RÉVOLUTIONS UE LIÈGE
ouïr. Enfin derechef on entendit sonner la cloche du palais, dont Humbercourt eut trèsgrande joie. Et puis s’éteignit peu à peu le bruit qu’on faisait à la porte, et au lointain dans la cité. Et Humbercourt, de s’écrier : ville gagnée! En effet, versdeux heures après minuit, on conclut qu’on tiendrait l’appointement proposé , et qu’on lui livrerait une des portes. Raes de Heers s’échappa au milieu des ténèbres, de cette malheureuse cité, dont il emportait les malédictions, pour n’y plus rentrer que bien des années après , et en proscrit.
Si les Liégeois ( dit Comines), eussent traîné les négociations seulement pendant deux jours, l’ennemi se voyait forcé de rétrogader. Il commençait à sentir la disette : il ne pouvait plus tenir la campagne, tant la saison était mauvaise, et les chemins délabrés. Les Liégeois avaient des remparts, des vivres, des munitions, des soldats; mais cette multitude, qui se pressait dans la cité , et qui ne reconnaissait plus de chefs, augmentait la confusion et la crainte générales ; et comme on n’avait rien prévu que la victoire, on prit tout à coup une résolution plus désespérée et plus désastreuse que la défaite elle-même.
7 Novembre. La capitulation étant signée , le duc se mit en possession de Liège avec tout l’appareil d’un
SOUS LOUIS PE BOURBON. <01
conquérant : il fit abattre la porte Ste. -Marguerite, niveler les fossés et démolir vingt toises de murailles , pour rendre son entrée plus imposante. La rue qui aboutit à Ste. -Marguerite fut bordée d’une double haie de supplians : d’un côté les prêtres , de l’autre les bourgeois : tous la tête découverte et la torche, au poing. L’évêque de Liège marchait à la suite du duc de Bourgogne, avec le fameux cardinal la Ballue , ambassadeur de Louis XI. Le duc fit plusieurs tours dans la ville entouré de son orgueilleux cortège, avant de descendre au palais de l’évêque : celui-ci s’établit dans la maison de Mérode , située sur la place St.-Lambert.
On convoqua les métiers au palais pour leur communiquer les conditions du traité que le prince imposait aux Liégeois ('). C est un monument mémorable du terrible droit de la guerre au i5 e siècle, qui mettait à la merci du vainqueur la personne et les bien 9 du vaincu.
(j) Cet acte, dont on conserve l'original dan» les Archives île Liège, est du (8 novembre.il en existe plusieurs autres copies sur parchemin, tant à Liège qu’à Bruxelles. Fisen parle de cette pièce comme si elle avait disparu de sou temps. Ni Chapeauville , ni Foullon, ni Bouille ne semblent l'avoir eue sous les yeux. Ce n’est que dans le journal d’un moine de St. - Laurent, appelé Adnanut de Veteri Busco, qui tint note exacte des principaux événemens arrives sous Hiusberg et sous Louis de Bourbon, que nous trouvons un
On y voit comment un prince visant au pouvoir absolu , dépouillait savamment les communes de leurs franchises, de leurs lois, deleurs tribunaux , de leurs remparts , de leurs armes et des signes même de leurs libertés, pour les placer sous sa domination arbitraire; et comment ce prince justifiait par l’abus de sa victoire même, la haine profonde des vaincus contre son gouvernement.
Le préambule rappelle avec beaucoup de détails, en reprenant les choses dès l’origine, les démêlés survenus entre Louis de Bourbon et ceux de la cité, des villes et pays de Liège; la sentence portée par le St. -Siège, à laquelle ils refusèrent d’obtempérer; les méfaits dont ils se rendirent coupables envers leur seigneur; l’intrusion et l’usurpation de Marc de Bade;
extrait fidèle et complet des traités de 1465 et 1467. Je dois à l’extrême obligeance de M. Gacbard, auteur des Analecles Belgique * , et Conservateur des Archives dn royaume , des analyses littéralement translatées de ces actes importans et de plusieurs autres pièces inédites. Je fais des vœux sincères pour que le gouvernement soutienne l’entreprise savante et ardue de M. Gacbard, et de ceux qui auraient le courage de marcher sur ses traces. C’est le seul moyen de posséder quelque jour une histoire nationale intéressante et vraie. Qu’on ne perde point de vue l’utilité d’un tel travail : l’histoire est la partie expérimentale de la politique ; la science qui fait le mieux connaître les besoins moraux et matériels , le caractère indélébile et les institutions vitales de chaque peuple. Et quel peuple doit être plus empressé de connaître les siennes , que cette Belgique qui vient enfin de prendre rang parmi les nations !
SOLS LOUIS DE BOURBON
leur alliance avec un grand roi à l’encontre du duc Philippe; les guerres qu’ils suscitèrent à la maison de Bourgogne; les traités qui s’en suivirent , toujours violés par eux ; les hostilités des Dinantais , fomentées par les Liégeois ; la réduction de ceux-là à perpétuelle merci ; les damnabies alliances des villes entre elles contre la teneur des traités; et enfin la bataille de Brusteim, qui les mit en la puissance du duc. « Là quelle chose véant ( poursuit le duc ) , co- » gnoissant leurs offenses , et qu’ils néstoyent pas » en état de pouvoir résister à nostre puissance ; » s’étant rendus comme vaincus j et leurs corps , » biens, privilèges, libertés et franchises , mis en » nostre pleine disposition et voulonté , sauf seu- » lement de bouter le feu et le pillage ; et à cette » fin, ayant envoyé aux champs, audevant de » nous , grand nombre d’habitants en leurs sim- » pies chemises, deschaux, et à testes nues ; les » quels estant à genoux ; nous estant en armes ; et » nous ayant présenté et délivré les clefs des portes » de la dite cité, en nous suppliant en l’honneur de » Dieu, avoir pitié d’eulx, et les recevoir en notre » grâce {f),etc., eu égard à leur obéissance » envers nous et notre cousin, aimant mieux » faire grâce, qu’user de rigueur, et après
(>) Extrait textuel.
» mûre délibération, au palais, en présence » de l’évêque, des gens d’église, de tout le » peuple et de plusieurs nobles, avons pro- » noncé la sentence suivante :...»
i° Sont abolis les tribunaux suivants : les 14 échevins ; les 12 alleux ; les 12 des lignages ; les XXII ; les maîtres de la cité ; les jurés des vinables ; les gouverneurs des métiers , qui sont au nombre de 64; les 10 hommes de chaque métier qui font exécution réelle sur corps et biens; les commissaires, qui sont au nombre de 1 6 ; les 325 les 6 de la foire ; les \ de la violette ; Vanneau du palais , et de la paix Notre-Dame , si avant que la dite cour puisse atteindre le duc, ses pays, seigneuries, ou sujets. En conséquence déclare confisqués tous les privilèges , chartes , titres , registres et autres enseignemens que ceux de la cité pouvaient avoir.
2 0 L’évêque instituera chaque année , au premier jour de mai , au lieu et place des tribunaux ci dessus, 1 4 échevins, qui à la semonce du maïeur, également commis par lui, connaîtront dans la cité et les faubourgs de tous cas civils et criminels. On pourra appeler de la sentence des échevins à l’évêque et à son conseil.
5 ° Les échevins devront juger selon droit et raison écrite, sans égard aux coutumes abusives du temps passé.
4° Chaque année, le 4 mai, les nouveaux, échevins prêteront au duc et à ses successeurs le serment qu’ils lui seront bons et obéissans , sans entreprendre sur lui ni ses pays; et qu’ils le reconnaîtront comme souverain avoué et gardien de la cité, des églises de Liège et deLooz...
5° Les échevins ne pourront étendre leur juridiction au delà de la cité...
6° Le siège épiscopal et la cour spirituelle ne seront plus en cette cité, vu que par ses grands crimes , offenses et maléfices elle s’est rendue inhabile à jamais l’avoir. Du consentement de l’évêque et du chapitre, le duc ordonne que la cour spirituelle sera transportée à Trecht ( Maestricht), Louvain etNamur...
7 ° Sont abolis tous privilèges de bourgeoisie dans la cité...
8° Sont abolis à toujours les 3a métiers. Chacun pourra , sans payer charge , faire un ou plusieurs métiers , ainsi que bon lui semblera : leurs bannières, franchises, Chartres, lettres et registres, seront rendus par eux.
9 ° Toutes alliances des villes entre elles, ou avec ceux de la cité , sont annulées. Il leur est sévèrement défendu d’en contracter à l’avenir. . .
io° Le perron , qui est au marché de la cité , sera enlevé , et monseigneur le duc en fera son plaisir. Jamais on ne pourra relever ledit perron ,
ni en remettre un autre, en quelque lieu que ce soit de la cité , ni le faire figurer dans les armes de Liège.
ii° Est aboli l’office de fermeté établi pour l’entretien des chaussées et ponts de la cité.
ia° Toutes coutumes et usages introduits ou consentis par la paix de Fexhe et autres , contre les libertés et franchises des églises et personnes ecclésiastiques du diocèse de Liège, sont abolis.
j 5 ° L’évêque de Liège, ses successeurs et ceux de la cité, ne pourront établir d’imptôs sur les denrées montant ou descendant la Meuse , sans le consentement des ducs de Brabant , comtes de Hainaut et de Namur.
* 4 ° Tous absens et fugitifs de la principauté sont déclarés bannis , et leurs biens confisqués.
1 5 ° Les bannis pour crimes, soit des terres du duc , soit de celles de l’évêque , ne pourront réclamer d’asile dans l’un ni dans l’autre pays.
1 6° Seront confisqués , nonobstant tous usages contraires , les corps et biens de ceux qui dans le territoire de Liège , commettront crime de lèze-majesté, ou autres attentats énormes contre l’évêque ou monseigneur le duc.
17 0 Seront confisqués au profit de monseigneur de Liège , les héritages, terres et seigneuries situés hors de la banlieue de la cité , appartenans à ceux qui ont tenu parti contraire à lui.
SOUS LOUIS DE BOUBBON. 107
i8° Ceux qui se sont emparés des joyaux et biens des églises de Huy , seront contraints à les rendre.
19° Ceux de la cité et du pays devront restituer à monseigneur l’évêque, les dépenses par lui faites pour les procès mus à la cour de Liège, à Rome et ailleurs.
20° La sentence du pape sera observée et entretenue.
2i° Les sujets et justices des cours, bans et échevinages des pays du duc, comme les sujets de ses vassaux et ceux de son ancienne garde et avouerie , lesquels par ci-devant ont usé de la loi de Liège, en sont exempts désormais.
Ils sont également dispensés de répondre à l’anneau du palais , au perron à Liège, devant les 22, à la paix Notre-Dame, et ailleurs.
2 2 0 Suivant le contenu du traité de St . -T rond, ceux de la cité et des pays de Liège et de Looz , paieront 6000 florins pour l’érection d’une chapelle en tel lieu qu’il plaira au duc.
23 ° Ceux de la cité et principauté de Liège ne pourront jamais prendre les armes contre le duc ou ses successeurs, leurs pays et seigneuries. Il leur est 'pareillement défendu de s'armer contre d’autres pays , de forger artillerie et munitions de guerre , de faire alliance avec aucuns princes , sans le consentement du duc ou de ses
successeurs, sous peine de 200,000 florins du Rhin.
24° Ceux de la cité remettront au duc les traités qu’ils ont faits contre lui.
25 ° Le duc, et ses successeurs, ducs de Brabant et de Limbourg , seront nommés gouverneurs et avoués souverains , héritables , généraux et particuliers , des églises , des villes et pays de Liège et de Looz. Ceux de la cité seront tenus de les servir envers et contre tous , s’ils en sont requis.
26° Toutes autres avoueries particulières sont abolies (>)
3 o° Pour rachat des personnes et des biens des manans de la cité qui sont à la volonté de monseigneur , et pour les frais de la guerre, ceux de Liège lui paieront comptant 1 20,000 lions d’or de 60 gros, monnaie de Flandre ; et cela, indépendamment des sommes dont ils lui sont redevables en exécution des traités conclus avec lui et avec le feu duc son père.
3 i° Les portes, murailles et fortifications de la cité seront démolies , et les fossés remplis, « tellement que l'on y puisse par tous costez en- » trer, comme en ung village ou ville champes- » tre (*). » Ils ne pourront jamais être rétablis
( 1 ) I.cs articles omis se retrouvent dans le traité St, -Trond que nous avons rapporté.
(>) Extrait textuel.
sans le consentement du duc ou de ses successeurs.
3a 0 Sans le même consentement , ne pourrontêtre construits ou réédifiés aucuns châteaux ou forteresses dans les villes de Liège et de Looz
36° Seront également démolis les murs, portes et fortifications desdites villes ; et les habitans d’icelles ne pourront porter armes offensives...
43° Le duc et ses successeurs jouiront du tonlieu et des rentes et cens dus à cause du pont d’Amercœur.
44 ° En réparation de la mort de Jehan Charpentier et d’autres personnes innocentes, ceux la cité délivreront au duc douze personnes à son choix pour en faire à son plaisir.
45° Tous jugemens rendus pendant la guerre contre ceux qui ont tenu le parti de monseigneur de Liège , sont annulés.
46° Les points du traité fait ci-devant avec le duc et avec feu son père, demeureront en leur force, en tantqu’il n’y est pas dérogé ci-dessus.»
Telle fut la sentence dictée par Charles aux Liégeois. Le 26 novembre on réunit le peuple au palais, en présence de monseigneur Louis de Bourbon, d’un grand nombre de gens d’église, de bourgeois de la ville et du pays, et de beau-
no
coup de grands seigneurs de la suite du duc.
Charles fit lire par M tre Jean Gros, le jeune, son premier secrétaire, les conditions ci-des- » sus : « Après quoi , Pierre , seigneur de » Goux, son chancelier, fit plusieurs remon- » trances et demanda au peuple assemblé , s’il » voulait accepter et accomplir ladite sentence ? » Tous répondirent, oui, oui! en levant leurs » mains pour en faire serment. — Le chancelier » demanda ensuite à l’évêque , si c’était bien son » gré et consentement ? à quoi il répondit, oui ! » Comme aussi le firent les chanoines de la » grande église de Liège. — Alors le duc dit à » haute voix , aux bourgeois assemblés : qu’ils » tinssent et accomplissent bonnement et dû- » ment ce qu’ils avaient juré , et qu’il serait » d’eulx et de leurs biens , bon protecteur et » gardien. »
Par un autre acte du 28 novembre (*), Charles remet aux habitans de la terre et châtellenie de Franchimont « les crimes, délits et malé- » fices dont ils se sont rendus coupables en » prenant les armes contre lui, mais aux con- » dilions suivantes :
i° Qu’ils obéiront à leur évêque ; à la sentence du pape; à lui duc, comme étant leur
(1) Extrait do même registre que le précédent.
SOUS LOUIS DE BOURBON. m
avoué et gardien souverain ; et au règlement qu’il a porté touchant le gouvernement et la police du pays.
a 0 Qu’ils démoliront en déans un mois, tous leurs boulevards et forts quelconques.
5° Qu’ils apporteront, dès maintenant, èsmains du sieur de Humbercourt, son lieutenant général, et de messire Thierry de Boursset, sénéchal de Limbourg, tous leurs bâtons « poudre , arbalètes , crennequins , bâtons à mains , et armures de toute espèce ; sans pouvoir jamais en avoir d’autres qu’avec sa permission.
En comparant cette première partie du règne de Louis de Bourbon au règne de Jean de Bavière, il est impossible de n’être pas frappé de lasimilitude et en quelque sorte du parallélisme des hommes et des événemens. Il y a toutefois cette différence, que Jean de Bavière, cruel jusqu’à la férocité, se baignait à plaisir dans le sang des Liégeois ; tandis que Louis de Bourbon, prince léger, voluptueux, sans énergie, semblait assister indolemment aux funérailles de son pays, content de tirer sa part des dépouillés de ses sujets. Et toutefois, nous verrons plus tard ce jeune homme mûri, retrempé en quelque sorte par l’expérience et le malheur, témoigner un vif désir de réparer ses fautes, et rompre courageusement ses liens
d’iniquité. Mais c’est qu’alors ses courtisans pervers l’avaient quitté : c’est qu’au fond il y avait quelque chose de franc et d’honnête dans ce caractère trop faible pour supporter la prospérité et le pouvoir à une époque si orageuse. La défaite de Brusteim retentit d’abord en Flandre(').Les Gantois révoltés, se soumirent. Le duc les priva de leurs bannières , d’une grande partie de leurs privilèges, et du droit d’élire leurs magistrats.
Cependant Humbercourt était venu s’installer de nouveau à Liège; il y pressait l’exécution du traité avec une rigueur despotique. Quelques-uns des principaux chefs de partis avaient déjà porté leurs têtes surl’échafaud; les autres se sauvèrent en France, et l’on confisqua leurs propriétés. Tous les biens des métiers furent adjugés à l’évêque : ceux de Raes de Heers, qui étaient très-considérables , à Humbercourt. Le perron fut enlevé et transporté à Bruges, et l’on y fit graver une inscription latine, injurieuse pour les Liégeois. Les tours et les remparts de Liège et des autres vrilles furent rasés. On poursuivit la rentrée des contributions énormes imposéessur le pays avec une rigueur telle, que ne pouvant y satisfaire,
(1} Meyer.
sors Loris de botjbbon.
beaucoup de familles abandonnèrent leurs propriétés. La défiance, la terreur et la délation régnaient partout. Une pauvre femme du peuple fut condamnée à mort pour avoir dit :
que le duc n est-il en paradis! Un grand nombre de fugitifs allèrent grossir la troupe de ces proscrits, de ces vagabonds, qui devaient attirer sur leur patrie un dernier orage, plus terrible que tous les autres.
Vers la fin du mois de mars, on annonça 1468 . l’arrivée d’Onufre, évêque de Tricaria, légat du St.-Siége. Il avait mission de rétablir la bonne harmonie entre le prince et ses sujets, et de relever ceux-ci de l’interdit dont ils étaient frappés depuis cinq ans. Il paraît qu’on s’aperçut enfin à Rome que le pape avait été joué par le duc de Bourgogne, et qu’il pouvait bien y avoir aussi quelques torts de la part de Louis de Bourbon dans les querelles sans cesse renaissantes entre lui et ses sujets.
Le légat donna d’excellens conseils à l’évêque : il l’engagea à prendre en mains le gouvernement de ses états; à s’opposer à la domination arbitraire et violente des agens du duc de Bourgogne; à pardonner à des sujets égarés et malheureux , et à rappeler peu à peu les bannis.
Mais Bourbon, emporté par ses goûts juvénils, lui laissa le fardeau des affaires, et se hâta d’al-