‹ Révolutions de Liège sous Louis de BourbonChapitre 2 sur 6 · SOUS · texte numérisé non relu

SOUS

Bien que Hinsberg eût essayé de tenir secrète 1458. la résignation qu’il venait de faire de son évêché au profit du jeune Louis de Bourbon, jusqu’à ce que ce dernier eût reçu ses bulles de Rome, le bruit en parvint bientôt à Liège , et il y répandit une consternation générale.

D’abord on ne pouvait y croire. Comment concevoir en effet que Hinsberg , qui avait gouverné avec tant de sagesse et de bonheur pendant 55 ans , eût consenti à livrer en quelque sorte cette libre cité à son plus redoutable ennemi? Lorsqu’on fut détrompé à cet égard, on espérait encore que du moins la cour de Rome ne confirmerait pas un choix si fatal à l’église et à l’état. Mais on apprit bientôt que tout était consommé.

Bourbon n’avait reçu aucun ordre de prêtrise ; son âge ne le lui permettait point. Il n’avaitpas même achevé ses cours à l’université de Louvain , où il étudiait aux frais de son oncle.

Le duc de Bourgogne, fort de son influence à Rome, parvint à imposer aux Liégeois un prince de sa maison, un enfant, sans consulter le chapitre de St. -Lambert, qui était en possession immémoriale du droit de choisir ses évêques. Un immense projet absorbait alors toutes les pensées de Calixte III. Les Turcs venaient de s’emparer de Constantinople; ils étaient prêts à déborder sur l’Occident et menaçaient la chrétienté tout entière. Le pape , épouvanté de leurs progrès, faisait les derniers efforts pour organiser une croisade générale contre ces redoutables ennemis du Christ (■). Le puissant duc de Bourgogne, qu’on appelait a l’étranger, le Grand. Duc d'Occident, avait promis de donner l’exemple à tous les rois : il parut entrer avec ardeur dans les vues du St. -Père : en lui demandant l’évêché de Liège pour son neveu, il ne manqua pas de répéter qu’il était prêt à partir pour la croisade, et qu’il y emploierait et ses trésors et ses armées. La sagesse de Rome, fléchissant devant un si grand intérêt, oublia trop peut-être les règles prescrites par les saints canons, et par la politique même, qui ne permettaient point de confier les destinées d’un peuple à un jeune homme de

(>) Piccolomini.

SOUS LOUIS DE BOURBON. M

dix-huit ans. Ainsi le duc Philippe , tout en procurant à son neveu un brillant établissement, crut pouvoir imposer un maître à sa guise, à cette nation remuante, que la France cherchait à soulever dès quel le avait guerre avec la Bourgogne; et qui se regardait comme l’alliée naturelle des villes libres de la Flandre, presqu 'aussi fières qu’elle de leurs privilèges, et presqu’aussi souvent en révolte contre leurs princes (*).

Les Liégeois allaient donc devenir vassaux de Philippe, qui déjà les pressait de toute part; qui venait de réunir encore à ses immenses domaines , et le duché de Limbourg , et le comté de Namur, et le duché de Brabant.

On savait que toujours les ducs de Bourgogne s’étaient montrés ennemis des communes ; qu’ils avaient dépouillé d’une partie de leurs franchises les puissantes villes de Bruges et de Gand ; que sans leurs guerres continuelles avec la France , ils auraient infailliblement réduit les cités libres des Pays-Bas à un état de complète sujétion. Liège n’avait aucun se-

(i) « En 1380 , les Liégeois , attirés par le bruit de la cause » commune des peuples , et par le grand nom de liberté , envoyè- » rent 600 chariots de vivres aux Gantois , pendant que le comte « de Flandre voulait affamer leur ville. » Ces paroles remarquables sont du père Bouille , ancien historien de Liège , et carme déchaussé.

cours à attendre de l’empereur, son protecteur naturel et son suzerain : l’Allemagne, depuis long-temps affaiblie par ses guerres et ses dissentions intestines, était alors gouvernée par Frédéric III, prince sans talens, sans dignité, sans énergie. Chacun prévoyait enfin que si le nouvel évêque était dévoué à Philippe, comme on n’en pouvait douter, le pays allait être livré à d’horribles déchiremens : car les gens de Liège, quel que fût le danger de la résistance, n’étaient pas d’humeur à accepter paisiblement le joug de l’étranger. On se ressouvenait de Jean de Bavière, élu à l’âge de 1 7 ans j qui ne fut jamais prêtre; qui n’eut aucune vertu de prince ni d’évêque; imposé par force et violemment maintenu sur son siège par son beau-frère, Jean -sans-Peur, père du duc de Bourgogne actuel : et alors les désastres d’Othée, et toutes les suites d’une lutte inégale et mortelle venaient frapper les esprits de terreur! Le peuple lui-même était ému de sinistres pressentimens. On aperçut des signes extraordinaires sur la terre et dans le ciel : une comète à longue chevelure s’étant montrée au-dessus de Ste.-Walburge et du palais, on crut y voir un avant-coureur de la colère céleste qui se déclarait contre une malheureuse cité.

Cependant Louis de Bourbon ayant reçu ses bulles de Rome, députa l’évêque d’Àras et quelques docteurs de l’université de Louvain , pour les notifier au chapitre de St. -Lambert, en annonçant qu’il allait venir prendre possession du siège épiscopal. Le bref du pape qui accompagnait les bulles portait, que le Saint- Père avait jugé convenable d’accorder à Louis, malgré sa grande jeunesse, l’entière administration du spirituel et du temporel de l’évêché de Liège. La lecture de ce bref n’était pas propre à calmer les esprits. Le chapitre de St. -Lambert, déjà irrité de ce qu’on l’avait privé de son droit d’élection, trouva mauvais qu’on eût conféré l’administration du spirituel à un prince de 18 ans, qui ne pouvait être sacré,ni même ordonné prêtre. D’un autre côté, les états nièrent fortement que le pape eût le droit de disposer du temporel , au préjudice des libertés du pays , et des régaux de l’empereur. On résolut donc, presque tout d’une voix , de nommer un mambourg ou régent , qui gouvernerait provisoirement la principauté, pour prouver du moins au duc de Bourgogne que les Liégeois n’étaient pas autant sous sa dépendance qu’il se l’imaginait. Maison ne put s’entendre sur le mode d’élection. Le chapitre soutint qu’il appartenait à lui seul de

BÉVOLUTIONS DE LIÈGE

choisir le mambourg , puisqu’il avait le droit d’élire l’évêque. On répondait,, de la part des états , que les fonctions de mambourg concernant particulièrement le temporel , la prétention du clergé était mal fondée. Les échevins, qu’on avait nommés juges de ce débat, décidèrent en faveur des trois états réunis. Mais, tandis qu’on discutait encore, on apprit que Louis de Bourbon , précipitant son départ de Louvain, arrivait à Liège : l’on n’eut que le ' temps de se préparer à le recevoir.

L’entrée du prince fut magnifique. Il était accompagné des évêques de Cambrai et d’ Aras, des comtes de Mœurs et de Horne , et d’un grand nombre de chevaliers du pays de Liège : d’Anselme de Hamal , du sieur deTrahégnies , de Raës de Waroux, d’Arnould de Corswarem , d’Eustache de Straile, de François des Changes , et suivi d’environ 5oo cavaliers richement équipés. Le sieur de Hamal portait l’étendard. L’élu montait un cheval superbe : il avait à sa droite Jean de Straile, maître de cité, et Gérard Goswin , autre maître, à sa gauche. Bourbon traita splendidement les trois états. Comme il avait bonne mine, l’humeur facile et enjouée, et qu’il accueillait bien tout le monde, le peuple , qui se laisse aller aux premières impressions, commençait à concevoir une meilleure opinion

SOCS LOUIS DE BOURBON

de son prince. Mais le charme ne dura guères : son caractère léger, dissipé , ennemi du travail; son goût pour les plaisirs et l’argent; la fierté que lui inspirait sa naissance; le peu de considération qu’il témoignait à la noblesse liégeoise, et son dédain pour les libertés du peuple, eurent bientôt détruit le prestige. Il débuta par un emprunt forcé sur les monastères : puis il fit fabriquer de nouvelles monnaies de cuivre auxquelles il supposa une valeur exagérée. Le petit peuple , que cela concernait particulièrement, lui donna gaiement, à cette occasion , le titre d’évêque - mendiant , ou de premier mendiant du pays. Il poursuivit les usuriers , dans l’intention , disait-il , de les faire punir , mais en effet pour s’attribuer la confiscation de leurs biens. Et il repartit pour la brillante cour de son oncle , afin d’aller y dépenser , en s’amusant , les sommes qu’il avait extorquées. Enfin Bourbon disgracia les anciens ministres de Hinsberg, hommes sages, connaissant les lois et l’esprit des Liégeois , et il leur substitua ses courtisans et ses créatures qui cherchèrent à l’éloigner du peuple, pour le mener à leur gré.

Son gouvernement ne tarda pas à devenir odieux. Un jeune hommedeWaremme, dans un 1457. état complet d’ivresse, s’étant permis quelques

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BEVOLUTIONS DE LIÈGE

propos injurieux au chef de l’État, fut condamné comme séditieux , poignardé par le bourreau, et mis en quartiers à la vue du peuple, tandis qu’il respirait encore. L’atrocité de ce supplice révolta les Liégeois : ils s’effrayèrent du despotisme et de la cruauté de celui dont la pauvreté et l’avarice les avaient d’abord fait rire.

Les magistrats prirent parti pour le peuple.

Ils se mirent à poursuivre les usuriers en leur propre nom, soitafindecontrarierl’évêque , soit pour lui arracher cette proie. Dans la vue d’augmenter de plus en plus leur influence , ils immatriculèrent au nombre des bonnes villes , le bourg de Theux, en y plantant un perron, signe de la liberté municipale; et ils se permirent beaucoup d’autres actes que Bourbon prétendit être attentatoires à ses droits. Les torts de part et d’autre s’accumulant toujours , les esprits s’aigrirent de plus en plus.

Il était si commode et si doux aux bourgmestres ‘de n’avoir personne au-dessus d’eux dans la cité, de voir désert le palais du prince, et de décider de tout en souverains, qu’ils ne négligeaient rien en général de ce qui pouvait le pousser à bout , quand ils se sentaient les plus forts. Au lieu d’en imposer aux malveillans par sa présence, Bourbon se brouilla avec les

Liégeois et pour Les punir, il alla résider à Maestricht.

Quelques membres de l’état noble et de l’état tiers, redoutant les suites de ces querelles, s’adressèrent au chapitre cathédral pour le prier de faire des démarches auprès de l’élu, afin d'opérer un rapprochement. Les chanoines acceptèrent la commission : toutefois , avant de partir pour Maestricht, ils mandèrent les bourgmestres ( Barré de Surlet et Gérard Tollet), et le conseil, pour leur remontrer : « Qu’ils ne devaient pas croire que le droit » de défendre leurs libertés s’étendît jus- » qu’à régir la chose publique à leur plaisir j » que les privilèges du. peuple avaient leurs » limites, tout aussi -bien que l’autorité du » prince : mais que grande était la différence » entre celui-ci et ses sujets : car le peuple ne » formait que la partie inférieure du corps » politique, dont le prince était la tête : que » néanmoins si l’on respectait ses hautes pré- » rogatives , il se garderait bien d’empiéter » sur les droits des citoyens ; que même il leur » en accorderait de nouveaux, pour prix de » leur soumission et de leur fidélité.

» Ne serait -il pas plus sage, ajoutèrent-ils, » de renoncer à quelques-unes de ces libertés » prétendues, que d etre toujours tyrannisés

» par vos passions et par celles d’autrui , que » d’être les jouets d’un ramas d’intrigans, et de » risquer à la fin de perdre tout? Sil’onaban- » donne le pouvoir au peuple, ignorant, cré- » dule, passionné , envieux , violent , qui a déjà » pour lui le nombre et la force , il voudra tout » changer à son profit. Le peuple n’est point » fait pour conduire , mais pour être conduit. » Pour que l’état soit prospère , il faut que le » prince soit fort, qu’il puisse s’unir aux trois » ordres du pays , appeler à lui tous les bons » citoyens, et agir avec eux de concert. »

Les bourgmestres, dit Fisen, ne répliquèrent rien à ces paroles. Il ne s’en suit pas qu’on admit à Liège sans contradiction la doctrine de l’évêque et du chapitre en matière de souveraineté ; et cette dissidence d’opinions fut probablement une des causes qui s’opposèrent à la réconciliation projetée.

1458. Valdoréal, l’un des conseillers de Bourbon, ayant dit publiquement, qu’à force d’usurpations, les bourgmestres réduiraient l’autorité du prince et celle des lois à néant, les maîtres de la cité , d’accord avec le conseil , rendirent une ordonnance portant que ceux qui aspireraient désormais aux magistratures municipales, devraient jurer qu’ils renonçaient à faire partie du conseil de l’évêque. Celui-ci en lut

sors LOUIS DE BOL’RBON. *

tellement irrité qu’il fît fermer le tribunal des échevins , et ordonna à son grand-maïeur de le suivre à Huy. Les bourgmestres à leur tour proscrivirent plusieurs officiers de l’évêque ; et sous prétexte que le cours de la justice ne pouvait être interrompu sans bouleverser l’ordre public, ils la firent rendre en leur nom, par des tribunaux qu’ils composèrent à leur guise.

De nouveaux incidens vinrent compliquer encore l’état des affaires. Le comté de Looz , envoya des députés à Liège pour se plaindre des énormes exactions des procureurs du fisc et des gens de justice, qui s’entendaient pour vexer le peuple. Bourbon, préoccupé de ses différends avec les bourgmestres , ne daigna pas seulement écouter leurs doléances. De retour chez eux, ayant raconté le mauvais accueil qu’ils avaient reçu à la cour du prince, le peuple résolut de se faire raison par ses propres mains. Une bande de jeunes gens du pays de Looz, des environs deTongres et deSt.-Trond, parcoururent les campagnes , armés de bâtons, précédés d’un drapeau représentant la figure d’un homme hideux, agitant un gros bâton :

ils portaient cette figure sur leurs chapeaux et sur les manches de leurs habits en signe de ralliement. Ils se donnèrent eux -mêmes le

RÉVOLmONS DE LIÈGE

nom de fustigeant. D’abord on n’en fit que rire; mais bientôt ces rassemblemens prirent un caractère sérieux. Ils se dirigèrent sur Hasselt, forcèrent la maison d’un receveur des deniers publics, allumèrent un grand feu autour de la colonne du marché, y jetèrent les registres et les papiers, se partagèrent l’argent et le mobilier du collecteur, après avoir détruit ce qu’ils ne pouvaient enlever. Quand ils saisissaient quelque employé du fisc, ils ne le relâchaient qu après l’avoir fortement fustigé et honteusement dépouillé d’une partie de ses vêtemens. Cette troupe se recruta de tout ce qu’il y avait d’hommes dangereux dans le pays, et menaça bientôt les citoyens les plus inofïensifs. L’évêque nomma une commission composée des principaux de la ville pour faire une enquête sur les causes de ces désordres.

Un grand nombre de maltôtiers furent privés de leurs emplois, déclarés indignes de posséder aucune charge à l’avenir, et condamnés à des amendes. Mais comme on n’avait osé faire justice exemplaire des brigands qui avaient ravagé le pays, ils s’enhardirent de plus en plus ; et dans la suite le comté de Looz devint le principal rendez-vous des proscrits et des factieux.

1461. Le Roi Charles VII étant mort, on s’em-

SODS LOUIS DE BOURBON

pressa d’aller complimenter son successeur.

Les Liégeois inclinaient naturellement vers la France j d’ailleurs, ils trouvaient leur intérêt à la ménager. Tout récemment encore ils venaient de conclure un traité de commerce en vertu duquel ils pouvaient tirer de ce royaume toutes sortes de marchandises, et y envoyer les leurs en échange , à des conditions fort avantageuses : ils y étaient déclarés exempts du droit d’aubaine, et de tout impôt quelconque. Louis XI, à son avènement, fit répandre qu’il se trouvait très - offensé de ce qu’ils n’avaient pas seulement daigné le visiter pendant son exil à Genappe; sachant, de bonne part, ajoutait-il, qu’ils avaient voulu s’emparer de sa personne pour le livrer à son père, il s’en ressouviendrait en temps et lieu. Cette feinte colère , pour faire arriver les Liégeois plus tôt r lui réussit. Le roi les accueillit avec empressement, ne dit presque rien des prétendus griefs dont il les avait tant effrayés, et leur laissant à peine le temps de s’excuser, il les eombla de caresses et leur fit grande chère.

Les Liégeois, après lui avoir exposé l’état du pays, crurent devoir prier Louis de le prendre sous sa protection : celui-ci L’accorda volontiers : il ne demandait pas mieux. Mais lorsqu’ils furent de retour, le clergé, qui suspectait

2a BËVOLUTIONS DE LIÈGE

les intentions du roi , et celles de ses partisans secrets, dit que les envoyés avaient été trop loin , qu’on ne les avait pas chargés de mettre l’état sous la protection d’un souverain étranger. Les bourgmestres répondirent que l’appui d’un aussi grand potentat ne pouvait nuire à la république, ni humilier personne; que d’ailleurs on ne s’était engagé à rien en vers ce monarque, puisqu’on ne lui avait pas prêté foi et hommage.

Le clergé et la majeure partie des nobles et des riches bourgeois , prirent assez peu de part aux débats entre l’évêque et les bourgmestres dont ils n’attendaient rien de bon. Cependant il existait un point sur lequel tous s’accordaient. Bourbon, sous divers prétextes, différant toujours de prendre les ordres, l’on craignait que le duc de Bourgogne, dont l’ambition était bien connue, n’eût envie de faire séculariser la principauté pour la ranger sous sa domination.

On fit donc connaître à l’élu les vœux du clergé, de la noblesse et du peuple. Rien ne l’avait encore autant choqué que cette prière si raisonnable et si unanime des Liégeois : soit qu’il eût encore trop de répugnance pour la vie ecclésiastique , soit qu’il vît dans ces remontrances une censure indirecte de sa conduite trop mondaine, soit qu’il ne voulût point

paraître recevoir la loi de ceux qu’il s’obstinait à appeler des sujets rebelles. Il dit qu’il allait venger enfin sa dignité méconnue et revendiquer ses régaux depuis long-temps usurpés ; et il mit la cité en interdit. L’on se pourvut devant le métropolitain de Cologne, qui suspendit l’interdit : de son côté, le prince appela au St. -Siège de la décision du métropolitain < Le peuple furieux s’en mêla et proscrivit plusieurs officiers de l’évêque. Le chapitre, craignant qu’on ne se portât aux dernières extrémités, offrit de nouveau sa médiation et proposa des conférences : une réunion eut lieu.

L’évêque de Tournai, au nom du prince, demanda le rappel de ceux de ses officiers que le peuple avait bannis ; et en outre, un donatif de 10,000 florins du Rhin, comme indemnité des pertes éprouvées par lui depuis le commencement des troubles , et pour couvrir les frais du procès qu’il devait soutenir à Rome contre ses propres sujets. Le prélat de Tournai harangua les trois états à l’hôtel de ville , et les gens demétiers au palais. Mais au lieu d’insister devantlepeuplesur les hauts intérêts de l’état, et sur la nécessité de rétablir la paix , il parla tout d’abord de la grosse somme d’argent qui tenait tant au cœur à Bourbon. Quoique son discours

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fût fort éloquent et semé d’une foule de beaux passages latins tirés de l’Écriture-Sainte et des auteurs profanes, qui prouvaient bien sa grande science, il échoua avec sa faconde : il ne connaissait pas le peuple de Liège, dont l’humeur vive et moqueuse ne tarissait point sur la pauvreté de Louis de Bourbon, son illustre évêque, et sur son insatiable amour de l’argent : enfin l’orateurfutaccueilli parla multitudeavec deshuées. Les bourgmestres firent de graves réprimandes au peuple à cause de son irrévérence, et l’amenèrent à accorder le donatif; mais il ne voulut jamais consentir au rappel des bannis.

Quelques bons citoyens, affligés de la tournure menaçante que prenaient les affaires , dévoués à la personne du prince, et cependant convaincus qu’il y avait beaucoup de sa faute, se transportèrent à Maestricht où il se trouvait en ce moment. Ils supplièrent l'évêque de venir résider dans sa capitale , au milieu des siens, où sa présence servirait à calmer les passions, et préviendrait les complots des malveillans; ils lui représentèrent, les larmes aux yeux, qu’il pouvait encore regagner l’amour de ses sujets, s’il voulait seulement éloigner de sa personne quelques-uns de ses conseillers haïs du peuple. Mais on eut beau lui remontrer qu’il fallait bien faire quelque chose pour le peu-

pie , là où le peuple était tout ; que la noblesse, depuis long-temps affaiblie, ne pouvait presque rien pour sa cause ; que le clergé même perdait son influence dès que son chef l’abandonnait; Bourbon, entêté et jaloux à l’excès de la souveraineté pleine et absolue qu’il prétendait tenir du St. -Siège, et de sa qualité de prince, voulait qu’on se soumît d’abord.

« Je poursuivrai mon droit, s’écria-t-il, je » ne céderai point ! le pape et mon oncle de » Bourgogne sauront me faire raison de ces » mutins ! quant à mes serviteurs et à mes mi- » nistres, je les choisis comme je veux. «

On apprit en effet que le pape avait confirmé l’interdit lancé par l’évêque. On en appela du pape mal informé au pape mieux informé.

Celui-ci envoya à Liège un légat qui leva d’abord l'interdit; qui bientôt après le renouvela, sous prétexte que de nouveaux attentats avaient été commis; puis qui finit par excommunier et les bourgmestres et les échevins et même une partie du clergé.

Dans la situation périlleuse où se trouvait l’état , il ne pouvait être sauvé que par la sagesse de son chef; et cet espoir lui manquait. L’esprit de faction dominait le peuple. Sa haine trop bien fondée contre les Bourguignons, et un puissant parti pour la France, l entraînaient

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chaque jour à des résolutions aveugles et inconsidérées. Il existait à Liège, en fait de politique intérieure et extérieure , des traditions qu’il n’aurait point fallu négliger. Hinsberg avait eu pour règle de conduite de se maintenir toujours dans une eSpèce d’équilibre entre la France et la Bourgogne. Il ménageait la première de ces puissances , mais il se gardait d’épouser ses querelles. Et en effet il avait bien plus à craindre des Bourguignons qu’à espérer de leurs ennemis : il évita donc de provoquer cette terrible puissance de Philippe , qui tenaitla France en échec, qui souvent lui dictait la loi , et qui entourait et enveloppait dans son territoire immense, la faible république de Liège. Hinsberg était surtout trop sage pour appeler l’étranger à son secours dans ses débats particuliers avec les Liégeois ('). C’est ce qu’aucune nation ne pardonnera jamais à son prince; c’est ce qui avait rendu la mémoire de Jean de Bavière exécrable. Il y eut beaucoup de conspi-

(i) On doit à Hinsberg le célèbre Règlement de 1424 sur la forme des élections magistrales. Ce règlement, aboli en 1467 par le Téméraire , fut rétabli quelques années après sa mort par Louis de Bourbon, sur les réclamations des Liégeois ; et il est demeuré en| vigueur jusqu’en 1603. Le début est empreint d’une naïveté remarquable , qui peint bien les mœurs du siècle et la sagesse du législateur : « Sçavoir faisons, dit-il , que comme nostre ditte m citteit, qui est de nouble et grande fondation, est grandement j» aournéede privilèges, franchieses etliberteis toutefois , par

SOUS LOUIS DE BOURBON. Î7

rations contre Ilinsberg; et quoiqu’elles fussent toutes sévèrement réprimées, il conserva l’amour de ses su j ets . Les bons citoyens se rangèrent de son parti, parce qu’il sut maintenir à la fois l’ordre au dedans et l’indépendance au dehors.

Les liens de subordination rompus entre le prince et le peuple , il n’était pas difficile de pousser ce dernier à quelque coup décisif qui rendit toute réconciliation impossible : il ne fallait pour cela qu’un chef à la multitude : Raea de Heers lui en servit.

Nous croyons devoir dire ici quelques mots de cet homme dont il sera souvent parlé dans la suite. Raes de la Rivière, seigneur de Heers, de Lintre et d’Arschot, eut une jeunesse fort désordonnée. Son père , à qui il avait soustrait une somme d’argent considérable , l’ayant banni de sa présence, il l’assiéga de vive force dans son château de Heers j il l’y aurait fait mourir de faim, si l’évêque n’était intervenu pour le faire désister de cet attentat impie (‘). Audacieux,

» petit advertissement de temps passe , al esteit , et est aincor, » en plusieurs parties, foruseit d’iccaulx; tellement que ladite » citteit at asseiz petit nom de bonne govcrne ; et se porvevut si n’y astoit, polroit être plus d&iordcnré ;.... advons statueit et a ordineit pour la réformacion du régiment de laditte citteit , » les ckoeses que chi-après' s’en suivent , exstraites la plus grande s partie foures desdits privilèges et paix faites , etc. •

(i ) Fisen .

rusé, cruel au besoin, doué d’une éloquence virulente et populaire , il se trouva bientôt mêlé à toutes les affaires et y joua les premiers rôles. Il dénonça et poursuivit avec une chaleur extrême les malversations commises par les agens du fisc dans le comté de Looz. L’activité qu’il mit à les dévoiler et à les faire punir accrut sa réputation plébéienne. Comme il parlait sans cesse à la multitude de ses libertés et de ses droits, elle l’aima d’amour folle; et il exerça sur elle une autorité despotique et sans bornes. Le fait suivant en offrira la preuve.

1464. Jean Avandael, seigneur de Reye, avait fait saisir (on ne sait par quels motifs) , deux bourgeois de Hasselt, et les tenait dans ses prisons. En apprenant cette atteinte à leurs privilèges, les Liégeois crièrent aux armes et coururent au château de Reye. Avandael, épouvanté, relâcha les prisonniers et il offrit aux bourgmestres telle satisfaction qu’ils jugeraient convenable. Cette proposition allait être acceptée, quand Raes de Heers s’y opposa. Il voulut que le château de Reye fût pris et rasé; et il le fut. Il faut savoir que Jean Avandael était l’oncle de Barré de Surlet : or Surlet tenait alors le parti de l’évêque et se déclarait pour le maintien de la paix : sa naissance, sa grande fortune, son mérite personnel, lui donnaient

SOl’S LOülS DE BOURBON.

aussi de l’ascendant sur le peuple : à cause de cela il était en butte à la haine et à l’envie de Raes de Heers : en conséquence , l’oncle paya pour le neveu.

Louis XI fut, dit-on, le premier qui s’avisa d’entretenir des agens dans les divers pays de l’Europe, qui l’informaient de tout, et qui agissaient d’après ses instructions. Raes de Heers praît avoir été de cenombre : il est au moins hors de doute que leprojet dont nous allons parler fut concerté entre eux. De Heers se rendit secrètement à Cologne auprès du marquis Charles de Bade. Il lui fît un tableau chargé de ce qu’il appelait le régime stupide et tyrannique de Louis de Bourbon; ajoutant que les Liégeois étaient tellement fatigués de leur prince, qu’ils seraient tout disposés à en recevoir un autre, s’il s’en rencontrait un assez intrépide pour oser braver la puissance du Bourguignon ; qu’il ne devait pas juger de l’eflort dont ils étaient capables, d’après leur petit nombre; que leur infériorité sous ce rapport était plus que compensée par le désir qu’ils avaient de secouer un joug insupportable ; qu’enfin on savait que le roi de France allait recommencer la guerre avec le duc de Bourgogne, son rival et son implacable ennemi , et qu’il les seconderait puissamment : et il fit entendre

mystérieusement, que déjà il s’y était engagé par traité.

Le prince de Bade , quoique fort agréablement chatouillé par les paroles du Liégeois , répondit , qu’avant d’examiner sérieusement de telles propositions , il voulait avoir la preuve certaine que les trois états l’accepteraient pour chef, et que le roi de France l’appuierait.

Raes de Heers se hâta de revenir à Liège pour achever l’œuvre si heureusement commencée.

Le vent populaire l’y rendait tout puissant, surtout depuis qu’il s’était réconcilié avec Barré de Surlet. Ce dernier venait de déserter la cause de l’évêque , soit qu’il eût sujet d’en être mécontent , soit que ses intérêts particuliers l’eussent fait changer de bannière. On rapporte qu’en effet Surlet détenant une partie des biens confisqués sur les Dan tin, au profit du peuple, dont Raes de Heers était chargé de poursuivre le recouvrement, il avait senti le besoin de se rapprocher d’un adversaire inexorable qui lui aurait fait rendre du tout un compte exact. Un nouveau motif contribua à cimenter cette réconciliation. Le fils de Surlet avait épousé la fille de Guillaume de Berlo , brave chevalier , jouissant d’une grande considération, que Raes de Heers mit habilement dans ses intérêts en feignant de le respecter beaucoup et dene rien faire

sans son ayis. Ces trois hommes, s’étant réunis, quoique avec des vues et des caractères fort difFérens, ils eurent bientôt toutes les affaires entre les mains.

Il s’agissait d’amener peu à peu les esprits à demander d’eux-mêmes ce qu’on n’osait leur proposer ouvertement. Un jour qu’on s’occupait au conseil de ville , des moyens de remédier à l’épuisement des finances de l’état , quelques amis de Raes de Heers observèrent que les caisses publiques se trouvaient vides , tandisque des biens considérables , appar tenans à la nation et destinés à servir à sa défense , étaient abandonnés à ceux qui combattaient contre elle. Nos ancêtres , ajoutèrent-ils , dans des circonstances semblables , n’hésitaient pas à séquestrer les fruits de la mense épiscopale elle-même, pour les mettre à la disposition d’un mambourg chargé provisoirement du gouvernement de la chose publique. A ce mot de mambourg, échappé comme par hasard, quelqu’un s’écria que Raes de Heers avait sous la main un prince qui comblerait les souhaits des meilleurs patriotes et des plus timorés. On le pressa de le nommer : il répondit avec un feint embarras , qu’il s’agissait de certain prince, qui avait le peuple liégeois en bien haute estime, d’un prince aussi recommandable par ses qualités

personnelles queparson illustre naissance et par ses alliances ; mais que la chose était trop grave pour être traitée incidemment , et qu’il ne le nommerait que dans une journée d’état. Cette journée fut indiquée pour la mi-carême.

L’état primaire, les membres de la noblesse et les députés des bonnes villes , se réunirent sous la présidence des bourgmestres de la cité. Ceux-ci, après s’être concertés avec Raes de Heers, dirent que le jour était enfin venu de prendre une résolution énergique et de sauver ; la patrie livrée à ses plus cruels ennemis, par ce Louis de Bourbon, que quelques-uns s’obstinaient encore à nommer leur souverain; et qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, la proposition qu’ils osaient faire, au nom des bons citoyens, offrait le seul moyen de salut.

Il s’émut alors de grands débats dans l’assemblée. De la part du clergé, on objecta qu’il convenait de ne rien précipiter avant la décision du souverain pontife choisi pour arbitre; d’autres observèrent que la nomination d’un mambourg était une mesure des plus périlleuses ; qu’en appelant un nouveau prince à la place de T ancien , on provoquait à la fois la guerre étrangère et la guerre civile; que sous Jean de Bavière , à qui l’on faisait à peu près les mêmes reproches qu’à Louis de Bourbon, l’on avait eu

recours aussi à ce moyen extrême, et que l’on savait trop bien ce qui en était advenu. La noblesse parla comme le clergé ('). Les bourgmestres voyant que la résistance était plus vive qu’ils ne s’y étaient attendus, prorogèrent la séance au lendemain. Cependant on fît entendre à ceux qu’ on soupçonnait peu favorables aux princes de Bade, que le peuple commençait à s’impatienter, et que leur présence à Liège pourrait n’êtrepas sans danger pour eux. Plusieurs membres de la noblesse et du clergé, dociles à cet avis , se glissèrent sans bruit hors de la ville dès que la nuit fut venue : le lendemain la question ne souffrit plus de difficulté. Alors Raes de Heers déclara devant les états, qu’il proposait pour évêque, le prince Marc de Bade , et pour mambourg , son frère , le marquis de Bade , beau-frère de l’empereur Frédéric III. « Vous voyez, ajouta-t-il avec » emphase , que nous pourrons désormais » affronter sans crainte toutes les forces du » fameux duc de Bourgogne. » Les noms des princes de Bade furent salués par d’unanimes

(i) Parmi les magistrats des villes ( dit le père Bouille ) , le seul Lambert de Canne , bourgmestre de Maestricht, s’opposa à la nomination d’un mambourg. On rapporte cette particularité ( poursuitil ) pour faire voir que les bourgmestres de Maestricht étaient du corps de CÉlat.

acclamations : on fit de grands préparatifs au palais de l’évêque pour les recevoir : selon la coutume , les armes de 1 ancien souverain furent abattues , traînées dans la boue et mises en pièces par le peuple.

23 avril nos. Les bourgmestres accueillirent les nouveaux

princes avec toute la solennité possible; mais, à très- peu d’exceptions près, la noblesse et le clergé ne parurent point. Barré de Surlet remercia le peuple, au nom de Marc de Bade, et fit lecture à haute voix du serment qu’il devait prêter. Il portait en substance : « i° Que » dans l’année de sa confirmation par le saint ii siège, il se ferait sacrer; 2 ° qu’il n’aliénerait » pas les biens de la mense épiscopale ; 5° qu’il » conférerait les offices publics à des naturels » du pays, et qu’il ne pourrait jamais les ven- » dre; 4° qu’il n’interromprait pas le cours de » la justice , et que s’il le faisait , le voué au- » rait le droit de reconstituer les tribunaux ; » 5° qu’il ne réunirait pas de congrès hors des » limites de la cité pour y traiter des affaires » publiques; 6° qu’il maintiendrait les fran- » cluses et les libertés du peuple, ses anciennes » lois, et notamment la paix de Fexlie. » Ce serment était comme le résumé des droits de la nation et de ses principaux griefs contre Bourbon.

, Les bourgmestres, le conseil et les échevins, firent à leur tour le serment d’exposer leurs biens et leurs vies pour maintenir le prince dans sa dignité. Quelques jours après, Raes de Heers, à la tête d’une nombreuse escorte, promena Marc de Bade dans la Condroz et le pays d’entre Sambre et Meuse, où il fut bien accueilli et fêté.

Vers ce temps-là éclata en France la guerre dite du bien publie , parce que sous prétexte de sauver l’État, les princes et les nobles s’étaient liguéseontre Louis XI, dont l’ambition et le despotisme menaçaient le pouvoir particulier de chacun d’eux. Le plus redoutable des grands vassaux de la couronne, le plus actif, celui que l’on pouvait en quelque sorte considérer comme l’âme de ce vaste complot, c’était le comte de Charolais, dit le Téméraire. La tête du bon duc, jadis si forte, avait tellement baissé qu’il ne prenait pour ainsi dire plus de part aux affaires ; et c’était à son insçu que son fils osait tenter cette vaste entreprise. Louis XI, selon son usage, essaya d’abord de diviser ses ennemis; puis voyant la guerre imminente, il chercha à détourner une partie de leurs forces sur quelque pays éloigné de ses états. C’pst dans cette vue qu’il fit partir pour Liège une députation composée de Louis de Lavai, sei-

gneur de Châtillon ; de Aimar de Ponsieu, bailli de Mantes; de Jean de Vergier, président au parlement, et de Jacques de la Roy ère, son secrétaire. Ils vinrent proposer aux magistrats de la cité une alliance contre leurs ennemis communs, le duc de Bourgogne, le comte de Charolais, Louis de Bourbon et leurs adhérens. On les accueillit avec distinction, et l’on s’empressa de réunir les trois états pour les entendre. On rapporte que quelques membres de la noblesse, entre autres, Guillaume de Berlo , qui était un homme sage au conseil et intrépide au combat , repoussèrent cette alliance par des raisons d’un grand poids, cc Sommes-nous bien avisés, disait Berlo, dap- » peler la guerre étrangère sur un pays déjà » livré aux dissentions intestines? Faut -il, » pour la querelle d’autrui, provoquer un » prince redoutable, notre éternel ennemi?

» Vous croyez pouvoir tout braver dès que » vous avez la France pour alliée : mais si son » roi est aussi fort qu’on nous l’assure, pour- » quoi vient-il invoquer le secours des Lié- » geois? Ne craignez-vous point que, par un » de ces artifices qui lui sont familiers, il ne » cherche à attirer vers vous l’orage qui gronde » sur sa tête? Pensez - vous que ces agens » secrets, ces ambassadeurs, ces honorables

SOUS LOUIS DE BOUHBON

» espions, qu’il vous envoie dès qu’il redoute » quelque danger nouveau (*) , n’aient d’autre » mission que de vous tenir éveillés sur vos » propres intérêts? Attendez plutôt l’issue de la » lutte qui va s’engager entre le duc de Bour- » gogne et lui. Si le roi de France est vain- » queur, le Bourguignon ne songera pas à vouk » troubler : si celui-ci triomphe, vous vous » ferez un mérite à ses yeux d’être restés fi- » dèles à la paix et aux anciens traités. » Enfin, Berlo ajoutait, parlant à ses amis en particulier, qu’il était fort imprudent d’affronter les vieilles bandes du duc de Bourgogne avec des gens de métiers, qui bravaient par fois la mort très-courageusement, mais qui se dégoûtaient de la guerre dès qu’elle traînait en longueur, et dont l’indiscipline déconcertait le plus souvent toutes les mesures de leurs chefs.

Raes de Iieers et Barré de Surlet répondirent que, de tels discours n’accusaient que la timidité et l’imprévoyance de Berlo et de ceux qui partageaient son avis. «Ne voyez-vous pas, » disaient-ils, qu’une guerre à mort doit s’enga-

((} Il y en avait presque toujours à Liège. Dés la En de <464 , il leur avait député Tristan l'Ermite ( ce fameux exécuteur de ses vengeances secrètes , celui qu’il appelait son compère ), pour connaître leurs dispositions , les forces qu’ils pourraient mettre en campagne , et les préparer à la guerre.

17 juin 1465.

» ger entre le duc de Bourgogne et Louis? que » si nous laissons écraser celui-ci , nous serons » replacés sous un joug plus dur qu’auparavant? » Ah ! s’il le faut, n’hésitons pas même à donner » le signal ! Vous avez peur d’attaquer lesBour- » guignons quand vous êtes soutenus par un » grand monarque , et vous oubliez que dans » un instant peut-être , vous devrez les com- » battre avec vos seules forces ! Ignorez-vous » quels sont leurs projets sur ce pays, et quelle » haine implacable ils ont vouée aux Liégeois? » Cette crainte d’avoir pour allié un roi très- » chrétien, cette déûance de sa parole sacrée, » est injurieuse non-seulement pour lui, mais » encore pour plusieurs d’entre nous, qu’elle » accuse de trahison ou d’ineptie! Comme si » nous étions capables d’exposer notre patrie à » d’immenses périls de propos délibérés , sans » stipuler au moins les garanties nécessaires » pour son salut ! »

Raes de Heers , dont le parti dominait dans le conseil, l’emporta : l’alliance se conclut à huis clos; et on défendit d’en divulguer le secret sous peine de la vie. Le traité passé entre Louis et les Liégeois portait : « Que le » roi fournirait et solderait 200 lances , à trois » hommes et trois chevaux par lance, com- » mandées par des capitaines choisis par

» le régent ; a 0 que Louis XI userait de » tout son crédit auprès du pape et des car- » dinaux pour faire confirmer Marc de Bade » en qualité d’évêque de Liège; 3° qu’il ne » signerait aucun accord avec le duc de Bour- » gogne sans y comprendre les Liégeois ; que » ceux-ci, de leur côté, ne traiteraient pointsé- » parément ; 4° q«0 le roi attaquerait le liai n aut » avec des forces imposantes, et qu’en même- » temps les Liégeois entreraient dans le Bra- » bant ; 5° que Louis leur enverrait une quan- » tité de poudre suffisante pour faire la guerre , » et qu’il leur fournirait deux maîtres bom- » bardiers pour diriger leur artillerie ('). »

Ce traité, que Louis n’avait nulle envie de tenir, et qu’il ne tint point, peut être considéré comme la première cause de la ruine des Liégeois. Ici va commencer une lutte, un drame terrible, dont le i er acte est la bataille de Montenac , et le joug humiliant que le duc impose aux Liégeois vaincus; le 2 m «, la destruction de Dinant ; le 3 me , la défaite de Brusteim ; le 4 me j la prise et le sac de Liège; et le 5 me , le rétablissement de l’ancienne forme de gouvernement après la mort du Téméraire. Telles sont les grandes divisions d’un récit précédé, accompagné et suivi de bien des circonstances et des

(<) Archives de Bruxelles.

épisodes. Mais avant d’en poursuivre le cours , nous devons dire encore un mot des graves dissentimens qui s’élevèrent dans la cité à l’occasion de la sentence du pape, à laquelle les magistrats refusèrent d’obéir.

Le moment approchait où l’interdit , tant de fois suspendu et confirmé, allait recevoir enfin son exécution. Les bourgmestres , quoiqu’ayant l’air de le braver, en redoutaient beaucoup les effets sur l’esprit de la multitude. Dans une ville toute cléricale, toute peuplée d’églises et de monastères ('), et où l’on prétend qu’il se disait autant de messes que dans la capitale du monde chrétien, l’interruption subite des offices , des fêtes et des rites de la religion ; la fermeture des temples; le silence des cloches, de ces mille cloches bruyantes , qui à toute heure du jour et de la nuit appelaient les fidèles au travail , au repos , à la prière ; le refus des sacremens, du baptême à l’enfance, du mariage aux jeunes gens, de la sépulture ecclésiastique aux morts (*), devaient opérer une révolution

(t) Celle ville étonnait les Italiens mêmes : Vidi Leodium insignent clero locum , disait Pétrarque.

(s) ... Nec templis reddere possunt ,

Ulla metalla sonum , cives quo ad sacra vocentur : Defunctis justa vins monumenla negantur Quid pueri commisere P Simul tenerœque puellce P Mortua , gramineis , cur dentur corpora , campis P ( Aogelus de Curribos ).

SOUS LOUIS DE BOUBBON. U

générale dans les habitudes d’une nation pour qui les cérémonies religieuses étaient un divertissement, un besoin, une passion; c’était pis que la mort pour les âmes pieuses qui se croiraient désormais en guerre ouverte, non plus seulement avec les hommes, mais avec

Dieu lui-même !

L’embarras du clergé ne fut pas moins grand que celui des magistrats. S’il résistait au St. -Siège , il encourait les censures ecclésiastiques; s’il se soumettait à ses ordres, il avait à craindre la colère des bourgmestres, les violences de la populace, la saisie de ses bénéfices, le pillage de ses propriétés, les confiscations et l’exil. Néanmoins il prit fermement son parti. Le dernier jour de la suspension de l’interdit , le clergé en corps se rendit processionnellement à la chapelle de St. -Léonard pour y invoquer une dernière fois les lumières et l'assistance du St-Esprit; puis il se réunit au chapitre de St. -Lambert; là il convint d’une voix unanime de s’exposer à tou.t plutôt que de désobéir à la décision du pape. Après cet acte de courage, quelques-uns des plus marquans, qui ne se croyaient point en sûreté dans la ville , cherchèrent à s’échapper pendant la nuit; entre autres, le doyen de St.-Pierre, qui fut repris. Les bourgmestres résolurent de le donner en

4 juillet 1465.

spectacle au peuple, pour lui apprendre à se moquer de l’interdit , et pour effrayer ceux des ecclésiastiques qui avaient déjà suivi ou qui seraient tentés de suivre l’exemple du doyen.

Raes de Heers lui fit subir une espèce d’interrogatoire public. « Nommez-nous, lui dit-il,

» l’auteur de la soi-disant sentence du pape('),

( >) Paul II. Nous croyons devoir dire ici quelques mots de cette fameuse Pauline qui joue un si grand rôle dans notre histoire. Le préambule énonce assez clairement les motifs sur lesquels les papes fondaient jadis leur intervention dans les affaires temporelles des peuples , comme essentiellement liées aux intérêts spirituels et au salut des Âmes. Il est à remarquer que ce n’était pas la juridiction même du pape , à laquelle ils s’étaient soumis volontairement , que les Liégeois contestaient , mais bien l'abus qu’il en avait fait , selon eux , au préjudice de leurs lois particulières. Voici d’abord le préambule :

Paulus , episcoput , servus servorum Dei , ad perpetuam rei memoriam.

Pastoralis cura sollicitudinis , divinitus nobis , super cunctas christiani populi nationes , injuncta , nos invigilare saluti fidelium eorumque periculis obviare , et scandala removere compellit. Sane cum novis diversa gravissimorum dissidiorumque inter dilectos filios , Ludovicum electum Leodiensem , ex und .• et magistros civium , scabinos , burgimagislros , rectores , jurâtes , ac comunitates civitatis Leodiensis , et oppidorum de Tungris , etc. , aliosque omnes et singulos in hac lite consorts s , ex altéra parte. Commolio animum felic. rec. Pii secundi , prœdecessoris nostri scepe puisas set ; intellexerat enim quod propter varios et diverses ex cessus ibidem perpetratos , ordinarià fuerat civitate , oppidis et locis supra dictis ab ipso eleclo primum , et successive , apostolied auctoritate , ctiam appositum et ohservatum aliquandiu interdictum ; à quo quidem apostolico interdicto , hujusrnodi etiain ad sedeni apostolicam apellatum . ..

» où l’on fait une si complète énumération de » nos prétendus attentats contre Louis de » Bourbon, sans dire un seul mot de nos » justes griefs? où l’on finit par lui attribuer » toute espèce de juridiction spirituelle et tempo- » relie sur la cité et le pays de Liège? Vous savez » trop bien que jamais le pape n’a pu porter

Le dispositif était ainsi conçu : Christi nomine invocato, pro tribunali sedentes , et Deum solum pnœ oculis habentes , per hartc nostram diffinitivam sententiam , quant de eorumdem fratrum nostrorum sacro sanclœ Romance Ecclesiœ cardinalium , ferimut , in hit scriptis , pronuntiamus , decernimut et declaramut , verum et plénum dominium , omnimodam jurisdictionem, in spiritualibns et teinporalibus , ac merum et mixtum imperium , per civilatem Leodienscm ac oppida de S. Trudone , de Hattelt , Loscastri , Beringhen , Eyck , Stockheim , Brede, Blisia , Tongris, Herck , et alia loca totius comitatus lossentit , et patriœ Leodiensis , institutiones villiconim , scabinorum cœterorumque officiatorum , jurisdictionis temporalis ad episcopatum , sive eiectum pro tempore , ex nunc ad præfatum Lndovicum de Borbonio modernam eiectum confirmatum , et ecclesiam Leodiensem spectasse et pertinuisse, ac spectare et pertinerc.

A la suite de cette décision vient un long exposé de tous les méfaits des Liégeois depuis le commencement du règne de Bourbon; de leurs usurpations sur son autorité, sur ses droits , sur ses revenus et ses biens ; de leurs nombreuses rébellions qui l’ont contraint à quitter son siège ; de leurs audacieuses tentatives pour donner un successeur intrus au prince élu et confirmé par la cour de Borne; enfin de leurs désobéissances continuelles et obstinées aux ordres suprêmes de celle-ci.

La sentence les condamne à payer à l’élu , par forme de dommages-intérêts , ou d’indemnités , telle somme que le tribunal romain jugera convenable d’arbitrer dans la suite.

Celte pièce porte la date du 10 janvier 1465.

KÉVOUJTIONS DE LIÈGE

» un tel jugement , ni contre les régaux de » l’empereur, ni contre les antiques libertés » de notre pays. Qui donc a fabriqué ce dé- » cret? — Le pape (répondit en balbutiant le » pauvre doy en ), ne l’a sans doute pas rédigé de » sa propre main, mais ses secrétaires ont pu...» À peine avait-il prononcé ces dernières paroles, que des gens apostés l’interrompirent en s’écriant : Entendez-vous! le pape n’a pas rendu le décret! l'interdit est nul ! On ne laissa pas au doyen le temps d’achever son explication : il fut emmené et gardé à vue. Pour calmer le peuple, on tâcha de gagner une partie du bas clergé par promesses et par crainte, et on lui persuada de se pourvoir de rechef auprès du pape.

Marc de Bade, qui après sa prise de possession, était reparti pour l’Allemagne, afin d’y rassembler des troupes et de l’argent, revint à Liège avec quelques régimens de cavalerie et de l’artillerie. Les Liégeois brûlaient de commencer la guerre. Raes deHeers, les bourgmestres et le mambourg proposèrent de pénétrerd’abord au cœur du Brabant, comme on en était convenu dans le traité avec Louis XI ; mais le peuple voulait se jeter au plus tôt sur le Limbourg , pays gras , abondant en pâturages , riche et à sa portée, qui lui promettait de faciles dé-

sors lo ns de boürbon.

pouilles. Tandis qu’on disputait au conseil sur un plan de campagne, le métier des vignerons, laissant là ses magistrats et son mambourg, déploya sabannière, et prit le chemin du Limbourg; le métier des bouchers le suivit, et puis les autres. On eut beau leur représenter que la guerre n’était point encore déclarée au duc de Bourgogne : il fut impossible de les retenir. Le conseil voyant qu’il n’y avait nul moment à perdre pour accomplir une des plus importantes formalités du droit des gens, se hâta d’envoyer à Bruxelles un héraut avec des lettres de défi. <( Attendu, portaient ces lettres, » que Philippe de Bourgogne est en guerre » avec Sa Majesté très -chrétienne, le roi de » France, allié des Liégeois, ceux-ci déclarent » la guerre à Philippe, n

Le vieux duc, entouré de ses piqueurs et de ses chiens, montait à cheval et allait partir pour la chasse, lorsqu’on lui remit ces dépêches : il en prit lecture; puis sans s’émouvoir aucunement, il les rendit au héraut, en lui disant : « Portez ceci à mon fils Charles, qui » est en France, afin qu’il vous réponde ; quant » à moi, vous voyez bien que je suis en paix » avec tout le monde. » Le député Liégeois ayant rpndu ces paroles aux magistrats de la cité, on s’empressa d’envoyer de nouvelles let-

très de défi en due forme à Philippe, qui les accepta , et fit un beau présent au fécial , en observant toutefois qu’il s’étonnait fort d’être provoqué par des gens qu’il n’avait point sciemment offensés.

L’armée liégeoise se répandit sur le ban de Herve comme un torrent , gâtant, ravageant, tout ce qu’elle rencontrait, sans épargner ni les églises, ni ceux qui s’y réfugiaient. Louis XI, qui avait alors toutes les forces des princes confédéréssurles bras, envoya Pierre Jody à Liège, avecordre de presser la guerre de ce côté , et de nepoint revenir qu’elle ne fût commencée. Jody, voyant les dévastations du pays de Herve, et jugeant qu’il avait réussi au delà de ses espérances , s’en retourna porter cette bonne nouvelle à son maître, qui s’inquiéta fort peu du reste d’accomplir les conditions de son alliance avec les Liégeois. Un des comtes allemands qui commandaient la cavalerie de Marc de Bade, témoin des horribles profanations commises par ces hordes furieuses, vint trouver Raes de Ileers, et lui dit, qu’en sa qualité de chrétien, il ne s’associerait pas plus long - temps aux périls de gens pour qui rien n’était sacré. De Heers lui promit de punir sévèrement les coupables; mais il n’en fit rien : peut - être il ne l’osa point. Alors cet allemand se retira à quelque

SOTJS LOUIS DE BOURBON

distance de l’armée avec le corps qui était sous ses ordres, et se tint dans l’inaction. Raes de Heers et Barré de Surlet allèrent trouver Charles de Bade, se plaignirent vivement de cette défection, et l’engagèrent à rappeler au camp ce chef avec sa troupe. Le mambourg, qui apparemment partageait les sentimens de cet officier, s’y étant refusé, la division se mit entre les Liégeois et les Allemands : on en vint bientôt aux reproches , puis aux paroles piquantes : on fit deux campsséparés, puis par une nuit obscure, les Allemands délogèrent en silence, et les deux princes de Bade avec eux. Ils disaient que des hommes qui ne voulaient obéir à personne n’avaient pas besoin de généraux. Il se trouva qu’on s’était trompé réciproquement.

Les princes de Bade étaient venus chercher une principauté , mais ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rencontré qu’une guerre. De leur côté, Raes de Heers et les meneurs du peuple désiraient des auxiliaires et des instrumens pour leur parti, plutôt que des maîtres, auxquels ils n’avaient nulle envie de céder la première place.

La retraite de la cavalerie allemande excita d’abord l’indignation des Liégeois ; puis elle les jeta dans un découragement tel qu’ils abandonnèrent précipitamment leur camp , leur

artillerie, leurs munitions, et jusqu’à leurs propres armes, pour courir plus vite (•). Mais tout à coup on répandit le bruit que le comte de Charolais avait trouvé la mort à Montlhéry, et cette nouvelle ranimant leur courage, ils rentrèrent en campagne et allèrent mettre le siège devant Limbourg.

On n’ignorait rien à la cour de Bruxelles de ce qui se tramait à Liège; car, bien qu’on y affectât par fois le secret , il était toujours fort mal gardé. Le conseil du vieux Philippe connut d’abord le traité passé avec Louis XI, et en fit demander une copie sous prétexte de terminer certains différends entre les Dinantais et lesBouvignois; mais les Liégeois la refusèrent. Quoique Charles eût avec lui une armée nombreuse, ses provinces n’étaient pas aussi dégarnies de troupes qu’on se le figurait dans notre cité. Le vieux duc eut bientôtrassemblé 2000 cavaliers sous le commandement des comtes de Horne et de Nassau : un autre corps eut ordre de s’emparer de Maestricht-, qui était une des clefs du pays : et de là il se mit à faire des courses jusqu’à Visé, Tongres, Maseyck, et jusqu’aux portes de Liège où il répandit la terreur.

Cette ville se remplit à son tour d’une multitude de malheureux paysans dont on avait pillé

(1) Fwen.

et incendié les habitations . Les Liégeois allèrent au devant des Bourguignons au nombre d’environ 4ooo ; mais comme ils n’avaient point de cavalerie, ils occupèrent une position forte près de Montenac et s’y retranchèrent. Leurs ennemis désespérant de pouvoir les en déloger , feignirent d’opérer leur retraite en désordre. Alors ceux de Liège croyant voir des gens en iuite, quittèrent leurs positions, et poursuivirent en pleine campagne les Bourguignons, qui faisant tout à coup volte-face, culbutèrent facilement avec leur cavalerie bardée de fer, des milices à pied et en rase campagne : ils en massacrèrent environ la moitié. Cet échec consterna les Liégeois à tel point que ceux qui assiégeaient Limbourg , revinrent en déroute comme s’ils avaient été battus : et pourtant ils n’avaient pas vu l’ennemi. Le peuple cria qu’il voulait se réconcilier avec le duc de Bourgogne , avec Bourbon et avec le pape, et demanda la paix à ses magistrats.

Ces gens de métiers , quoique plus habitués aux armes en général et plus disposés à tenter une expédition que nos milices bourgeoises, étaient trop indisciplinés, trop indociles à la voix de leurs chefs, trop empressés de rentrer chez eux, après avoir ravagé les terres de l’ennemi, pour pouvoir tenir la cam-

' pagne avec succès contre une armée régulière, pourvue de tout ce qui était nécessaire à sa subsistance, et dirigée par des généraux habiles qui savaient se faire obéir. Parce qu’ils étaient nombreux et menaçans sur la place publique, ils s’abusaient eux-mêmes et sur leurs forces, et sur celles de leurs adversaires. Ils voulaient toujours guerroyer, et ne savaient faire ni la paix ni la guerre. Au moindre revers on les voyait passer de l’excès de la hardiesse à l’excès de la faiblesse , et placer tout espoir de salut dans la clémence de l’ennemi qu’ils bravaient de loin.

La nécessité delà paix fut encore bien mieux démontrée lorsque , peu de jours après, on sut que le roi de France venait de traiter à Cons octob. nés. flans avec les princes confédérés. Louis accorda aux plus redoutables d’entre eux tout ce qu’ils demandaient } sauf à ne pas donner aux uns ce qu’il leur avait promis, et à reprendre aux autres ce qu’il leur avait cédé. Louis XI fut le véritable créateur de cette politiquemoderne(renouvelée toutefois des anciens), qui consiste à diviser ses ennemis pour mieux les accabler} à les écraser les uns par les autres } à leur faire tomber les armes des mains par des traités qu’on ne veut point exécuter. Ainsi fut dissoute, non par la force, mais parla ruse, cette h'gue dite du bien 'public, cetteluttede la haute féodalité contre la monar-

chie, qui avait mis un instant la couronne de France en péril. AusurplusLouis, qui ne s’était nullement inquiété de secourir ses al liés de Liège pendant la guerre qu’ils venaient de commencer, sur ses vives instances, ne s’embarrassa pas davantage de pourvoir à leur sûreté en signant la paix avec le comte de Charolais. Il se contenta d’écrire à ses chers , anciens et exceliens amis , les bourgmestres , jurés et conseillers de la ville et cité de Liège ( ), qu’ils devaient se hâter de s’arranger avec le duc de Bourgogne, avant que le comte de Charolais fût de retour à la tête de son armée. On apprit aussi que Dinant , Huy, et autres villes confédérées,

(comme on les appelait depuis la ligue qu elles avaient faite entre elles , contre l’évêque et la maison de Bourgogne), menaçaient de traiter séparément , si les Liégeois différaient de conclure la paix au nom de la généralité. On députa donc au duc de Bourgogne les comtes de Mœurs et de Ilorne, avec quelques notables bourgeois, parmi lesquels se trouvait l’ancien consulaire, Gilles de Metz, pour solliciter une trêve et des conditions de paix.

Le Traité de St.-Trond , dont la teneur fut ' 22 dk. U 65 . dictée par le conseil de Phillippe, portait ( 3 ) :

(■) Telle était la suscription de sa lettre.

(>) Extrait des Archives du chapitre cathédral déposées au palais de justice, à Liège.

52 BÉVOLITIONS DE LIÈGE

Art. i . Les maîtres , et échevins, et tous les officiers de la cité ; les doyens des métiers , avec dix membres de chacun d’eux; dix chanoines de l’église de St. -Lambert; quatre ecclésiastiques de chacune des églises secondaires , abbayes et prieurés ; dix nobles vassaux de l’église ayant servi en cette guerre : tous , représentant les trois états, se rendront vers le duc , en quelque lieu qu’il soit, en Brabant ou à Malines, et en sa personne, tête nue, et à genoux, diront : que à tort , sans cause et contre raison , ils ont commenchié et eontinueit la dite guerre contre mondit seigneur, ses dits pays et ses subjects ; comme il leur en déplaist, s'en repentent de tout leur cœur, et que s'ils l'avaient à comenehier, jamais ne le feraient ou commencheraient ; et supplieront en toute humiliteit , pour eux et pour ceux de la dite cité , que monseigneur les veulle prendre et rechevoir en sa bonne grâce, offrant de faire et accomplir les conditions et charges ci-après déclarées.

Après ce début, qui peint bien la hauteur et l’orgueil de la maison de Bourgogne , et l’abjection profonde à laquelle elle vouait ses ennemis, il était dit :

Art. a. Les bourgmestres, échevins, conseils et gens d’église des autres villes viendront faire la même soumission au duc

sors tons de bourbon.

le jour qui sera assigné à ceux de Liège.

Art. 3. Les députés feront aussi amende honorable au comte de Gharolais pour les injures qu’ils ont proférées contre sa personne j pour l’avoir défié j pour avoir pris son château de Fallaix et brûlé la basse-cour de son château de Montaigle. Il sera de plus indemnisé des dommages qu’il a soufferts à cette occasion.

Art. 4- Ceux du pays de Liège paieront aux commissaires que le duc de Bourgogne nommera, six mille florins pour l’édification d’une chapelle, et pour la fondation de trois messes, en commémoration des occisions par eux commises sur les sujets du duc.

Art. 5. Les sujets des pays appartenans au duc , ou étant de son ancienne garde et avouerie, soit du Brabant, de Limbourg, de Luxembourg , de Namur , ou d’ailleurs , lesquels cidevant ont usé de la loi de Liège, en seront exempts à l’avenir. Ils ne seront plus tenus de répondre à Vanneau du palais , ni au Perron , à Liège.

Art. 6. Ceux du pays de Liège ne pourront s’armer contre le duc ni contre ses successeurs. Ils ne pourront contracter , à son insçu , aucune alliance avec aucun prince , sous peine de 200,000 florins du Rhin.

Art. 7. Ils renonceront aux traités d’alliancè

qu’ils ont faits contre le duc', et lui en remettront les lettres.

Art. 8. Ils reconnaîtront le duc et ses successeurs pour gouverneurs, avoués souverains héritables des églises , cité , villes et pays de Liège. Le duc sera chargé de garder et entretenir leurs bons droits, franchises, privilèges et libertés, sans qu’il puisse porter toutefois aucun préjudice aux avoueries particulières.

Art. g. Ils paieront au duc une rente annuelle de 2000 florins.

Art. io. Ils paieront en outre pour les pertes et dommages supportés par le duc et ses sujets , une somme de 54 o,ooo florins.

Art. 1 1 . Le duc et ses successeurs auront le passage libre de la Meuse, en tous lieux du phys de Liège, soit avec gens d’armes ou autrement. ! ■

Art. i2. Les monnaies fabriquées par le duc et ses successeurs, auront cours au pays de Liège.

Art. 1 3 . Ceux des villes de Thuin , Fosses , Couvin et autres , ne pourront ériger de forteresses vers le Hainaut, entre, et sur les rivières de Sambre et Meuse.

Art. 14. Ceux des cités, villes et pays de Liège promettront obéissance à monseigneur

leur évêque, lui rembourseront les rentes et revenus perçus par eux durant la guerre, lui feront amende honorable et profitable avec restitution de tous dommages. Ils rendront aussi obéissance à notre St. -Père le pape, aux sentences et mandemens apostoliques.

Art. i5. Par le moyen desdits articles, paix perpétuelle sera entre le duc, ses pays et sujets, et les cité, villes et pays de Liège et de Looz.

Art. 16. Ceux qui sont compris dans le présent traité rentreront dans leurs biens.

Art. 17. Les points et articles ci-dessus seront ratifiés et approuvés par les cité , villes et pays de Liège , dans rassemblée des trois états , qui à cette fin seront réunis.

Il y eut deux traités en date du 22 octobre i465. Le premier, qui fut cassé , consistait en 20 articles, dont le 5 me portait : « La cité et les autres villes délivreront au duc dix personnes , choisies parmi celles qu'il jugera les plus coupables , pour en faire à son plaisir. Leurs biens seront confisqués à son profit (*). »

La lecture de cet article excita des réclamations générales. Raesde Heers, Barré de Surlet et quelques autres agitateurs du peuple , qui craignaient d’être livrés , vociférèrent beau-

(1) Ce premier traité , dont le* historien» liégeois ne font qu’une mention très-inexacte , est déposé aux archives de Bruxelles.

coup contre les signataires d’une paix si déshonorante pour le pays , paix dans laquelle on abandonnait lâchement aux vengeances du duc des concitoyens et des frères. «Il est évident, di- » saient-ils, que nous avons cessé d’être libres, » et même d’être une nation , pour devenir les » sujets de Philippe, qui nous fera gouverner » par son neveu, ou nous gouvernera lui-même » ainsi qu’il l’entendra. » Gilles de Metz répondit : « Que les otages n’étaient pas , comme on le » supposait , des victimes dévouées à Philippe , » mais des garans de la convention propo- » sée; que si les clauses en semblaient rigou- » reuses, cela ne suffisait point pour les re- » pousser; qu’il fallait bien céder à la nécessité » et accepter la paix , lorsqu’on ne pou- » vait continuer la guerre. » Les métiers se divisèrent : onze d’entre eux adhérèrent au traité purement et simplement. Les autres, après de longues disputes , résolurent d’envoyer au comte de Charolais des députés pour tâcher d’en obtenir le rachat des dix personnes demandées. Il y consentit à condition que la somme primitivement fixée à 000,000 florins , fût portée à 540,000. Cette clause ayant été acceptée par les états , les mêmes députés retournèrent en porter la nouvelle au comte de Charolais qui les accueillit honorablement. Il

passa la montre de ses troupes devant eux : et comme ilsnepouvaient assez admirer la discipline, labeautéet lenombrede ses soldats, Charles « leur dit : Vous voyez que toute mon armée n’a » pas étédétruite enF rance, ainsi qu’on le préten- » daitàLiége!» et puis il ajouta : «J’aimais bien » les Liégeois avant cette guerre; je les aimerai y> bien encore si nous avons une bonne paix. »

Raes de Heers ayant appris que Gilles de Metz, l’un des auteurs du traité qu’on venait 5 janvier 1466. de conclure, rentrait à Liège, le fit arrêter, condamner et exécuter à l’instant même. Il n’eut ni le temps ni les moyens de se défendre.

Telle était la tyrannie de ce tribun furibond , au moment même où l’on proclamait cette paix , qui dans la crise de l’état, parut encore un bienfait aux meilleurs citoyens.

On trouve dans les Archives des Echevins de Liège, un traité d’alliance , daté du a3 mars 1466, entre la cité et les bonnes villes de Dinant, de Tongres, de Fosses, de Thuin, de Couvin et quelques autres. Cette pièce contient le jugement qui fut rendu -par une commission , composée des maîtres et j urés , d’accord avecles 3 2 métiers , contre Jean deSeraing ,

Gérard le Pannetier, Gilles de Metz et Mathieu Hawes , négociateursdeladite paix. La sentence était fondée sur ce que, contrairement à leur

mandat, ils avaient stipulé séparément pour la cité et quelques-unes des bonnes villes , au lieu de les comprendre toutes dans le même pacte , et sur ce qu’ils avaient livré des concitoyens à leurs ennemis : on les y qualifie de traîtres, de parjures, de marchands de chair humaine. Et en effet lesDinantais ne furent point du nombre de ceux que le duc reçut en sa grâce; mais c’est qu’il les en avait formellement exceptés. Le traité d’alliance et le jugement sont évidemment l’oeuvre de la faction de Raes de Heers, réagissant contre les anciens magistrats et les bons bourgeois, représentésalorsparGilles de Metz , qui voulait la paix avec le duc de Bourgogne, comme unique moyen de salut.

Ce même parti s’opposa toujours à la rentrée de Bourbon dans ses états. On renoua , ou l’on feignit de renouer les négociations avec Marc de Bade, en répandant avec affectation le bruit que le pape l’avait confirmé dans le siège épiscopal. Une multitude d’enfans, dont les plus âgés n’avaient pas douze ans , poussés par des mains inconnues, possédés d’une sorte * de fureur guerrière et dévastatrice , parcoururent les villes et les campagnes , portant des bannières aux armes de Bade , en criant vive Bade ! et mort aux Bourboniens! s’arrêtant devant les maisons de ceux qu’on supposait du

sors LOUIS DE BOUBBON. 59

parti de l’évêque, ils les insultaient et jetaient des pierres dans leurs croisées. Us en voulaient surtout aux chanoines et aux membres du clergé j ils forçaient leurs maisons et les pillaient. On eut beaucoup de peine à faire rentrer chez leurs parens ces petits mutins.

• Cependant Bourbon, qui se trouvait à Huy , 13 juiiiciuw. se décida enfin à s’y faire sacrer. Il montra, dit Fisen , dans cette auguste cérémonie beaucoup de recueillement et de piété. Mais il était trop tard ; il avait perdu l’amour de son peuple : et la suite des événemens ne prouve que trop qu’il s’en fallait de beaucoup encore, qu’il fût à la hauteur de ses fonctions, comme évêque et comme prince.

La paix fut enfin publiée au Perron. Les états rendirent une ordonnance de proscription contre les principaux moteurs des troubles.

Us ordonnèrent à ceux qui avaient été jadis condamnés pour crimes et bannis par les tribunaux ordinaires, de garder leur ban. Ces Vagabonds , réunis à un grand nombre d’habitans des campagnes ruinés par la guerre , à des soldats de la milice que les états venaient de congédier , et à quelques routiers , déserteurs des armées de France et de Bourgogne , se cantonnèrent à Vellène , village du comté de Looz, s’y fortifièrent, et ravagèrent delà

BÉVOIXTIONS I)E LIÈGE

tous les environs . Outre les brigands de Vellène } il y avait encore la bande des couleuvriers et celle dite de la verte tente , parce qu’elle portait un drapeau vert : ces derniers sortaient du pays de Looz et paraissaient être pour la plupart d’anciens fustigeons. Tous , sous prétexte de poursuivre les partisans de l’évêque et les ennemis du pays, dévastaient et incendiaient à plaisir les châteaux et les fermes; ils interceptaient les communications à tel point, qu’on n’osait sortir de Liège non plus que d’une ville assiégée. Leur audace croissant avec leur nombre , ils se rendirent maîtres de plusieurs bourgs et villes, entre autres de St.-Trond. Mais les Saintronais, indignés de leurs excès, prirent les armes, les attaquèrent bravement et les expulsèrent. Bourbon écrivit aux états delui prêter mainforte pour détruire ces pillards. Or, les factieux avaient leurs véritables chefs à Liège même; et ceux-ci, qui regardaient ces brigands comme leur avant-garde, excitèrent une telle rumeur parmi la populace, lorsqu’on lui donna lecture de la lettre de Bourbon , qu’elle mit en pièces le messager qui l’avait apportée.

Il y avait, à l’extrémité du pays, une ville où la haine contre la maison de Bourgogne, bien autrement vive qu’à Liège, allait jusqu’à une sorte de démence furieuse : c’était

Dînant. Près de Dinant est Bouvigne , qui n’en est séparée que par la Meuse. La jalousie des Bouvignois, moins riches que leurs "voisins, quoique faisant même commerce , et l’animosité de ceux-ci contre le duc de Bourgogne , souverain des Bouvignois, amenaient chaque jour des querelles sanglantes entre les habitans des deux cités j bien qu’ils se vissent chaque jour à cause de leurs affaires, et qu’ils fussent réciproquement unis par les mariages que leurs enfans contractaient entre eux. Le duc de Bourgogne avait déjà réprimé différentes fois les agressions des Dinantais : cependant elles ne discontinuaient point. Dans ce siècle guerroyeur, les Dinantais l’emportaient sur tous leurs voisins. Ils étaient fiers de la force de leur ville , laquelle, disaient-ils, n’avait jamais été prise ; de leurs immenses richesses, provenant d’une espèce d’ouvrages de cuivre qu’on appellait à l’étranger dinanderie , et qui consistait en pots et poêles, chaudrons, cuves, marmites, et objets semblables. Il y avait alors à Dinant des marchands qui trafiquaient avec l’Angleterre (‘), la France, l’Allemagne, et

(i) Les commerçai!* et les ouvriers en batterie de enivre, échappés à la destruction de leur ville , se retirèrent en Angleterre en y Iran*, portant leur industrie.

Les Dinantais avaient des raisons particulières pour se réfugier

autres pays : cette ville rivalisait , sous le rapport de la splendeur commerciale avec les plus riches cités de Flandre : on aurait pu l’appeler à bon droit l’emporium, ou le grand marché des Condrusiens , dit un ancien manuscrit ('). Les Dinantais, orgueilleux de leur opulence et de leur nombre, comptant sur la solidité de leurs murailles et sur les promesses de leurs alliés , osèrent provoquer le puissant duc de Bourgogne et son fils. Ils se mirent à ravager les terres de Hainaut et de

de préférence dan* ce pays, avec lequel il* étaient en relation de temps immémorial. Dans un registre aux missives, attestations et autres actes , reposant aux archives de Dinant, on trouve une lettre des maitres, conseils et jurés de cette ville, au marquis de Bade, en date du <4 juin 1465, concernant le traité d’alliance offensive et défensive proposé par les ambassadeurs du roi de France à ceux de Liège. Les Dinantais demandent que cette alliance ne soit point hostile à l’Angleterre : « Attendu que depuis trois siècles et plus, ils » jouissent en cette contrée des mêmes privilèges et franchises que

• les villes de la hanse d'Allemagne ; qu'ils y exportent toutes sortes » de marchandises, comme batterie , mercerie, etc., pour lesquelles » ils paient gabelles moins fortes que les étrangers et les Anglais eux- » mêmes.

* Le 13 Décembre suivant, les Dinantais s’adressent au roi » Louis XI pour réclamer divers objets de batterie , du poids total

• de 11,200, appartenans à des habitans de leur ville et char- » gés à Anvers, pour l’Angleterre, sur deux navires qui avaient été » saisis en mer par des vaisseaux du roi et conduits à llonfleur. Ils si exposent, que de tout temps, les Dinantais ont exporté, non-seule- » ment en France , mais en Espagne , en Allemagne , en Angleterre, u et ailleurs, les produits de la batterie, v

(i) Grande chronique des Chartreux appartenante au comte Émile (TOultremont.

SOUS LOUIS DE BOUBBON

Namur, qui les avoisinaient. La nouvelle de la prétendue défaite de Charles à Montlhéry avait été accueillie, à Liège, comme nous l’avons dit , avec des transports de joie. Les Dinantais exprimèrent la leur en insultant l’ennemi qu’ils croyaient mort ou tout au moins vaincu, de la manière la plus outrageante et la plus insensée. Us fabriquèrent un mannequin à l’effigie du comte, et revêtu d’un manteau portant ses armes, qu’ils suspendirent à une potence au mi* lieu d’un marais, sous les murs même de Bouvigne , et ils se mirent à lancer une grêle de flèches après ce mannequin, en criant aux Bouvignois : Feez là le fitz de votre duc , le faulx et trahistre comte de Charolois que le roy de France at faict ou ferat -pendre comme il est ici pendu . Il se disoit de vostre duc , mais il maintoit , car il estoit vilain bastard ausieur de Hinsberg , nosire evesque , et à votre bonne duchesse (*). Il cuidoit ruer jus le noble roi de France, mais il a été rué jus lui mesme (J. Ils ajoutèrent beaucoup d’autres vilaines, téméraires et injurieuses paroles contre le bon duc, la bonne duchesse et leur fils , qui furent rapportées à ceux-ci. Le comte de Charolais jura ■» qu’il tirerait une vengeance sanglante de leurs

(t) Ce qui ëtait calomnieux, car la bonne duchesse avait toujours etc réputée sage et vertueuse dame, s'il en fut oncques.

(») Grande Chronique des Chartreux.

offenses présentes et passées : il rassembla une armée plus forte que celle qu’il avait conduite contre le roi de France, et vint mettre le siège devant leur ville (*).

On pourrait croire , d’après le récit de nos historiens , que les bons bourgeois de Dînant et ses magistrats partageaient la folle audace du petit peuple ; mais il n’en était pas ainsi. Nous avons la preuve authentique que ce fut encore l’infernal génie de Louis XI , si funeste aux Liégeois, qui poussa ces malheureux dans l’abîme. Pour éclaircir ce pointimportant, qu’on nous permette de suspendre un instant notre récit , et de nous reporter en arrière , afin de retracer quelques faits antérieurs et peu connus.

Les bourgmestres et échevins de Dinant écri* vaient en ces termes à Louis XI , le 24 septembre i465 (*). « Très-chrétien, très-excel- » lent , très-redouté et très-honoré sire : Vous » n’ignorez pas que la ville de Dinant fait partie » du pays de Liège; qu’elle est entourée des » états du puissant duc de Bourgogne, et voi- » sine de Bouvigne , qui n’en est éloignée que » de deux traits d’arc; que les Dinantais , sou- » vent insultés par les Bouvignois, ont dû faire

(t) Le <6 août <466.

( 1 ) Extrait d’on registre dépote aux archives de la ville de Dinant : yoyet le» Anaiectes de M r Gacbard.

» de fortes dépenses pour subvenir à la guerre 3 » et qu’ils ont déjà souffert de grandes per- » tes en hommes et en biens : toutefois ils ne » pourraient résister aux forces du duc de » Bourgogne, sans l’aide de Dieu et de votre » royale majesté »

A celte lettre étaient jointes des instructions que les magistrats donnaient à leurs députés. Ils chargeaient notamment ceux-ci de rappeler à Louis XI, que quand le sieur Jean du Verger,

deurdeS. M. , était venu à Dinant requérir ceux de ladite ville de vouloir faire la guerre aux Bouviguois et aux autres sujets du duc , il leur avait promis qu’ils seraient soutenus par les armées du roi très-chrétien , en ajoutant qu’ils pouvaient se considérer dès-lors comme participans au traité d’alliance que ledit roi venait de conclure avec ceux de Liège : « Qu’en conséquence, les Dinantais avaient continué à guerroyer contre les Bouvignois, soit en tirant plusieurs coups de grosse bombarde en la ville de Bouvigne, soit en tuant et navrant bon nombre d’entre ses habitans à diverses castilles, soit en prenant de plein assaut le château et la place de Spontin, en les ruinant, etc.

» Les députés Dinantais devaient en outre informer le roi que ceux de Bouvigne avaient sou-

vent proféré des paroles énormes, dissolues, exécrables, contre sa noble personne, en criant à ceux de Dinant : Crapoteries ! aileis requérir voire crapo trahistre, roy de France, fol et enragie! Et que non contens de ce, les Bouvignois avaient lancé au milieu de Dinant, aumoyendecertainepièce de grosse bombarde, l’effigie d’un homme pendu à un gibet portant les armes du roi de F rance.

» Lesdits députés devaient ajouter, qu’ils étaient prévenus qu’on avait dénoncé au duc, à Bruxelles, les propos injurieux que quelques Dinantais avaient osé tenir contre le haut prince de Charolais : que de ces injures ils étaient trèsdéplaisans ; qu’ils ne voulaient point les avouer ; étant au contraire intentionnés d’en punir les auteurs lorsqu’il en serait tems. Que cependant ils savaient que la bonne duchesse avait conçu une telle haine contre ceux de Dinant, qu’elle avait juré, que dût-il lui en coûter son vaillant, elle les ferait ruiner tous et détruire par l’épée. Que dans de telles circonstances , la ville de Dinant étant exposée aux plus grands périls , les députés devaient prier le roi de les secourir, soit en les comprenant dans la paix, s’il en faisait une, soit en envoyant une armée pour les défendre si la guerre se continuait. Considéré ( poursuivaient les Dinantais) que de si Ion tems , que point n’est mémore du contraire , le pais de

S013S LOUIS DE BOURBON

Liège , et le dite ville de Dinant , ont esté toujours bien voulons à la coronne de France ; ayans désir de bien en mieuls en ce persévérer. » Cette lettre fut suivie de deux autres plus pressantes encore. Les Dinantais y exposent à leur allié , qu’en vain ils ont demandé un sauf conduit au duc de Bourgogne pour aller lui faire amende honorable et réparation; qu’ils n’en ont obtenu nulle réponse. Se sentant périr, ils appellent Louis à leur secours, par charité , par pitié (ce sont leurs paroles); et Louis reste sourd à leurs cris de détresse ; il ne fait rien , absolument rien pour les soustraire à la vengeance de leur cruel et inexorable ennemi! On trouve enfin dans le registre aux missives de Dinant, à dater du mois d’avril i465, jusqu’au même mois de l’année suivante, une quantité de lettres écrites par les bourgmestres , à ceux de Liège, à leurs envoyés à Bruxelles, et à d’autres personnages ayant crédit à la cour de Bourgogne, à l’eflet d’amener une réconciliation avec le duc; mais ils échouèrent. Charles, dont la colère était implacable, ne voulut point entendre parler des Dinantais. Ceux-ci se plaignirent amèrement des Liégeois, disant qu’ils les abandonnaient à leurs ennemis, et qu’en traitant à part, ils avaient enfreint les conditions de l’alliance qui les unissait à la cité. Nous

BÊVOLUTIONS DE LIÈGE

avons vu plus haut qu'il se trouvait àLiége même des gens qui pensaient ainsi , et que ce fut l’un des prétextes de la mort de Gilles de Metz. Les Dinantais furent donc réduits à traiter seuls. Malheureusement ils étaient divisés entre eux. Il y avait dans leur ville trois parties qui ne s’entendaient guère : la partie du bon métier de la batterie ; la partie des bourgeois du centre de la Ville ; et la partie des neuf bons métiers. Le duc leur fit des propositions qui étaient (comme ils le disaient eux-mêmes) dures et fortes à accomplir. Les bons métiers de la batterie et des bourgeois, d’accord avec les magistrats, étaient d’avis de les accepter pour ne pas s’exposer à de plus grands maux ; mais ils ne purent déterminer la troisième partie, et la plus nombreuse, qui se composait de petites gens et d’ouvriers, animés par quelques factieux, à y donner leur assentiment. Ceux-ci ne voulurent point autoriser leur député à conclure le traité avec Charles, comme on le demandait, sans en avoir préalablement discuté les conditions. Ainsi , malgré les efforts incroyables des bourgmestres, secondés par les bourgeois et les riches marchands, la paix ne se fit point. Revenons maintenant au siège de Dinant.

Le petit peuple ayant pris tout-à-fait le dessus , appela à son secours ces routiers, ces

SOUS LOUIS DE BOUBBON

couleuvriers , ces bannis dont nous avons parlé, et se mit à provoquer de plus en plus le duc et son fils par ses bravades. De quoi s’est appensé , s’écriaient- ils, ce vieil monarque , votre duc? a-t-il tant vescu pour venir ici mourir vilainement? Et vostre comte Charlotteau , qu a-t-il besoin icy venir? quil s’en voise à Montlhéry combattre le noble roy de France 1 II at le bec trop jaune !. . .

Ils avaient placé sur leurs murailles, la statue d’une femme filant , avec cette inscription :

Quand cette femme de filer cessera,

Le duc Philippe cette ville aura.

Le vieux duc, rajeuni parla colère et la vengeance, malgré ses infirmités , s’était fait porter en litière à Bouvignes , pour être témoin de la prise et de la punition de Dinant. L’artillerie bourguignone foudroya cette malheureuse ville de trois côtés à la fois. Celle de Dinant se trouvait fort inférieure, quoique le bombardier, maître Pierre de Lievestyenne , qu’ils avaient pris à leur service , au mois d’octobre précédent, eut travaillé de son mieux. Les habitons firent plusieurs sorties et tuèrent beaucoup de monde à leurs ennemis ; mais ils en perdirent beaucoup aussi ; comme le nombre des Bourguignons rendait le combat trop inégal,

ils forent enfin forcés de se renfermer dans leurs murailles.

Les Bouvignois voyant l’inévitable catastrophe qui menaçait leurs voisins, entraînés par un sentiment de compassion , oublièrent leurs vieilles haines, et députèrent vers eux quelqu’un des leurs pour les engager à fléchir par une prompte soumission, le duc et son fils :

mais les cruels Dinantais coupèrent la tête au messager de paix des Bouvignois. Ceux-ci leur envoyèrent , dit-on , un second ambassadeur : cette fois c’était un jeune enfant. Les Dinantais, possédés des furies, tuèrent sans pitié cet innocent, et s’en partagèrent entre eux les membres palpitans, comme un affreux trophée.

Ces atrocités, rapportées par Monstrelet et par Meyer, seraient à peine croyables, si l’on ne savait de quoi peut devenir capable une populace exaspérée par des passions politiques (').

Néanmoins les Dinantais commençant à faire enfin de sérieuses réflexions , demandèrent du secours à Liège. Comme on n’y croyait pas le

(i)DuClercq, en rapportant le même fait, dit que ce message eut lien avant le siège de Dinant : que les Bouvignois redoutaient l’arrivée d’une si grande multitude d'hommes sur leur territoire, parce qu’ils ne laisseraient pas de le manger , tout en détruisant leurs ennemis.

sors LOUIS DE BOURBON. 71

danger si grand qu’ils le disaient, on délibéra, et on ne se hâta point. Le comte de Charolais, averti de tout par l’évêque qui se tenait à Huy, voulant prévenir l’arrivée des Liégeois , poussa le siège avec une vigueur extrême : il s’empara d’abord du faubourg de Lefle, d’où il battit en ruine les remparts de la ville, tandis que le comte de St.-Pol attaquait les murailleset les toursducôté d’entre S ambre etMeuse. L’artillerie bourguignonne tonnait avec tant de furie et de constance, qu’elle fit crouler en une fois plus de 60 pieds de murailles , quoiqu’elles fussent d’une extrême solidité. Le bruit, l’épaisse fumée, le fracas des édifices qui s’écroulaient, les cris des combattans et de ceux qui cherchaient à se sauver, donnaient à cette malheureuse cité l’aspect d’un épouvantable volcan , d’un enfer.

Les aventuriers réfugiés dans la place, ne la trouvant plus tenable, et voyant que les Bourguignons se préparaient à l’assaut, s’évadèrent pendant la nuit. Une grande partie des bourgeois avait péri dans les sorties , et à la défense des remparts. Alors ceux qui demeuraient dans la ville ne pouvant résister aux cris et aux larmes de leurs femmes et de leurs enfans, demandèrent à capituler. En vain un ancien bourgmestre, nommé Guérin, se saisit de le-

tendard de la ville, appelle tout le monde à lui , s’écrie qu’il reste encore des munitions et des vivres pour plusieurs jours à Dinant; que les Liégeois vont arriver 5 que c’est une honte et une folie de compter sur la clémence d’un ennemi qu’on a mortellement offensé. Parmi ces hommes, naguères si intraitables et si fiers, il n’y avait plus personne en état de l’entendre. On s’adressa d’abord à Guy de Brimeux, seigneur de Humbercourt , qui promit d’intercéder auprès du vieux duc; mais il n’en put rien obtenir. On recourut au grand bâtard Je Bourgogne , qui s’engagea à obtenir la vie sauve aux habitans. C’est sur cette parole, disent les historiens liégeois, qu’on le reçut dans le château , et que le grand maréchal eut l’entrée de la ville (').

Le lendemain (25 août >466), le comte de Charolais, en prit possession, au son des fanfares et avec une grande ostentation militaire. Son air était taciturne et sinistre. Toutefois il défendit d’abord à ses soldats, d’exiger autre chose que] des vivres, et de se livrer à aucun excès, particulièrement envers les fem-

(1) Comines, Monstrelet et Du Clercq prétendent au contraire que la ville se rendit sans aucune condition. C’est ainsi que Charles lui-même l'entendit.

mes, jurant que quiconque, noble ou non, se permettrait de les outrager, serait puni de la hart. Ayant appris qu’on ne respectait pas ses ordres , et que l’on venait d’arrêter à l’instant trois gendarmes emmenant de force l’épouse d’un bourgeois dans un lieu écarté , pour la violer , il les fit promener par toute la ville et pendre en place publique pour l’exemple : prouvant ainsi combien il était grand justicier, dit Olivier de la Marche.

Son intention était de montrer à son père cette orgueilleuse cité avant de la détruire. Et de son côté, le vieux duc (qu’on appelle encore le bon duc), désirait bien vivement aujourd’hui de repaître ses yeux du châtiment de ses ennemis.

Mais on lui fit observer que puisqu’il avaitfermé son cœur à la pitié, il ne convenait point à sa dignité de prince, de se présenter face à face devant des malheureux; et qu’aussi -bien , puisqu’il y avait émulation de haine dans la famille, il pouvait laisser le soin de sa vengeance à son fils.

En attendant on avait assigné à chaque corps de troupes son quartier dans la ville. Chefs et soldats prenaient des informations exactes sur les maisons qui contenaient le plus riche butin, pour mieux mettre tous les instans à profit quand le signal serait donné. Le comte de

Charolais tint un conseil dans lequel on résolut de faire piller la ville le 26 et le 27 d’août, et d’y mettre le feu le 28. Mais le secret ayant été éventé , on ne put contenir l’impatience du soldat ; et le sac de Dinant commença le jour nlême, 25 août. Alors eurent lieu des scènes effroyables de barbarie. Chacun capturait, emprisonnait d’abord son hôte et le tourmentait pour lui faire déclarer ses trésors, et le mettre à rançon. Souvent un soldat Bourguignon, tout dégouttant du sang d’un Dinantais, dont il avait ravi les richesses, était mis à mort par ses camarades qui le guettaient pour lui prendre son butin. Il est incroyable avec quelle rapidité cette ville si grande , si opulente fut dépouillée de toutes les marchandises , de tout le mobilier dont elle regorgeait ! On ne voyait que bêtes de somme, que chariots chargés dans les rues, et que bateaux encombrant la Meuse.

Charles , en accordant toute licence pour le pillage, avait recommandé que l’on épargnât les femmes, les enfans et les prêtres.

On les réunit en un troupeau , on les conduisit sur le chemin de Liège en leur permettant de s’y réfugier. Il n’y avait pas de cœur si dur qui ne se sentit brisé surtout à la vue de ces pauvres enfans , qui semblaient

abandonnés du ciel et de la terre, qui redemandaient en pleurant leurs pères , leurs mères que la plupart d’entre eux avaient à jamais perdus! Les femmes, privées de leurs maris, tombés sous le fer des Bourguignons , ou prisonniers sans espoir de salut , poussaient des cris affreux. Ces malheureux ne pouvaient quitter leurs murailles. Arrachés de leurs propres foyers par une soldatesque brutale, ils s’arrêtèrent maintes fois pour regarder de loin encore cette ville qui les avait vus naître} où ils laissaient tout ce qu’ils possédaient de cher , et qui allait cesser d’exister 5 et ils lui adressèrent de longs et de lamentables adieux ! Ceux qui comptaient des parens ou des amis à Liège , s’y rendirent : les autres errèrent à l’aventure. Beaucoup de femmes et de filles de bonnes maisons furent réduites à se prostituer pour ne pas périr de faim (*).

Le pillage durait depuis quatre jours, lorsque le feu fut mis en plusieurs endroits à la fois, par des inconnus, dit-on. Le duc n’avait pas été fâché dexercer une vengeance utile contre les Dinantais , en gorgeant une fois de butin ses soldats que d’ordinaire il traitait durement et payait fort mal. Néanmoins , quand il vit son armée perdue au sein de cette grande ville dans

(1) Voyez la chronique scandaleuse de Jean de Troyes.

d’affreuses bacchanales, dans la débauche et le crime , dans l'ivrognerie et le sang, ne sachant plus comment la rappeler, il se hâta de livrer Diaux flammes. L’incendie gagna la maison de ville nant où se trouvait le magasin à poudre, et il y eut une explosion effroyable. Alors le feu se propagea partout avec une extrême vitesse. Bientôt la cathédrale , que Charles aurait voulu conserver , fut envahie. En vain il donna l’ordre de sauver les reliques et les ornemens des églises , et s’y employa lui -même au péril de ses jours : une grande partie fut perdue , tant l’incendie était rapide et dévorant! Dans l’un des bâtimens de la cathédrale on tenait renfermés plusieurs bourgeois des plus considérables de Dinant, pour les mettre à rançon : ils y furent brûlés vifs , sans qu’on eût le temps ou qu’on s’inquiétât de leur porter secours. Beaucoup de Bourguignons disparurent dans les ruines, oubliés avec leurs victimes. On préserva heureusement la châsse de St.-Perpète ('). Les archives et les chartes de la ville y périrent. On ordonna de sévè-

( i ) Elle fut transférée à ISou vigne. Pim tard les Dinantais la réclamèrent : mais les Bouvignois ne voulurent pas se dessaisir de ces précieuses dépouilles : ils soutinrent entreautres : a que la destruction » de Dînant avait eu lieu de P autorité de notre St.- Père le pape , » qui requit pour la punir , le feu duc , comme bras séculier, » Cet allégué était assurément faux : les Bouvignois n'auraient pu

res enquêtes contre ceux qui avaient offensé le duc et son fils. La plupart étaient morts ou fugitifs. Mais pour que justice fût faite, on saisit, 800 bourgeois, parmi ceux qui avaient échappé aux massacres; on les attacha deux à deux, et on les précipita dans la Meuse. Maître Pierre de Lievestyenne , le bombardier, fut pendu sur une éminence. Enfin Charles invita les habitans des environs à venir déraciner jusques dans ses fondemens cette malheureuse cité, et à achever avec le marteau ce que l’épée et le feu avaient épargné. Pour stimuler leur zèle, il leur promit trois patards par jour. Il fit vendre à son profit une immense quantité de métal fondu qui se trouvait enfouie dans les décombres et qu’on en relira soigneusement. Le duc voulait qu’au nom de cette ville fameuse, qui avait osé braver sa puissance , on se demandât : où fut Dinant (•)?

rapporter aucune preuve que le pape eût conseillé pareil forfait. Aussi la cour de Malines, devant laquelle fut plaidé ce procès, ordonna par arrêt du 6 novembre 1475 , à ceux de Bouvigne, de restituer aux Dinantais les reliques de Monseigneur St.-Perpite , avec sa fierte (ou châsse) , en telle valeur qu’ils les avaient reçues.

( 1 ) Donec dicatur Dinant prias hic fore visa. ( Apud Egid. de Roy a ). Par lettres du 4 mai 1472, Chat les , sans vouloir revenir sur l’arrêt porté contre la ville même , autorisa les chanoines de la collégiale de Notre-Dame , au lieu jadis appelé Dinant , à réédifier leur église. Il leur avait déjà permis l’année précédente de quêter et mendier dans tous ses états.

M. de Barante, fidèle à son système d’emprunter la couleur de ses ré-

Tandis que Dinant brûlait, on disputait à Liège sur les moyens de secourir cette place. Lorsqu’on apprit qu’elle était tombée au pouvoir de ses ennemis et entièrement détruite, il y eut une émeute soudaine et générale. On sonna la cloche du ban ; le peuple accourut en armes devant l’hôtel de ville et se mit à crier : à /a trahison ! à bas les bourgmestres! Et commeil sut que Renard de Rouveroy, l’un d’eux, était

cits et de ses opinions aux écrivains du temps et aux chroniqueurs , dit que la ruine de Dinant posta généralement pour une pu- • nltion dure , mais juste, de la providence, gui avait voulu châtier C orgueil de ses habitant-, <f autant plus (remarquait-on, ajoute-t-il), que le feu avait prit par hasard... Mais il est évident an contraire que le vieux duc et son fils avaient prémédité de brûler Dinant , de n’y pas laisser pierre sur pierre, et qu’ils se montrèrent plus cruels que le feu même, en achevant ses ravages (i). Quant à la justice d'une aussi épouvantable punition , infligée à une population tout entière, nous avons peine à la concevoir. C’est là une morale trop commode pour les vainqueurs; et, pour être conforme à Comines, elle n’en répugne pas moins à l’humanité. Comines est un politique fort | habile , qui ne se pique pas beaucoup de probité. L’imperturbable sang-froid uvec lequel il raconte les cruelles exécutions du Téméraire , les fourberies et les crimes de Louis XI , peignent bien l’esprit de son siècle et son propre caractère; mais il nous semble que ce peut être un grave anachronisme que d’adopter toujours ses jugemens. Il est malheureux que les causes générales qui ont provoqué cette lutte à mort entre les Liégeois et le duc de Bourgogne, n’aient pas été mieux appréciées par un homme d’tm talent aussi distingué queM. de Barante. Au reste ce n’est pas seulement comme Liégeois , mais comme Belges , que nous nous plaignons qu’il ait un peu trop négligé nos écrivains nationaux, et surtout nos chartes.

(i) On peut voir dam les archives de Bruxelles , les comptes de la démolition de Dinant , opération suivie avec persévérance et acharnement pendant plusieurs mois.

sors LOUIS DE BOURBON.

présent, il cria : à bas Rouveroy! jetlez-nous-le par les fenêtres! en même temps ils agitaient leurs piques pour le recevoir. Quelqu’un fit échapper Rouveroy. L’ancien bourgmestre , Guillaume Deschamps, dit La Violette , effrayé de ce tumulte , dont il ne connaissait point le motif, voulut se réfugier chez Raes de Heers : on le vit fuir, et on le crut coupable parce qu’il fuyait. Atteint par la populace, il fut traîné par les rues et assommé de mille coups. On courut chez Raes de Heers, chez Barré de Surlet et autres} mais ils se tinrent cachés jusqu’à ce que le premier mouvement fût passé. Dans l’intervalle, on apprit que Guérin , cet ancien bourgmestre de Dinant, dont nous avons parlé, était à Liège. Il fut mandé au conseil où on lui fit la leçon. Il raconta au peuple , la prise et le sac de Dinant, et assura qu’on n’aurait pu secourir cette ville, quand même on s’y serait pris à temps, parce que les Bourguignons avaient une assez forte armée pour contenir celle des Liégeois sans discontinuer le siège.

Raes de Heers exigea d’abord la punition des meurtriers du bourgmestre La Violette, et de ceux qui avaient demandé la tête de Rouveroy. « Si c’est ainsi , (dit - il au peu- » pie ) , que vous récompensez ceux qui se » sacrifient pour vos intérêts, personne n’o-

» sera désormais s’en charger. » Tandis que les uns proposaient de traiter avec les Bourguignons, et que les autres voulaient se défendre, on apprit que les ennemis arrivaient à Waremme. Les métiers rassemblés à la hâte, sortirent en armes et vinrent camper à Oleye.

1466. Le 16 septembre, les deux armées se trouvèrent en présence. Renard de Rouveroy et quelques autres chefs demandèrent à parlementer , au nom des Liégeois. Ils requirent dit Comines , qu’en i’ honneur de la Vierge Marie, dont c’était la veille , on voulsit avoir pitié de ce poure peuple ; et excusèrent leur faute du mieux qu’ils purent. Toutefois lesdits Liégeois tenoieht conlénance de gens qui vouloient la bataille , et toute opposite de la parole de leurs ambassadeurs. Le comte de Charolais consentit à maintenir la paix précédente ( celle du mois de décembre i465 ), à condition que les Liégeois lui livrassent pour garantie de leurs engagemens, 5o otages (') : lesquels furent nommés en un rôle , par l’évêque de Liège , et autres ses serviteurs , estant en l’armée . On sent qu’un tel service rendu par l’évêque aux Bourguignons , n’était pas propre à le réconcilier avec les Liégeois. Toutefois ces stipulations ayant été acceptées par ceux-ci, les deux armées se retirèrent chacune de leur côté.

(i) Et non pas 300 , comme le dit Comines.

Le duc de Bourgogne fit savoir qu’en vertu delà clause qui lui conférait la dignité demambourg, il avait délégué ses pouvoirs à Guy de Brimeux , seigneur de Humbercourt , pour le représenter à Liège , et que ce dernier irait prendre immédiatement possession de cette place après avoir prêté le serment accoutumé. Humbercourt demanda, au nom de l’évêque, que l’on comprît parmi les otages, Raes de Heers, le comte de Berlo, ainsi que divers membres de la noblesse et de la bourgeoisie , tels que Joris Delvaux , Gérard delle Gope-d’Or , et les principaux capitaines de la milice. Il promettait de rendre en échange un pareil nombre de ceux qu’on avait envoyés d’abord , qui étaient pour la plupart de petites gens , et quelques-uns des plus grands bavards de la cité , qu’on avait fait passer par surprise pour des personnages importans (’).

Cette proposition excita beaucoup de tumulte parmi le peuple : il s’écria qu’il ne laisserait point partir Raes de Heers. Le comte de Berlo dit qu’il avait payé sa dette à la patrie en livrant son fils; qu’il irait volontiers prendre la place de celui-ci, mais à condition qu’on le renvoyât à sa famille. Raes de Heers dit, que quant à lui il n’hésiterait pas à se livrer,

( i) Manuscrit citi par Foulon .

si telle était la volonté de ses concitoyens; mais qu’il ne pouvait s’empêcher d’observer que si Bourbon, qui réclamait actuellement des otages , avait eu assez de confiance pour venir habiter parmi les siens, au lieu de demeurer avec leurs ennemis , tant de malheurs ne seraient pas arrivés. On envoya à Huy une députation à l’évêque afin de lui faire connaître le désir qu’on avait de le revoir à Liège. Il répondit,' qu’un air contagieux régnant autour de son palais , il ne pouvait s’y rendre pour le moment.

Cependant Humbercourt, homme adroit et rusé, était venu s’installer à Liège. Pour se rendre populaire et pouvoir s’insinuer partout , il se fit inscrire dans le métier des forgerons et en endossa la robe (‘). Il chercha particulièrement à se lier avec ceux qui prenaient part aux affaires; il avait ses créatures et ses espions qui l’instruisaient de tout , et il • en informait son maître.

1467. Quelques Liégeois , revenant de Flandre, avertirent Raes de Heers qu’on avait intercepté plusieurs de ses lettres au roi de France, et qu’on était exactement informé à la cour de Bourgogne de ce qui se pratiquait à Liège. Raes de Heers, pour déjouer les intrigues de Humbercourt, d’accord avec Barré deSurlet,

(>) Comines.

sors LOUIS DE BOURBON

convoqua les capitaines de la bourgeoisie et quelques autres personnes qui lui étaient dévouées, au chapitre de St. - Lambert , non loin de la maison qu’il habitait (i), et il leur dit que le secret étant lame de la politique, il fallait enlever la connaissance des affaires aux misérables qui les trahissaient ; que c’était avec ses amis seuls qu’il avait résolu de traiter désormais les grands intérêts de la cité; mais que chacun devait promettre, sous serment, de ne point divulguer leurs délibérations. Ils le jurèrent. Cette autoi’ité occulte et toute puissante, que venait de créer Raes de Heers, fut connue sous le nom de conseil secret. De Heers pensa en outre qu’il devait avoir autour de lui une troupe de serviteurs affidés , toujours prêts à exécuter ses ordres ; il choisit dans les métiers un certain nombre d’hommes déterminés qu’il revêtit d’uniformes et qu’il arma de gros bâtons plombés ; il donna à cette espèce de garde-ducorps, le nom de Francs liégeois. Raes de Heers annula ainsi dans la cité tout autre puissance que la sienne.

La domination de ces favoris du peuple était la plus extraordinaire, la plus arbitraire, la plus monstrueuse qu’on pût- imaginer dans un état libre. Ils recueillaient comme vacante toute

(i) Place St. -Pierre.

cette portion de la puissance souveraine dévolue au prince d’après la constitution; ils s’attribuaient la décision des affaires au dedans et au dehors ; correspondaient avec les princes étrangers; décidaient de la paix ou de la guerre; et, maîtres delà populace, ils contenaient par la terreur tous les bons et paisibles bourgeois. Ces fameuses libertés politiques et ci viles dont on affectait toujours de parler, on n’en jouissait point : il n y avait ni lois, ni autorités, ni tribunaux à invoquer : il n’y avait plus que des partis. Leur tactique consistait à flatter la multitude; à la tenir toujours en haleine ; à lui faire croire qu’eux seuls savaient défendre ses droits, la protéger contre ses ennemis extérieurs et intérieurs. Et la multitude les suivait en aveugle : mais elle abattait et brisait ses idoles avec fureur dès que le prestige était détruit. Cependant il ne manquait jamais de pré tendans pour jouer ce rôle si hardi et si périlleux : tant l’ambition est naturelle au coeur de l’homme !

Toutefois, ce Raes de Heers qui régnait si despotiquement sur les bourgeois, était obligé de plier sous la tyrannique volonté du dernier plébéien. Le fait suivant en offre la preuve. Un jeune homme d’Oreye, accusé d’avoir tenu quelques propos en faveur de Bourbon , était conduit au supplice, et déjà sous la main de

l’exécuteur , lorsqu’une jeune liégeoise , qui ne le connaissait point, se sentant émue de compassion à la vue de cet innocent condamné à mourirpour une si légère faute, se jeta aux genoux de Raes de Heers , en s’écriant : Grâce , grâce pour ce pauvre jeune homme! Je vous le demande pour époux! Les assistans la regardaient avec étonnement, n’osant rien dire, mais faisant en secret des voeux pour elle et pour lui. Raes de Heers, tout habitué qu’il était à voir couler le sang , fut attendri de cette scène touchante, et fit signe qu’on reconduisît le jeune homme dans sa prison, afin qu’on revît sa sentence. Mais quelqu’un du peuple, qui était venu là dans l’espoir d’assister à une exécution , ayant fait entendre un murmure désapprobateur , Raes frémit, et la victime fut rendue au bourreau.

Les Liégeois ne sont pas bien coutumiers de tenir ce qu'ils promettent , disait Olivier de la Marche. Guillaume de Berlo lui-même, s’écriait souvent : ici, on ne sait jamais si on est en paix ou en guerre ! Les chefs du peuple ne regardant le traité avec les Bourguignons que comme un joug déshonorant qu’il fallait briser au plus tôt, et se prévalant toujours de l’alliance de Louis XI,semblaien t s’étudier à entraîner le pays dans de nouveaux périls. Et dans le fait, Raes de

Heers, Barré de Surlet et leurs adhérens avaient été beaucoup trop loin pour que le retour de la justice et des lois ne leur fît point de peur. Un jour on alla prendresur les terres de Namur, Jean Charpentier, ancien bourgmestre de Dinant, dont les compatriotes venaient de mettre la tête à prix , parce qu’il avait concouru à la première paix avec le duc de Bourgogne. Raesde Heers fit torturer cruellement et décapiter Charpentier, quoique l’évêque et le duc eussent intercédé pour lui en menaçant même d’user de représailles envers les otages liégeois.

Les habitans de Huy, dont la plupart tenaient pour levêque , ayant ravagé quelques cantons de la Hesbaye, ceux de Liège, sous la conduite de Guillaume d’Arenberg, réunis à un corps de proscrits à la tête duquel se trouvaient Raes de Heers et son épouse ('), surprirent la citadelle et s’emparèrent de la ville. Malheureusement le roi de France que l’on croyait prêt à recommencer la guerre avec les Bourguignons, jugea convenable de conclure une nouvelle trêve , dans laquelle ses alliés de Liège furent oubliés comme dans la première. Charles, qui venait de succéder à son père et qui n’ignorait aucune des manœuvres de Louis, considé-

(1) Loyens , recneil héraldique.

SOUS LOUIS DE BOUBBON

rant leurs dernières hostilités comme des infractions ouvertes aux traités, résolut d’assouvir à la fois sa haine et sa vengeance contre le roi de France et contre les Liégeois, en détruisant ceux-ci. Il fit publier la guerre à feu et à sang par un héraut tenant d’une main une épée, et de l’autre un flambeau : et il s’avança vers Louvain avec une armée plus nombreuse et plus formidable qu’aucune de celles qu’il eût jamais mises sur pied.

Comme le duc était déjà sur les marches de la pricipauté, le connétable de St.-Pol , le cardinal la Ballue, et quelques autres, vinrent le trouver de la part de Louis XI pour l’avertir : « Que Liège était censée comprise dans la » trêve conclue entre eux, et que le roi lui » porterait secours si Charles l’attaquait. Tou- » tefois, ajoutaient ces ambassadeurs, s’il vou- » lait permettre que le roi de son côté fit la » guerre aux Bretons, il lui abandonnerait les » Liégeois pour les châtier à son plaisir. » Char, les répondit à cet étrange message , que les Liégeois l’avaient provoqué, et qu’ils le forçaient à reprendre les armes pour la troisième fois; qu’il écraserait sans pitié , ces médians , ces rebelles, ces ennemis du repos des nations ; et que Louis n’avait point à se mêler de cette querelle.

« Mais , monseigneur , reprit le connétable ,

15 juin 1167.

Octobre 14C7.

» vous ne choisissez pas, vous prennez tout! » quoi ! tandis que vous faites la guerre à nos » amis , nous n’oserions courir sus à nos en- » nemis ! cela ne se peut : le roi ne le souffrira » point. » Le duc impatienté , termina brusquement par ces paroles : « Les Liégeois m’at- » tendent : avant trois jours, je pense, nous » aurons la bataille : si je la perds, vous ferez » ce que vous voudrez : si je la gagne, je crois » que vous laisserez en paix les Bretons ! »

Un peu avant de se mettre en campagne, le duc avait délibéré avec son conseil sur le sort des Liégeois qu'il détenait comme otages. Quelques Bourguignons voulaient qu’on les fît mourir : tel fut entre autres l’avis du sieur de Contay : mais Ilumbercourt ayant été consulté , dit que /jour mettre Dieu de sa part de tous poincts et pour donner à connoître à tout le monde qu’il nétoit ni cruel ni vindicatif le duc devait rendre la liberté à des gens qui ne se livrèrent à lui que dans l’espoir de maintenir la paix, et qui n’étaient point coupables de ce que leurs compatriotes avaient violé leur foi. Le duc de Bourgogne, quoique d'un caractère dur et violent, comme ayant été habitué de bonne heure à l’exercice du pouvoir absolu, n’était cependant pas incapable d’un sentiment généreux. Il fit grâce aux otages et leur permit de retourner

librement chez eux, à condition de ne point prendre les armes contre lui , et d’exhorter leurs compatriotes à se soumettre. Les paroles que Philippe de Comines met à cette occasion dans la bouche du seigneur de Humbercourt, sont pour nous une preuve bien remarquable de la barbarie des moeurs au i5 m ® siècle. Quoi! c’est entre le sac de Dinant et le sac de Liège, qu’un historien, un homme d’état, très-éclairé pour son temps, ose représenter Charles de Bourgogne , comme un prince humain et miséricordieux, qui n’avait besoin pour mettre Dieu de son côté , que de sauver la vie à quelques innocens , lorsqu’il faisait massacrer sans scrupule des populations entières !

Les Liégeois, informés que le duc s’avançait vers St.-Trond, se disposèrent à marcher au devant de l’ennemi. Ils avaient pour toute tactique, un vieux dicton populaire qui prouvait bien leur grand courage, et qui leur avait souvent réussi tant qu’ils n’eurent affaire qu’à des comtes de Namur ou à des ducs de Brabant : savoir :

Quenulne passe le Hesbain , qu'il ne soit combattu le lendemain. Mais les circonstances avaient changé. Il y avait à-Liége des hommes qui pensaient qu’avec un adversaire aussi redoutable que le duc de Bourgogne, il aurait aussi fallu changer de conduite. Ils auraient voulu qu’on

se renfermât dans les places fortes ; qu’on prit de bonnes positions, en se bornant à inquiéter l’ennemi, qui, vu la saison avancée, ne pouvait tenir long-temps la campagne. Mais nul chef n’avait assez d’autorité sur le peuple pour faire prévaloir un tel avis. Et il eût été peut-être dangereux même d’oser l’exprimer publiquement : on aurait passé pour lâche ou pour Bourguignon.

La bataille étant de part et d’autre résolue , l’on convoque àLiégetoutes les milices des bonnes villes et du plat-pays ; on sonne la cloche du ban : les métiers courent se ranger sous leurs drapeaux. On invoque les secours du Ciel : l’on fait transporter à St. -Lambert la célèbre image de Notre-Dame de Steppes ou de Montenac, qui était devenue l’objet d’un culte particulier depuis la bataille gagnée en i2i3 sur le duc Henri de Brabant : on expose sur le maîtreautel de la cathédrale, le fameux étendard, qu’une vieille tradition populaire faisait remonter jusqu’à Charlemagne. Enfin le moment du départ est annoncé. En l’absence de l’avoué de Hesbaye, c’est au brave Berlo qu’est déféré l’honneur de porter l’étendard. L’on suit de point en point les rites anciens. Placé sous la grande couronne qui décore la nef du temple de St. -Lambert, Berlo revêt l’armure blanche,

et la ceinture de même couleur, et on lui remet la bourse contenant cent sous liégeois :

le tout fourni aux frais du chapitre. Les chanoines le conduisent à l’autel : là , conformément à la formule usitée , il jure de rapporter ce gage sacré de la bataille, à moins qu’il n’y reste lui- même ou mort ou prisonnier.

Le prévôt prend l’étendard et s’avance, suivi des chanoines et des chevaliers, jusqu’à la porte de l’église pour montrer à la bourgeoisie en armes ce signe vénéré. Berlo, monté sur un superbe cheval blanc , couvert d’un riche caparaçon blanc, reçoit l’étendard , se met à la tête des métiers : tous le suivent en silence. .

Le peuple parut morne, inquiet et comme frappé d’un pressentiment sinistre à la vue de tout cet appareil militaire et religieux : il était dans les liens de l’interdit, et craignait encore d’attirer les foudres du Ciel en l’invoquant. En effet, cette espèce de consécration, cette cérémonie si auguste et si sainte quand on combattait l’ennemi, sous l’invocation légitime du grand St. -Lambert dont le portedrapeau était comme le chevalier, ne semblaitelle pas téméraire et impie , lorsque l’évêque , successeur de St. -Lambert lui-même, se trouvait dans les rangs opposés ?

L’armée Liégeoise se composait d’environ

KÊVOLUTIÔNS DE LIÈGE

3 o,ooo hommes, tant bons que mauvais dit Comines : tous gens de pied , (sauf environ cinq cents chevaux). Elle n’égalait point pour la tenue militaire , la discipline , la force , la solidité des armes offensives et défensives , les vieilles bandes de Bourgogne, aguerries par une longue suite de combats , et qui formaient, après les Anglais et les Suisses , la plus puissante milice de l’univers. Les Liégeois n’avaient presque point de cavalerie} leur artillerie était peu de chose en comparaison de celle de leurs adversaires. Vainement ils attendirent les gendarmes que leur avait promis Louis XI; il ne leur envoya qu’un ambassadeur chargé de les compromettre et de les tromper en les excitant au combat.

Le premier jour on campa à Xendremael, et le lendemain aBrusteim , où l’on prit position.

28oct. 1767. Arrivés là, les chanoines de St. -Lambert, qui avaient accompagné l’étendard, demandèrent avec instance de pouvoir retourner à Liège ; mais on leur signifia de rester : ce n’était pas chose rare dans ces temps-là que de voir le peuple contraindre des prêtres et même des couvens tout entiers à prendre part aux combats. Quelques chefs expérimentés tels que Barré de Surlet, Strailhe et Berlo , proposèrent de remettre l’action au lendemain, parce que l’armée était fatiguée de la marche quelle ve-

S0U8 LOUIS DE BOURBON

nait de faire , et qu’il fallait lui laisser le temps de se retrancher fortement. Mais on ne voulut point les écouter , on demanda à grands cris la bataille. Les Liégeois s’appuyèrent à droite et à gauche à des marais ; couvrirent à la hâte leurs centres de grands fossés profonds remplis d’eau, et leurs derrières avec une double ligne de chariots.

De son côté le duc de Bourgogne prenait des mesures plus sages qu’il ne semblait appartenir à une tête aussi ardente : il ne lui arriva guère depuis de se montrer si bon général. Son avant-garde , composée d’archers et d’artillerie légère, était commandée par Ravestein. Un corps de douze cents hommes d’armes , destiné à couvrir ses deux ailes , fut placé à droite et à gauche du village de Brusteim.

Le duc se trouvait au centre , avec huit cents cuirassiers environ, et un bon nombre d’archers: il était toujours entouré d’une vingtaine de chevaliers d’élite , chargés spécialement de veiller sur sa personne. Le comte de Marie avait sous ses ordres l’arrière - garde , où l’on comptait environ cinq cents cavaliers anglais. Ce corps devait protéger la retraite en cas de besoin , et contenir la garnison de St. -T rond, commandée par Renard de Rouveroi, capitaine habile et résolu , que l’on savait disposé à ten-

ter un coup de main. Enfin Charles tenait en réserve, un corps considérable d’hommes de pied et de gens d’armes, pour faire tête à l’armée de Louis XI , si elle osait s’avancer, comme on l’avait dit, au secours des Liégeois.

Les milices de Tongres avaient réclamé si vivement l’honneur de combattre en première ligne, qu’il fallût bien le leur céder. Les archers bourguignons commencèrent la bataille en faisant pleuvoir sur les Tongrois une grêle de traits : puis arriva l’artillerie, qui tirant serré et de fort près, les mit en désordre; et les fossés furent gagnés par Ravestein.

Alors les Liégeois s’avancèrent armés de leurs longues et lourdes piques : ce premier choc fut terrible : ils abattirent en un instant quatre à cinq cents hommes à leurs pieds : et alors branlèrent toutes les enseignes bourguignonnes comme de gens -presque déconfits , dit Comines , qui fut témoin oculaire. Les Bourguignons reculèrent à leur tour. Le duc se hâta de faire marcher une partie de sa réserve, commandée par les sires de Crève-Cœur et d’Emeries, qui rétablirent le combat à coup de traits , et qui tombant sur les Liégeois avec leurs fortes épées à deux mains et à double tranchant, en fauchèrent des rangs entiers ('). Néanmoins ceux-

(») Olivier de la Marche.

ci ne reculaient point : ils combattaient à bout portant, avec la hache, l’épée , la masse à pointe de fer : donnant et recevant la mort avec une égale intrépidité. Mais l’artillerie bourguignonne, nombreuse et bien servie, éclaircissait de plus en plus leurs bataillons. La première ligne, composée d’hommes d’élite, avait disparu presque tout entière. Eustache de Strailhe et son fils naturel, qui avaient combattu côte à côte et ne se quittaient jamais, étaient tombés ensemble en se tenant embrassés.

Barré de Surlet aurait pu se sauver : il se fit tuer, ne voulant point survivre à la défaite des siens. Le drapeau de St. -Lambert flottait encore ; mais les chanoines qui le gardaient avaient péri , ainsi que presque tous les chefs des compagnies bourgeoises. Alors la seconde et la troisième ligne plièrent : retirées un instant derrière les bagages , elles s’y défendirent encore : bientôt elles y furent forcées : la déroute devint générale. Comme la nuit tombait, et que les Liégeois se trouvaient garantis de chaque côté par des marais , la cavalerie bourguignonne n’eut pas le temps de les tourner et de les atteindre : de sorte qu’il n’en périt guère après le combat. Les vaincus perdirent six mille hommes au moins dans cette journée; d’autres disent

neuf mille. Ils laissèrent au pouvoir de l’ennemi 3oo chariots chargés de vivres et de munitions , 6 pièces de canon et 120 serpentins.

A Liège, on attendait des nouvelles de la bataille avec une mortelle anxiété. Vers le milieu de la nuit , on vit arriver le comte de Berlo et sept autres cavaliers , couverts de boue, de sueur et de sang : ils rapportaient l’étendard de St. -Lambert, mais tout brisé et déchiré.

Personne ne les interrogea : leur aspect et leur morne silence en disaient bien assez : en un instant la désolation et la terreur se répandirent par toute la ville.

Un Liégeois montra peu de courage dans cette occasion mémorable. Raes de Heers , cet audacieux agitateur du peuple , cet homme si fier sur la place publique , tourna le dos à l’ennemi beaucoup trop tôt pour n’être point remarqué. Ils’enfuit bride abattue jusqu’à Oreye; de là il écrivit à sa femme de se réfugier à Mont joie avec ce qu’elle avait de plus précieux, disant qu’il ne tarderait pas à l’y rejoindre. Mais le lendemain ayant rencontré sur la route de Liège une pauvre femme, qui lui dit que tout y était tranquille , qu’on y parlait même de se défendre , il reprit courage , revint en ville et osa se montrer au peuple} il excusa du mieux qu’il put la fuite de sa femme, et se con-

sors LOUIS DE BOUBBON. 97

certa avec l’ambassadeur du roi de France afin de s’opposer à ceux qui voulaient traiter avec les Bourguignons. Tout le clergé, et les riches bourgeois qui avaient des propriétés eh Hesbaye, voyant brûler et détruire le pays, opinaient pour se rendre au plus tôt; les autres disaient que la perte des biens serait peu de chose si les courages ne se laissaient point abattre; que la saison était trop avancée et l’armée ennemie en trop mauvais état, pour qu’un siège fut à redouter; qu’en temporisant on sauverait tout. Ces deux avis prévalaient tour à tour parmi le peuple : toutefois les partisans de la paix ayant fini par l’emporter, on se hâta d’envoyer au duc 3oo bourgeois des plus notables pour lui présenter les clefs de la cité et lui crier merci. Ils s’avancèrent jusqu’à Ste.-Walburge; mais le duc s étant retiré, ils ne trouvèrent plus que Humbercourt et le grand bâtard de Bourgogne qu’ils ramenèrent à Liège avec eux. Berlo, qui gardait la porte de Ste.- Marguerite, leur demanda quelles propositions d’accommodement ils apportaient. Humbercourt répondit que le duc n’exemptait la ville que du pillage et du feu. « En ce cas , dit » Berlo, nous ne vous ouvrirons point; car » nous voulons avoir tout au moins la vie » sauve.» Alors les 5oo bourgeois, avec Hum-

bercourt et ceux de sa suite, rebroussant chemin, allèrent passer lanuit à l’abbayedeSt.-Laurent. Pendant cette même nuit , on délibérait à Liège pour savoir si l’on se soumettrait , ou si l’on se défendrait.

Nous emprunterons ici quelques-unes des paroles de Comines , témoin oculaire , dont le récit offre un tableau fidèle et animé de ces assemblées des communes au moyen-âge, où, après avoir long-temps disputé, l’on finissait souvent par prendre le plus mauvais parti.

« Quand vinrent les neuf heures du soir, nous » ouïmes sonner la cloche, au son de laquelle » iis s’assemblèrent ; et se douta le sieur de » Humbercourt que ce fut pour nous venir as- » saillir; car il était bien informé que Messire » Raes de Lintre ( ou de Heers) , et plusieurs » autres ne voulaient consentir à cette paix : » mais le seigneur de Humbercourt disait :

» Si nous pouvons les amuser jusqu’à minuit , » nous sommes échappés : ils seront las , et leur » prendra envie de dormir; et ceux qui sont mau- » vais contre nous , prendront dès-lors la fuite , » voyant qu’ils ont failli à leur entreprise. » Et il leur dépécha deux des otages qui l’avaient suivi. De l’abbaye de St.-Laurent jusqu’à la porte de la ville, il n’y avait que deux traits d’arc environ.

SOUS LOUIS DE BOUKBON

Les envoyés de Humbercourt s’y présentèrent, annonçant qu’ils apportaient de bonnes propositions par écrit de la part du seigneur de Humbercourt, lieutenant du duc de Bourgogne; qu’il convenait d’aller les examiner au palais. L’un des maîtres de la cité qui se trouvait là les y conduisit. De nouveau la cloche sonna. Bon, dit Humbercourt, les voilà embesognés.

Cependant les deux bourgeois ne revenaient point ; l’on entendait à la porte un plus grand bruit qu’auparavant. La foule s’y pressait , montait sur les murailles, et disait mille vilenies aux Bourguignons. Humbercourt en conclut que le péril devenait plus grand, et il dépêcha quatre nouveaux otages , porteurs de meilleures paroles encore que les premiers. Il les chargea de représenter de sa part aux Liégeois : « Qu’il les avait toujours bien traités lorsqu’il fut gouverneur de leur ville; qu’il ne voudrait consentir à leur perdition ; qu’ils devaient le considérer comme un des leurs , puisqu’il était inscrit dans le métier des maréchaux et de févres, et en avait porté robe de livrée; qu’ils pouvaient bien ajouter foi aux promesses d’un homme auquel plusieurs d’entre eux devaient la vie. » Ces députés furent accueillis par les uns avec d’outrageuses paroles , tandis que d’autres criaient qu’il les fallait

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