‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 114 sur 154 · XXVII. Caracièrede Catherine · texte numérisé non relu

XXVII. Caracièrede Catherine

Aussitôt que la mort de son mari Feut rendue véritablement souveraine, elle pardonna avec grandeur à tout le reste de cette cour. Elle dédaigna de laisser tomber aucun ressentiment sur ces esclaves sans force et sans âme ; femme singulière, dent les grandes qualités se trouvèrent malheureusement altérées par Thabitude des petites intrigues ; altière^ séduisante et dissimulée, qui sentit alors, par une réflexion profonde, dans les crimes mêmes qu'elle se crut forcée de commettre, le point précis de la nécessité , et que ni la colère, ni la vengeance n'emportèrent point au delà ; qui sut avec une adresse surprenante conduire les esprits de ce peuple obéissant, féroce et superstitieux , mais qui, ayant bientôt à traiter avec des hommes libres, s'est souvent égarée dans ces difficiles intrigues ; trop impatiente d'acquérir cet éclat imposant qu'elle avait besoin de donner à son règne, afin que l'administration publique suppléât en quelque sorte aux droits qui lui manquaient; paraissant aimer la gloire , et donnant tout à la renommée ; mesurant tout sur la fierté , ayant conçu un grand mépris pour les hommes, par la facilité qu'elle avait trouvée à leur en imposer; tirant de ce mépris une perpétuelle habitude d'employer eu même temps tous les moyens contraires ; suivant sans aucun plan, sans aucun système, des desseins vastes et immodérés , mais les suivant par caractère, avançant pied à pied pour bien connaître ce qu'elle peut oser, et se laissant engager par la facilité des premiers pas dans les plus audacieuses entreprises, avec la confiance que son bonheur et son adresse la sauveraient de tous les embarras ; jamais abattue par les revers, soïivent emportée par les succès ; comblée enfin de tous les

présents de la nature et de la fortune , mais recevant trop aisément l'empreinte de tous les vices de son peuple : justement comparée à ces belles statues antiques, longtemps enfouies dans la terre, dont une rouille corrosive a effacé ies plus beaux contours, et qu'on ne peut considérer attentivement, sans que de profonds regrets, et même une sorte d'horreur, ne se mêlent à la juste admiration qu'elles inspirent.

A la nouvelle de cette révolution, toute la nation polonaise crut voir s'éloigner les maux qu'elle souffrait et ceux qu'elle avait redoutés. Au moment où la cour en reçut le premier avis,1ecomte Brulh, toujours attentif aux occasions de plaire et de flatter, se pressa de l'envoyer annoncer au comte Poniatowski. 11 y avait plus de quatre années que ce jeune homme, forcé de quitter la Russie, et de se séparer d,e la nouvelle impératrice, entretenait avec elle une correspondance secrète. Ils avaient employé mutuellement toutes sortes d'arti6ces pour tromper la vigilance d'une cour dé- 6ante ; et depuis que le temps et l'absence eurent affaibli leur passion, cette correspondance, quoique ralentie au point d'avoir souffert quelques interruptions de plusieurs mois, continuait cependant par intervalles , et reprenait sa première vivacité. Le sentiment dont la grande-duchesse paraissait toujours occupée en faveur de Poniatowski était devenu pour elle un moyen de dérober beaucoup d'autres sentiments aux yeux des courtisaus attentifs. Mais ses plus intimes confidentes croyaient qu'elle conservait pour lui un goût de préférence^ un souvenir plus passionné et plus tendre que tous les autres penchants auxquels elle s'était livrée pendant leur séparation ; et elles ne doutaient pas qu'elle n'eût constamment le dessein de l'appeler à sa cour aussitôt qu'elle en aurait le pouvoir. Quant à lui, il ne s'était permis aucune liaison publique. Jamais à la cour, dans les

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diètes, dans les assemblées d'affaires ou de plaisir, il ne se montrait que triste et mélancolique. Il enveloppait dons le plus profond mystère de nombreuses liaisons de galanterie, dont le secret n'a éclaté que dans la suite. Il ne voyait fréquemment qu'une jeune princesse, sa parente ; et il avait dit ou mandé à Fimpératrice : « Qu'il s'attachait beaucoupà cette princesse, parce qu'elles avaient de la ressemblance. »

Sa conduite politique n'avait pas moins de circonspection. 11 ne s'était fait aucun ennemi personnel ; il n'en avait point d'autres que ceux de sa famille : et dans l'intérieur même de cette famille , il jouissait des plus singuliers égards. Ses deux oncles , les princes Czartoryski , dans l'espèce de disgrâce qu'ils éprouvaient à la cour, toujours habiles à se prévaloir des moindres avantages, s'efforçaient de persuader au public que ce jeune homme disposerait un jour de toute la puissance de l'empire de Russie; et pour accréditer ime opinion si capable d'en imposer à leurs ennemis, ils lui marquaient une considération qui rejaillissait sur eux-mêmes. De son côté, il soutenait avec adresse ce personnage théâtral. 11 portait dans toutes ses* manières cette réserve étudiée, ordinaire aux gens qui craignent de laisser prendre sur eux quelque avantage. On pouvait seulement lui reprocher de n'avoir pas la popularité nécessaire dans une république. Sa politesse était froide et gênée y son air contraint et dédaigneux ; on voyait jusque dans ses moindres actions qu'il se croyait destiné à de grandes choses-: mais il, paraissait attendre plutôt sa fortune de la protection d'une cour despotique , que du soin de gagner une multitude. Depuis six mois , il n'avait reçu de l'impératrice aucune lettre , aucune nouvelle directe , quand arriva vers lui l'émissaire du comte Brulh , chargé de lui annoncer la révolution. Cet émissaire le trouva couché , ayant à chaque côté de son lit un portrait de cette princesse , l'un en Bellone , l'autre en

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Minerve. A cette nouvelle, Poniatowski, éperdu, se précipita de son lit, et dans une ivresse de joie se jeta a genoux , s'adressant tout ensemble à l'émissaire, au ciel, aux deux portraits. Il voulait partir précipitamment pour la Russie ; ses deux oncles eurent besoin d'employer toute leur autorité pour lui faire écouter les conseils de la prudence, et le re- ^ tenir à Varsovie. 11 y resta plus d'un mois sans recevoir de l'impératrice aucune lettre, aucun compliment, aucune nouvelle. Déjà les bruits publics lui apprenaient qu'un simple gentilhomme russe , nommé Orioff , inconnu jusque-là , et que les bontés de sa souveraine avaient été chercher dans la plus médiocre fortune , paraissait à la cour de Russie dans une faveur qui ne lui permettait plus de concurrence. Orioff avait secondé tous les desseins de l'impératrice ; il avait fait soulever les quatre régiments des gardes , ou du moins elle se faisait un plaisir de lui en attribuer le principal honneur ,-elle voulaitcroire qu'elle lui devait le trône ; et Poniatowski, sans autre nouvelle que les bruits publics, livré à toutes les espérances de l'ambition et à toutes les fureurs de la jalousie , envoya en Russie un homme affidé , un chanoine , qui vint examiner l'état de cette cour, et reconnaître si cet ancien amant ne pouvait plus s'y présenter.

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