XIV. Inquiétudes de la nation polonaise
La nation polonaise, accoutumée depuis un siècle à fonder sa sécurité sur la jalousie réciproque de ses voisins, vit avec un juste effroi se former entre l'empereur de Russie et le
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roi de Prusse une alliance qui la menaçait véritablement de sa ruine. Elle trembla que ces deux puissances également ambitieuses, convaincues également de sa faiblesse, n'eussent dès ce moment concerté entre elles la conquête et le partage de toutes ses provinces; mais des intérêts plus pressants et plus personnels occupaient alors ces deux souverains ; Tun soutenait la guerre depuis sept ans contre TEurope presqu'entière cox\jurée contre lui; et l'autre entraîné par des ressentiments héréditaires, était impatient de commencer une nouvelle guerre, pour venger sur les Danois les querelles de ses ancêtres. D'ailleurs une sorte de générosité qui se mêlait dans la démence du tzar, ne lui permettait pas de penser a une entreprise aussi évidemment injuste ; et ses ministres, accoutumés à regarder la' Pologne comme presque dépendante de la Russie, comme destinée à lui être de jour en jour plus assujettie, étaient bien loin d'en imaginer le partage. De sou côté, le roi de Prusse, réparant à force de génie les dangereuses complaisances qu'il était obligé d'avoir pour un allié si utile et si redoutable, Suivait encore le système de son père et de son aïeul, et trouvait plus de sûreté à laisser entre son royaume et cet empire , la Pologne faible, divisée, incapable de lui nuire, quil n'eût trouvé d'avantage à partager cette conquête avec un tel voisin. Si Ton étudie attentivement la conduite et le caractère de ce prince, peutêtre sera-t- on porté à croire qu'il y a eu dans sa façon de penser plusieurs époques très-différentes; qu'après les succès de la première guerre où il s'engagea dans sa jeunesse, il songea moins à étendre sa domination par de nouvelles conquêtes, qu'à assurer son indépendance personnelle, à se maintenir au niveau des plus grandes puissances, aûn de ne recevoir la loi de qui que ce fût dans l'univers ; que parvenu à cette position, il jouissait en paix de son goût pour l'étude et pour les arts, content de vivre au milieu des poêles et
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des philosophes, se montrant toujours redoutable pour être certain d*étre toujours tranquille ; et soit système, soit caractère, ne songeant plus à jouer le personnage de conquérant. Si dans ce temps-là, Il entreprit la plus terrible guerre, ce fut seulement quand il vit sa sûreté menacée de toutes parts, et qu'il fallut prévenir la ligue qui se formait pour l'accabler. Ajoutons encore , en fondant cette observation sur quelques écrits de ce prince, que dans ce même temps, occupé de Thistoire ancienne, il respectait le génie des peuples libres ; qu'il avait pris d'eux une opinion qui l'eût empêché d'en attaquer aucun ; qu'il se persuadait que cette entreprise, en supposant même qu'elle fût suivie d'un succès rapide et complet, aurait rendu toute la durée de son règne inquiète, malheureuse, exposée à de perpétuels soulèvements, en butte à tous les projets du désespoir, et aurait donné de trop favorables occasions contre lui aux puis» sances dont la rivalité contenait son ambition; mais, lorsqu'enfin la Russie se fut engagée dans des embarras sans terme et sans issue , quand la république de Pologne fut tombée dans une entière dissolution, quand ce prince, enhardi par ses propres succès, formé par une longue habitude de la tyrannie, eut appris par le spectacle des affaires et des hommes de notre siècle , à y mépriser même la liberté, possédant d'ailleurs comme le fruit de tout son règne, une force et une réputation qui ne lui laissaient plus rien à redouter , alors seulement il adopta le projet d'envahir les plus belles provinces de cette république ; et tant par l'habileté de ses ruses et la sagacité de ses mesures, que par la terreur de ses armes , il força saq^ aucun danger ses ennemis eux-mêmes à concourir à son agrandissement.
Toutefois le traité qui établit d'une manière fixe l'alliance de la Russie et du roi de Prusse contenait relativement à la Pologne trois conventions qui ont occasionné le désastre de
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ce pays, parce que la fortune mêla ensuite dans leur exécutioB tonte la bizarrerie de ses caprices. La première était rengagement de réunir leurs efforts pour placer^ après h mort d'Auguste , un Polonais sur le trône Cet engagement convenable aux véritables intérêts du roi de Pnisse , était dicté en Russie par une jeune favorite, la comtesse de Bruce , occupée de donner cetle couronne au jeune prince Adam Czartoryski , qu'elle avouait encore pour amant malgré de nombreuses inGdélités mutuelles. Nous ne raconterons point ici comment cette femme adroite , et qui , dans les fréquentes révolutions de son pays , souvent disgraciée , revint toujours à la faveur, en prenant toujours pour nouvel amant le frère, Famt, ou le confident du nouveau favori, était d^abord parvenue à toute la confiance de la grande-duchesse en se liant avec ce jeune Polonais ami et parent de Poniatowski ; ni comment elle sut acquérir tant de faveur encore sous le nouveau règne , en prenant aussitôt de semblables liaisons avec le ministre de Prusse si puissant sur l'esprit du tzar. Contentons-nous de remarquer que le crédit de ce dernier amant devait lui servir à donner àTautre une couronne ; que toutes les affaires des Polonais en Russie ne tenaient plus alors qu'au léger fil de cette intrigue , et que cette première condition du traité entre les deux cours, qui donna bientôt cette même couronne au comte Poniatowski, avait eu cet autre Polonais pour objet.
La seconde convention était un engagement également réciproque de protéger en Pologne les dissidents et les Grecs. Celte autre convention exige aussi quelques mots d^éclaircissement. Depuis que les protestants avaient perdu en Allemagne leurs chefs et leurs protecteurs, d'un côté par répuisement où la Suède était tombée , et de l'autre par le retour de la maison de Saxe à la religion catholique , le feu roi de Prusse, qui fondait une puissance nouvelle, avait saisi
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cette occasion d'accroître soa crédit, et tâché de se substituer à leur plaoe^ Le roi son fils, le seul prince qui ait donné à ses sujets Texemple de ne pratiquer jamais aucun acte de religion, ne voulut cependant pas laisser échapper les avan* tages du rôle qui s'offrait à lui , et continuait de se donner faiblement pour protecteur à ceux qui réclamaient son appui. Un Jeune baron Goltz, issu de dissidents polonais, était son ministre auprès du tzar ; il fut le négociateur de ce traité : et cet engagement, conforme à Tesprit qui régnait dans le ministère russe et au dessein d'entretenir toujours des divisions en Pologne , fut pris dès lors entre ces deux cours.
La troisième condition était relative à la Kourlande. L'empereur voulait donner ce duché à l'un de ses oncles, sur la cession volontaire ou forcée que Biren aurait faite de ses droits ; et il fut stipulé que le roi de Prusse laisserait à la Russie la libre disposition de cette principauté : stipulation étrange , puisque la Kourlande ne devait à aucun titre dépendre d'aucun des deux contractants.