XVI. L'oppression de la Pologne augmente
Mais déjà la mort d'Elisabeth avait fait cesser parmi les généraux russes ces restes de ménagements pour la noblesse polonaise auxquels les avait astreints la bonté personnelle de cette princesse; Ces égards forcés n'ayant plus Heu sous le nouvel empereur, les maux occasionnés en Pologne par le séjour de l'armée russe étaient à leur comble. Cette armée^ ruinée par cinq campagnes, et se préparant à commencer une autre guerre, sans avoir reçu ni soldé , ni remontes, ni recrues, ne subsistait plus que des contributions exigées comme dans un pays conquis. Des recruteurs russes se répandaient dans les villes et dans les campagnes, enlevaient les sujets de la noblesse, et reçus dans Varsovie^ aux portes mêmes du palais, débauchaient les soldats de la garde. Plusieurs provinces envoyèrent des députés porter leurs plaintes au roi et lui promettre, au nom de tous les gentilshommes de leurs districts, le sacriGce de leur vie et de leur fortune, s'il consentait à favoriser l'eiïort que ferait la nation pour repousser tant d'outrages. Le roi n'osa leur donner, suivant l'usage, une audience publique; et le comte Brulh, ne désespérant pas encore de s'attirer la faveur du nouveau gouvernement russe, n'épargnant pour y paris
Itm BÉVOLUTIONS DE POLOGNE
venir ni bassesses^ ni prévenances, ni humiliations, se pressa d'écrire aux généraux russes, pour les avertir de ne point publier leurs vexations par des ordonnances. 11 leur représentait dans ses lettres que Téclat est plus dangereux que le mal, et leur donnait lui-même des conseils contre les Polonais.
L'Europe entière ne voyait là que l'avilissement d'une nation autrefois illustre. On ne soupçonnait pas qu'il leur était impossible de se rallier, parce qu'ils étaient trahis par leur cour; qu'ils cédaient en frémissant de rage au sentiment de leur faiblesse ; que ces républicains, quoiqu'amollis par quarante années de paix , d'oisiveté et de luxe , n'attendaient que des chefs ; et que déjà parmi cette noblesse s'élevait cette foule d'infortunés vengeurs de leur patrie, sans autre impulsion que l'esprit général qui régnait parmi elle. Les Russes n'ignoraient pas cette fermentation ; et si quelques Polonais se montraient ensemble, à l'occasion de quelque fête, ou de quelque service militaire, aussitôt tout était en alarme dans les quartiers russes. On menaçait de dépêcher un courrier à Pétersbourg ; menace ordinaire de ces esclaves à qui tout est suspect et qui jamais n'osent agir par eux-mêmes : mais de leur subordination sévère au milieu d'une république désunie, il résultait un effet terrible. Chaque Polonais, sur une parole dite à un esclave russe, se voyait exposé seul à toute la puissance de cet empire ; au lieu que dans les plus violentes injures faites aux plus illustres Polonais, et même à la république, le ressenti ment n'affectait que des particuliers épars et divisés.