CHAPITRE IIP
Révolution de Carthagena. — Assemblée de la junte. — Tentative du régiment el Fixo pour dissoudre la junte. — Assemblée de la convention et formation d une constitution.- — Guerre avec les royalistes de Santa-Marta, — Siège et prise de Carthagena par Morillo.
La province de Carthagena est divisée en six départemens : Carthagena y Toiu , San-Benito 5 Mompox et Simiti. La population de la province est de deux cent dix mille âmes ; celle de la capitale 5 de seize mille âmes.
La nouvelle de la révolution de Santa- Fé, parvenue à Carthagena 5 y détermina la formation d'une junte le 5 août 1810 .
Cette junte fut composée des membres de la municipalité , des députés élus par le peuple et des députés envoyés par les autres municipalités de la province. Don J. M. Garcia -- Toledo fut le président premièrement nommé par la junte. Don J. M. del Real, Garcia Toledo furent élus ensuite ; enfin don Y. Cavero obtint cette
place. La junte reconnut 1 autorité' suprême de la régence d’Espagne, mais à condition que 1 administration du gouvernement intérieur serait donnée aux natifs du pays.
Sans egard cependant à cette condition , la régence nomma gouverneur de Carthagêna un Espagnol. La junte ne voulut pas le recevoir , en reconnaissant toutefois les cortès. Cette reconnaissance cependant fut faite avec la même restriction que pour la régence, et à condition que la province de Garthagena serait représentée dans les cortès suivant sa population. Ni la première régence, ni les cortès n’acquiescèrent aux demandes de la junte de Carîhagena; et cette province fut alors regardée comme infidèle.
La junte rendit un décret pour fixer le mode d’élection, et réduisit le nombre des membres à douze le I er . janvier 181 1.
Elle établit une cour de judicature , un comité pour le département des finances , et remit la police entre les mains des municipalités. Le gouvernement de la province fut attribué uniquement à la junte.
Ln officier espagnol se plaignit vive-
ment, parce qu’ayant négligé d’exécuter un ordre de la Junte, il fut emprisonné quelques jours. Dans le même moment des débats s’élevèrent dans cette assemblée sur la nécessité de changer quelques officiers , et, entre autres, le commandant du régiment El Fixo stationné dans la ville.
Don B. Gutierrez , profitant de cette occasion , persuada aux officiers ses camarades d’adresser une pétition à la Junte contre le renvoi de leur colonel. La pétition allait être présentée lorsque Gutierrez observant le mécontement du régiment , résolut d’en profiter pour dissoudre la junte. Les conspirateurs voulaient faire exécuter quatre des membres , et envoyer les autres en Espagne. Gutierrez se mi ; ♦
à la tête des troupes le 4 février x 8 n et marcha vers le lieu des séances de la junte.
Le peuple de Carthagena, alarmé de l’apparition inattendue des troupes , se précipita dans les rues pour défendre le gouvernement. La junte alors dépêcha un respectable vieillard , le lieutenant général Narvaez , fort estimé des troupes et ™ peuple , pour demander la cause du
mécontentement des militaires. N arvaez * après avoir écouté leurs griefs , les apaisa par des promesses , et les détermina à se retirer dans leurs casernes. La junte pardonna aux troupes , et bannit les chefs de la faction.
Peu après le peuple de Carthagena accusa les membres de la junte de vues ambitieuses , en remarquant qu'ils reconnaisaient la souveraineté des cortès d'Espagne, sans obéir à leur décrets, 11 existait s encore d’autres causes de mécontentement. La junte avait été dans la nécessité d’attaquer la ville de Mompox. Après l’avoir soumis , la junte décréta 1 arrestation de plusieurs habitans, le bannissement de beaucoup d’autres dont les vœux et les opinions étaient contraires à ceux de la province en général. Don Gabriel Pineres , natif de Mompox, travailla à former un parti contre la junte en faisant circuler des rapports défavorables sur ses membres , et en répandant à Carthagena de grandes libéralités. Ce plan réussit.
Le peuple de Carthagena s assembla le 1 1 novembre nombi e considérable.
devant le palais de la junte, et demanda à grands cris que l'indépendance absolue fût proclamée , l’inquisition abolie , les prisonniers de Mompox relâches, etquun congrès convoque rédigeât une constitution pour la province. La junte, en ce moment, débattait la question de l’indépendance , et venait d écrire des lettres circulaires pour demander l’avis des municipalités ; elle ne fit donc point d’objection à la première demande du peuple : La seconde était un objet à discuter après la déclaration de l’indépendance : La troisième et la quatrième furent trouvées justes , et conséquemment accordées. Sur-lechamp la junte rédigea l’acte d’indépendance , et publia bientôt après un manifeste pour faire connaître les raisons dé sa conduite.
Au mois de janvier suivant 1812, s’assembla une convention composée de trente - quatre députés élus suivant la population de la province. La convention proposa le 4 juin , pour Car-
thagena , une constitution particulière , dont l’extrait donnera une idée du go u ver-
Bernent intérieur des differentes provinces de la Nouvelle-Grenade. Cette constitution, publiée par la convention, contient quinze chapitres , titulos : la forme des élections , les droits des citoyens , retendue du pouvoir provincial fixée , la liberté de la presse accordée , l’importation des esclaves prohibée; tels étaient les principaux objets des premiers chapitres. Cette constitution ordonnait au corps législatif de présenter un plan pour la levée d’une somme destinée à l’affranchissement des esclaves de îa province ; composait ce corps des représen tans de la province, et les divisait en deux chambres, salas ; elle confiait le pouvoir exécutif à un président assisté de deux conseillers , et chargeait un sénat de veiller à l’exacte observation des lois. Le président, les deux conseillers, le sénat > le corps législatif, et la cour suprême de judicature, composaient la convention générale que le président convoquait, s’il le jugeait convenable , dans les cas urgens.
Les fonctions de président duraient trois ans. Don M. R. Torices fut le premier à qui on les confia. La convention émit du
papier-monnaie pour la somme de quinze mille dollars d’Espagne, qui furent augmentés dans le cours de deux ans de près d’un million. On eut recours à ce papier-monnaie, parce que les finances de la province de Carthagena ne suffisaient pas aux dépenses du gouvernement. Avant la révolution Carthagena recevait annuellement, de Santa-Fé de Bogota , des supplémens d’argent pour défrayer les troupes, la flotte , etc.; mais depuis la révolution Carthagena n’obtenait plus rien , et le nouveau gouvernement ne pouvait suppléer à ce déficit que par la création du papier-monnaie.
Cette mesure produisit un fort mauvais effet. La ville et les provinces perdirent l’espoir de voir améliorer leur sort, et désirèrent bientôt un changement de gouvernement. Elles commençaient à se fatiguer de la révolution qui, parmi beaucoup d’autres maux, avait occasioné la suspension du commerce, principale source de la prospérité de Carthagena.
Les royalistes de la province voisine, Santa-Marta , instruits de l’état et des dispositions de Carthagena , se hâtèrent d’at-
laquer la province, et, quoique repoussés à Mompox, s’emparèrent des départemens de Toi u et de San-Benito, sous lés ordres de l’Espagnol Rebustillos , au mois d’octobre 18x2. L’alarme s’accrut à Carthagena , lorsqu’on y apprit l’occupation de V enezuela par Monteverde. Le découragement général occasioné dans l’état de Caracas par le tremblement de terre s’étendit à Santa-Fé de Bogota, ainsi que dans les autres provinces de la Nouvelle- Grenade, au pouvoir des indépendans ; et l’alarme fut à son comble lorsque la nouvelle de la gueri'e survenue entre le congrès de la Nouvelle-Grenade et Narino parvint à Carthagena. Les royalistes , profitantdumoment marchèrent en triomphe vers la ville.
La frégate anglaise la Garland arrivait à cette époque à Carthagena , apportant au gouvernement des dépêches de l’amiral anglais de la J amaïque. L’am irai proposait au gouvernement de Carthagena de faire un arrangement à l’amiable avec don Benito
Perez , vice-i'oi , nommé parle gouvernement d’Espagne pour la Nouvelle-Grenade ,
et résidant alors à Panama, prévenant qu’en cas de refus toutes les forces espagnoles seraient réunies pour attaquer Carthagena. Dans le cas où le gouvernement acceptât ces propositions , l’amiral offrait la frégate la Garland pour conduire les députés de Carthagena à Panama.
Le danger imminent décida le gouverneur don Rodriguez Torices, à prendre ces mesures.
Don J . M. del Real et don G. Pineres, s’embarquèrent sur la frégate anglaise pour aller traiter avec le vice-roi à Panama.
Don A. Gutierrez Morena cingla vers les îles de l’ouest pour y recruter des officiers à l’armée de Carthagena. On lui confia des lettres de marque pour ceux qui voudraient servir comme armateurs sous le pavillon de la république.
Enfin , l’armée que des officiers expérimentés et émigrés de Caracas, disciplinèrent, fut partagée en deux divisions, dont l’une obéit au Français Lebattu, et 1 autre à don M. Cortès Campamanes.
Don del Real et Pinerès furent emprisonnés à leur débarquement, traités comme es-
pions,retenus captifs pendant deux mois, et ne durent leur liberté qu’à la protection de l’amiral anglais, à la sollicitation duquel ils s’étaient rendus à Panama. Gutierrez Morena fut assez heureux pour enrôler quelques officiers et plusieurs armateurs, dans le parti de la république.
L’armée obtint les plus grands succès : les départemens de San-Benito et de Tolu, furent reconquis par Cortès Campomanes,* etLebattu, après avoir vaincu les royalistes , devint maître des bords de la Magdalena et de San-Antonio , Guaymaro, El Penon et autres postes fortifiés* Il songea alors à attaquer Santa-Marta*
La Magdalena, divisée en deux branches qui forment Pile de Mompox , se réunit à Cauca , et se perd ensuite par trois bouches qu’on distingue par les noms de Boca Principal , Boca-Vieja et Ciênega de Santa-Marta. Ce Ciénega est un lac de sept lieues de long sur deux de large, près duquel est bâti Santa-Marta. Le premier soin deLebattufut de détruire les chaloupes armées qui défendaient le Ciéne pai ilalla ensuite débarquer près du village
appelé la Ciênega , et s avança vers Santa- Marta , qu’il prit le 6 janvier i8i3. Les royalistes pouvaient être alors facilement dépossédés de la province de Rio-Hacha ; mais Labattu se conduisit avec les habitans de Santa-Marta d’une manière si impolitique , qu’ils se révoltèrent , quoiqu’il y eût en ce lieu un parti fort considérable pour l’indépendance. Labattu pouvait s’opposer à la révolte , puisqu’il était en possession du port protégé par une frégate y plusieurs bateaux armés et d’autres vaisseaux de guerre; mais il ne pensa qu’à s’embarquer pour Carthagena , laissant Santa-Marta au pouvoir des royalistes, qui reçurent alors des renforts de Port )-Belo 3 de la Havane et de Maracaybo.
Le gouvernement de Carthagena équipa une autre expédition destinée à envahir Santa-Marta , et en donna le commandement à Châtillon , officier français. Ce
brave officier attaqua les royalistes à Par pares; mais vaincu et fait prisonnier, il fut mis à mort. Une troisième expédition , confiée de nouveau à Labattu, manqua encore 8 Carthagena se borna alors à dé-
fendre ses frontières , et la navigation de la rivière Magdalena , précédemment interrompue, et dernièrement tout-à-faît interceptée par les royalistes.il n’arriva rien d’important depuis la lin de i8i3 jusqu’au milieu de i8i 5, époque de la guerre civile entre Bolivar et Castillo. A ce fléau succéda le siège de Cartliagena par le général Morille. Avant cette époque , les armateurs avaient protégé le commerce de Cartliagena : cette source de prospérité, alimentée par un commerce avec l’étranger et les provinces intérieures de Santa»
Fé de Bogota, donna au gouvernement la possibilité de retirer le papier-monnaie.
La ville de Cartliagena se divise en deux parties : la cité proprement dite, et Gimani. La cité est entourée par une épaisse et haute muraille; Gimani, bâtie dans une forme à demi-circulaire, et fortifiée en face, est liée à la cité par un pont bâti sur un fossé. Les deux côtés du fossé sont revêtus d’estacades qui joignent les murs de Gimani à ceux de la cité; à l’est de Carthagena , à i5o verges environ, le fort de San-Felipe Rarajas , situé sur une monta-
.pne , protège Gimam ] des batteries p*n.
cées sur la montagne Lapopa commandent le fort et défendent les environs de Carthagena. Au nord de Lapopa est un lac de près d’une lieue de circonférence , nommé Xesca ; il communique aux fossés de Carthagena, et , du côté du nord , à la mer. La rade de Carthagena a trois lieues d’étendue ; elle est formée par les côtes de Boca ^Grande , File de Bocachica , File de Baru et la côte de Pasacahailos. Boca- Grande est défendue par un fort maintenant abandonné , parce que , de ce côté, il ne peut entrer que de petits vaisseaux.
Les forts San -Fernando , El-Angel et San- José protègent File de Bocachica et les communications avec la mer , ouvertes par el cano de V K siéra , et par le lac Tesca.
Morillo fixa, son quartier-général à Tnrbaco , quatre lieues à l’est de Carthagena, et forma une ligne du côté de la cité entre la Costa de la Boquilla et celle de Pasacahallos. Le n novembre i8i 5, les royalistes attaquèrent en même temps Lapopa défendue par le colonel Soubie t , et la Costa-Grande. Repoussés à Lapopa avec
une perte considérable, ils réussirent à déposter les indépendans de la Costa- Grande. Ils placèrent alors leurs batteries a Albornos et a Pastehllo • et, par le moyen de bateaux armes qu ils avaient introduits dans la rade par el cano del Estero , ils interceptèrent toute communication entre la ville et les forts qui défendaient Bocachica, et empêchèrent ainsi les assiégés de recevoir des provisions comme ils en recevaient auparavant par Boca-Grande. La cite fut bombardée pendant trois mois.
Le gouvernement de Carthagena se détermina , dans une assemblée générale convoquée le i 3 octobre, à mettre la province sous la protection du gouvernement anglais. Il envoya des dépêchés à Londres à cet effet , et au gouverneur de la Jamaïque. M. Hislop , marchand anglais, s en chargea. Cependant les provisions manquaient totalement dans l’intérieur de Carthagena, et, vers le commencement de décembre, la famine emportoit environ cent personnes par jour. Le gouverneur , sans espoir de se procurer des vivres , résolut d’évacuer la cité. Plus de deux milles
personnes quittèrent Carthagena le 5 décembre sur onze vaisseaux , la plupart armés. L’attaque faite par les royalistes , heureusement d’un côté opposé , leur permit de jeter l’ancre à Bocachica , d’en prendre la garnison à bord , et de remettre à la voile. Le jour suivant , les royalistes entrèrent dans la cité.
J’ai traduit la suivante description de la communication officielle du capitaine général Montalvo au gouvernement d’Espagne.
« L’horrible apparence de la cité peut a peine se décrire. Les rues et même les maisons sont encombrées de morts et de rnourans ; l’atmosphère est pestilentielle au point de couper la respiration ; des gé-
missemens et des lamentations assaillent nos oreilles. »
Dans une lettre mterceptee, datée de Carthagena le 28 février 1816, Montalvo se plaignait de ce que le général Morille avait livré le commandement de la cité de Carthagena le 1 1 décembre seulement, et avait omis, jusqu’au 5 janvier, de lui remettre la liste des rebelles arrêtés à
Carthagena après la prise de la cité. Morillo envoya à Montalvo cette liste, insinuant qu’ils devaient, être jugés par le conseil permanent de Farinée. Montalvo consulta son assesseur Vierna qui fut d’avis de les traduire au conseil de guerre ordinaire. Ce conseil, assemblé sur-lechamp en conséquence , les condamna tous à mort. Vierna conseilla alors au capitaine général de suspendre l’exécution de la sentence , qui devait être faite conformément à F article 3 ^ titulo 5 , trattado 8 de las ordenanzas .
Montalvo n’approuva pas ce conseil ; il consulta alors les oidores , Jurado et Cabrera. Leur avis fut que Vierna avait fait procéder au jugement d’une manière illégale; néanmoins Don M. Castille, Garcia- Toledo, Ayos ,M. Granados, M. Amador , M. Forto-Carrero , M. Anguiano, M. Anguloet S. Stewart furent exécutés le 2 4 janvier : entre autre raisons , pour avoir ordonné leur exécution, Montalvo prétendait qu à eût été scandaleux que ces rebelles eussent été envoyés en Espagne , lorsque Morille en avait fait exécuter de moins criminels»
Il finissait ainsi : « Je répète a votre excellence que je suis , peut-être , le seul chef dans F Amérique méridionale , dont la conduite ait été aussi humaine. Ce sont les premiers rebelles que j’ai fait exécuter.
Malheureusement la guerre se fait maintenant d’une manière si cruelle qu’il n’est pas facile d’entrevoir comment elle se terminera. Tout aurait dû être prévu dans le commencement; peut-être alors il eût suffi de punir les chefs de la révolution pour la terminer , et l’on aurait sans doute obtenu la paix par une conduite ferme , des mesures politiques et de la douceur qui j tôt ou tard , produisent toujours un bon effet.
» J’avais de fortes raisons en i8i3 et 1 8 t 4 j lorsque cette vice-royauté et Venezuela furent presque perdues, pour traiter avec sévérité les cités de Santa-Marta et de Rio-Hacha dont les habitans paraissaient fort disposés à se joindre à l’insurrection; néanmoins, sans troupes, sans argent et sans aucune assistance, je réussis à les maintenir dans le devoir. On voyait l’autorité royale avec respect, on lui obéis-
sait, et les plus portes à la rébellion devinrent de fidèles sujets. Ces deux provinces sont maintenant fort attachées au gouvernement du roi. Tout cela fut opéré par la persévérance , les ménagemens et la fermeté; je n’ordonnai pas une seule exécution.
« Mais user de clémence envers ceux qui ont commandé les armées rebelles , envers ceux qui ont excité , alimenté l’effervescence révolutionnaire, ce serait, je pense , la marche la plus impolitique.
Montalvo,