M RÉVOLUTIONS DE LIÈGE
1er à Bruxelles y dépenser sa part du butin.
Il ne rêvait que tournois et comédies ; il essayait de répéter dans sa petite principauté de Liège, les jeux et les spectacles dont il avait été jadis témoin à la cour de Bourgogne.
Il voulait avoir jusqua des gardes du corps d’une taille extraordinaire, et magnifiquement vêtus, à l’instar de ceux du duc. Dans cette ville infortunée, qui ressemblait alors à un vaste désert , il imagina de donner une fête. A cet effet , il fit construire une barque élégante , une espèce d ’yacht, chargée de peintures bizarres , et de toute sorte d’ornemens de son invention , où il ménagea une estrade élevée pour ses acteurs et ses musiciens : s’y étant placé luimême avec les gens de sa suite, il se laissa descendre dans cet appareil, de Liège à Maestricht, aux sons d’une harmonie joyeuse, à la vue de tout un peuple indigné et désolé.
Tandis que l’évêque s’éloignait de ses états, et que Humbercourt se trouvait à l’armée de Bourgogne , une bande de malheureux proscrits, auxquels se réunirent un certain nombre de rivageois et de Franchimontois , ayant appris que Liège n’était point gardée , et que la guerre allait se rallumer entre la France et la Bourgogne , se présentèrent tout à coup aux portes de la cité.
Jean de Pille (t), capitaine des Tongrois, à la bataille de Brusteim, Georges de Strailhe et Pincent de Bueren , les commandaient. Dès qu'ils se virent maîtres de la cité, ils établirent une police sévère parmi leurs troupes, cequi n’était pas facile avec des hommes que la vengeance et la misère devaient rendre cruels et avides : mais ils sentai ent ce que leur position avait de hasardeux . Ils allèrent se jeter aux pieds du légat , et n’eurent pas besoin de longs discours pour lui dépeindre leur triste situation. Ces malheureux , errant depuis plusieurs mois dans les Ardennes, pays inculte, désert, couvert d’immenses bruyères et d’immenses forêts , avaient vécu et couché sur la dure, comme des animaux sauvages : halés , couverts de haillons, défigurés par la longueur de leur barbe et de leurs cheveux , ils étaient méconnaissables aux yeux même de leurs proches. Ils dirent qu’ils rentraient dans leur patrie pour y vivre, sinon pour y mourir; qu’ils n’avaient d’intention hostile contre personne; qu’ils suppliaient le légat de les réconcilier avec leur prince ; qu’ils se soumettaient d’avance à toutes les conditions qu’on voudrait leur imposer. Le légat se rendit
(1) Dans les ouvrages du temps, les noms sont souvent altdrds: quelques auteurs l’appellent de FilUrt; Connues le nomme Messire Jean de Fillette.
à Maestricht auprès de Bourbon, qui touché des maux du pays, consentit à leur pardonner. L’évêque avait déjà promis de revenir au milieu des siens, lorsqu’il reçut une lettre du duc de Bourgogne , portant, qu’informé de la nouvelle entreprise tentée par quelques brigands, il envoyait Humbercourt pour lui donner conseil} que bientôt il arriverait luimême pour les châtier, étant sur le point d’en finir avec le roi de France. L’évêque, entièrement soumis aux volontés du duc , au lieu de partir pour Liège, se rendit à Tongres avec le légat, afin d’y joindre Humbercourt. Mais de Ville, Bueren, et les principaux chefs des bourgeois, consternés de voir leurs projets déçus, et redoutant l’inexorable vengeance du duc, prirent tout à coup un parti désespéré (*)} ils se dirent que, puisque leur évêque ne savait ou ne voulait pas les défendre, il fallait qu’il leur servit d’otage : et avec une partie de leur
monde, ils prirent le chemin de Tongres, dans
(i) Les gens de cette nation passent facilement de l'nn à l’antre extrême, dit Piccolomiui. ld ergo conspicaii Leodienseï, quorum in utramque partem, et ad hnmilitatem, et ad contumaciam , vehemens erat nature, aliam , ut in desperatione rerum fit, salutis raliontm adorti ,elc. Le célèbre Waller- Scott a étrangement dénaturé quelques-uns des caractères, et des faits assez singuliers, assez poétiques que nous allons essayer de raconter. La faute n’en est peut-être pas à Walter-Scott, mais à nos historiens qu’il n’a point connus.
la nuit du 8 octobre. Bourbon se croyait si bien en sûreté, à cause de la présence de Humbercourt et d’un détachement de Bourguignons qui l’accompagnait, qu’il n’avait pas même voulu qu’on mit des sentinelles aux portes de cette ville entièrement démantelée.Les Liégeois y entrèrent donc sans obstacles. Divisés en trois bandes , les uns allèrent droit au logis de l’évêque, et les autres à celui deHumbereourt, tandis que le reste gardait les avenues. Les gens de Humbercourt, réveillés en sursaut, s’étant mis en défense , il y en eut quelquesuns de tués. Lui se sauva en toute hâte , par les jardins, chez l’évêque 3 lequel à son tour se réfugia dans la maison du légat, par une ouverture que l’on pratiqua dans le mur mitoyen. Cinq ou six chanoines de St. -Lambert voulant forcer les postes pour s’enfuir, furent mis à mort dans la bagarre. Le légat sortit , et demanda comment il se faisait que des hommes qui naguères imploraient la paix à genoux , par son intercession , menaçaient maintenant ses jours, et ceux de leur évêque, de celui-là même qu’ils avaient appelé à eux pour les protéger ? Les chefs répondirent que leurs sentimens n’étaient en rien changés} qu’ils respectaient leur évêque et le légat} qu’ils les garantiraient de toutdanger et de toute injure}