DE RULHIÈRE
PAR H.-J. DE CHÉNIER (i).
C'était un sujet bien triste, mais bien instructif, que l'histoire des révolutions de Pologne , et du démembrement de cette république. Un pareil tableau , tracé par Rulhière, est digne à tous égards d'une haute attention . L'on ne trouve point ici un compilateur d'anecdotes, encore moins un compilateur de gazettes. C'est un véritable historien , qui sait choisir et classer les incidents , les resserrer, les étendre, les faire ressortir, selon le degré de leur importance, et coordonner habilement toutes les parties d'un vaste ensemble. A mesure que la série des faits l'exige ou le permet, il distribue dans son ouvrage, à la manière des historiens de l'antiquité , des notions détaillées sur Torigine et les mœurs des Polonais, des
(1) Tableau historique de Vétat et des progrès de la littérature française^ depuis 1789, page 568; édition de 1835.
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Moskovites, de la horde inhumaine des Zaporoves, des diverses hordes tatares; desTurks,à qui deux siècles de conquêtes n'ont laissé qu'une faiblesse orgueilleuse, et les souvenirs d'une gloire éclipsée; des Monténégrins, qui bordent le golfe de Venise, des Macédoniens , des Épirotes, des Grecs du Péloponèse, et, parmi ces derniers, spécialement des Maînotes, qui, si près du joug ottoman , conservent encore la rudesse, le fier courage, et jusqu'à l'indépendance des Spartiates leurs ancêtres. Des liaisons intimes avec les chefs des différents partis polonais, l'aide des ministres et des ambassadeurs les mieux instruits des affaires de l'Europe , tous les genres de secours , notes diplomatiques , mémoires particuliers, lettres sans nombre , entretiens confidentiels, avaient mis l'auteur à portée de recueillir des éclaircissements très-curieux, et d'assigner quelquefois avec précision les causes longtemps secrètes des événements publics. C'est ainsi qu'en parlant de la correspondance établie durant quinze années entre Louis XV et le comte de Broglie, à l'insu du ministère français , il explique par quelle intrigue bizarre les agents de la cour de Versailles ont pu recevoir en même temps des ordres directement opposés, donnés au nom du même roi. Il ne jette pas moins de jour sur la conduite des cabinets qui déterminèrent le sort
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de la Pologne. Il développe des caractères qui semblent d'une vérité frappante; Catherine, dont Fanabition s'irrite parles voluptés, dévorant à la fois des yeux et la Turquie et la Pologne; Frédéric, longtemps vainqueur rapide, désormais lent médiateur, n'usant ni ses soldats ni ses trésors, où suffisent la force des circonstances et le poids de sa renommée; Marie- Thérèse, faisant prouver par de vieux diplômes les droits qu'elle s'assure avec l'épée ; son fils, l'empereur Jos^h, impatient de régner, de réformer et d'envahir ; près d'eux, le prince Kaunitz, fondant sa vieille réputation sur un traité qui jadis étonna l'Europe, en réconciliant la France et TAulriche; ministre laborieux, quoique frivole à l'excès, rusé sous l'air de l'indiscrétion, sincère dans sa vanité, faux sur tout le reste, adroit et heureux négociateur, à qui la malice des courtisans pardonnait quelque mérite en faveur de ses ridicules. Aux bornes de l'Europe , d'autres images se présentent ; les agitations de Constantinople , l'indécision du divan, l'ineptie politique et militaire des grands- visirs, les qualités inutiles du sultan Mustapha, trop bien intentionné pour ne pas sentir, mais trop ignorant pour guérir les maux d'une monarchie théocratique, où Tignorance est un point de religion. Non loin de là, un descendant
de Genghiskan, Krim-Gueray, qui, du sein de sa
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disgr&ce^ avait éclairé le sultan sur les projets de la Russie y apparaissant tout-à-coup à la tête de ses Tatars , et arrêté par une mort soudaine , tant la destinée sert bien Catherine. Au milieu de ces mouvements, la Pologne, envahie par les armes russes^ déchirée par les factions intérieures, préfère au joug étranger les caprices de sa liberté ombrageuse. On admire encore cette liberté sur des ruines , et ses derniers soutiens qui succombent; un vieillard octogénaire, le grand-général Braniçki , beau-frère du roi, mais tout entier à la patrie; un prince Radzivill, épuisant pour elle son immense fortune, bravant la persécution, la misère et la fuite; des hommes nouveaux, des parvenus à la gloire, Pulaski et ses deux fils, levant des troupes qui sont quelquefois victorieuses; deux prélats respectables, Krasinski, évêque de Kamienieç, organisant avec son frère une confédération puissante; et l'évêque de Krakovie, Gaétan Soltyk, martyr intrépide, dévoué sans espoir à la cause commune, n'ayant d'autre attente qu'un exil en Sibérie, attente que le gouvernement russe n'a pas trompée ; enfin, Mokronoski, plus brillant qu'eux tous, se trouvant partout où l'intérêt public l'appelle, aux diétines, aux ai*mées, dans la diète; à Versailles, dans le cabinet du duc de Choiseul; à Berlin, dans celui de Frédéric; ardent, jeune.
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ayant tous les courages, comme aussi toutes les passions nobles; servant Tamour et Thonneur^ mais avant tout la liberté de son pays; héros des temps chevaleresques, et républicain des temps antiques. On conçoit aisément que l'auteur comble d'éloges des personnages si dignes du souvenir reconnaissant de l'histoire. S'élonnera-t-on s'il ne traite pas aussi bien ce Poniatowski, longtemps obscur citoyen d'un État libre, amant favori d'une princesse étrangère, couronné par elle à force ouverte , lui vendant pour le nom de roi la servitude publique et la sienne; et, malgré son infatigable obéissance, ne parvenant à jouer sur le trône que le rôle d'un courtisan disgràxîié?
Au reste, quelques travaux que suppose l'Histoire des Révolutions de Pologne, on a lieu d'être surpris queRulhière n'ait pu l'achever en vingtdeux ans. Telle qu'elle est néanmoins, c'est elle qui le maintiendra célèbre. Elle n'est pas seulement beaucoup plus étendue que ses autres écrits, elle leur est fort supérieure; et c'est à haute distance qu'elle s'élève au-dessus de toutes les productions historiques publiées depuis vingt ans en Europe. Peut-être, à une révision scrupuleuse, Rulhière eût-il cru devoir abréger les trois pre miers livres , qui ne sont qu'une introduction ; mais il n'eût rien changé sans doute aux trois
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suivants, où sont réunies tant de beautés énergiques. C^est là qu'il accumule sans confusion les principaux traits de son grand tableau ; en Russie^ la fin languissante d'Elisabeth, les courtes folies de Pierre III, le prompt veuvage de Catherine ; en Pologne, la longue agonie du roi Auguste, et celle même de son pouvoir; les outrages prodigués à Brulh, son ministre ; les trames des Czartoryski, l'astuce habile de Keyserling, Taudace féroce de Repnin ; et cette diète trop mémorable où Stanislas Poniatowski fut élu roi des Polonais par le sabre des Moskovites. Le reste est moins fort sans être faible; et plusieurs morceaux sur les réclamations des dissidents, sur la guerre des Turks, sur les confédérations polonaises , sont encore animés par un talent rare. L'auteur, dans les diverses parties que nousindiquons, approche quelquefois de Thucydide, dont il retrace les formes heureuses; et, si l'ouvrage entier se soutenait à ce degré de vigueur, après les chefs-d'œuvre de Voltaire, d'ailleurs conçus et exécutés dans une manière différente, nous cherchons en vs^in quelle histoire il serait possible de lui comparer, pour la beauté du plan , pour l'art de mettre en jeu les caractères, pour la chaleur et la grâce du style.
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