soin , depuis 1 évacuation d'Alexandrie, de ne commettre aucune hostilité contre les Turcs, Ceux-ci, malgré leur déclaration de guerre, n'avaient pas ordonné la vente des effets séquestrés des négociants anglais , comme ils avaient fait à l'égard des Français dans la guerre d'Egypte.

La cour de Londres et la Sublime Porte avaient l'air de se bouder, sans être ennemies. Quelques espérances ambitieuses et le ressentiment <ics injures récentes avaient nourri jusqu'alors le m<'icontentement des Turcs. Leur espoir trompé et le mauvais succès de leur négociation avec les Russes tendaient à les rapprocher de l'Angleterre. Les Anglais le sentirent. Ils avaient été les agresseurs. Cette querelle ne convenait pas à leurs vues politiques. Ils firent les premières démarches pour se réconcilier.

Le chevalier Paget était instruit que plusieurs des principaux personnages de la faction du sérail et du ministère , entre autres le bnyukëmirahor et le caïmacan gagnés par des présents et par des promesses lui seraient favorables. Mais il lui était nécessaire de cacher sa négociation sous le voile du plus impénétrable

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mystère et d'empêcher surtout qu'elle ne parviul à la coiinaissauce du généra! Sébastian!, à cause de ses liaisons amicales avec Cahakchv-Oglou.

Les notes du clicvaîier Paget avaient été reçues ; des réponses assez favorables lui avaient été envoyées; la négociation concluait à sa fin, lorsque le prince Alexandre Souzzo, premier dragoman de la Porte, s'avisa de trahir son souverain et de dévoiler tout le mystère à l'ambassadeur d(î France.

Le général Sébaslinni remercia le prince Souzzo de cette utile inCorniation: «Prince, lui dit-iU « vous avez bien Tait de vous confier à la France; •< la reconnaissance de l'empereur ■Napoléon « vous sera utile et vous mènera loin. » Cet ambassadeur se rendit aussitôt à la Porte, cria contre la perfidie des ministres a^idcs qui avaient trahi les intérêts de leur souverain, en lui conseillant de négocier la paix avec l'Angleterre, surtout au moment où le grand Napoléon travaillait à rendre à la Turquie la gloire et h\ puissance qu'elle avait eues du temps du grand Soliman et finit son (iiscours et ses reproches en déclarant, que si les négociations commencées n'étaient rom()!ies à l'instant avec h; chevalier Paget, il demandait des passeports pour retourner auprès de son mnîlre.

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Les ministres turcs stupéfaits par la nouvelle inattendue de la découverte de la négociation et effrayés par les discours véhéments et les menaces du général Sébastiani firent comme avaient fait leurs prédécesseurs à l'époque de la déposition des princes Morusi et Ipsilanti. Ils changèrent de suite leurs résolutions, et envoyèrent au chevalier Paget , une réponse qui déplut à ce négociateur peu persévérant, et fut la cause de son départ immédiat (i).

Cependant, le caïmacan et le buyuk-émirahor, qui avaient été les promoteurs de cette entreprise , ne tardèrent pas à savoir que le prince Alexandre Souzzo, employé à la traduction des notes du diplomate anglais , avait tout dévoilé à l'ambassadeur de France, et le désignèrent au sultan ^loustapha , comme un traître qu'il fallait punir.

Un kattichérif impérial adressé le lendemain matin au caïmacan, lui ordonna de foire mettre

(i) M. Adair fut envoyé par la cour de Londres ai,x Dardanelles dans le mois d'octobre i8oS, pour né£;ocier la paix avec la Sublime Porte. Mais Mouslapha-Baïractar, qui était alors grand-visir , refusa de traiter avec les Anglais. M. Adair, revcîiant après la mort de Baïraclar , réussit dans son entreprise et fut accrédité comme ambassadeur.

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à mort Aleco Souzzo , clragoman de la Porte. Ce prince, qui ne s'attendait pas au sort qu'il allait subir, se trouvait alors dans la chambre ou plutôt dans le trou obscur et étroit, où les dragomans de la Porte se tiennent dans le palais du visir. On lui annonce que le reis-efendi le demande. Celui-ci lui dit avec calme de le suivre chez le caïmacan. A peine est-il arrivé eu présence de ce premier ministre, que saisi par son ordre, il est remis aussitôt entre les mains des bourreaux.

Ce prince infortuné eut beau demander quelle était la cause de sa condamnation, il ne reçut d'autre réponse que les coups violents et répétés que les exécuteurs faisaient pleuvoir sur lui pour hâter sa marche vers la place qui est en avant de la grande poric du sérail. Sa tète tomba et son cor[)S nu fui laissé pendant trois jours sur le lieu de l'exécution, pour faire connaître aux passants comment la Porte punit les traîtres.

Telle fut la fin de ce dragoman , qui se laissa aveugler par son ambition (i). Sa mort était

(i) Il l'ut leiuplact; dans les ioiicJions de premier drai;onKm de la Porte par le prince (^aradqca , depvn"s vaivodc de Valachic; ce prince vient d'échapper par une ftiile prompte cl !i( r.rense à la peine de mort, à laquelle

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juste , puisqu'il avait trahi son souverain. Sa à^amille infortunée fut dépouillée de ses biens, tomba dans la misère , et fut négligée par le gouvernement français.

Cette exécution sollicitée par le caïmacan et le grand-écuyer déplut à Cabakcliy-Oglou qui protégeait le prince Souzzo. Le chef des yamacks avait déjà su découvrir à travers les caresses et lés témoignages d'amitié de Tayard-Pacha , la fausseté de son caractère. Pensant à le faire destituer , il s'était concerté avec le mufty , et avait jette ses vues, pour !e remplacer, sur Ismaël-Pacha, ancien visir, qui continuait à être chargé de la direction coûteuse des travaux militaires des Dardanelles.

Tayard-Pacha , informé des intentions de Cabakchy , par quelques paroles indiscrètes échappées à ce dernier, s'empressa de faire empoisonner Ismaëi-Pacha , et se défit d'un rival dont la franchise , la fermeté et les talents étaient généralement appréciés. L'immoralité du caïmacan était si connue que personne ne se trompa sur l'auteur do ce crime. Il lui devint funeste.

il avait été condamné par le sultan Mahmoud , comme accusé d'avoir dilapidé les deniers publics de sa province.

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Cabakcîiy et le miifty se déclarèrent avec d'autant plus de zèle et d'acharnement contre Tayard-Pacha , qu'ils avaient été les dupes de sa feinte amiliéet de ses caresses; mais le caïmacan, soutenu par la faction du sérail , était difficile à renverser.

Plusieurs députations de yamacks firent entendre dans Constanlinoplc des cris de fureur contre Tayard , et demandèrent sa destitution au sultan Moustapha. Ce prince , qui avait sacrifié sans peine Mousta-Pacha , à qui il devait le trône , accueillit les yamacks et leur parla avec douceur; mais il refusa constamment de destituer le c .ïniacan.

Le général Sébasliani , qui n'avait cessé de courtiser Cabakcliy, eut également occasion de se plaindre de la fausseté du caïmacan. Le pacha de Bagdad venait de mourir; la France était intéressée à faire confier ce gouvernement à un homme qui lui fût dévoué, à cause de l'importance de ce pachalic , qui par son contact avec la Perse, le golfe Persique et l'Arabie avait des relations immédiates avec la cour de Téhéran, Bombay et les \ éhabis.

L'ambassadeur de France ayant jeté les yeux sur vSoliman- Pacha , l'avait recommandé à la Porte , et comptait sur la promesse du caïma-

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caii. Mais ce dernier, gagné par des présents considérables, et obéissant au grand-écuyer, qui avait été également séduit par l'appât de l'or , oublia ses engagements avec le général Sébastiani et fit expédier à Melienied-Kior-Paclia un firman impérial qui lui conférait le coniaiandement de la province d(^ Bagdad. Ce Kior-Paeiia (i) avait été grand-visir [)endant la guerre d'Egypte, et avait commandé en cette qualité la grande armée ottomane , qui fut battue par les Français à Héliopolis. Le souvenir de cette défaite le rendait peu favorable aux intérêts de la France.

La Porte venait d'exercer dans son empire un acte d'autorité indépendante. Lç général Sébastiani le sentit et se tut. Mais il ne tarda pas à profiter d'un faible incident pour éclater contre les n)inistres.

Trois voleurs nés dans une partie de l'Escîavonie, que la France avait acquise par le dernier traité, avaient été arrêtés en flagrant délit par le bostandgy-bacliy. Ce magistral ne connaissant pas la position politique de ces trois scélérats, qui peut^tre l'ignoraient eux-mêmes, leur avait fait appliquer la bastonnade avant de les envoyer en prison.

(i) Mehemed-Pacha était plus particulièrement connu

sous le nom de Klor-Pacha , ou le Pacha-Borgne.

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Le gônôr.ii Séîjasliaiii , ayant appris quelques jours nprès que ces trois hommes étaient nés sur un territoire appartenant à la France, cria hautement contre Tin fraction tles traités et demanda le châtiment du bostandgy-b achy , qui avait oublié ses attributions et outrepassé ses pouvoirs , au point de fiure bâtouner des sujets français, lesquels d'après lesc\pitulations avec la Porte n'étaient justiciables que dos tribunaux de leur pays.

Le caïmacan et les autres ministres , qui ne voulaient pas sacri(i<>r un des premiers dignitaires de l'empire , un des favoris du sultan , pour un semblable motif, représentèrent modestement au général Sébastiani, qu'ils ne se seraient jamais attendu que l'empereur Napoléon et ses anjbassadeurs eussent pu consentir à donner le nom respectable de Français à cette vile et méprisable engeance, lesEsclavons,fiui ne sont regardés par lesOsmanlis, que comme des voleurs et des assassins; mais que[)uisque les misérables, qu'on avait punis , jouissaient des prérogatives des vrais enfants de la France , ils seraient mis de suite en liberté et obtiendraient une indemnité pécuniaire pour les coups qu'ils avaient reçus.

Cette satisfaction n'était pas ce que l'ambas-

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sadeiir de France désirait. Il recommença ses plaintes , y ajouta des menaces et finit par demander des passe-ports pour retourner auprès de son maître.

Les ministres turcs , déjà trompés par une pareille demande, ne crurent pas à ?a sincérité vt tinrent ferme. Mais le général Sébasliani, qui s'aperçut des motifs de leur obstination, ordonna cà tous les employés de son ambassade de se tenir prêts à partir, et engagea les négociants de sa nation à se défaire de suite de leurs marchandises* La vente commença ; des préparatifs de voyage furent foits : Caj)akchy et ses yamacks se mirent à crier , que le perfide caïmacan voulait perdre l'empire en le plongeant dans une guerre contre la France , tandis que les armées russes étaient encore sur le Danube. Les ministres eurent peur et cédèrent.

Kior-Pacha fut envo yédans le pachalic d'Erzerum , et Soliman-Pacha obtint le gouvernement de Bagdad. Le général Sébastiani fut satisfait ; .le bostandgy-bachy ne fut pas puni et les troi Essclavons furent oubliés.

Ce fut le dernier triomphe de l'ambassade du général Sébasliani. Les Turcs, mécontents du résultat indécis des négociations commencées aVec les Russes et de l'indifférence que la France témoignait à leur égard , rappelaient

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couvent à ce général les promesses pompeuses qu'il 'eur avait faites au nom de son souverain pour les entraîner à, la guerre.

La position de cet ambassadeur était embarrassante. Il ne pouvait qu'ajouter de nouvelles promesses à celles qu'il avait déjà faites , et assurer avec un air de mystère , que l'empereur Napoléon cajolait les'Russcs pour mieux servir la Porte.

Ennuyé d'en tendre les justes plaintes des 'i'mcs , fatigué de son rôle , qui n'olJVait plus que des contrariétés , attaqué par une fièvre lente, qui devait son origine à la perte de son épo.usie (i), le général Sébastiani n'avait pas C^ssé çle depnander son rappel depuis le cam-

(i) Marlanie Sébasliani , fille du marquis de Coigny et pctile-fillc du maréchal de ce nom, mourut en couche à Constantinople , quelques jours avant la déposiliou du sultan Sclim. Elle était aimée par tous les habitants de Pera , et lut vivement regrettée. — Le sultan Sélim , apprenant que le général Sébastiani était plongé dans la plus vive douleur, lui donna des preuves d'un grand intérêt et lui envoya faire des com[)liments de condoléance parle dragoman de la Porle. Aucun ambassadeur européen n'a joué un aussi beau rôle, et n'a eu sur les W»>Hstres de la Porte, l'iulluence qu'a exercée sur eux le général Sébastian!,, depuis l'époque du départ de M. Apbulhnot, jusqu'au moment où Napoléon abandonna les Turcs, ses alliés, poursuivre des vues poliliques contraire» aux intérêts de la France.

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nioncement de 1808. Il l'obtint enfin dans le mois d'avril de la même année et laissa les affaires à M. Latoiir de Mauboiirg, qui pendant ime gestion <|e pliisieurà aimées a lutté avec adresse contre des obstacles continuels et a soutenu Cônstanmiont avec fermeté l'honneur et les intérêts de sa nation.

Le caîmacàn , souple et astucieux , avait travaillé depuis la mort d'Ismaël - Pacha qu'on voulait lui substituer , à gagner les bonnes grâces du mufty et à le détacher de Cabakchy- Ogîou. Son argent et ses caresses avaient réussi à faire naître un refroidissement sensible entre le chef des oiilénias^et celui des yamacks; mais l'avidité insatiatie du mufty força Tayard- Pacha à se jeter entièrement entre les bras des meneurs de la faction du sérail.

Ceux-ci, plus nombreux et aussi avides que le chef des oulémas , l'accablèrent de demandes et l'obligèrent à commettre tant d'extorsions, qu'à la fin le péupfé exaspéré fit entendre hautement contre lui son indignation et sa haine. Le mufty délaissé par le caîmacàn , s'était rapproché de nouveau de Cabakchy-Oglou. Le grand-écuyer, mécontent de Tayard , qui, voulant augmenter le' nombre de ses protecteurs, avait cherché à captiver lés bonnes grâces du chef des eunuques

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noirs et du sélictar-agassi , ne cessait de les dénigrer auprès de Sa Haulessc.

Attaqué de toutes parts et faiblement soutenu par ses nouveaux amis, le caïmacan dut céder et fut heureux de ne perdre que sa place en conservant une partie de sa fortune, il fut remplacé dans ses fonctions par un homme faible qui n'avait d'autre volonté que celle de Cabakchy- Oglou et du mufly , et alla porter sou chagriu et ses désirs de vengeance à lloutschouk, auprès de Moustapha-Baïractar , dont il connaissait les vues ambitieuses et la haine contre les auteurs, de la dernière révolution.

Moustapha-Baïractar , à qui le sultan Sélim avait accordé le titre de pacha à trois queues , conservait pour ce prince les sentiments de la plus vive reconnaissance , et ne cessait de blâmer ja conduite des auteurs de sa déposition. La place de Routschouck, chef-lieu de son pachalic, était devenue le refuge des ennemis des yamacks et de tous ceux qui avaient à se plaindre du gouvernement actuel.

Le caïmacan déposé y reçut un excellent accueil. Connaissant le faible de tous les ministrcj» de Constantinopic , leuts intrigues, leurs différents, et plein de hiinc contre les yamacks , il doima d'excellents conseils à MoustapUa-Baïrac-

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tar , gagna sa confiance et parvint à faire passer dans son âme ardente toute la fureur de vengeance dont il était animé lui-mémo contre le sultan Moustapha et ses favoris. Il lui représenta qu'en se concertant avec le grand-visir, qui était mécontent des ministres de Constantinoplc, il lui serait facile de renverser Cabakcliy et ses yamacks et de rétablir le sultan Sélim sur le trône. Le pacha de Routschouk s'empressa d'approuver des projets qui étaient favorables à ses vues ambitieuses et à ses sentiments de vengeance. Résolu de s'entendre de suite avec le grand-visir, qui depuis la paix de TUsitt s'était retiré à Andrinople avec le peu de troupes restées fidèles à leurs drapeaux , il lui envoya Beygy-Efendi , intendant des vivres , homme actif , souple et intelligent , qui , ayant été élevé à l'école du génie militaire , avait pour le sultan Sélim la plus profonde vénération et un dévouement absolu, et détestait les oulémas et les janissaires. Cet émissaire avait pour instruction de disposer le grand-visir et les ministres en faveur do Baïractar, par des insinuations adroites , des promesses, et encore plus par la voie des présents, dont il était porteur, et d'éviter surtout de leur parler du sultan Sélim. Apres avoir gagné le divan de l'armée , Beyg}' de^-^it se rcn-

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<lre à C4onstantmopîe pour s'y aboucher ayee les amis du sultan détrôné et se concerter QVGC eux sur les. moyens les plus convenables et les plus sûrs de détruire les yamacks et de ren- •verser le sultiUiMoustapha.

Beygy-Efendi arriva à Andrinople , s'insinua adroitement dans l'esprit du graiid-visir , et lui parla en gémissant des malheurs qui pesaient aur la Turquie d< puis que Cabakchi-Oglou , secondé par un mufly a>ide et perfide, dirigeait les renc'S du gouvernement, tandis qu,e le grandvisir et les vrais minisires n'étaient pas inèn^e consultés sur les grands intérêts de l'I^jUipirc. C'était toucher par celte dernière réflexion l'endroit le plus sensible dans le cœin- du grandvisir. Ce dernier, nalurellement franc et brusf[ue, exprima aussitôt avec énergie les seuliments de sa haine contre les chefs delà facliou, qui, profitant de la faiblesse d'un prince auïateur de cérémonies et de plaisirs fri>o!es , disposait à sa volonté de tous les emplois publics.

Lorsque l'envoyé de Baïraclar fut certain des véritables dispositions du grand-visir , il lui parla des intentions de son général, quiélaient de s'entendre avi;c lui j)our renvcrs(îr Cabakçiiy- Qglou , le mufly cl tous les chefs de la fai^liou donjinanle, et poux rendre aux viais minisires

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Knirs pouvoirs et une juste portion clans la distribution des emplois et des foveurs. Mais il lui cacha soigneusement la partie des projets de Moustapha-Baïractar , qui était relative au rétablissement du sultan Séiini.

Le grand-visir, séduitpar l'appât d'une entreprise qui devait satisfaire son ambition et son avidité, chargea Beygy-Efendi de dire à Moiïstapha Baïractar qu'il pouvait compter sur son assistance , et lui donna des lettres de recommandation pour plusieurs des principaux personnages de Conslantinople, lesquels, par esprit de vengeance ou par intérêt , étaient également disposés à renverser la faction des yamacks. Beygy se rendit sans retard dans la capitale, trompa Cabakchy et le miifly par quelques présents, des promesses, et un grand étalage de l'attachement prétendu da Moustapha-Baïractar pour le sultan Moustapha et ses minisires , profita habil'emeiit des lettres de recommandation dont ilétait muni , pour préparer les fils delà conjuration, et exécuta avec adresse et exactitude toutes les instructiôiis qui lui avaient été données.

Le rapport que Beygy fit au grand-visir à sOii retour à Andrinople, donna à celui-ci les plus vives espérances, et l'engagea à se lier de plus eu plus avec Moustapha-Baïractar. Il fut convenu

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entre eux que le pacha de Routschouk se rendrait le plutôt possible à Andrinepîe , pour se concerter sur les opérations à entreprendre , et qu'il se ferait suivre par quatre mille hommes de troupes , afin de contenir les trois à quatre niiilc janissaires qui étaient restés à l'armée, dans le cas où ceux-ci , séduils par le divan de la capitale , se mutineraient contre les ordres du grand-visir.

Baïractar, qui avait d'autres vues que celles défavoriser les intentions personnelles du grandvisir, et qui voulait être le maîlre du mouvement, se mit en marche avec quatre mille hommes de ses meilleures troupes , et ordonna au reste de son corps d'armée, c'est-à-dire à environ douze mille hommes, de le suivre sur Andrinojde.

La promplilude de sa marche clonna les ministres. I/arrivée de tout son corps d'armée les effraya. Ils allaient fuir; mais Baïraciar avait pris ses dispositions pour être niaîlre de toutes les routes. Intéressé à rassurer les mend)r('s du divan, il les combla de caresses, leur fit des présents considérables, et eut l'air de se mettre lui-même à leur disposition , 'en dispersant ses troupes dans les villages éloignés de plusieurs lieues d'Andrinople , et en s'établissant avec une faible escorte dans cette ville, occupé*; par Ici soldats du grand-visir.

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Dans les premières discussions qui eurent lien sur les arrangements qu'il convenait de prendre pour oter au mufty , à Cabakeliy-Oglou et à leurs créatures dans le ministère de la capitale , l'influence qu'ils exerçaient avec une audace et une avidité sans exemple, jMouslapha-Baïraclar trancha toutes les difficultés par cette proposition : « L'armistice conclu avec les Russes est indé- « fini; votre présence est inutile à Andrlnople, « où vous ne pourriez, en cas d'une nouvelle rup- « ture , activer avec autant de facilité que dans la « capitale, la marche des secours et des contin- «r gents destinés pour l'armée, lien Irez avec le « sandjak-cfiérifîi Constanlinople. Reprenez vos « fondions. Je suivrai voire marche pour vous « soutenir. Je ne resterai dans la capitale que « le temps nécessaire pour d Iruire les yamacks « et alFermir voire administration. »

Ce projet fut approuvé unanimement, et on résolut de le mettre de suite à exécution. Mais Ramis-Efendi , appuyé par Tayard-Pacha , excaïmacan , représenta que pour éviter l'effusion du sang des musulmans , empécht^r toute réaction dangerereuse et mettre la confusion dans le ministère de Constanlinople, il convenait, avant de commf>ncer le mouvement des troupes, d'ettvoyer secrètement un détachement do cavalerie

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à Fanaraki , sur le Bosphore, pour arrêter et détruire Cabakchy-Oglou , qui demeurait dans ce village, loin des batteries et de ses yamacks. Cette précaution éttiit sage. La mort de Cabakchy-Oglou . en ôrant aux yamacks leur chef, devait mettre le désordre parmi eux et enlever au sultan Monslapha son meilleur appui.

Un certain Iladgi-A!i, honmic entreprenant et actif, fut cliargé de cette mission secrète, et eut ordre de partir avec une centaine de cavaliers choisis dans les troupes de Baïractar. Le grandvisir lui remit un firman qui l'autorisait à mettre à mort Cabakchy-Oglou, comme ennemi du Grand-Seigneur et de l'Empire, et à lui succéder <lans le commandement de toutes les batteries du Bosphore.

L armt^^e du grand-visir vt le corps de Baïractar commencèrent aussitôt leur mouvement sur Constanlinople, et voyagèrent à très-petites journées. Leurs chefs faisaient courir le bruit dans les campagnes que la paix était faite avec les Russes, et qu'ils allaient rapporter le sandjakchérif dans le sc^ail.

Cependant Iladgi-Ali , marchant par des chemins détournés, arriva à Fanaraki, au milieu de la nuit, a)>rès trente-six heures de marche, et lit cerner de suilo la maison de C 'bnkchy-Oglou.

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Muni du firnian du giand-visir, et accompagné de quatre hommes déterminés, qift? cariaient des armes sous leurs manteaux , il frappa à la pbr-te de sa victime, en annonçant ime dépêche très-pressée de la part du caïmacan.

A CCS mots, la porte est ouverte; Hadt;[i- Ali entre avec ses quatre soldats, saisit le portier et quelques douîcstiques qui étaient accourus au bruit, les garrotte , les livre aux cavaliers qui restaient eu dehors , et demande qu'on lui désigne la chambre de Cabakchy. Apprenant que ce chef des yamacks était couché dans son harem, Iladgi-Ali foule aux pieds toute bienséance, pénètre dans cette enceinte mystérieuse, trouve Cabakchy en chomise au miH« u de ses femmes et de ses esclaves éplorées, le saisit tout tremblant, et l'entraîne avec violence vers la porte.

« Que voulev-vous faire de moi? qu'ai-je fait? « s'écriait 1 infortuné Cabakchy; par quel ordre « venez-vous m'arracher à ma demeure et à ma « famille? Donnez -moi au nioins le temps de « faire mes prières. »

« Il n'est plus temps pour toi de prior; meurs, « scélérat, lui répond le fiéroce Hadgi-Ali, eji hii « plongeant un poignard dans le cœur. » Cabakchy tombe et expire sur le seuil de sa porte. Sa tête, détachée du trnne . C5t aussitôt remise à

quelques cavaliers qui eurent l'ordre de partir

à l'instant pour la porter au grand-visir et à iMous-

tapha-Baïractar.

Après cette prompte exécution, Hadgi-AH ordonna à ses soldats de se disperser avec leurs chevaux dans les maisons du village, qui n'est habité en général que par des familles grecques, et résolut d'attendre le jour pour communiquer aux yamacks le firman du grand-visir, qui lui ordonnait de mellre à ujort Cabakchy-Og!ou , et de lui succéder dans le commandement des forteresses du Cnnal. Il pensait, ainsi que ceux qui l'avaient envoyé, que Cabakchy étant mort, ses soldats effrayés se soumettraient sans résistance aux volontés du gouvernement.

Lorsque le jour pirut, les yamacks du fort de Fanaraki ignoraient encore le sort de leur chef, par la précaution qu'IIadgi-Ali avait prise d'empêcher toute communication entre ks habitants du village et le château. Hndgi-Ali fut le premier qui se présentant à eux, le firman du grand-visir à la main, leur apprit la mort de Cabakchy et la marciie du grand-visir et do IMouslapha-Baïriictar sur Constantinople , et leur ordoinia en leur nom de le reconnaître aussitôt leur conimandanl.

La surprise tint pendant quelques minutes les

DE CONSTANTINOPLE. ï;5

yamacks en suspens. Quelques-uns de leurs ofTiciers qui avaient eu à se plaindre de Cabakchy- Oglou , leur représentèrent que puisque leur chef était mort, le parti le plus saij^e était de se soumettre aux ordres du grand-visir. Ils allaient peut-être obéir et céder à la nécessité, Mais les femmes et les enûints de leur défunt commandant , sortant tout à coup de leur maison en jetant des cris lamentables et en demandant vengeance, les émurent. Un certain Soliman- Aga, oncledeCabakchy, s'écria : «Janissaires, prenez «garde à ce que vous faites, ne vous laissez pas « tromper. Cet homme et ses compagnons ne a sont que de vils assassins. Le sultan Moustapha « ( que Dieu le préserve ) n'a pas ordonné la « mort de Cabakchy. Il l'aimait et l'estimait, et « hier encore il lui a donné des témoignages pré- « cieux de sa faveur. Ces hommes , en faisant « périr votre chef par trahison, n'aspirent qu'à « votre perte et à celle de notre glorieux sultan. « Vengeons notre père; défendons notre souve- « rain; soutenons notre religion et nos lois, et « punissons ces vils meurtriers, qui, envoyés par « le perfide grand-visir , et par cet infâme Baï- « ractar, qui s'est déclaré le protectenr de nos « ennemis , viennent de commettre le plus lâche « et le plus horrible des forfaits. »

,;4 RÉVOLliTIONS

Les yamacks, animés par ce discours et par les pleurs et les cris continuels de la famille de Cabakchy, coururent immédiatement aux armes pour attaquer Hadgi-Ali et ses compagnons.

Celui-ci n'eut que le temps de dire à ses soldats de se jeter dans les maisons voisines de la sienne , de s'y barricader, et d'opposer la plus vigoureuse résistance à des ennemis acharnés, dont ils ne devaient attendre aucun quartier.

Ces derniers ne tardèrent pas à pafuîlre et se portèrent en foule et sans ordre contre les maisons où Ïladgi-Ali et ses soldais s'étaient établis. Ils furent accueillis par une décharge qui les força à rétrograder sans diminuer leur fureur. Plusieurs attaques consécutives eurent le même résultat.

Exaspérés p-ar t'opiniâlreté de la résistance, les yamacks eurent recours à un moyen d'attaque malheureusemenl trop fatile dtm« ÙA pays où toutes les maisons particulières sont bâties en bois , et mirent le feu en phisi< nrs endroits du village. L'îricendite, alimrenfé par un de ces vent« qui, variant du nord à l'esl-nord-est, sont presque continuels pendant l'été à l'embouchure du Bosphore', commença brcntôt ses ratages- et lïienaça les tticurtriers de Cabakchy d'une mort certaine. Ceux-ci , pressés parles flammes, firent

DE CONSTANTINOPLE. i;5

une sortie sinniltanée , et se jetèrent dans la tour du fanal d'Europe , qui était assez vaste pour les coiilenir, et dontles voiUesetles fortes nuirailles en maçonnerie les mettaient à l'abri des effets de l'incendie.

Hadgi-Ali et ses soldats , réunis au nombre d'environ quatre-vingts hommes dans cet édifice dominant , isolé et solide , ne pouvaient plus être attaqués que par la mine ou par le canon. Les yamacks n'étaient ni assez habiles ni assez intrépides pour avoir recours à ce premier moyen. Ils ne tardèrent pas à faire usage du second , et tournèrent contre la tour le feu de toutes les batteries qui pouvaient l'apercevoir et l'atteindre.

Cette canonnade, assez mal dirigée, dura pendant trois jours , et fit peu d'effet sur la tour du fanal. Le bruit continuel du canon , qu'on entendait distinctement à Constantinople , y excitait les plusvives alarmes. On faisait courir dans cette capitale des bruits contradictoires. Quelques-uns annonçaient « que les yamacks assiégeaint, dans « la tour du Fanal, une bande de voleurs, les- « quels , après avoir assassiué Cabakchy-Oglou , « pour avoir ses richesses, avaient mis le feu au <c village de Fanaraki. » D'autres racontaient qu<î « tous les brigands de la Uomélie et des mo»^

« tagâies de i'Aibanic et du Rhodope s'étaient « réunis pour piller Constantinople , et que « Hadgi-Ali était lo chci' de leur avant garde. » Le gouvernement n'ignorait pas que le grand-visir et Moustaplia-Baïraclar étaient en marche; mais il ne savait ce qu'il avait à faire, et attendait l'événement. Les yamacks , mécontents du peu d'effet de leur artillerie contre la tour, et de la négligence du Grand-Seigneur , qui ne leur faisail donner aucun ordre , se dégoûtèrent ; ils cessèrent la canonnade et rompirent le cordon qu'ils avaient formé pour empêcher l'évasion de Hadgi-Ali et de ses compagnons. Ceux-ci en profitèrent à l'instant et allèrent rejoindre Moustapha-Baïractar à une journée de marche de Constantinople. Le sultan Mouslapha, qui avait été informé presqu'en même temps de la mort deCabakchy et du ïnouvementdu grand-visiretde Baïractar, n'avait cessé de tenir des divans composés des minisires suppléants, et de tous les principaux dignitaires résidant dans la capitale, pour savoir ce qu'il devait faire dans ces circonsCances difliciles et imprévues.

Le retour dugrand-^isir et des minislns titulaires, en compagnie du pacha de Routschouk, sans l'ordre et l'approbation de leur souverain, et même sans hii en avoir rendu compte, annon-

DE COKSTANTINOPLE. 177

çait visiblement que leurintcnlion élait d'opérer une révolution.

Les janissaires de Constantinople ne pouvaient pas être opposés à ceux de l'armée du grandvisir, puisqu'ils appartenaient aux mêmes odas. Les topchys de Tophané n'auraient pas consenti à combattre contre leurs compagnons , qui les avaient quittés seize mois auparavant pour aller servir sur le Danube. On ne pouvait attendre aucune assistance de la part des yamacks depuis la mort de Cabale chy-Oglou. L'armée qui allait paraître était de près de trente mille hommes; le sort du monarque paraissait désespéré, et devait dépendre des intentions des chefs des troupes arrivantes. Il était de l'intérêt des ministres suppléants et des conseillers d'État de ne donner aucun avis qui pût les compromettre avec le grand-visir et Baïractar. Us se contentèrent d'engager le sultan Moustapha à temporiser, à rester dans l'inaction et à avoir de grands ménagements pour les personnes qu'on attendait.

Le grand-visir , en arrivant au Grand-Pont , à quatre lieues de Constantinople , envoya le reisefendi l'astucieux Galip-Efendi ) auprès de Sa Hautesse , pour lui dire que ses intentions et celles dupacha de Routschouk étaient de délivrer leur souverain et les habitants de la capitale de a. j2

i'insolence des yamacks , qui , depuis quinze mois , se livraient aux plus affreux excès , et déshonoraient le nom ottoman ; qu'ils avaient cru devoir cacher leur marche et leurs opérations aux ministres suppléants . à cause de la perfidie de quelques-uns d'entre eux , qui étaient vendus à la cabale dominante ; que bien loin de vouloir nuire à leur S0L;Verain ils se faisaient gloire d'être comptés au nombre de ses plus dévoués serviteurs , et étaient prêts à répandre pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang, et enfin qu'en demandant pardon pour le mouvement qu'ils venaient de faire sans son approbation , ils suppliaient leur maître de supprimer les yamacks , ce ramas d'aventuriers méprisables , et de changer le mufty , qui , au lieu de s'occuper des intérêts de la religion et de l'Etat, Dépensait qu'à satisfaire son avarice.

Le sultan Moustapha, qui s'attendait à être détrôné et même à de plus grands malheurs , fut enchanté lorsqu'il apprit que son grand-visir et Moustapha-Baïractar se contentaient de demander le licenciement des yamacks , la punition de leurs officiers et le changement du mufty. Crédule et léger , autant que vaniteux et barbare , il supprima de suite les yamacks, condamna à mort la plupart de leurs officiers , destitua I«

inufly , le punit par l'exil , et fit confisquer les biens des minisires suppléants et des conseillers d'état qui avaient déplu aux ministres titulaires et au pacha de Routschouk. Il alla le lendemain en grande pompe dans le camp de Moustapha- Baïractar sous le prétexte d'y voir le sandjakcliérif , et cajola beaucoup ce pacha , qui de son côté s'elForça de cacher ses projets et ses intentions sous les dehors du plus profond respect, en ne cessant de répéter à ce prince qu'il pouvait compter sur son dévouement absolu.

Après la suppression desyamacks, la punition de leurs officiers , la destitution du mufty et la rentrée des ministres titulaires dans leurs fonctions , la révolution qui avait excité de si vives alarmes parut finie. Moustapha-Baïractar disait à tous ceux qui allèrent le visiter dans son camp de Davoud -Pachane , parmi lesquels parurent les ambassadeurs et les ministres étrangers , « qu'il remerciait le ciel d'avoir pu réussir à dé- « livrer le Grand-Seigneurdes conseillers perfides « qui le trompaient, et des yamacks qui l'insul- « talent et tyrannisaient le peuple ; que puisque « Dieu avait favorisé son louable projet , il ne lui » restait plus d'autre vue que de quitter Const. tantinople et de retourner sur le Danube avec

i8o RÉVOLUTIONS

« son armée , aussitôt que celle-ci serait remise

« des fatigues de ses lougs voyages. »

La discipline sévère qui régnait dans le camp de Baïractar , l'exactitude de ses soldats à payer tout ce qui leur était vendu , le calme parfait de la capitale, dissipèrent toutes les inquiétudes. Tout rentra dans Tordre accoutumé. Le sultan Moustapha, renonçant à toute crainte, reprit son goût décidé pour les fêtes et les promenades , où il aimait à étaler sa magnilicence et le faste d'un empereur ottoman.

Le pacha de Routschouk, quoiqu'inaclif en apparence, puisqu'il ne sortait jamais de son camp , faisait agir ' secrètement ses nombreux et adroits émissaires, entre autres Ramis-Efendi, qu'il fit élever alors à la dignité de pacha , et Be.ygy-Efendy , qui devint ministre ; il préparait tous les moyens nécessaires au succès de son entreprise. Au bout de cinq à six jours, tout était prêt; les personnages qui désii'aient coopérer au rétablissement du sultan Sélim, avaient déjà reçu leurs instructions , et ne demandaient qu'à agir. Le capitan-pacha , Seyd-Ali, qui devait cette place éminenle au sultan qu'on voulait rétablir, promit de partager personnellement les périls des conspirateurs, et de les assister par tous les moyeu» qui dépcndraicut de lui. Ou résolut

d'attendre un des jours où le sultan Moustapha sortirait de son palais pour faire béniche (1) dans quelque kiosk du Bosphore.

Le 28 juillet, le sultan Moustapha, qui ne s'attendait pas au sort dont il était menacé, sortit de bonne heure- sur un de ses bateaux de parade pour aller passer la journée au kiosk de Gueuk-Souy. Baïractar s'empressa de profiter de son absence; il appela auprès de lui tous les conjurés, et fit prier le grand-visir de passer au camp, où il avait quelque chose d'important à lui communiquer. Ce premier ministre se rendit de suite à cette invitation. Mais à peine fut-il instruit du projet qui avait pour but de marcher sur le sérail et de rétabUr le sultan Sélim, que confondu par cette information imprévue, il hésita, trembla et répondit d'vme manière incertaine. Baïractar qui ne cherchait qu'un prétexte pour lui arracher les sceaux de l'empire , le traita de lâche, de traître, d'ennemi du sultan, lui enleva de force le cachet dont il était porteur, et le

(1 ) Les Turcs disent que leur padiclia va faire éemc/ie, lorsqu'il sort avec pompe à cheval , où sur ses grands bateaux de parade pour aller passer la journée dans un de ses kiosks , près de Constautinople , ou sur les rive* du Bosphore.

liiu IIÉVOLUTIONS

constitua prisonnier sous une garde nombreuse

de SCS plus fidèles soldats.

Les troupes du camp reçurent à l'instant l'ordre de prendre les armes pour accompagner le sandjak - chérif , qui allait rentrer dans le sérail. On fit courir le bruit dans Constantinople que la paix venait d'être conclue secrètement avec les Russes à des conditions avantageuses, et que cet heureux événement était le motif de la rentrée du drapeau du Prophète. La joie était générale. ])('S acclamations continuelles accompagnèrent les troupes depuis le camp jusqu'à la principale porte du sérail.

Les janissaires qui composaient la garde de ce poste extérieur baissèrent la tête en voyant le sandjak - chérif , et laissèrent pénétrer dans la première cour (i) la colonne nombreuse qui le suivait. Mais au moment où la tête de cette coloime parut à l'entrée de la porte extérieure, le boslandgy-bachy, justement effrayé de ce mouvement, dont il n'était pas prévenu, s'empressa de

[i) Dans la première cour du st'rail, se trouvent riiôlel de la monnaie , les caisses du trésor publie , ainsi que la salle d'armes placée dans la ci -devant église de Sainte-Y renée. Celte cour est ouverte à tous ceux qui ont alTaire dans ces divers établissemeiiU.

DE CONSTANTINOPLE. i8?5

faire fermer l'entrée de la seconde cour où commencent les habitations des serviteurs et des employés du Sérail.

Aussitôt que cette porte solide et feiTée eut retenti sous les premiers coups des tchiaux du pacha de lloutschouk, le chef des eunuques blancs, dont le commandement s'étend sur cette partie, se présenta à un des créneaux de la muraille, et demanda d'une voix grêle ce qu'on voulait. « Ou- « vre la porte , répondit d'une voix de tonnerre « le robuste Moustapha-Baïractar, je viens à la « tète de mes braves soldats rapporter le sandjakt chéri f.

On allait ouvrir; mais le bostandgy-bachy repoussant l'efféminé capi-aga, répondit à Baïractar que la porte ne serait ouverte que lorsque le sultan Moustapha en aurait donné l'ordre.

« Il ne s'agit plus du sultan Moustapha, répon- « dit avec fureur le pacha de lloutschouk; c'est « au sultan Sélim , vil esclave , que tu dois t'a- « dresser; c'est lui qui est notre empereur, notre « maître. Nous venons l'arracher à ses ennemis, « lui présenter nos hommages et le remettre sur « le trône de ses ancêtres. »

La voix de Moustapha-Baïractar, ses menaces de faire entrer des pièces d'artillerie pour renverser tous les obstacles, les cris furieux de

ï8i RÉVOLUTIONS

ses soldats qui redemandaient le sultan Sélîm , avaient jeté une telle frayeur parmi les habitants du sérail , que malgré les efforts du bostandgybachy la porte allait être ouverte , lorsque le sultan IMoustapha parut.

Ce prince ayant été averti du mouvement des troupes de Baïractar vers le sérail , jugea de suite que le projet de ce pacha ne pouvait être que de profiter de son absence pour rétablir le sultan Sélim ; il s'empressa de retourner dans son palais incognito , sur un bateau ordinaire , à trois paires de rames. Une fut pas arrêté dans sa marche par l'imprudence des conjurés, qui avaient négligé d'empêcher toute conmiunication par mer entre le sérail et ses dehors pendant la durée de leur opération, et arriva dans le moment le plus critique

Instruit de la demande des rebelles, il fit dire à Baïractar, par le chef des eunuques noirs, d'attendre un peu et de rester tranquille, que le sultan Sélim allait bientôt paraître. Ce fut alors que ce jeune monarque, aussi cruel que frivole, oubliant que son cousin, maître de sa personne, lui avait laissé la vie dans une circonstance semblable, ordonna avec sang froid au kislar-aga, de se rendre avec plusieurs eunuques de sa couleur auprès du sultan Sélim, de l'étrangler, et

DE CONSTaNTINÔPLE. i85

d'apporter son cadavre pour le remeltre à Moustapha-Baïractar.

C'était Hieure où les musulmans ont coutume '"^^'^g'*"^ de faire dans le mois d'août leurs prières de l'après-midi. Le sultan Sélim tourné vers la Mecque, élait agenouillé sur un tapis de pied et avait commencé ses prières lorsque ses bourreaux , qui avaient des cordons cachés sous leurs manteaux, entrèrent dans son appartement. La vue du kislar-aga n'inspira aucune crainte ni au prince ni au petit nombre de ses serviteurs. Tous crurent qu'il avait, suivant sa coutume, quelque message à communiquer au monarque captif de la part du monarque régnant.

Mais au moment où Sélim se prosternait en invoquant le saint nom de Dieu, le chef des eunuques noirs fit un signe à ses satellites, se précipita sur sa victime, et lui passa rapidement un nœud coulant autour du cou. Ses compagnons le secondèrent avec zèle; les uns aidèrent leur chef , et les autres , armés de poignards , menacèrent et continrent les esclaves surpris eteil'rayés du sultan.

Cependant ce prince se relève. Doué d'une grande force physique, il lutte avec ses bourreaux, les écarte , les renverse par des coups vigoureux et appelle ses serviteurs à son secours.

i86 REVOLUTIONS

Ces derniers se raniment à la voix de leur maître, et cherchent à arracher le fer des mains des eu- ' nuques qui les menacent. Mais le kislar-aga , qu'un coup violent avait fait tomber entre les jambes du sultan , profite de sa position , saisit sa victime par une partie infiniment sensible, serre avec rage et ténacité, et parvient à lui faire perdre connaissance. Le crime est consommé. Le vertueux Sélim a cessé de vivre.

Son cadavre est transporté aussitôt auprès du sultan ÎMoustapha. Celui-ci , après l'avoir contemplé pendant quelque temps avec une joie féroce, dit d'un air dédaigneux et en se retirant dans son harem : « Ouvre/ la porte , et remettez « le sultan Sélim à Moustapha-Baïractar, puis- « qu'il le demande. »

La porto s'ouvre. Le pacha de Roulschouk se présente pour offrir ses hommages à son bienfaiteur et à son maître. Il n'aperçoit que son cadavre défiguré. «Malheureux prince, qu'ai-je fait? « s'écria-t-il. J'ai voulu vous rétablir sur le trône t de vos ancêtres, et je suis la cause de votre « mort. Était-ce-là le sort réservé à vos vertus!

Après ce peu de mots Baîractar, entraîné par le respect et la reconnaissance , s'agenouille devant ce corps inanimé , lui baise les pieds et les mains , verse des larmes , et fait entendre des

sanglots. Ses soldats , attendris par ce triste specfiicle , restent immobiles et partagent la douleur de leur chef.

Mais les moments étaient précieux ; il était temps d'agir ; le moindre retard pouvait tout changer. Le capitan-pacha , Seyd-Ali, moins ému que Moustapha-Bjïractar , le prit par le bras et lui dit en le relevant : « Convient-il au pacha « de Roulschoukde pleurer comme une femme? « C'est la vengeance e t non des pleurs , que le « le sultan Sélim exige de nous ; punissons ses « assassins; et surtout ne permettons pas à un t tj^ran sanguinaire de profiter de son crime , « et de s'affermir sur le trône par la mort de son « frère , le sultan Mahmoud. »

Moustapha-Baïractar , revenant comme d'un profond assoupissement , reprit aussitôt toute son énergie. « Qu'on arrête , s'écria-t-il , le sultan « ^îoustapha ; qu'on proclame le sultan Mali- « moud , et que le sabre des bourreaux fasse « tomber à l'instant les têtes des vils esclaves « qui ont osé porter leurs mains criminelles sur « la personne sacrée du sultan Sélim , ou qui « ont conseillé sa mort. »

Tous obéissent. Des pages et des eunuques , mêlés à des soldats de Baïractar , courent pour arrêter le sultan Moustapha , et le précipiter

i88 RÉVOLUTIONS

dans la prison où son cousin venait de mourir. D'antres s'empressent de chercher le sultaiî Mahmoud , pour l'amener devant Baïractar. Ce prince fut trouvé avec peine ; destiné a la mort par son cruel frère , il s'était caché par les soins de quelques serviteurs fidèles sous un tas de nattes et de tapis , et ce fut de ce triste asile , et de l'étal d'angoisse le plus pénible, qu'il sortit pour monter sur le trône de l'empire ottoman.

Aussitôt qu'il parut devant les yeux de Baïractar : « Mon maître , lui dit ce dernier, un « crime affreux vient de faire périr le sultan « Sclim, notre légitime souverain et notre bien- « faiteur. Vous avez toutes les vertus de ce « grand monarque. Nous ne reconnaissons pas « d'autre maître que vous. Vivez long -temps « pour la gloire de notre sainte religion et pour « la prospérité des Osmanlis. »

Après ces mots il se prosterna devant le sultan Mahmoud , baisa la terre près de ses pieds et attendit dans cette luiml^le posture, que le nouveau monarque lui cul ordonné de se lever , en le proclamant son libérateur et son grand-visir.

Tel fut le résultat d'une révolution dont il n'y avait point eu d'exenqîle dans les ftistes de l'empire ottoman. Jusqu'alors tous les changements de souverains avaient été préparés par les intrigues

DE CONSTANTINOrLE. ï8()

des oulémas et exécutes par les mouvements séditieux des janissaires. Celte fois c'est une armée qui rentre dans la capitale, pour changer le maître de l'empire , malgré le chef des oulémas et sans le concours des janissaires de Conslantinople.

Le succès facile de cette entreprise eut lieu par suite d'un concours de circonstances extraordinaires, qui classent cet événement dans une cathégorie peu différente de celle des révolulions précédentes qui ont changé les maîtres de l'empire ottoman.

Les janissaires de Constantinople et de l'armée se croyaient avilis parce que toutes les faveurs et les distinctions étaient réservés pour les yamacks. Le mufly avait mécontenté par sou avidité et son avarice les principaux magistrats de son corps , et, en se livrant à Cabakchy- Ogiou , était devenu un objet de mépris pour les janissaires. Le sultan Moustapha , adonné à des goûts frivoles et dédaignant les affaires sérieuses , n'inspirait aucune estime et par conséquent aucune affection ( car l'affection du peuple pour son souverain accompagne toujours l'estime qu'il a pour lui ).

Tout le monde désirait un changement. Mais les oulémas étaient divisés entre eux. Les chefs des janissaires ne s'entendaient pas. Il fallait

iQo REVOLUTIONS

pour produire une révolution une force étrangère aux deux partis et cependant agréable à l'un et à l'autre, et assez puissante pour se faire respecter, Moustapha-Baïractar et le grand-visir se présentent avec des tro upes nombreuses et annoncent qu'ils veulent détruire les yamacks , changer le niufty et punir quelques ministres suppléants qui déplaisaient au peuple. Les Janissaires de l'armée les accompagnent; Baïractar se targue du titre de janissaire. Tout concourt pour faire regarder les chefs des armées arrivantes comme les libérateurs des opprimés et les restaurateurs de l'ancien ordre de choses. On a en eux une entière confiance. La mortdeCabakchy applanit tous les obstacles. Baïractar, plus habile ou mieux conseillé renverse facilement un grandvisir inepte et crédule. Toutes ses entreprises, favorisées par ce concours de circonstances extraordin;iires, sont exécutées sans résistance et sans effusion de sang. Baïractar devient l'idole du jour et le but des espérances de tous les partis.

Le nouveau visir commença son administration comme ses prédécesseurs en pareille circonstance , par des actes d'une gr;mde sévér té. Trente-trois léles tombèrent sous le glaive des bourreaux , le jour même de son installation, et

1)E CONSTANTINGPLE. 191

furent exposées à la porto du sérail. C'étaient celles des assassins du sultan Sélim , de leurs complices et de tous les favoris du dernier sultan. On remarquait parmi ces têtes celle du kislaraga , qui avait été le principal acteur dans l'assassinat du sultan Sélim , celle du buyuk-émiraor, favori du sultan Moustaplia , et celle du courageux bostandgy-bachy, qui avait fait fermer la porte de la seconde cour du sérail , lorsque Baïractar entra dans la première. La tète du kislar- aga était placée sur un plat d'argent à cause de l'importance de sa dignité.

Tous les officiers des yamacks qu'on put atteindre furent étranglés et jetés dans le Bosphore. Les femmes du sérail , qui avaient manifesté de la joie en apprenant la mort du sultan Sélim , furent cousues dans des sacs et précipitées dans la mer auprès de la tour de Léandre. Une centaine de personnes furent sacrifiées aux mânes de ce prince.

Le peuple applaudit à ces nombreuses exécutions et loua la justice sévère du nouveau souverain et de son premier ministre.

Après cette sanglante tragédie on s'occupa des obsèques du sultan Sélim. Elles furent magnifiques.Constantinople parut durant cette cérémonie funèbre plongé dans la plus profonde douleur;

on entendait partout des cris et des gémissenienlSo

Les conteurs publics ( i ) narraient dans les cafés et dans les places près des mosquées toutes les circonstances de la mort de ce prince. Ils étaient partout entourés d'une foule nombreuse , qui témoignait ses regrets par des larmes et des gémissements. Tel est le peuple dans tous les pays ; oubliant facilement le passé , dédaignant l'avenir , ne s'occupaiit que du présent , il éprouve en peu de temps et avec une égale vivacité des sentimens contraires.

Aucun des empereurs ottomans n'a été plus vivement regretté quejie sultan Sélim après sa mort. Peu d'entre eux ont été aussi dénigrés que lui pendant leur vie.

Ce prince né avec d'heureuses dispositions , qui l'avaient rendu l'iiomme le plus savant et le })lus éclairé de son empire , uvait formé le projet d'imiter Pierre-le-Grand et de régénérer la Turquie en créant une nouvelle milice et en détruisant le corps des janissaires et l'influence politique des oulémas.

Mais ficrre-le-Grand , doué d'une intelligence

(:) Les conleuis publics remplissent à Constaiitinople, et dans les principales villes du Levant, à peu près îcsnit-mes fondions que les journalistes eu Europe.

extraordinaire , lié avec dos passions fortes , élevé durement , ne craignant ni les faiigues des voyages ni la vie des camps. Il s'étnit i'ait matelot et soldat, et s'était mêlé avec des liommes de toutes les classes et de tous les métiers , aiin d'apprendre à servir avant de commander et aîhi de mieux connaître tous les besoins de ses peuples. Sa rare sagacité , sa grande activité , sa fermeté inébranlable , sa valeur réfléchie, ses égards attentifs pour les hommes de mérite sans considérer leur naissance , sa libéralité qui ne dépassait jamais les bornes d'une sage économie, étaient des qualités indispensables à un réformateur. Les vices mêmes qu'on lui reproche , tels que des emportements trop fréquents et une sévérité cruelle , servaient au succès de ses projets , dans un pays comme était alors la Russie, puisqu'ils frappaient de terreur ses adversaires.

Sélim , dédaignant les plaisirs du harem , et animé constamment du désir de régénérer sa nation , mit aussi beaucoup de persévérance dans l'exécution de son noble projet. Mais, élevé dans la captivité du sérail , ne s'étant livré à d'autre exercice depuis son avènement au trône que celui de montera cheval tous les vendredis pour se rendre à la mosquée , il avait de l'éloignement 2. i3

pour les fatigues des voyages et la vie militaire (i). N'ayant vu clans l'univers que son sérail et sa capitale, il connaissait mal les hommes et les passions qui les agitent. Susceptible par nalurc des sentiments les plus nobles; mais , par le vice de son éducation , incapable d'envisager le péril avec sang-froid, il mositrait trop de confiance dans ses ministres, et se laissait dominer par ses favoris. Plus dispose à pardonner qu'à punir , il augmentait souvent , par sa clémence , l'insolence de ses ennemis ; ainsi il n'avait d'autre rapport de ressemblance avec Pierre-le-Grand que dans le louable projet de secouer le joug des oulémas et des janissaires, et de régénérer sa nation. JMais, trop doux pour inspirer de la frayeur aux adversaires qu'il avait à combattre, trop faible pour acquérir l'estime des soldais, trop timide pour agir par lui-même, il échoua complètement dans son entreprise et éprouva le sort malheureux de plusieurs de ses prédé-

(i) Lorsqu'au mois d'avril i8o; , les janissaires de Coustantinople partirent pour se rendre à l'armée du Danube , on proposa au sultan Sélim d'imiter l'exemple de ses ancêtres et de se mettre à la tùte des troupes pour coaiballre les ennemis de l'empire. Il refusa. S'il eût adopté cette mesure, il n'ar.rail pas perdu le trône et la vie, et rempiieollomanainait retiré de i^rands avantages <les eirconslanoes qui lui étaient alors Ircs-lavoraWcs.

DE CONSTANTINOPLE. iga

ccsscurs , qui ont péri pour avoir attaqué les privilèges des janissaires et des oulémas, ou combattu leurs prétentions et leur influence politique.

Le couronnement du sultan Mahmoud suivit naoût de près l'enterrement du sultan Sélim. Celte cérémonie, dans laquelle le Grand-Seigneur, précédé par tous les principaux dignitaires , traverse à cheval la ville de Constantinoplepour ;ie rendre à la mosquée d'Eyoub, où le chef des émirs lui ceint le sabre du commandement, fut remarquable par une circonstance extraordinaire.

Les Turcs ont soin, dans toutes les fêtes publiques , d'éviter de montrer des armes de guerre. Les janissaires , les canonniers , les tchiaux , n'y paraissent qu'avec des bâtons blancs à la main.

Moustapha-Baïractar, au lieu de se montrer dans cette cavalcade, suivant la coutume des grands-visirs,avecun entourage brillant de valets de pied magnifiquement vêtus, y parut avec un cortège de trois cents Albanais armés de fusils , de sabres et de yatagans , et tenant un pistolet à la main. Cette innovation , qui ne pouvait pas le garantir du coup de fusil d'un fan tique ni empêcher une émeute populaire , fut généralement blâmée.

Les hommes qui étaient mécontents des derniers changements politiques , profitèrent de

cette circonstance pour représenter le nouveau grand-visir comme un aventurier insolent , qui se croyait déjà assez fort pour pouvoir fouler impunément aux pieds les lois , les bienséances et les usages établis.

Le pacha de Routschouk s'était servi dans ses dernières opérations de Tayard-Pacha , ex-caïmacan , de Seyd-AIi, cnpitan-pacha, et de plusieurs des anciens minisires titulaires ; mais devenu lui-même grand-visir il ne vit plus dans Tayard-Pacha, à qui il avait promis secrètement celte place éminente, qu'un ennemi dangereux, dont il devait craindre l'activité et les intrigues, et le fit décapiter. L'emploi de capitan- pacha était trop important pour le laisser à un homme dont l'amitié lui était suspecte. Scyd-Ali fut envoyé en exil dans une des îles de l'Archipel, et remplacé par Ramis-Pacha. Beygy-Efendi devint un des principaux ministres de la Porte; tout le ministère ne fut composé que d'hommes dévoués au nouveau grand-visir.

Le dernier grand-visir, I]>rahim -ïcheleby- Pacha , que Baïraclar regardait comme trop inepte pour être redoutable, ne perdit qu'une partie de ses biens , et eut la liberté de rentrer et de vivre tranquillement dans ime complète obscurité.

Baïractar, en voulant rétablir le sultan Selim, avait eu également le dessein de former une armée régulière dont il avait senti , dans sa dernière campagne contre les Pvusses, la nécessité indispensable. Ses principaux confidents, Ramis- Pacha et Beygy-Efendi , qui, sortis de l'école du génie , connaissaient parfoitcment les avantages de la tactique et des institutions militaires des Européens, ne cessaient de l'entretenir de cet utile projet , lequel n'avait échoué, disaient-ils , que parce qu'au lieu de régénérer le corps des janissaires , auxquels presque tous les Osmanlis appartiennent ou sont affiliés, et de détruire les abus qui s'étaient introduits dans les odas , on avait cherché à leur opposer une nouvelle milice, trop méprisée par le peuple pour devenir nombreuse, et trop laiblc pour se rendre utile.

Mais l'extirpation des abus dans le corps des janissaires était d'autant plus difficile , que la plupart des principaux fonctionnaires, tantcivils que militaires, en retiraient de très-grands avantages. i>a remise en vigueur des canons ou règlements du sultan Soliman ne convenait guère au petit nombre des janissaires que la misère et la fainéantise obligeaient de demeurer dans les casernes , et encore moins à ceux qui n'étaient que simplement inscrits sur les contrôles des

igS IIÉVO LUXIONS

odas. Une force puissante et irrésistible telle que l'assenliuient de tous les pachas et de tous les principaux ayans de l'empire, était nécessaire pour pouvoir opérer l'extirpation générale des abus. L'exemple parut le seul moyen assez puissant pour vaincre les préjugés et engager les janissaires à se soumettre à des institutions dont les derniers revers contre les Russes faisaient sentir l'ulililé.

Ce fut d'après ces considérations que Baïractar, dirigé par ses conseillers , forma le projet de convoquer à Constantinople un divan de tous les notables de l'empire, pour leur soumettre ses projets relatifs à la régénération des janissaires, à l'extirpation des abus, au rétablissement des anciennes lois de discipline, à l'adoption de la tactique et des armes perfectionnées des Européens, et enfin à la création de quelques odas, qui devaient servir de modèle, et qui, au lieu de former un corps distinct et isolé , seraient composés de janissaires et pnnidr.iient la dénomination dr seijDtcus ■vrfjuficr.'i i ). On était

(i) Nous avons vu, dans la prcmii-io j)ailie de cri ouvrage , (jue les scyn)cns forni{M\l la deuxième classe des janissaires, et que le second olïicier du corps s'appelle le scymcn-bachy.

DE CONSTANTIjN'OPLE. 199

porté à croire que les résolulions prises par ce divan des notables, et approuvées par le Grand- Seigneur, ne trouveraient aucun obstacle dans leur exécution.

Des lettres de convocation furent adressées à tous les pachas et principaux ayans de TEmpire pour les inviter à se rendre à Constantinople vers le milieu de la lune de rebewl-alker, ou dans les premiers jom's d'octobre. Ils devaient paraître en personne avec une escorte respectable , ou bien s'y faire représenter par un agent muni de leurs pleins pouvoirs. On leur annonçait cpie des objets de la plus haute ijnportance seraient soumis à leurs délibérations.

Les beylerbcys d'Anatolic et de Romélie, la plupart des pachas et des ayans des provinces voisines de la capitale, le pacha de Caramanie et les chefs des puissantes familles de Tchiapan- Oglou et de Caraosman-Oglou se rendirent en personne à Constantinople à l'éporpie qui avait été fixée. Cadi-Pacha, à qui Baïractar avait fait connaître le motif de cette convocation des notables, arriva avec un corps de troupes de près de trois mille hommes.

Le pacha de Yanina, l'astucieux et prudent Ali , y envoya également un agent muni de ses pleins pouvoirs, avec un petit corps d'armée. Ce-

lui-ci devait tout voir, tout observer, parler peu et n'avoir d'autre opinion que celle de la majorité des membres du divan. La plupart de ayans de la Bulgarie qui avaient vu avec peine les succès de leur ancien camarade Baïractar , refusèrent d'obéir aux ordres de convocation.

Les pachas de Kars, d'Erzerum, de Mussul , de Bagdad, de la Syrie et de l'Egypte, étaient trop éloignés pour qu'il pussentarrivcràlemps à Constantinople. On était sûr que les pachas actuels de Damas et de Bagdad, qui avaient eu souvent à se plaindre de la conduite turbulente et des prétentions des Janissaires de Lnirs y^rovinces , verraient avec plaisir leur abaissement. 3Iehemed-Ali, pacha du Caire, qui n'avait de janissaires ni dans ses troupes ni dans loute la province d'Egypte, prenait à eux fort peu d'intérêt. On résolut de ne pas attendre l'arrivée de ces pachas ni de leurs agents, et on pensa que, vu les dispositions favor;tbîes des plus importants d'entre eux , on pourrait se contenter do leur comnuuiiquer les résultats des délibérations du divan. Lorsque les deux tiers des notables convoqués furent arrivés à Constantinople, ce qui eut lieu à l'époque qui avait été déterniinét?, Mouslajiha- Baïraclar leur ordonna de se rendre dans la grande salle de son palais , où étant entouré de

Î)K CONSTAM'INOPLE. 201

tous les ministres et conseillers d'état, parmi lesquels figuraient plusieurs des principaux moUas , il les reçut avec toute la pompe convenable à cette auguste assemblée.

« Fidèîcs serviteurs de l'empire , ô vous les « plus illustres et les plus puissants des Osmanlis , a leur dit-il , noire glorieux et invincible maître « me charge de vous communiquer |)lusieurs « observations importantes, qui sont (kpuis son 0 avènement au trône , Tobjet d<" sa sollicitude « paternelle, et de demaiidcr voire avis sur des « l^ropositions qui ont pour but de rendre à ce « vaste empire son ancienne puissance et sa gloire. « La conquête de tant de royaumes, des vic- « toires innombrables obîcniies sur nos eniiC- « mis , nos derniers succès dans cette capitaie « et près des rives du Danube , prouvent que Iv « courage des Osmanlis n'a pas dégénéré , et qu ii i' a toujours été grand et héroïque.

« Mais plusieurs re^ers funestes dans les der- « nières guerres , la perte de quelques pro- « vinces importantes ( qite nous reprendrons « bientôt avec le secours de la Providence ) dé- « montrent que Dieu nous punit, non-seule- « ment pour avoir enlreiiit ses préceptes; mais ^ encore pour avoir abandonné les sages insti- « tutions et les règleniîents <ie ceux de nos sou-

« vcrains qui ont été, à cause do leur sagesse , « les favoris du ciel et les instruments dont il « s'est servi pour opérer la grandeur de cet em- « pire.

tt Personne n'a plus de vénération que moi <' pour la glorieuse milice des janissaires à la- « quelle j'ai Thonneur d'appartenir. Elle serait « invincible à présent, comme elle l'était autren fois, si des abus pernicieux ne s'étaient glissés « dans ce corps et n'avaient altéré les admirables « insliiulions de lïadgi-Bektache. Les emplois, « au lieu d'être donnés au courage et au mérite, « sont vendus auplusoITranl; les casernes, au lieu « d'être habitées par tous les janissaires, ne série vent en général d'asile qu'à ceux d'entre eux ■ qui n'ont ni feu, ni lieu, ni profession, et qui « redoutent le travail et la peine. Les plus grands « désordres , les vices les plus lionleux régnent « dans les odas. Les exercices ordonnés par les t canons du grand Soliman n'ont plus lieu. Les « janissaires employés aux gardes et aux pa- « trouilles s'occupent bien plus de rançonner « nos rayas, que du service du sultan et do « la truiquillité publique. Qu'en résulte-t-il> « Lue ignorance absolue dans l'art :>>iiitaire, une « indiscipline complète et la presque imitilité « d'un corps qui a ét<'' pendant tant de siècles

DE CONSTANTINOPLE. v.oj

« la gloire de cet empire, et qui a fait trembler « l'univers.

« Vous signalerai - je les abus qui régnent « dans l'administration de ce corps , el qui font « tort au soldat honnête , valeureux el zélé , pour « f^ivoriser des hommes qui, par leurs dispo- « sillons abjectes, sont le rebut de la société. \ ous a n'ignorez pas que la phipart des employés de la « Porle, dans cette cajîiiale comme dans les pro- « vinces , el que même les principaux magistrats « du respectable corps des oulémas font sala- « rier leurs domestiques par la caisse des janis- « saires , et que par suite de transactions hon- « tcuses et de noms supposés, on voit plusieurs « soldes de vétéran ce et des pensions secrètes « accumulées sur la tcte d'un homme qui n'a « jamais fait aucun service dans le corps , ni « porté les armes pour la défense de la religion a et du souverain.

« Un agiotage honteux , favorisé par les chefs o du corps . et dont les principaux instruments « sont des Juifs , les plus vils de nos rayas, « enlève souvent, par des avances usuraires, au « soldat zélé et exact à ses devoirs , la solde que « le gouvernement lui accorde pour la récom- « pense de ses peines et pour assurer son exis- « tence.

ao.j RÉVOLUTIONS

« Le sultan , notre redoutable maître , qui « travaille à rendre à cet empire sa gloire et sa « puissance, sent qu'il est indispensable de re- « venir aux anciennes institutions militaires, et « me charge de vous faire connaître , que ses « intentions sont :

« 1° De détruire la vénalité des emplois d'of- •f ficicrs dans le corps des janissaires ;

« 2° D'obliger tous les janissaires non mariés « à habiter les casernes et de rétablir les r( glct ments sévères qui avaient pour but d'empêcher ■ l'introduction de certains vices honteux qui « tendent à énerver la force et le courage des « soldats;

« 3° De ne payer la solde des janissaires qu'aux 0 hommes demeiuMut dans les casernes et fai- « sant un service actif;

« 4° De défendre , sons les peines les plus « rigoun'uses, la vente de la solde par anticipa- <' lion sur des certificats de service signés parles « commandants des odas ;

« 5° De faire un nouveau travail général des « jiensions accordées sur la caisse des janis- •« saires, afin d'extirper les énormes abus qui se " sont introduits dans cette partie des dépenses « publiques ;

« G" De faire , dans les anciens règlements

DE CONSTANTINOPLE. ao5

« relatifs à la subsislaiicc et à riiabillement des « janissaires , des iiiodificatioiis nécessitées par « les temps, et de bannir de celte adininistration « importante les vices cl les abus introduits par « l'avidité des chefs ;

« '•/ D'obliger les janissaires à reprendre leur « ancienne discipline et à faire les exercices aux « époques fixées par les canons de Soliman;

« 8° D'ordonner l'adoption immédiate dans « tontes les troupes ottomanes d<î certaines « armes perfectionnées, et de quelques manœu- « vres qui donnent aux infidelles de grands « avantages sur nous. L'utilité de cette mesure , « que l'expérience des dernières guerres nous a * fait vivement sentir , a déjà été consacrée plu- « sieurs fois par les fetfas des muftys.

« Je n'ignore pas , Messieurs , que quelques « personnages puissants, qui retirent de grands « profits des vices de notre administration inili- « taire , oseront traiter d'innovations impies le « rétablissement des anciens usages , et l'extir- « palion des abus que je viens de signaler. Us « s'efforceront peut-être d'égarer et de soulever « le peuple ; mais la Sublime Porte compte sur « l'approbation et sur l'appui des honnêtes gens « et met principaîemant sa confiance dans vous » autres , Messieurs , qui êtes l'ornement de

2o6 REVOLUTIONS

« cet empire, et les plus zélés serviteurs du

« Sultan.

« Cependant l'abolition subite de ces abus et « le rétablissement immédiat de l'ancienne dis- « cipline pouvant entraîner de graves inconvé- « nients,Sa iiaulesse est décidée à choisir, parmi « les janissaires valides et parmi les jeunes « musulmans inscrits sur les registres des odas , « des recrues volontaires pour former des com- « pagnies agrégées aux seymens. Celles - ci se- « ront armées de manière à combattre les infi- « dèles avec avantage , auront une discipline « conforme à celle des anciens janissaires, et « recevront dans leurs exercices , leur ordre de t bataille et leur canipement, les modifications « que les progrès des Européens dans l'art de « laguern; rendent indispensables, li conviendra « d'accorder à ces seymens rc'guliers , par voie « d'encouragement , la même solde dont jouissent 0 les topchys.

« Je suis persuade qu'il n'y a aucun de vous K qui ne sente l'impérieuse nécessité de la for- « malion de ces compagnies -modèles. Elles « produiront peu à peu , sans violence et sans « effort, dans le corps des janissaires, les ehange- « nients qiu; nous proj«'lons , et qui sont indis- « pensables pour rendre à celte arme cet asccn-

DE CONvSTANTINOPLE. 207

a diiiit irrésistible qui' eu avait fait îa terreur (la « l'univers. ( i ) ^^

a Convaincus , counnc vous devez l'être , que « nos intentions n'ont d'autre but que d'amé- « liorer le corps des janissaires sans lui nuire, et « d'accroître notre force militaire en la perfec- « tionnant, vous concourrez, j'espère, par votre « approbation unanime, et par votre assistance, « au projet de notre puissant et redoutable « padischaiv. En énonçant votre opinion indivi- « diiclle par écrit, vous devrez déclarer que vous « êtes et que vous serez toujours prêts à employer « tous vos moyens et voseiforts, et à verser votre « sang s'il le faut pour soutenir l'exécution du « kattichérif impérial , qui sera relatif aux abus « à détruire dans le corps des janissaires, et à la « création des compagnies- modèles agrégées à « la classe des seymens. »

Le discours de iMoustapha-Baïractar n'éprouva aucune contradiction. Les pachas , accoutumés à ne voir dans les janissaires que des hommes turbulents , toujours disposés à protéger le bas peuple contre leur rapacité , et à porter des plaintes coiitre eux à îa Sublime Porte , ne pou-

(1) Les chrétiens rayas pouvaient être admis dans Io5 <)onipagnics des se^nicns.

2oS RÉVOLUTIONS

valent pas élre mécontents dcî h créalion des nouvelles compagnies de seymens qui allaient affaiblir ce corps en le divisant, et dont ils espéraient faire des créatures et des soutiens.

Le projet de Baïractar fut unanimement approuvé. Aucun des membres du divan des notables ne refusa de signer l'obligation demandée par le grand visir.

Le pacha de la Caramanie, Cadi-Pacîia, qui avait été le généralissime des nizam-gedittes, parla avec chaleur et intérêt des propositions du grand-visir, et promit de rester à Constanlinople à ses propres frais avec les trois mille hommes qu'il avait amenés , jusqu'à ce que le gouverjienicnt n'eût plus besoin de son secours. Les Caraosman - Oglou et les Tchiapan - Oglou approuvèrent l'ét.tblissement djL'S compagnies de sevmens cl signèrent l'obligation demandée; uKiis ils ne tardèrent pas à l'elourner dans leurs <iomaincs , en laissant deux C(MiIs homm<\s sous les ordres de Cadi-Pacha.

L'astucieux pachade Yanina avait donné l'ordre à son agent d'approuver co f|ue la majorité du divan désirerait, et de i)romeltre tous les Hxours possibles. Mais , résolu de s'en tenir à de vaincs paroles et d'attendre les événements, il fit revenir ses troupes et se contenta suivant son usage de

DE CONSTANTÏNOPLE. 209

faife des remises pécuniaires au grand-visir et à ses favoris.

Les pachas qui , à cause de leur grand éloignement, n'avaient pas eu le temps de se rendre eux-mêmes à Constantinople ou d'y envoyer des députés , se contentèrent , en apprenant la décision du divan des notables, de répondre à la Porte par des expressions vagues et des promesses générales de zèle et de dévouement , sans s'imposer aucune obligation particulière.

Le nouveau mufty , qui devait son emploi à la dernière révolution, s'empressa d'approuver par son fetfa la création des compagnies de seymens réguliers , et assura que l'empire ottoman ne pouvait se soutenir qu'en exécutant ponctuellement les canons du grand empereur Soliman II, et en extirpant les abus qui s'étaient introduits dans plusieurs parties du service militaire.

Moustapha-Baïractar, dirigé par des conseillers habiles, avait été jusqu'ici remarquable par sa prudence , son adresse et sa modération ; mais lorsqu'il vit que rien ne s'opposait à ses volontés et que la fortune souriait à toutes ses entreprises , il montra un orgueil démesuré, et crut, comme tant d'autres aventuriers dont l'élévation avait été également rapide, que, désigné depuis longomps dans le livre des deslins pour changer la 2 i\

aïo RÉVOLUTIONS

face du monde , il était l'homme chéri de la Providence. Il dédaigna les règles de la prudence, les calculs des chances ordinaires , méprisa ses amis et et ses collaborateurs, ne les regarda plus que comme des instruments dont il aurait pu se passer pour obtenir ses succès et pensa qu'il pouvait sans danger former les entreprises les plus hasardeuses. Son insolence et son orgueil , dont ses anciens amis eux-mêmes ressentirent les effets , changèrent bientôt l'admiration générale en haine et en mépris. Rapportant tout à lui-même , il se crut dégagé du devoir de la recon* naissance , et bientôt il n'eut pour partisans que ceux dont la chute devait accompagner la sienne. Au lieu de faire faire dans le corps des janissaires les dernières réformes , approuvées par le divan des notables , peu à peu et avec des ménagements envers les chefs du corps et quelques oulémas, qui y étaient directement intéressés, il fit exécuter proniptement et avec une sévérité scrupuleuse les ordres relatifs à l'extirpation des anciens abus , lesquels, enracinés par le temps, étaient respectés comme des lois ; il froissa tous les intérêts et ne contenta personne. Avide d'argent, il força les ministres et tous les priucipaux fonctionnaires à se défiiirc des deux tiers des timars qu'ils avaient accaparés, et se les appropria.

DE C0NSTANT1N0PL2. au

Loin d'imiter la conduite du fameux amiral lliissoyn-Pacha , qui n'était parvenu à former les premiers bataillons de nizam-gcdiltcs, qu'à force de caresses et de présents, il ne fit payer qu'un faible prix d'engagement aux hommes qui se présentèrent pour faire partie des odas de seymens , n'eut pour le nouveau corps aucun égard, ne lui fît accorder aucun privilège, et ordonna de les loger dans casernes de Levend-Tchiflick et de Scutari, qui avaient été occupées autrefois par les nizam-gedittes. Cette dernière circonstance suffit pour disposer le peuple à regarder les nouveaux geymens, non comme des janissaires , mais comme des nizam-gedittes, sous une autre dénomination. Le nouveau corps tombé dans le mépris dès sa naissance n'eut aucun succès , et ne se composa que de la plus vile canaille de l'empire, ramassée dans les boues de Conslantinople , à laquelle on donna pour chefs les principaux officiers des nizam-gedittes supprimés.

Les cadis-askers , et les principaux mollas , qui , mécontents de l'avarice et de l'insolence du dernier mufty, ne s'étaient pas opposés cà l'entreprise de Baïractar contre le sultan jMoustapha, dans l'espoir d'en tirer quelque avantage personnel , virent avec dépit ses attaques contre les janissaires , sou roépris pour la religion et seâ

minisires, son avidité insatiable, qui menaçait d'une sacrilège spoliation les propriétés des mosquées , et son audace supérieure à toutes les considérations ; ils reconnurent bientôt que jamais les magistrats , les prêtres et les janissaires n'avaient eu un plus dangereux ennemi.

Le grand-visir ne tarda pas à être un objet d'exécration pour tous les habitants de Constantinople. Son orgueil , et l'indépendance de son caractère, qui le portaient à disposer des emplois, presque sans la participation du souverain , lui avaient attiré la haine de tous les officiers du sérail.

Baïractar se moqua des cris du peuple, et loin de montrer de la frayeur pour les intrigues de la faction de l'intérieur, il fit faire publiquement des compliments et envoya des présents à Sélim-Gueray, héritier légitime des derniers kans de la Crimée , pour faire comprendre à tout le monde que, si les princes de la maison ottomane, dont les jours dépendaient alors de lui, embrassaient le parti de ses ennemis, il trouverait dans les descendants de Gengis-Kau un protecteur pour lui-même et un nouveau maître pour l'empire.

Combattu par la faction du sérail , par les oulémas et les janissaires, mal vu par le souvci'ain,

DE CONSTANTINOPLE. âi3

qui avait raison de redouter sou ambition et sou caractère audacieux , le grand-\isir n'avait plus d'autre appui que le corps de quinze à seize mille hommes, qu'il avait amené de Pioutschouk, et les trois à quatre mille soldats , qui étaient campés près du fiuibourg de Scutari sous les ordres du pacha de la Caramanie. Mais ces dixhuit à vingt mille hommes suffisaient pour effrayer les oulémas , la cour , et pour contenir les janissiîires.

Los ennemis de Baïractar, se voyant trop faibl( s pour l'attaquer, et désirant l'affaiblir, engagèrent plusieurs ayans de la Homélie, entre autres celui de Philipopoli Mola-Aga, célèbre par sa valeur et ses brigandages, à faire quelques incursions dans l'arrondissement de Routschouk et à menacer cette ville. Le grand-visir se hâta d'envoyer six mille hommes au secours de celle province, dont il s'était réservé le commandement et les revenus. i\îoîa-Aga fut battu; mais , ayant reçu des renforts , il recommença ses courses et ses dévastations, et obligea de nouveau Eàïiactar à se dégarnir. Celui-ci s'affaiblit tellement par des envois successifs de troupes au secours de la province ravagée,qu'il seréduisità n'avoir plus auprès de lui, dans les premiers jours de novembre, que six mille de ses anciens soîdaU,

o,j KEVOLtïIONS

Le grand-visir aurait cîù chercher à réparer les vides que le départ des troupes , qu'il avait envoyées à Rouîschouk, avait laissé dans son corps d'armée. Rien n'était plus facile. Les rues de Constantinople fourmillent de montagnards roméliotcs toujours prêts à se vendre à ceux qui leur offrent une solde avantageuse. Les revenus de i'État se trouvaient à sa disposition, puisque le terfterdar et tous les ministres étaient ses créatures.

Mais , aveuglé par ses succès et se fiant aux promesses des pachas du divan des notables qui avaient promis de venir à son secours , en cas d'événement, il ne se contenta pas d'avoir réduit à six mille hommes le corps d'armée qu'il avait amené de Routschoidv ; au lieu de tenir ses soldats réunis et prêts à agir en masse, il permit qu'on les dispersât dans des maisons parîiculières et dans difTérents quartiers de Constantinople. Les nouveaux oclas de seyuiens réguliers, dont l'accroissement était (MJtravé par les inconvénients que j'ai sigualés plus haut , ne pouvaient pas lui être d'une grande utilité , d'autiiut plus que les robustes habilanb du iMontïïémus,du Rhodope , de la Chimère et du Pinde, qui ont coutume de composer les troupes particulières des pachas , ou bien les bandes de vo^

DE COiVSTANTINOPLE. «i5

leurs qui infestent les provinces, refusaient d'entrer dans un corps qui devait cire assujetti à une discipline sévère et exercé à des manœuvres fatigantes.

Le mois de Ramazan qui commence le 1 5 octobre de cette année, fut favorable aux ennemis de Baïractar. Les musulmans ont coutume , durant cette lune, de se dédommager pendant la nuit de l'abstinence rigoureuse du jour et de se réunir dans des cafés, soit pour entendre des conteurs, soit pour parler avec beaucoup de liberté des événements du temps, des affaires publiques et de la conduite des ministres.

Les hommes qui avaient souffert par les réformes que le grand - visir avait opérées sans ménagement dans le corps des janissaires et dans plusieurs parties de l'administration, ne cessaient de faire entendre leurs plaintes dans les cafés, et de représenter Baïractar comme un tyran avide, sans religion , sans morale et mille fois plus dangereux que les ministres qui avaient péri dans la révolution dirigée par Cabakchy-Oglou,

Ces cris sans cesse répétés dans ce mois où le fanatisme est à son comble, augmentèrent à tel point la haine du peuple contre le grand - visir, qu'on entendait partout des geijs du peuple crier

iboS.

2i6 nÉYOLUTIONS

à haute voix qu'il fallait se défliire de ce chien d'iiifidelie. Quelques placards placés hardiiueiit sur les murs du palais du grand - visir annonçaient que les fêtes du Ba} ram , qui succèdent au Kamazan, ne finiraient pas cette année sans que les musulmans ne fussent vengés , par la mort de Baïraclar et de ses satellites, des outrages qu'on leur faisait.

La vue de l'orage qui se préparait , loin d'effrayer Baïractar, ne faisait qu'augmenter son audace et son aveugle sécurité. T^édaignant les conseils de ses amis, qui lui conseillaient de se rendre à Andrinople, d'y amener le sultan IMahmoud et le sultan ]\Ioustapha , de négliger Boulschouk, de faire revenir les troupes qu'il avait envoyées dans celte province et d'appeler à lui, par la promesse d'une solde avantageuse, tous les militaires de la Homélie , il persista à vouloir rester à Constantiriople, à défendre sa province et à défier les janissaires et les oulémas.

L'étiquette de la cour otloniane exige que , dans la soirée du troisième jour avant la fin du Ramazan , le grand-visir se rende en cérémonie chez le mufly. Baïractar se soumit à cette obligation et alla chez le sclu ik-islam avec une simple garde de deux cenls soldats.

DE CONSTANTINOPLE. ai^

Lorsqu'il sortit , la rue était couverte do peuple ; les spectateurs se tenaient tranquilles et paraissaient n'avoir été attirés sur les lieux que par des motifs de curiosité. Baïractar, en voyant ce rassemblement , ordonna à ses gardes de préparer leurs armes , et à la foule de se disperser , et fit marcher en avant ses tchiaux , avec ordre de frapper de leurs bâtons tous ceux qu'ils trouveraient sur leur passage.

La populace , effrayée par les ordres de Baïractar, par son air menaçant , et plus encore par les dispositions de ses soldats, se hâta de se disperser; mais avant que la rue pût être entièrement écîaircie , plusieurs milliers de coups de bâîon avaient été distribués d'un bras vigoureux pa;- les tchiaux du grand-visir. Celui-ci, rentré d.îus son palais sans aucun obstacle , ne pensa qu'à se livrer aux plaisirs de l'amour et du vin , et alla se renfermer dans son harem.

Mais la populace dispersée par les coups de bâton des tchiaux de Baïractar, avait cherché un refuge dans les nombreux cafés du voisinage. Les individus blessés s'y étaient traînés également en poussant des cris lamentables. Ces lieux étaient remplis de janis.iaires. « Qu'avons- « nous fait pour être traités aussi cruellement, « criait-on de toutes parts ."^ Sonl-ce là les mena-

2i8 RÉVOLUTIONS

« gements qu'on doit à des musulmans; tous les « égards sont pour les renégats et les infidcîles : « non content doter le pain à des pères de fap mille, et des pensions de retraite à d'anciens R janissaires , on ose nous outrager. Un vil chef « de brigands est devenu le maître des Osmanlis , « tient notre sultan sous sa dépendance , per- « sécutc les deux appuis de cet empire , les " janissaires et les oulémas , foule aux pieds « notre religion el nos lois, et veut nous asservir « au joug des infidelles, en travaillant à nous assi- « milcr à eux. Cessons d'avoir peur de ce tyran « imjiie et de celte poignée de voleurs qui le « soutiennent. IVous sommes cent fois plus nom- « brcux qu'il ne faut pour les écraser tous. « Rendus audacieux par notre pusillanimilé, ils « nous méprisent, et nous croient incapables de «I les allaquer. IMais faisons-leur sentir [que nous « sommes musulmans et janissaires; réunissons- * nous contre l'ennemi commun ; dirigeons nos « pas vers le palais de notre aga, prions-le de « faire un a])pel à lous les membres de noire « invincible corps : demandons-lui des ordres « j)our allaquer nos ennemis. Dieu, le Prophète « el Uadgi-Beklach:^ seront pour nous. »

Ces discours , qui furent bientôt répétés dans lous les lieux do réunion et auxquels on ajoutait

beaucoup de force par les gémissements vrais ou simulés des personnes qui avaieal été ou prétendaient avoir été blessés par les tchiaux de Baïractar , excitèrent contre lui l'indignation générale. Une foule immense d'hommes armés se porta chez l'aga des janissaires ; plusieurs des principaux oulémas s'y rendirent ; c'est là qu'il fut résolu , que, sans perdre de temps, des détachements nombreux de janissaires, iraient attaquer les soldats de Baïractar dispersés dans Constantinople ; qu'un corps de cinq à six mille hommes se dirigerait sur le palais du grand- >isir, et qu'une forte réserve serait stationnée près du palais de l'aga pour secourir les troupes c|ui seraient engagées , ou pour repousser les ennemis qui viendraient du dehors. Le concours des janissaires de toutes classes, l'enthousiasme général et l'accord des chefs donnèrent une si grande activité à tous ces mouvements combinés, que les officiers et les soldats de Baïractar n'en firent pas instruits et n'eurent pas le temps de se préparer à la défense: leur résistance fut presque nulle; ils cherchèrent plutôt à se sauver qu'à combattre, et se crurent heureux qu'on leur laissât la liberté de gagner la campagne.

Mais, avant le commencement de ces opéralions militaires, quelques janissaires dirigés,

320 IIEVOLUTIONS

dit-on , par des oulémas , s'étaient portés avec des matières incendiaires vers le palais dugrandvisir , et pour mieux cacher leur entreprise et l'exécuter avec moins de danger , avaient mis le feu à des maisons voisines, lesquelles se trouvant dans la direction du veut, propagèrent rapidement la flamme sur la demeure de Baïraclar.

La garde dugrand-visir, regardant cet incendie comme un de ces accidents qui arrivent trop fréquemment dans Constanlinople, courut en désordre vers le lieu où le feu commençait à exercer es ravages. Le corps des janissaires , qui avait reçu l'ordre de se porter sur ce palais . arriva dans ce moment , attaqua les soldats de Baïractar qui se trouvaient dans la rue , en tua un grand nombre , dispersa le reste , empêcha l'arrivée des pompes à feu , et forma un cordon autour de l'édiiice embrasé.

Baïractar qui, après sa rentrée avait bu copieusement du vin et des liqueurs fortes, et avait été fatigué ])ar les plaisirs de l'amour, dormait profondément. On eut beaucoup de peine à rompre son sommeil.

Comme il avait ordonné , par une consigne porjuanente , qu'en cas de feu on no le réveillât que lorsque sa présence , comme grand-visir , serait absolument indispensable , on avait négligé

DE CONSTANTINOPLF. a?.i

de l'avertir à temps de l'incendie qui menaçait sa demeure et des dangers qu'il courait ; son réveil fut terrible.

Tout son palais était enveloppé par le feu; le pétillement des flammes , le fracas des murailles qui s'écroulaient, les accents plaintifs de ses gardes et de ses esclaves qui , cherchant à traverser le cordon des janissaires, étaient impitoyablement massacrés, la vue de ses cruels ennemis, dont les cris de joie se mêlaient aux gémissements do leurs victimes , tout lui annonçait une mort inévitable.

Le meilleur parti que Baïractar pouvait prendre dans cette affreuse position , était de réunir quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs qui se trouvaient encore auprès de lui , et de se précipiter avec eux sur le cordon de janissaires, pour se sauver ou périr. Cette résolution l'efiraya ; cet homme audacieux , qui avait paru jusqu'alors supérieur à toute crainte , montra une faiblesse honteuse, ramassa des bijoux précieux , quelques sacs d'or , et alla s'enfermer avec une de ses maîtresses favorites et un eunuque noir, dans une tour en maçonnerie , où il espérait trouver un asile contre la flamme dévorante qui le meliaçait.

Cette révolution aurait été terminée par ce

S22 IIÉVOLUTIONS

dernier événement sans l'intrépidité et les talents de llamis-Pacha , qi.i remplissait alors les fonctions de grantl-amiriiî. Aussitôt que Ramis fut informé que la population de Constantinople s'était révo té contre la Porte, que les troupes de Baïractar étaient dispersées , que le feu dé- Torait le palais du grand-visir et qu'on ignorait ce que ce dernier était devenu , il ne se laissa pas abattre et résolut de profiter des grandes ressources, qui restaient encore à son parti, pour combattre les janissaires et renverser leurs projets.

Estimé des ofiiciers de la marine , qu'il avait constamment caressés , il les séduisit facilement par des discours flatteurs et des présents et leur fît promettre ainsi qu'aux matelots de n'obéir qu'aux ordres qui leur viendraient du Grand- Seigneur. Joignant ses cflorts à ceux du topchybachy , qui devait son emploi à Baïractar, il n'eût pas beaucoup de peine à engager le corps discipliné des canonnicrs à rester fidèle à son souverain. Les nouveaux seyniens réguliers , qui occupaient les casernes de Levend-Tchiflick et de Sculari , furent appelés à Galala et à Lsum- Paclia <t servirent à contenir les habitants de ces faubourij's.

Non coulent de ces mesures le capilan-pacha

DE CONSTANÏINOPLE. 220

ordonnaauxcapitainosdodeiix vaisseaux de ligne lesquels destines pour l'Egypte étaient mouillés dans le port , d'aller s'emhosser vis-à-vis le quartier où se trouvaient riiôlel de l'aga et le corps de réserve des janissaires et de faire feu sur cet édifice , ainsi que sur toute réunion un peu nombreuse, qu'ils apercevraient dans le voisinage.

Cadi-Pacha , qui se trouvait à Calcédoine avec près de quatre mille hommes fut invité par Kamis-Pacha , à laisser la moitié de ses troupes à Scutari pour contenir les janissaires de ce faubourg et à passer avec le reste dans l'intérieur du sérail pour défendre le sultan Mahmoud contre les entreprises des rebelles , qui paraissaient disposés à rétablir le sultan î^ioustapha.

Apres ces sages précautions , qui détachaient la cité de Constantinoplc de ses faubourgs , Ramis-Pacha ayant réuni quelques soldats de Baïractar leur ordonna d'aller battre la campagne sur la route d'Andrinople et de Silivria , de faire main-basse sur tous les janissaires et d'arrêter les voyageurs. Il fit courir en môme-temps le bruit que Baïractar s'était sauvé, que ses soldats s'étaient ralliés autour de lui , que plusieurs pachas et ayans du divan des notables étaient en marche pour le joindre et qu'il allait reparaître avec des forces considérables. Ce strata-

aa/f UÉVOLUTIONS

gême lui réussit. Les janissaires épouvantés fermèrent les portes de la viile se tinrent sur la défensive et n'admirent qu'avecles plus grandes précautions les vivres nécessaires aux approvisionnements journaliers de cette immense capitale.

Le sultan Mahmoud n'aurait pas été fàclic d être délivré d'un grand-visir grossier et insolent , qui lui imposait la loi ; mais il avait raison de craindre que les janissaires , en renversant Baïractar , ne remissent sur le trône le sultan IMoustapha. Il connaissait l'âme insensible et les dispositions sanguinaires et vindicatives de son frère. Le désir de conserver le trône et la vie l'obligeait de se déclarer en faveur de Baïractar, dont le sort lui était inconnu.

Les seymcns réguliers reçurent l'ordre d'entrer dans le sérail et furent repartis sur les murs d'enceinte du côté delà ville. Onleur commanda de faire feu sur tout ce qui s'approchait des murailles. Les pages et les bostandgys furent armés. Les premiers se groupèrent autour de la personne du Grand-Seigneur ; les autres formeront des masscsauprès des principales portes et dans les cours ; le corps de Cadi-Pacha fut placé dans la grande cour de Saint-Iréiiéc près de la porte d'entrée.

DE CONSTANTINOPLE. aaS

Les seymcns furent les premiers qui commencèrent les hostilités, en faisant feu sur quelques individus que la curiosité ou leurs affaires avaient attirés dans les rues voisines du sérail. L'aga des janissaires dirigea de suite sur ce point quelques détachements composés de jeunes gens les plus bouillants et les plus intrépides, et surtout de ces fanatiques qui, égarés par l'enthousiasme religieux , montrent dans les combats une impatience extrême d'aller jouir dans le ciel de la compagnie des aimables houris que le prophète promet à tous les musulmans qui meurent pour la défense de leur sainte religion. Combaltre Mouslapha-Baïractar et les seymens, c'était alors aux yeux des janissaires servir Dieu et défendre la foi.

Toute la journée du i5 novembre fut em- iSnoyemb. ployée dans une fusillade, qui fut peu meurtrière tant à cause du petit nombre des assaillants que de la position avantageuse de seymens , qui étaient couverts par des murs crénelés. Les vaisseaux embossés dans le port ne cessèrent de tirer sur la maison de l'aga des janissaires et sur tous les groupes qui se montraient dans les rues et sur les places près de la mer. Le plus grand calme régnait dans les faubourgs. Les marins étaient tranquilles. Les topchys se tenaient sur ù. i5

les batteries ou dans leurs casernes , ne se déclaraient pour personne et attendaient l'événement.

-^ Les janissaires, inquiétés par le feu des seymens et des vaisseaux, par la tranquillité des faubourgs et plus encore par les bruits circulant, que Baïractar n'était pas mort, qu'il s'était sauvé sous des habits de femme au commencement de l'incendie de son palais et qu'il allait bientôt reparaître avec des forces irrésistibles , commencèrent à craindre de s'être trop tôt déclarés.

LeS principaux officiers de ce corps se reprochaient de n'avoir pas comprimé de suite l'élan de leurs soldats. L'aga des janissaires se regardait déjà comme un homme perdu. Les premiers dignitaires du corps des oulémas , plus alarhxjés que les autres , se tenaient cachés dans leurs maisons et laissaient à quelques imams subalternes le soin d'entixïtenir par leurs cris et leurs prédications l'enthousiasme du peuple.

Ccà dispositions des insurgés furent bientôt connues dans le sérail ; on résolut d'en profiter. Ramis-Pacha , à qui on devait l'heureuse touruurc que les affaires du gouvernement venaient de prendre, proposa une amnistie générale dont i'aga drs janissaires serait seul excepté. Mais ('adi-Paclia , qui était animé du désir de se ven-

DE CONSTANTÏNOPLK. aa;

gor des injures qu'il avait reçues des janissaires en 1806 , fut d'avis de faire une sortie» générale pour attaquer et détruire tous les rassemblements d'hommes armés, pour porter le carnage dans les quartiers qui opposeraient de la résistance, et pour imprimer enfin à la population entière de Constantinople une grande terreur, qui l'obligerait de se soumettre aux conditions les plus dures et la dégoûterait à jamais de tout mouvement séditieux.

Le sultan Mahmoud penchait pour l'avis du capitan-pacha. Mais les cris des soldats qui demandaient à attaquer et qui désiraient profiter du pillage, le forcèrent à autoriser Cadi-Pacha à faire une sortie pour combattre les rebelles, en ne lui imposant d'autre obligation que celle de ne pas mettre le feu aux maisons qui opposeraient de la résistance. Cette injonction sortait dn cœur paternel d'un souverain. Mais il était difficile que Cadi-Pacha pût la respecter.

Ce dernier fit sa sortie à la tête d'une colonne d'environ quatre mille hommes , laquelle était précédée par quatre pièces de canon. Il poussa devant lui les janissaires qui faisaient feu contre le sérail, les dispersa, s'empara d'une de leurs casernes près de Sainte -Sophie, arriva à la place de l'Hyppodrôme et dissipa le cordon qui était

autour du palais du grand-visir. Repoussé par les flammes qui l'empêcliaieut d'approcher de cet édifice , et n'ayant obtenu aucun avis certain sur le sort de Baïractar, il laissa une forte réserve sur la place de l'Hyppodrôme, et divisa le reste de ses troupes en tixîis détachements, qu'il envoya vers le quartier des Sept -Tours, vers la mosquée du sultan Soliman et vers la demeure de l'aga des janissaires. Il se mit lui-même à la tète de ce dernier détachement, et ordonna aux deux autres de se replier sur lui après avoir balayé les rues et massacré sans pitié tous ceux qu'ils trouveraient en armes. L'avarice des soldats, dont un grand nombre se détachèrent pour pénétrer dans les maisons et les piller, afTaihlit les colonnes, qui, eu avançant, laissaient derrière elles des quartiers en apparence tranquilles, mais non soimiis. La cruauté des soldats qui n'épargnaient ni l'âge ni le sexe, porta les habitants au désespoir. Les cris de rage et de vengeance se mêlèrent bientôt aux gémissements des victimes ; les janissaires reprirent courage, se rallièrent et vinrent attaquer les trouj)cs de Cadi-Pacha par derrière , tandis que ics habitants faisaient feu de leurs maisons, jetaient des pierres et versaient de l'huile bouillanlc sur hurs ennemis.

Ces moyens défcusifs devinrent également fu-

DE COiNSTANTINOPLE. 223

nestes aux deux partis, en produisant des incendies inévitables dans un pareil désordre. Les trois colonnes arrêtées dans leur marche §e replièrent d'abord sur l'Hyppodrôme et ensuite sur la place en dehors du sérail, où réunies , elles opposèrent une vigoureuse résistance à la multitude des assaillants. Ceux-ci, animés par la vengeance et par leurs derniers succès, ne cessaient de s'accroître malgré leurs pertes.

Les janissaires qui désiraient reprendre leurs casernes près de Sainte-Sophie , s'y portèrent en masse et déployèrent autant de courage qu'ils avaient montré de lâcheté dans les premiers moments de la sortie. Un détachement de trois cents seymens réguliers y avait été placé. Ceux-ci , qui ne s'attendaient à aucun quartier, étaient résolus de périr plutôt que d'abandonner ce poste. La lutte fut terrible. Les janissaires revinrent plus de vingt fois à la charge, et furent constamment repoussés. Exaspérés par leurs pertes et par la résistance , et ne pouvant pas reprendre leurs casernes, ils y mirent le feu. La flamme étendit en peu d'instants ses efFrayans ravages, non-seulement sur ce grand et magnifique édifice, mais encore sur toutes les maisons voisines. Ce spectacle, loin de diminuer la fureur des combattants, ne fit que l'accroître. Les seymens, qui ne voyaient

a5> REVOLUTIONS

qu'une mort certaine en descendant dans ia rué pour se sauver, préférèrent de périr au milieu des flammes, et continuèrent à combattre jusqu'à ce qu'ils fussent entraînés par les murailles écroulantes ou étouffés pat* des tourbillons de fumée.

Cadi-Pacha tenta une nouvelle attaque pour délivrer les seymcns. Mais n'ayant pu entamer la multitude qui remplissait les rues, et afFail^îi par ses pertes, il fut obligé de rentrer dans le sérail avec ses soldats découragés. Uii renégat prussien ( Soliman -Aga ) , qui avait été uti des colonels des nizam-gedittes , et que Baïractar avait mis à la tête des seymens n'-giiliers, fut pris dans cette circonstance et coupé en mille mOrCeaiix.

L'incendie, que personne ne cherchait A arrêter, fit en peu de temps des progrès terribles. Bientôt tout ce quartier , le plus populeux de Constantinople, fut couvert d une nappe de feu. Les cris et les gémissements des femmes, des vieillards et des enfaiils n'attiraient l'allenlion de personne, et n'excitaient aucune pitié. Kn Vain étendaient -ils des maitis suppliantes, en Vain demandaient-ils des solives et des planches pour se sauver parles toits. Leurs supplicatiôiis étaient vaines. On les voyait avec indifférence tomber et disparaître au milieu des flammes. L'envie de

détruire ôtait le seul sentiment qui dominait alors.

Le sultan Mahmdud contemplait d'une des tours du sérail cet horrible spectacle. Son cœur ne put y résister. Il ordonna à Cadi-Paclia de cesser les lioslililés, et envoya à l'aga des janissaires un exprès chargé de lui présenter un kaltichérif impérial, qui lui commandait d'employer tous ses soins pour arrêter le progrès de l'incendie, et le rendait responsable sur sa tète de l'exécution de cet ordre.

La fusillade du sérail contre les janissaires cessa à l'instant. L'aga des janissaires n'osa pas désobéir aux ordres du sultan; il envoya chercher des pompiers, fit abattre des maisons et s'efforça d'arrêter les progrès de l'incendie. Mais le feu était trop grand et trop actif pour être éteint par ces moyens. Il ne trouva d'obstacles suffisants que dans les places publiques et dans les mosquées , dont les vastes coupoles et les grandes murailles en maçonnerie ont souvent préservé Constantinople d'une entière destruction.

La populace, enhardie par la rentrée des troupes de Cadi-Pacha et par la cessation des hostilités , se porta sur la place en avant du sérail près la porte dite SuMiniCj, fit entendre des .cris de fureur et des menaces contre les sevmens et !e

23s RÉVOLUTIONS

^acha de la Caramanie , et n'épargna pas le souverain lui-même dans ses propos outrageants. Quelques voix firent entendre qu'il fallait déposer le sultan Mahmoud , lui faire éprouver le même sort qu'au sultan Sélim et rétablir le sultan Moustapha. Ces cris du peuple devinrent l'arrêt de mort du prince auquel on voulait rendre le trône.

Mahmoud, à qui on n'avait cessé de répéter depuis la veille, qu'il devait se défaire de son frère pour qui les janissaires combattaient, et dont il avait raison de craindre le caractère féroce et vindicatif, avait toujours rejeté ces conseils avec indignation. Mais les intentions manifestes dos rebelles, qui lui réservaient le sort dii sultan Sélim, lui arrachèrent enfin l'ordre aflVeux de faire périr son frère.

Cadi-Pacha fut chargé de présider à cette exécution; il fit étrangler le sultan Moustapha par la main des bourreaux. Ce prince mourut lâchement comme tous les hommes frivoles et cruels. Il était trop peu estimé pour inspirer des regrets. Sa mort parut juste et méritée , même aux yeux de ceux qui avaient désiré sou rétablissement.

L'incendie du palais du grand-visir avait empêché pendant deux jours de pouvoir approcher de ce spacieux local , qui était couvert de poutres

et de charbons enflammes. Lorsque tout fut consumé, l'espoir de trouver des lingots d'or et d'argent avait engagé quelques hommes du peuple à remuer les cendres brûlantes et à y faire dos excavations. Ils découvrirent après quelques recl^erches au pied d'une haute tour en maçonnerie, une porte en fer ; après l'avoir soulevée , ils traversèrent un corridor pratiqué dans l'épaisseur du mur, trouvèrent et renversèrent une seconde porte du même métal, et, pénétrant dans la chambre du rez-de-chaussée , aperçurent trois cadavres. C'étaient ceux de Baïractar , de son esclave favorite et de l'eunuque qui les avait suivis. Ils avaient été asphixiés. Des sacs remplis d'or et des écrins de pierreries étaient à côté d'eux.

Contents de cette découverte , ils s'emparèrent de l'or et des bijoux , et s'empressèrent d'aller informer l'aga des janissaires , que Baïractar , qu'on disait être en chemin à la tête de troupes considérables pour attaquer et détruire Constantinople , n'existait plus , et qu'ils venaient de voir son cadavre et ceux de deux de ses esclaves dans la chambre basse d'une tour du palais du grand-visir.

L'aga des janissaires se rendit aussitôt sur le lieu avec tous les principaux officiers de son état-

major. Leur joie fut extrême en reconnaissant leur ennemi , qui leur avait causé tant d'aiarmcs et de chagrins, et dont ils craignaient encore le retour et la vengeance.

Comme l'apparition soudaine du cadavre de Baïractar, qui était peu défiguré, ne pouvait pas manquer de mettre fin à tous les bruits alarmants qu'on faisait circuler sur son retour, et d'inspirer la consternation parmi ses amis, l'ordre fut donné à quelques janissaires de le porter devant le sérail, de le présenter à la vue des seymens et des autres soldats qui bordaient les murs de cette enceinte , et de le traîner ensuite jusqu'à l'Elmeidan, où traversé par un pal, il resterait pendant trois jours exposé aux regards satisfaits de la populace.

La vue du cadavre de Baïractar jeta l'cflVoi parmi ses amis et piulisans; il porla le découragement parmi les défenseurs du sérail, qui avaient été sout-enus jusqu'alors par l'espoir i\c le voir bientôt reparaître à la tète d'une armée formidable. Les seymens réguliers et les soldais de Cadi-Pacha déclarèrent qu'ils avaient été trompés , qu'ils ne voulaient plus combattre les janissaires, qui étaient leurs frères et les défenseurs de la religion , et menacèrent do faire périr

DE CONSTANTINOPLE. a")')

Ramis-Pacha et Cadi-Pacha , qui les avaient en- I rainés dans cette coupable erreur.

Le sultan Mahmoud , resté seul de toute la famille ottomane, n'avait plus rien à craindre des janissaires ; il désirait purger son sérail des l)rigands, qui depuis deux jours s'en étaient (emparés , et arrêter le feu qui dévorait Conslantinople. Il profita habilement du premier sentiment de terreur que la vue du cadavre de Baïraclar avait inspiré aux seymens et aux soldats du pacha de la Caramanie , pour les engager à sortir, après avoir sollicité et obtenu leur grâce des janissaires. Ceux-ci, fatigués des désastres des jours précédents , ne demandaient pas mieux que de voir renaître le calme et la tranquillité.

Ce prince aurait pu imiter la faiblesse de la plupart de ses prédécesseurs , et se faire un titre à la l)ienveillance du peuple en lui livrant les auteurs des derniers désordres. Mais il avait le cœur trop élevé pour consentir à une action aussi lâche; il permit à Ramis-Pacha , à Cadi-Pacha , à Ali- Efendi , à Beygy-Efendi et aux autres amis de Baïractar , de s'embarquer sur une chaloupe à rames , qui se trouvait à la pointe du sérail , et de se sauver par mer du côté de Siîivria ou do Rodoslo. Ces ministres s'empressèrent de fuir, débarquèrent près de Siîivria et gagnèrent Routa-

iS„.S.

s56 RÉVOLUTIONS

chouk , où ils furent accueillis par les nombreux amis de Baïractar. Leur départ termina la plus sanglante révolution qui ait eu lieu dans Consîantinople depuis la soumission de celte grande cité au joug des Osmanlis. Les janissaires , après avoir mis le feu aux magnifiques casernes de Levend-Tchiflick et de Scutari , afin de ne laisser, disaient-ils , aucune trace des nizamgedittes, et doter à jamais l'envie de les rétablir, envoyèrent des députés au sultan Mahmoud pour l'assurer de leur attachement inviohble, et pour demander le pardon de leur dernière révolte. Le mufty alla à la tète des principaux oulémas féliciter son souverain sur ce nouveau triomphe de la religion et des anciennes lois. Tout rentra dans l'ordre accoutume.

Les pachas et les ayans, qui dans la dernière assemblée des notables de l'empire, avaient promisà Moustapha-Baïraclar de soutenir ses projets relatifs à la création des compagnies des seymens réguliers et aux réformes à opérer dans le corps des janissaires, oublièrent leurs promesses; ils restèrent tranquilles , et firent complimenter les oulémas et les janissaires sur leurs succès.

Tout le monde s'empressa d'abandonner la cause du parti vaincu. Les habitants de Routschouk, attachés à Baïractar, qui les avait délivrés

DE CONSTANTINOPLE. s^;

de celle foule de brigands dont leur pays était infesté avant son administration active et sévère, furent les seuls qui , après sa mort , reconnurent l'autorité des fonctionnaires qu'il avait placés, et protégèrent Ramis- Pacha et les autres exilés de Constantinople. IMais ensuite les incursions que Molla-Aga (i) et divers ayans de la Bulgarie firent sur leur territoire , les menaces de la Porte et la nouvelle qu'un corps nombreux de janissaires et de topchys de Constantinople et de ia Romélie étaient en marche pour les attaquer , les forcèrent à admettre le nouveau gouverneur envoyé par le sultan Mahmoud , et à expulser tous les amis de Baïractar,

(2) Ramis-Pacha, né en Crimée, mais élevé à

(1) Molla-Aga avait succédé à Passawan-Oglou dans ie commandement de Viddin.

(a) llamis-Pacha, attiré à Constantinople parle nouveau grand-visir, sous le prétexte que tout était oublié et qu'il serait employé avantageusement, fut étranglé aussitôt après son arrivée. Ali - Efendi , et Beygy - Efendi , qui étaient parvenus à se soustraire pendant plusieurs mois aux poursuites de leurs ennemis , se laissèrent tromper par la promesse d'une amnistie générale ; ils se montrèrent et périrent presqu'aussifôt par le falal lacet.

a58 IIÉVOLLIIONS

Conslaiîtinopîe , alla dem;uider imagyle au nouveau souverain de son pays natal, et fut parfaitement accueilli par la cour de Pélersbourg. Cadi- Paclia , qui répugnait à demander l'hospitalité à des Européens infidèles, quoiqu'il admirât leur tactique et leur discipline , osa reparaître à Coustantinopîe sous l'habit de derviche. Résolu de retourner en Caramanie pour réunir ses amis et organiser une troupe d'aventuriers audacieux, avec lesquels il voulait courir l'Asie-Mineure , et faire .une guerre cruelle aux janissaires , il était déjà arrivé près deKutuyar , lorsqu'il fut reconnu ; un ordre circulaire de la Porte enjoignait à tous les agents du gouvernement de mettre Cadi-Pacha immédiatement à mort partout où il serait arrêté. Sa léte , portée à Coustantinopîe, fut exposée pendant un mois à la porte du sérail pour satisfaire les regards des janissaires, qui le regardaient comme le plus audacieux et le plus implacable de leurs ennemis.

Tel fut le dernier résultat des tentatives qui ont été faites en Turquie pour lui doimer ime armée régulière. On renonça à jamais aux institutions militaires des Francs , qui avaient causé tant de maux ; on prononça anatliêmc contre ceux qui en parleraient ; l'ancien ordre de choses fut entièrement rétabli; les janissaires et les

DE CONSÏANÏINOPLE. aS*)

oulémas reprirent leurs droits et leur influence politique. Le gouvernement, reconnaissant que les abus qui ont causé la décadence de cet empire, et qui produiront infailliblement sa chute, étaie'ht trop forts pour pouvoir être détruits , reprit le système qu'il suivait depuis un siècle , celui de fermer les yeux sur les dangers , de ne parler que du passé, de ne s'occuper que du présent, de mépriser l'avenir, et d'attendre sans inquiétude le cours des événements écrits dans , le livre des destinées.

Le sultan Mahmoud , qui, aux qualités brilllantes du sultan Sélim , joint une fermeté de caractère, dont ce dernier était dépourvu, a eu beaucoup à souffrir, depuis la mort de Baïractar,de l'insubordination des janissaires, et des prétentions des oulémas. Plusieurs de ses ministres ont failli être victimes de la férocité de cette soldatesque insolente et insubordonnée , et des intrigues des magistrats. Ce monarque, forcé à regret , par une réaction persévérante et par des menaces continuelles , d'éloigner de son divan quelques-uns des ministres qui avaient mérité sa confiance , n'a dû peut-être jusqu'à ce jour la conservation de son autorité qu'à sa position. Il n'a qu'un fils en bas âge; il est le seul prince de sa famille qui soit en état de régner. Sa mort,

2jo 11 EVOLUTIONS

dans les circonstances actuelles, serait la plus

grande calamité qui pût arriver à la Turquie.

Nous avons démontré dans la première partie de cet ouvrage, que les oulémas et les janissaires étaient particulièrement intéressés à la conservation do la dynastie ottomane. Les premiers ne renonceront point à leurs intrigues qui embarrassent la marche du gouvernement. Les seconds n'abandonneront jamais leurs dispositions turbulentes ; et les uns et les autres s'entendront toujours pour conserver le trône et la vie au sultan Malmioud, jusqu'à ce que son jeune fils soit en état de pouvoir le remplacer.

Les Turcs se confiant aux promesses de l'empereur Napoléon, s'étaient jetés dans une guerre qui devint malheureuse , autant par suite de l'inaction de leurs armées et de leurs dernières lévolutions, que par l'abandon du souverain dont ils avaient embrassé la cause. Napoléon, après la conféience d'Erfurlh , sacrifiant ses alliés à l'agrandissement de sa famille et à ses embarras du moment, avait consenti que les Russes conservassent les deux provinces hnporlantes de Moldavie et de Valachie ; les Turcs cherchèrent alors l'appui de la Crande-Bretague et rétablirent avec celle puissance leurs anciens rapports d'amitié.

DE CONSTANTINOPLE. a',5

La France , maîtresse des îles Ioniennes , de* deux rives de la mer Adriatique, et traînant à sa suite une grande partie de l'Europe , était devenue trop puissante pour ne pas donner de l'ombrage à la Turquie. L'ambition démesurée de l'empereur des Français , son manque d'égards pour les souverains ses alliés , et son inexactitude à remplir ses promesses et les traités , avaient fait succéder à son égard la haine à l'admiration dans le cœur des Turcs.

J^Lihmoud , mécontent de la conduite trompeuse du gouvernement français, n'attendait que l'occasion de pouvoir se venger d'un monarque orgueilleux qui avait eu l'imprudence de déclarer publiquement à son sénat qu'il saurait punir l'empereur des Osmanlis. L'occasion ne tarda pas long-temps à se présenter et la vengeance fut terrible.

Napoléon , qui était devenu souverain en flattant le peuple français , avait eu , depuis son avènement au trône , fort peu d'égards pour les peuples et pour les souverains. Sa conduite envers les Espagnols avait soulevé en masse con-rtre lui cette nation fière et énergique , et avait réveillé son antique vertu. Cependant , fermant les yeux, sur les plaies de la France, sur les dangers de la guerre d'Espagne, sur l'incertitude

de ses alliés, sur le mécontentement des peuples et sur les dispositions vindicatives des grandes puissances qu'il avait trop humiliées , il résolut d'aller porter la guerre à cinq cents lieues de ses frontières , et de s'aventurer avec près de quatre cent mille hommes de toutes nations , dans un pays vaste , pauvre , glacial , dont les habitants sont dévoués à leur souverain, dociles à leurs chefs et zélés pour leur religion. On pouvait gagner des victoires dans un tel pays ; mais il était impossible d'en faire la conquête.

Quelques brillants succès dus à sa savante tactique et à la valeur bouillante de ses soldats , ouvrirent à Napoléon les portes de Moscou ; mais tandis que les Russes se fortifiaient en reculant et en concentrant leurs forces, ce général, affaibli par ses progrès, et même par ses victoires , n'étant maître que de Moscou et de quelques points isolés sur la route de cette capitale à Wilna, et réduit pour subsister aux ressources locales d'un faible ravoVi , s'imacina qu'Alexandre tremblait pour l'exisîence de son empire et lui proposa la paix à des conditions qui ne pouvaient convenir qu'à un prince désespéré. La proposition fut acceptée. Une négociation insidieuse, qui n'avait d'autre but que d'allonger le temps, fui entamée. Napoléon, ivre d'orgueil, fut

DE CONSTANTINOrLE. a'jj

dupe de l'enipressement apparent et du ton modeste des iiégociatciirs russes. Un temps précieux fut perdu; l'hiver approcliait; les vivres manquaient; l'armée s'alFaiblissait ; la cavalerie était menacée de périr par le défaut de fourrages; le froid commençait ; les armées russes se présentaient en force de toutes parts; il fallut penser à la retraite avant d'avoir rien conclu.

Cette retraite fut l'événement le plus désastreux qui ait jamais affligé la France depuis l'existence de cctt(^ antique monarchie.

Cependant, quoique la cavalerie eût été presque entièrement détruite, et l'artillerie abandonnée sur les routes dans les premiers jours de in 'relie , que des milliers de cadavres d'hommes gelés servissent à marquer les bivouacs de chaque nuit, les divers corps d'armée marchaient toujours en ordre et résistaient avec succès aux attaques des nombreux ennemis qui les poursuivaient sans relâche.

Tout changea d'aspect au passage de la Béréi'ina. Des divisions russes , naguère stationnées sur les frontières de la Turquie , se présentèrent pour arrêter l'armée française. Les Français ne surmontèrent cet obstacle qu'avec une perte immense; et bientôt, affaiblis et démoralisés par tant de causes de destruction, et harceléfj

par les nombreux cosaques du Don , du Dnieper et de l'Ukraine, qui avaient suivi les divisions russes du Danube , ils ne connurent plus aucun ordre. Une dispersion générale s'ensuivit. Toute résistance cessa ; chacun pensa à fuir. Le froid , la faim , le découragement et le fer de l'ennemi moissonnèrent cette brillante armée. Une faible partie des 4^0,000 hommes avec lesquels Napoléon avait commencé cette funeste campagne, rentra dans les États du roi de Prusse.

Tel fut le triste résultat de la fausse politique de ÏSapoléon et surtout de cette impatience fougueuse qui l'empêchait souvent de mûrir ses projets , de les coordonner avec les circonstances et les diflicultés, et d'attendre le temps le plus favorable pour leur exécution.

Aussitôt que le projet d'invasion de la Russie avait été connu à Londres et à Pétersbourg, ces deux cabinets s'étaient empressés de faire sentir à la Sublime Porte combien sa position deviendrait dangereuse et précaire si les Français réussissaient dans leur entreprise. On ne manqua pas de rappeler au sultan Mahmoud les discours de Napoléon à son sénat et ses menaces outrageantes. On cita sa conduite perfide envers l'Espagne et son lâche abandon des Turcs ses

fidèles allies, à l'époque du traité de Tilsiît. On lui proposa, avecla paix, la reslilulioii de la Valaeliie, d'une grande partie de la Moldavie, et on s'oblisfea à abandonner les Serviens à sa dis-

crétion.

L'ambassadeur de France eut beau représenter combien il importait à la Turquie d'assister dans cette circonstance importante l'empereur Napoléon, qui allait combattre les Russes, les plus cruels ennemis du nom Ottoman. Il eut beau promettre, au nom de son souverain, que la restitution de la Crimée, du Cuban, de la Bessarabie ainsi que de la Valachie et de la Moldavie entière serait bientôt pour les Turcs la récompense certaine de leurs nobles efforts en (iiveur du plus ancien et du plus fidèle de leurs alliés.

On détestait Napoléon; on ne crut pas aux promesses de son ambassadeur et on conclut la paix avec les Russes à des conditions qui parurent avantageuses, en comparaison de celles que le cabinet de Pétersbourg avait offertes pendant cinq ans sous la médiation de la France. Cette pâx, funeste à Napoléon , puisqu'elle rendit les divisions russes du Danube entièrement disponibles dans le moment le plus critique pour l'armée française , prouve combien il importe à ua

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souverain, quelque puissant qu'il soit, detre fidèle à sa parole et déménager les peuples et les rois, même ceux qui, par leur faiblesse ou leur position, paraissent les moins susceptibles de contrarier ses vues ou de lui causer quelque préjudice.

Depuis les événements qui ont changé la face de l'Europe en 1 8 1 4 et i 8 1 5, la position des Turcs est devenue plus critique que jamais. La Porte doit craindre i° la mort du sultan Mahmoud avant que; son fils soit en âge de pouvoir hd succéder; 2° une coalition de la Russie et de l'Autriche contre leur existence. Ces deux événements entraîneraient probablement la dissolution de cet empire ou du moins l'expidsion des Osmanlis de l'Europe.

Les Turcs, en adressant des prières à Dieu pour la conservation des jours du prince qui Ic^ gouverne, doivent également lui demander que il sainte Alliance, qui, basée sur l'esprit du christianisme, parait avoir pour but de réparer l(>s maux de l'humanité, alFerniisse dans le cœur des pionarques alliés l'amour de la paix , qu'elle éteigne en eux tout sentiment de vengeance ou de jalousie, et qu'elle les détourne au uîoins pendant une dixainc d'anné(^s de tout projet d agrandissenu'iit.

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