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XXIV. Krim-Gueray se fait proclamer kan de Krimée

K.rim>Gueray, c'était le nom de ce^jeuDe prince tatare, encouragé par les promesses du roi de Prusse, rassembla une armée, ravagea en sept jours toute la province de Moldavie, enleva les habitants, les troupeaux, les haras, effraya Constantinople même, et, par la terreur qu'il y inspira, ob* tint sa conGrmation et la destitution de son adversaire.

Ce visir insinuant et paciGque qui réprimait tontes les inclinations guerrières de Mustapha, l'engagea encore cette fois a sacrifier la dignité de Tempire à sa tranquillité.

Krim-Gueray, digne du sang de Genghiskan, dont il descendait, parvenu au trône à la fleur de son âge, et plus jeune qu'aucun de ses prédécesseurs, plein de mépris pour la faiblesse actuelle de Constantinople, détestant presque tous les'grands-visirs, né ferme, courageux et entreprenant, occupé de sa réputation, accueillant et cherchant le mérite, passionné, il est vrai, pour les plaisirs, mais en musulman rigoureux, et observant toutes les privations imposées par sa loi, inexorable envers ceux qui en transgressaient les préceptes, moins par zèle de religion que par amour de Tordre, ne perdit point de vue, dans sa révolte même, combien il importait aux Tatars de ne point rompre les liens qui les unissaient à l'empire ottoman. Il commença par réparer tous les désordres occasionnés par cette rébellion ; il dit aux Tatars : « Hier j'étais voire complice; aujourd'hui je suis votre maître. » 11 les força de restituer presque tout leur butin , et de relâcher sans rançon plus de trente mille esclaves. Mais élevé au trône sans l'aveu du grand-seigneur il sentait, pour s'y maintenir, la nécessité de rester toujours en armes ; et toutes ses vues se tournèrent aussitôt contre

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les Russes. Ses émissaires pénétrèrent dans la nouvelle colonie, et y trouvèrent toutes les forteresses en bon état.' 11 y avait à la portée des lignes de grands entrepôts de munitions de guerre. Le kan Gt passer cet avis à Constantinople, et représenta le danger de laisser subsister de pareils établissements. Mais comment la vérité, toujours si éloignée des princes dans les pays mêmes où ils vivent au milieu de leurs sujets, pourrait-elle en approcher dans un sérail, où toutes les barrières sont gardées par l'intérêt et par rintrigue ? Tous ces avis furent détournés par l'adresse du grand-visir ; tous les subalternes furent corrompus par l'argent des Russes.

Il faut remarquer ici que tous les interprètes dont les Turks se servent dans leurs négociations, étant nés^Grecs et professant la mépoe religion que les Russes, sont presque toujours dévoués aux intérêts de cette cour^

Krim-Gueray, plein de passion pour la guerre, et n'ayant pu allumer celle qu'il désirait le plus, marcha contre les Circassiens, qui lui avaient refusé le tribut de cinq cents femmes qu'ils devaient au sérail de Krimée. Les Tatars suivaient avec joie un prince d'une humeur si belliqueuse. Ils s'affligeaient de cette longue inaction où la Porte les avait retenus. Ils craignaient eux-mêmes l'effet de leur oisivité, et que leur ancien courage ne dégénérât. Krim-Gueray s'acquit de cette manière quelque réputation en Asie.

XXY. Intrigues du roi de Prusse à Consianlinople.

Cependant le roi de Prusse ne se lassait point de prodiguer des présents à ce prince et au ministère ottoman. Les porcelaines de la Saxe passèrent à Constantinople et en Krimée. Il n'avait dans aucun de ces pays aucun envoyé pu-

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blic. LesTurks, attachés avec superstitioD à tous leurs anciens usages, et qui craignent toute innovation, n^avaient point accordé ce droit à une puissance nouvelle. Mais des médecins, des négociants, à qui leur science ou leur commerce facilitait i*entrée des palais turks, étaient les agents secrets de ces commissions. Le bruit de son courage^ de ses périls, de ses victoires, pénétra bientôt dans le sérail et dans tous les harems. Le grand-seigneur, passionné pour tous les talents militaires, se laissa entraîner à cette admiration générale, au point de violer une des lois de Mahomet, dont il était si rigide observateur ; et quoiqu'elles aient proscrit toute représentation humaine , il voulut avoir devant ses yeux un portrait de ce héros^ seul portrait qui jusqu'à présent soit entré dans le sérail.

Le roi de Prusse avait soin d'entretenir cet enthousiasme; il adressait au sultan des lettres flatteuses; il lui rappelait la gloire des Sélim, des Mahomet, des Soliman ; et pour comparer les grandes qualités de sa hautesse a celles de ces fameux sultans : « Vous auriez dû, lui écrivait- il, naître trois siècles plus tôt. » Il ne sera pas inutile, pour faire connaître rétat des esprits dans la capitale d'un si grand empire, de rapporter que, ni dans le sérail, ni dans le divan, ni dans Tulémat, personne n'entendit le sens de cette louange; et qu'après avoir consulté, pour l'expliquer. If s plus habiles Turks, il fallut s'adresser aux plus habiles étrangers. Kn6n lesulta» reçut comme ministre public au nom de ce prince, le plus adroit des intrigants qui leservaientà Constant! nople; et cette augmentation dans le nombre des agents diplomatiques que les cours étrangères entretiennent constamment dans cette capitale est devenue par ses suites importantes une époque remarquable dans l'histoire européenne. Dès ce moment, les intrigues prussiennes à Constantinople prirent un caractère plus-hardi. Le grami-visir employait toute son adresser

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parer tous les effets de cette séduction ; et ia plupart des autres ministres turks, vieillis dans la mollesse, ne cessaient de représenter au sultan le danger de commencer la guerre dans un temps où toutes les puissances chrétiennes étant en armes, elles pourraient aisément, disaient-ils, se réunir contre les Ottomans.

Krim-Gueray, non moins séduit par la gloire, le courage et les présents du roi de Prusse, brûlait de prendre les armes en sa faveur. Leurs agents négociaient de concert à Constantinople, et ces princes ayant presque perdu Tespoir de faire éclater la guerre entre les deux empires, sollicitèrent, du moins pour les Tatars, la permission de faire une invasion en Russie. Ils Tavaient obtenue au commenc«ment de 1762. Le sultan lui-même y avait employé non son autorité, mais son crédit, dans Tespérance que robligatfon de soutenir le kan des Tatars, amènerait enfin les gens de loi à se désister de leur opposition ; et dans le temps où TEurope croyait la guerre près de finir par la ruine entière du roi de Prusse, à qui on ne connaissait plus aucune ressource, Krim-Gueray, pour le secourir, s'avançait hors de sa presqu'île à la tête d'une armée nombreuse. Il allait se jeter d'abord sur la nouvelle Serbie, lorsque la mort de l'impératrice Elisabeth et Tavénement de Pierre 111 au trône, soumirent aux volontés du roi de Prusse toutes les forces de la Russie.

C'était une destinée singulière pour ce prince que d'enfiammer en même temps du même enthousiasme le tzar de Russie^ Tempereur turk et le kan de Krimée. Il n'y avait pas un moment à perdre pour arrêter la marche des Tatars. Il change aussitôt toutes ses mesures. Il promet à Krim-Gueray et à la cour ottomane, de la part du tzar, que toutes les fortifications élevées contre la foi des traités, seront démolies ; il se presse d'exercer une sorte de média-

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lion entre ces deux empires. Il affaiblit ou colore tous les prétextes de guerre que lui-même faisait valoir depuis tant d'années ; et dans ce bonheur inattendu, son génie corrigeant les fautes du hasard^ il conçoit le projet de faire tomber sur les possessions autrichiennes cette nuée de Tatars qui se trouvait déjà rassemblée. Le tzar favorisait lui-même auprès du sultan cette nouvelle négociation. Krim-Gueray fut indigné de se voii^ présenter les Russes comme des voisins utiles, par le même homme qui les lui avait peints comme des ennemis dangereux. Toutefois, forcé par le changement des circonstances , de suspendre l'irruption qu'il voulait faire, il s'arrêta sur les frontières de la Pologne, pour attendra quelles seraient les résolutions et les ordres du divan. Il fît prendre à son armée, entre le Borysthène et le Bot), cette position d'où il menaçait également la Russie, la Pologne et les possessions autrichiennes ; et comme si la fortune eût pris plaisir à se jouer de toutes les espérances des Polonais, ce prince au lieu de seconder leurs efforts contre les Russes, profita de cet intervalle pour ressusciter une querelle qu'il tenait prête contre la république. Il obtint de la Porte la permission de la poursuivre ; et il se ménageait, par cette permission même, un prétexte de rester toujours en armes à la tête de toutes ses hordes. Il envoya au grand-général, comte Braniçki, une lettre altièfe et menaçante. Il prétendait dans cette lettre qu'un grand nombre de familles tatares réfugiées en Pologne pendant le soulèvement qui avait récemment agité la Tatarie, avaient été les unes pillées, les autres massacrées. Il s'était d'abord adressé, disait-il, pour la restitution de leurs biens et la punition des coupables aux possesseurs des terres limitrophes. Il s'adressait enfln à la république, dans la personne du grandgénéral, prêt à employer cent mille Tatars à se faire justice, si on la lui refusait Ainsi cette république qui fondait

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encore, il y a peu de mois, sa sécurité sur la jalousie de ses voisins, voyait aujourd'hui^ par un accord presque incroyable, toutes les puissances qui l'environnent, si différentes entre elles de langages, de religions et de mœurs, si contraires dans leurs intérêts, le tzar de Russie, le roi de Prusse et le kan deKrimée, sous la protection de l'empereur turk, menacer également toutes ses frontières. Toutefois la Pologne au centre de ces terribles mouvements, qui recevaient toute leur impulsion du seul génie du roi de Prusse, et dont le choc ébranlait alors cette faible république, n'en était point le véritable objet. De si formidables armées abandonnant bientôt son voisinage, allaient se porter rapidement vers les pays où l'ambition du roi de Prusse avait Gxé la guerre. Déjà le kan avait reçu de Constantinople l'ordre de se jeter sur les possessions autrichiennes. Le grand-visir, cédant à des conjonctures si imprévues et si singulières, agissait enGn de concert avec le sultan, et se tenait prêt à conduire les armées ottomanes en Hongrie ; le tzar partait à la tête de ses armées pour les conduire en AUem agne.

Déjà Frédéric se glorifiait, avec toute la joie de la haine et de la vengeance, d'avoir formé contre la maison d'Autriche une ligue non moins étonnante, non moins formidable que celle dont elle avait su l'environner et presque l'écraser. 11 regardait comme un de ses plus beaux triomphes d'avoir égalé et peut-être surpassé dans un succès si peu vraisemblable, toute cette habile politique dont on avait tant vanté le ministre autrichien. 11 se flattait de rendre à ses irréconciliables ennemis tout I e mal qu'ils avaient voulu lui faire, et des insomnies aussi cruelles, disait-il, que celles où ils l'avaient plus d'une fois réduit. « C'est un grand événement, ajoutait-il encore, et qui doit laisser à la postérité au n^oins pour un demi-siècle d'horribles vestiges de cette guerre. »

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XXYI. évolution en Russie,

Mais au moment où cent mille Tatars et cent mille Russes, que devaient bientôt suivre toutes les forces ottomanes, marchaient pour attaquer, de concert avec les Prussiens, les puissances auxquelles le roi de Prusse seul avait si longtemps résisté avec avantage, et où FEurope se voyait menacée d'une des plus grandes révolutions qu'ait éprouvées cette partie du monde , un événement inattendu vint encore une fois changer les espérances et les craintes, et donner, pour ainsi dire, un autre coursa la destinée.

Le jour de Saint-Pierre, fête du tzar, tandis que la cour de Varsovie célébrait cette fête avec une magnificence extraordinaire , à Pétersbourg les quatre régiments des gardes, soulevés par l'impératrice, détrônaient cet empereur indigne de régner.

La princesse Catherine d'Anhalt-Zerbst , épouse de Pierre llï, loin de s'associer au mépris que ce prince avait toujours marqué pour les Russes, s'était conformée à tous leurs usages. Elle affectait, depuis vingt ans qu'elle habitait parmi eux, d'appeler cet empire sa patrie, et de passer sa vie dans les pratiques superstitieuses de leur religion. Du ^ fond de la retraite où elle fuyait la haine de son mari, et où j elle semblait fuir la rencontre de tous les courtisans, elle saisit avec habileté l'occasion que lui offrit le mécontentement des gardes. Ses intrigues le firent éclater par un sou- ' lèvement général. L'empereur, incapable de suivre un bon conseil, n'écouta point ceux qui lui furent donnés, et se remit volontairement entre les mains de son épouse. Ainsi, 1 en usurpant le trône de son mari et de son fils , parvint en Russie au pouvoir suprême Catherine II, alors âgée de trente-quatre ans.

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