X. Changements occasionnés par le règne de Pierre III
Pierre IIl, né en Holstein, d'une sœur d'Elisabeth , et souverain de ce duché, monta sur le troue de Russie. Le règne de ce prince en démence commença par quelques actions où il entrait de la grandeur et de la justice. Il rappela de Sibérie tous ces illustres exilés qui avaient fait autrefois la gloire de cet empire ; et ceux dont le tempérament robuste avait résisté aux rigueurs d'une captivité si longue reparurent à cette cour : tristes objets de curiosité pour une génération nouvelle, qui ne connaissait d'eux que leur gloire et leurs malheurs. Ces vieillards , au sortir de leur prison, demandèrent à quitter cet empire; mais la méfiance naturelle à ce gouvernement contre tous ceux qui ont connu son état intérieur, leur refusa cette liberté. Il leur fallut attendre dans une fortune médiocre, dans l'abandon et dans l'oubli^ le dernier terme de leur vieillesse. Biren revint parmi cette foule ; et sa présence, qui rappelait d'horribles souvenirs, fit aussitôt prévoir de nouvelles calamités.
Pierre III, à peine monté sur le trône, restitua au roi de Prusse, sans aucune condition, toutes les conquêtes faites par les armes russes. « Il faut, disait-il, que chacun se console de ce quil a souffert, rentre dans son bien et se tienne tranquille. » La cour de Pologne, qui voyait s'évanouir par cette restitution toute espérance de dédommagement pour l'invasion et la ruine de ses États héréditaires, qui perdait tout le fruit des intrigues commencées pour as-
surer à Tua de ses princes la succession au trône, et à qui le retour de Biren annonçait les malheurs que le duc Charles allait éprouver en Kourlande, n'osait cependant montrer ni ses regrets ni ses inquiétudes. Elle craignait que l'empereur ne s'en tînt offensé ; et dans le temps où on recevait chaque jour de si affligeantes nouvelles, on saisit l'occasion d'une fête annuelle pour donner dans le palais du roi des divertissements plus éclatants que tle coutume.
On prétait une oreille avide à tous les bruits publics, à toutes les sourdes rumeurs qui arrivaient de Russie, afin de chercher quelque règle dans la conduite qu'il fallait tenir, de prévoir où devait tourner le vent de la faveur, de suivre aussitôt cette route, et de Former d'utiles liaisons daos ce nouveau gouvernement. On apprit d'abord que l'impératrice, maltraitée de son mari , évitée de tous les courtisans^ vivait dans de perpétuelles alarmes ; et du moins on cessa d'appréhender tout ce que ses liaisons précédentes auraient fait redouter de son crédit. Bientôt on découvrit par quelles intrigues les grâces étaient obtenues, à quel taux était la fidélité de chaque courtisan ; on sut qu'un confident de l'enapereur, après avoir trahi Bestucheff au moment de sa chute, et s'être vendu alors aux nouveaux favoris, se vendait aux Anglais sous le règne présent, et on forma le dessein d acheter aussi ce ministre mercenaire. Dans le mépris que l'empereur marquait pour les Polonais, on conçut 1 espérance qu'en lui sacrifiant la nation , on l'engagerait à protéger la cour; et on résolut d'offrir aux puissances bellige" rantes de faciliter la conciliation de leurs intérêts, en les aidant à prendre tous les dédommagements de la guerrQ sur la Pologne.
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Xt. Envoi des deux fils du comte Brulh en Russie.
Une négociation de cette nature ne parut pas devoir être confiée à un simple résident qu*on entretenait alors à Pétersbourg ; on résolut d'y envoyer des ministres plus accrédités, et pour ainsi dire, une ambassade solennelle. On fît partir deux fils du comte Brulh, sous prétexte de complimenter le nouvel empereur au nom du roi : démarche d'autant plus humiliante, que Pierre III, dans son mépris pour la cour de Varsovie, n'avait point suivi pour elle seule Tusage établi en Europe, et n'y avait point envoyé notifier son avènement au trône. Ils emportèrent secrètement un plein pouvoir pour tout offrir, pour tout signer. Mais T empereur les reçut avec dédain ; et les courtisans ayant suivi l'exemple du souverain, au lieu de Taccueil empressé que toute cette cour leur avait fait sous le dernier règne, ils ne rencontrèrent partout que froideurs et rebuts. Toutes les maisons où ils espéraient retrouver des amis et renouer les trames de leurs anciennes intrigues furent fermées pour eux. Les offres dont ils étaient secrètement chargés leur attirèrent publiquement de nouveaux dédains ; ils attendirent vainement une réponse : et le seul fruit de cette mission si éclatante et si humble fut d'apprendre à la maison de Saxe que cette longue faveur dont elle avait joui à Pétersbourg était passée sans espoir de retour.