CONCLUSION
Les nouveaux gouvernemens établis dans l’Amérique espagnole, ne se fiant pas à leurs propres forces pour soutenir leur indépendance, avaient demandé protection à différentes puissances. En 1810, la junte de Caracas députa Don Telesforo Orea , à Wasington; et en i8i5 le congrès de la nouvelle Grenade donna pareille mission à don Pedro Gual. Le docteur Herrera y fut envoyé l’année dernière 1816 par le congrès mexicain , ainsi que don Lino de Clemente par le général Bolivar. Le gouvernement de Wasington, quoique évidemment satisfait de cette révolution , ne jugea pas convenable d’envoyer des secours aux indépendans ; et, pressé sans doute par l’ambassadeur espagnol Onis, il fit une proclamation le septembre i 8 i 5 , ordonnant aux patriotes réunis dans la Louisiane pour une expédition dans le Mexique , de se disperser. Un bill fut également proposé par le président des États-Unis , et il est maintenant passé s pour accorder au gouvernement le pou-
voir d’empêcher la vente des vaisseaux de guerre aux sujets d’aucune autre puissance , ou l’armement et 1 équipement , dans les ports des États-U nis, des vaisseaux de guerre destinés à servir contre des nations amies des États-Unis. Les citoyens se sont cependant ouvertement déclarés pour les indépendans, et c’est à leurs secours spécialement que les Mexicains ont dû les moyens de réparer les pertes continuelles qu’ils ont éprouvées.
La junte de Caracas députa don Lopez Mendez et don simon Bolivar pour engager l’Angleterre à soutenir la cause de l’indépendance. En conséquence de cette demande le gouvernement britannique publia en 1810 un décret dans ses possessions de l’Inde occidentale , ordonnant aux îles de conserver une parfaite neutralité entre l’Espagne et F Amérique espagnole, à condition que les nouveaux gouvernemens agiraient au nom de Ferdinand VIL Après la restauration de Ferdinand, le prince régent conclut un traité de paix avec lui ; et dans deux articles ajoutés à ce traité il fut dit : que le
prince régent espérait que Ferdinand rendrait la paix à ses colonies américaines ; et que, se livrant à cet espoir, il s’engageait à ne pas aider les insurgés, et s’efforcerait même d’empêcher ses sujets de leur donner aucun secours.
L’envoyé du gouvernement de Buenos- Ay res, don Manuel Sarratea, et celui du congrès de la nouvelle Grenade, don José Maria del Real , ne furent pas plus heureux en i8i4j quoiqu’ils fussent chargés de faire des propositions bien avantageuses au commerce britannique ; entre autres choses , un commerce exclusif avec la nouvelle Grenade et V enezuela y pendant vingt ans. Don José Maria del Real sollicita plusieurs fois en vain la faveur d’une conférence avec le ministre des affaires étrangères. L’exportation des armes d’Angleterre aux Indes occidentales était permise depuis long-temps , avec de grandes difficultés ; maintenant elle est entièrement prohibée.
Malgré le mécontentement universel existant dans l'Amérique espagnole, contre les Espagnols et leur gouvernement.
mécontentement qui s’accrut lorsque les Espagnols déclarèrent « que l 5 Amérique espagnole devait partager le sort de I Espagne., tel qu’il pût être » ; néanmoins il est douteux que l’Amérique espagnole eût commencé une révolution , si le gouvernement britannique n’avait pas solennellement promis de la soutenir.
En avançant cette proposition , on fait allusion aux instructions bien connues données, en 1797 , à sir Thomas Picton par M. Dundas, alors ministre du département colonial , dans laquelle le gouvernement britannique s’engageait à fournir tous les genres de secours à ceux qui exciteraient la révolte dans le Venezuela. Ces instructions circulèrent dans File de la Trinité , et de là passèrent sur le continent; mais elles ne servirent à rien à cette époque, et seraient même tombées dans l’oubli , si le gouvernement britannique n’avait pas encore plus positivement prouvé son intention d’émanciper l’Amérique espagnole , d’abord par l’expédition envoyée à Buenos- Ayres , sous les ordres des généraux Whitelock et Beresford , et
ensuite par l’expédition préparée par le general Miranda contre Venezuela. Cette expédition , qui débarqua en Portugal en 1 808 , en apparence pour combattre les Français, était en effet destinée à passer dans 1 Amérique espagnole sous les ordres de lord Wellesley , qui , accompagné du général Miranda , devait assurer l’indépendance du nouveau continent. Les habitans de l’Amérique espagnole étaient si fortement persuadés que l’Angleterre favorisait leur révolution , qu’au commencement de 1810 , personne, pas même les Espagnols , n’avait le plus petit doute à ce sujet. Le mécompte des Américains fut bien grand lorsqu’ils virent la marche suivie par le gouvernement britannique.
Ils perdirent beaucoup de leur confiance dans le succès. Néanmoins, comme les mesures de l’Angleterre n’étaient décidément ni pour, ni contre, Fespoir des Américains ne seteignit pas entièrement. A cette époque , il fut à regretter que la politique européenne de l’Angleterre Fempêchât de remplir les promesses faites, sous la moindre condition , aux patriotes amé-
ricains : car on ne peut se dissimuler que ces promesses influèrent puissamment sur la révolution des Américains.-; révolution durant laquelle plus de trois cent mille personnes ont perdu la vie , et qui , sans Tintervention de l’Angleterre , eût été différée jusqu’à des temps plus favorables, ou conduite par des moyens propres a éviter les horreurs qui désolent maintenant 1 Amérique.
La révolution avait commencé depuis deux ans, lors du fatal tremblement de terre de Caracas , qui , regardé comme un fâcheux présage , fit pencher le peuple en faveur du gouvernement royal. La conduite des gouverneurs anglais dans les îles de l’Inde occidentale , dévoila la politique du gouvernement anglais relativement aux indépendans. Pas le plus petit secours ne fut donné à cette époque au peuple de Caracas , et la libéralité seule du congrès des États-Unis sauva le petit nombre des infortunés échappés au tremblement de terre , en les préservant de la famine. Les royalistes reconquirent Venezuela, et portèrent leurs armes triomphantes dans la
nouvelle Grenade , avec un esprit de vengeance égal à Panimosiié de la régence de Cadix envers les Américains méridionaux.
Le pays touchait au moment de sa destruction ; le gouvernement de la nouvelle Grenade sentit le besoin d’implorer le secours d’une puissance étrangère. Mais à quelle puissance avoir recours? l’Europe semblait à cette époque divisée entre la France et l'Angleterre. Il n’était pas possible de compter sur l’Angleterre , qui semblait invariablement décidée pour la neutralité.
De la France seule alors il avait donc raison d'espérer protection. Bonaparte avait en effet deux fois déclaré qu’il voulait seconder les efforts du Nouveau- Monde ; et les Américains étaient persuadés que, si telle était sa volonté , il pouvait les pourvoir d’armes et d'officiers; ils n’en demandaient pas davantage. Dans ces circonstances , ils résolurent de renouveler leurs sollicitations auprès des Etats-Unis d’Amérique ; et, en cas de refus, de les adresser au gouvernement français. Cette double mission fut confiée, en 1812, à don M. Pa~ lacio-Faxar. Il s’adressa, directement à
M. Madisson , alors président des Etats- Unis d’Amérique, lui lit connaître le danger qui, à cette époque, menaçait la nouvelle Grenade et Venezuela , et lui fit observer que les Américains , abandonnés à eux-mêmes, étaient incapables de résister à l’Espagne. Le président répondit : « que les Etats-Unis d’Amérique , non pas en alliance , du moins en paix avec l’Espagne, ne pouvaient par conséquent aider les indépendans ; mais que cependant , comme habitans du même continent , ils désiraient sincèrement qu’ils réussissent dans leur entreprise. »
Don M. Palacio-Faxar s’adressa alors à M. Serrurier, ambassadeur de France aux États-Unis, qui le recommanda fortement à sa cour, en l’invitant à s’y adresser. D. P. Faxar suivit ce conseil , et Bonaparte ne trompa point son at tente. Tous les arrangemens étaient pris pour donner les secours nécessaires aux Américains , lorsque la bataille de Leipsick eut lieu , et amena la chute totale de Bonaparte.
L’Amérique espagnole n’a point d’alliés pour la soutenir dans la présente lutte ;
mais les partisans de l'indépendance ont considérablement augmenté pendant les sept dernières années. Quelque puisse être 1 opinion en Europe sur les forces militaireSî de 1 Espagne , il est certain qu’aidés par la religion et la forme du gouvernement depuis si longtemps établie en Amérique , les Espagnols sont de redoutables ennemis. La nouvelle de l’emprisonnement de la famille royale d’Espagne , loin de produire le moindre désir de révolte , excita un enthousiasme universel en faveur de la mère-patrie. Les ! I Américains méridionaux espéraient que I leurs plaintes, depuis si longtemps inutiles, seraient alors écoutées , et qu'on y porterait remède, puisque les rênes du gouvernement se trouvaient dans les mains de leurs compagnons de souffrances : d’ailleurs le ton de bienveillance et de candeur qui régnait dans la proclamation du nouvau
goux crue ment espagnol dut leur faire concevoir de justes espérances : mais deux ans s’écoulèrent, aucun changement ne s’opéra, et leurs espérances s’évanouirent.
La proclamation où don Pedro Cevallos
développait les motifs par lesquels l’Espagne pouvait désavouer les abdications et cessions de Bayonne; le rapport présenté par D. G. Jovellanos à la junte centrale, pour prouver le droit qu’a une nation , dans certains cas , de se révolter contre le gouvernement ; rétablissement des principes de la souveraineté du peuple , proclamés par la junte espagnole, et plus particulièrement le décret du i5 octobre 1809, par lequel la junte centrale déclara les Américains méridionaux égaux en droits aux Espagnols , éclairèrent le peuple sur la marche qu’il devait suivre dans les circonstances périlleuses et difficiles où se trouvait la mère-patrie.
Entendant pour la première fois proclamer publiquement les droits de l’homme, et par des Espagnols , les Américains méridionaux devaient écouter avec avidité une pareille doctrine, et saisir la première occasion de la mettre en pratique. La situation de la Péninsule devenait chaque jour plus désespérée ; les armées espagnoles étaient constamment battues , et, ce qui augmentait le mal, la trahison d$
leurs généraux, disait-on, causait leur défaite. Ou accusait le gouvernement de manquer d’énergie , ses membres ne possédaient pas la confiance du peuple j enfin les Français, ayant dispersé l’armée espagnole à Ocana , prirent possession de 1 Andalousie , a 1 exception de Cadix et de l’ile de Léon. Quelques membres de la junte centrale s’assemblèrent dans l’île de Léon , et placèrent leur prétendu pouvoir entre les mains d’une régence qu’ils choisirent eux memes. Quel secours l’Amérique espagnole pouvait- elle espérer d’un gouvernement qui possédait à peine un coin de terre pour se retirer ? Le premier désir fut d établir des juntes provinciales , et cette mesure fut adoptée dans le Venezuela , la nouvelle Grenade , le Chili , Buenos-Ayres , et enfin dans le Zitaquara au Mexique. Mais on ne pensait même pas à une rupture avec la mère-patrie.
Les Espagnols s’aperçurent, mais trop tard, de l’étendue dm mal qu’ils avaient eux mêmes occasioné par leur conduite et leur publication. Il fut donné des ordres pour que nulles gazettes, excepte celle de la
régence, ne fussent introduites en Amérique ; mais il n’était plus temps : le poison avait produit son effet, et cette mesure ne put être un antidote. Peut-être qu’avec quelques concessions, et en adoptant une marche conciliatrice, on eût pu obtenir encore d’heureux résultats; mais la regence préféra les mesures de rigueur, et le décret qui déclarait Caraccas en état de rébellion , détruisit tout espoir de rapprochement. Au lieu de décourager les patriotes, cet acte hostile redoubla leur énergie et augmenta leur nombre. Cette augmentation fut sensible , surtout quand on eut proclamé l’égalité des droits; et bientôt l’abolition des taxes , trihutos alcahalas estancas , etc., fît des Indiens et des races mêlées des prosélytes de la liberté.
A deux époques différentes, la soumission et la paix eussent pu reparaître en Amérique : la première , lors de la réunion des Cortès; la seconde, au retour de Ferdinand au sein de ses états; il ne nous sera pas difficile de démontrer que dans l’une et l’autre occasion , on prit les
mesures opposées à celles que dictait la prudence.
Les principes libéraux des Cortès donnèrent de grandes espérances aux Américains, mais elles s’évanouirent bientôt:
i°. les Cortès, qui avaient fait nommer des députés pour représenter l’Amérique espagnole , par les Américains résidant à File de Léon, accueillirent les représentations de ces députés, d’abord avec insouciance , ensuite avec humeur, et finirent par leur reprocher l’illégalité de leur élection, élection dont eux-mêmes cependant avaient prescrit le mode ; 2 0 , après avoir décrété que la constitution qu’ils avaient donnée à l’Espagne serait établie au Pérou et au Mexique, ils n’auraient pas dû souffrir qu’il y fût porté atteinte. Mais les vice-rois Yénégas et Abascal, gênés dans Fusage du pouvoir arbitraire par la liberté de la presse accordée par la constitution , s’avisèrent de suspendre cette liberté; 3°. non-seulement ils ne furent pas punis pour cette atteinte capitale , mais ils obtinrent que la constitution serait entièrement suspendue jusqu a ce que la paix fût
rendue à l'Amérique. De ce moment, 1 influence que les Cortès eussent pu exercer sur les colonies fut perdue sans retour.
Quand Ferdinand VII eut ressaisi la couronne en recouvrant la liberté, l’Amérique était plus que jamais disposée à reprendre le joug espagnol. Les peuples misérables et. fatigués étaient tombés dans l’mdifférentisme et dans l’apathie ; les chefs rebutés et peu secondés avaient renoncé au doux espoir de la liberté. La cour de Madrid ne sut pas mieux profiter de ces heui euses circonstances que n’avaient fait les Cortès ; elle envoya Morillo précédé par des menaces, et suivi de dix mille hommes , et tout fut perdu. La vue des baïonnettes castillanes réveilla l’indépendance américaine : on courut aux armes, et l’on jura de ne les poser que quand la liberté n'aurait plus d’ennemis.
Feut— etre que, si IVIorillo eût paru sur les plages américaines a la tête de trente mille hommes, il aurait pu momentanément arrêter l’élan des peuples vers la liberté ; mais quel avantage l’Espagne au-
rait pu tirer , et que doit-elle espérer de la conquête d’un pays où une conspiration succéderait à un complot déjoué, et où il faudrait plus de cinquante mille hommes pour contenir une population qui connaît ses droits et a joui de la liberté. *
Quand finira cette lutte ? Yoilà ce qu’il est difficile de prévoir ; cependant on peut présumer que la liberté écrasera de son pied vainqueur l’esclavage et le despotisme , et que la victoire décorera de ses palmes ces peuples que le conseil des consuls de Mexico déclara : Race abrutie , pleine de vices et d’ignorance, automates indignes de représenter et d’etre représentés ,