LIVRE V
sait que sa présence à Pétersbourg favoriserait toutes les réformes qu'ils allaient entreprendre en Pologne; et que là, il servirait n>ieux sa patrie que si lui-même en était roi. Dans sa réponse à Timpératrice, il lui parlait le langage d'un amant que rien ne pourrait dédommager d'être séparé d'elle. Il partit bientôt après pour s'approcher des frontières de la Russie ; il s'arrêta à Bialystok, chez la comtesse Braniçka, sa soeur; et sur la route de toutes les nouvelles qui arrivaient de Pétersbourg , il attendait, de moment en moment, une invitation de se rendre à cette cour. Mais, soit qu'il n'eût montré à sa famille qu'une feinte modération , soit qu'un premier mouvement de générosité eût bientôt fait place dans son cœur à tout ce que l'espérance lui ol'frait de séduisant, une joie inconsidérée trahissait déjà ses ambitieux projets; et suivant cette imprudence ordinaire de mettre en maxime les sentiments dont on est secrètement occupé , imprudence si commune, que la plupart des hommes, en proférant des maximes générales , ne disent cependant que des choses qui leur sont personnelles , Poniatowski répétait souvent : « Qu'il ne faut jamais faire aux autres la fortune qu'on peut faire pour soi-même ; » ou, pour me servir de ses propres expressions : « qu'il ne faut pas se faire porter par les autres, quand on peut se tenir sur ses |)ieds. » Un ambassadeur de France, le baron de Breteuil, qui passa alors par Bialystok pour se rendre en Russie, pénétra sur ce seul mot, le dessein de ce jeune ambitieux. Il conclut de cette maxime, qu'on s'était trompé jusqu'alors, en croyant Poniatowski occupé de suivre, dans ses correspondances à Pétersbourg, les intérêts de ses parents ; que qe n'était pas leur élévation qu'il méditait , mais la sienne propre ; et que le troue de Pologne était, dès ce moment, l'objet de son ambition personnelle. Cet habile politique en instruisit le ministère de France ; et, toutefois, ce dessein
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était si peu vraisemblable, que ceux qui auraient travaillé d'avance, soit parmi la noblesse polonaise, soit dans les cabinets de TEurope, à en prévenir Fexécution, auraient passé pour des esprits chimériques.
Mais, quel que dût être le choix de Timpératrice, le véri* table chef de la maison Czartoryski, Tâme de tous ses conseils, le vieux prince Michel Czartoryski, grand-chancelier de Lithuanie, sentait qu'il fallait à la bâte profiter de conjonctures si favorables, et qui pouvaient changer d'un jour à l'autre. Incertain de celui d'entre eux qu'il plairait à l'im* pératrice de couronner, mais certain de régner lui-même , sous le nom de ce roi, quel qu'il fût, il songea dès lors à se rendre le maître absolu de la république , sous le prétexte vraisemblable de faciliter à Timpératrice la liberté du choix^ qu'elle voudrait faire, mais en effet pour établir en Pologne les nouvelles lois par lesquelles il croyait y détruire l'anarchie, et y fonder une monarchie redoutable et puissante.
II. Conduite du roi de Pologne envers la nouvelle impératrice.
Cependant la cour de Varsovie renouvelait auprès de Catherine II toutes les démarches humiliantes si vainement essayées sous le dernier règne ; et quoique cette princesse n'y eût fait aucune notification de son avènement au trône, quoique ses envoyés aux autres cours traversassent Varsovie, sans être chargés d'aucun compliment pour le roi, il se résolut à renvoyer complimenter par un grand-officier de sa couronne. On eût craint, disait-on, de l'irriter, en ne lui montrant pas les mêmes égards qu'on avait eus pour le feu empereur ; tant les bassesses commencées entraînent une sorte de nécessité de s'avilir de plus en plus. La première nouvelle qu'il reçut enfin de Pétersbourg fut une lettre de
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chancellerie, mais signée de Fimpératrice, par laquelle elle lui remettait sous les yeux les sollicitations qu'il avait faites autrefois en faveur de Biren, et lui demandait le rétablissement de cet ancien duc en Rourlande. Cette lettre était simple et froide. Catherine y blessait, avec une profonde indifférence, le cœur d'un père. Elle exigeait, avec la flegme le plus outrageant, qu'il détrônât lui-même son propre fils.