CHAPITRE III
La dispersion de la junte en Espagne , et Fil légale élection d une régence , déterminent plusieurs pro~ vinces de l’Amérique à se gouverner elles-mêmes. * — Formation de gouvernemens distincts en Amérique.
Dix mois s’étaient écoulés depuis que les Américains * instruits des victoires de Baylen , Valence, etc. , avaient su que les usurpateurs de la mère-patrie avaient été contraints de concentrer leurs forces audelà de FEbre. Ils se flattaient chaque jour d’apprendre la libération glorieuse et complète de l’Espagne , ainsi que la délivrance de Ferdinand VII., lorsque les dernières nouvelles annoncèrent que Bonaparte était maître de Madrid ; que la junte centrale s'était réfugiée en Andalousie ; que le général San- Juan avait été assassiné par ses troupes sur un soupçon de mauvaises intentions ; que plusieurs généraux, parmi lesquels se trouvait Morela , avaient trahi , et qu’à peine en restait-il un en qui le peu-
pie pût avoir la plus légère confiance. Le mécompte des Américains méridionaux ne put être comparé qu’à leurs premières espérances ; néanmoins des secours furent envoyés régulièrement à la Péninsule, et des souscriptions faites par toutes les classes du peuple. L’opinion qu’ils avaient de la fermeté et du courage de la nation espagnole n’étaitpoint ébranlée. Ils attribuaient son infortune à la trahison. Si, à cette époque , il éclata quelques troubles , si des réformes furent demandées par les Américains ? il faut attribuer ces événeinens à la mauvaise conduite, au despotisme, au manque de foi des chefs espagnols , et non pas à un réel mécontentement contre la mère-patrie.
Les nouvelles de la guerre d’Autriche leur inspirèrent cependant les plus grandes espérances , et la victoire de XaJ avéra fut partout célébrée avec enthousiasme. Cette joie ne dura pas long-temps. Les nouvelles qui suivirent étaient d’une sombre nature :
les juntes de Séville et de Valence protestaient contre le gouvernement central : le général de la Romana venait de publier un
manifeste, clans lequel le pouvoir du suprême gouvernement était déclare illégal ; et, pour comble de malheur, les armées espagnoles venaient d’essuyer plusieurs défaites.
Quelque temps après les Français battirent complètement l’armée d’Espagne à Ocana. Rien ne paraissait plus devoir s’opposer à leurs progrès dans l’Andalousie.
Le passage de la Sierra-Moréna , que Y on supposait un passage fortifié , n olfrit pas la moindre difficulté ; et les Français entrèrent à Séville sans perdre un seul homme. Les membres de la junte centrale, en butte à la haine du peuple, se dispersèrent.
La populace furieuse les poursuivit , et les insulta dans leur faite. Quelques-uns des membres , quoique proclamés traîtres , s’assemblèrent dans l’île de Léon ; mais , redoutant la mort , dont on les menaçait , ils transmirent leurs pouvoirs à une régence composée de cinq personnes , dont l’autorité ne s’étendait que sur Cadix et la Galice, les seules parties de la Péninsule qui fussent restées sous la domination des Espagnols.
Les membres de la régence, sentant l’illégalité de leur élection et la faiblesse de leur pouvoir, n’osèrent même pas faire connaître leur existence aux Américains espagnols , jusqu’à ce que leurs prétendus droits fussent soutenus par un manifeste des commercans de Cadix , ville où bientôt après ils fixèrent leur résidence. La régence alors adressa aux Américains une proclamation , qui est un des plus intéressans documens dans l’histoire de la révolution de l’Amérique espagnole ; car elle avoue franchement le despotisme que chaque gouverneur , jusqu’à cette époque , avait fait peser sur les Américains. Le passage suivant, extrait de cette proclamation , est extrêmement remarquable :
« Américains , vous avez été long-temps accablés sous un joug oppressif, et d’autant plus pesant , que vous étiez éloignés du centre du pouvoir : nous plaçons maintenant votre future destinée dans vos propres mains. Vous avez été jusqu’ici le jouet des vice-rois , toujours soumis à leur ambition , à leurs caprices , tandis que vous étiez en même temps en proie à leur cupi-
dite : dès ce moment , votre sort ne dépend plus d’eux. »
La nouvelle de la dispersion de la junte centrale arriva à Caracas en 1810, et fut immédiatement suivie par la proclamation de la régence. Dans cette conjoncture critique , les habitans , convaincus qu 5 il ne l'estait aucune espérance d’accommodemen avec le capitaine général Emparan , qui demandait une aveugle soumission à toute espèce de gouvernement émanant de l’Espagne ; imaginant que la Péninsule finirait par tomber au pouvoir des Français, et craignant que les chefs espagnols, soit dans la Péninsule, soit en Amérique, n eussent l’intention de faire partager aux colonies le sort de la mèrevpatrie(i); considérant la régence comme un gouvernement illégal , formé simplement de quelques membres de la junte centrale , dont les pouvoirs avaient été anéantis, résolurent d’essayer d’obtenir par la force ce qu’ils
(i) La régence de Cadix , dans une adresse aux Américains espagnols , employait ces mots : « Il ne vous suffit pas d’être Espagnols : quels que soient ks éve'nemens, vous appartiendrez à l’Espagne. »
n'avaient pu obtenir par la raison. La plus grande ardeur pour le succès se manifesta.
Stimulé par le le zèle patriotique, excité par le despotisme des chefs espagnols , encouragé par la voix des habitans, le corps municipal , réuni à quelques personnes nommées par le peuple , déposa les gouverneurs espagnols, et prit les rênes du gouvernement sous le nom de junta s up renia. Les actes de la junte furent publiés au nom du roi Ferdinand YII dans quelques proclamations , sans reconnaître néanmoins la supériorité de la régence ; tous les secours possibles furent offerts pour la continuité de la guerre contre la France.
L'établissement de la junte de Buenos- Ayres fut effectué plus tranquillement que celui de Caracas. Le vice-roi Cisneros, ayant informé les habitans des événemens tragiques de la péninsule ^ fit connaître en même temps son incertitude sur la légitimité de sa propre autorité : le cahïldo> profitant de cette déclaration , lui présenta une pétition, dans laquelle était réclamée la convocation dun congrès pour délibérer sur la marche à suivre dans les conjonctu-
res présentes. Le vice-roi accéda à la pé« tition du cabildo , et le congrès s’assembla le 22. mai. On y décida qu’une junte serait formée : elle fut installée le 25 du même mois.
Un marchand européen de Santa-Fé de Bogota , insulta un créole , et tint le langage le plus offensant pour tousses compatriotes.
La querelle attira de la populace créole et espagnole ; chacun prit parti , un combat s’engagea, les créoles en sortirent vainqueurs. Cet événement détermina la junte à s’assembler le 20 juillet. La nouvelle de la dispersion de la junte centrale et de l’établissement de celle de Caracas avait été reçue auparavant.
Les mesures arbitraires du capitaine général Carrasco irritèrent tellement le peuple du Chili , quil l’obligea à résigner sa place : une junte se forma aussi dans cette province le 18 septembre.
L’arrestation du vice-roi Jturrigaray à Mexico, le i 5 septembre 1808, excita une forte rivalité entre les Européens et les Américains ; la mort de plusieurs de ces derniers, et l’arrestation de plusieurs
autres, accusés de mauvaises intentions contre la cour, augmentèrent l’indignation des Mexicains. L’arrivée du vice-roi Venegas, apportant des récompenses et des honneurs aux chefs et aux partisans de la faction européenne, mit le comble au mécontentement. Une insurrection éclata le 1 6 septembre 1810 dans la ville de Dolorès près de Guanaxuato, et bientôt cette insurrection s’étendit dans tout le pays (1).