VII. Arrivée de Keyserling ; son caractère et son histoire
Dans ces conjonctures arriva, en Pologne , le comte Keyserling) ambassadeur de Russie, l'homme le plus dan-
260 BBYOLUTIOKS DE POLOGNE.
gereux pour cette république. Il possédait cet art, heureusement peu cominuD, mais toujours employé avec succ^ contre la liberté des peuples, Fart de concilier les violences les plus tyranniques avec un respect apparent pour toutes les formes républicaines. C'était un de ces Kourlandais qu'autrefois Fespérance avait amenés à la cour de Russie , sous le règne de l'impératrice Anne. Il avait quitté, pour se>vk cette cour, une chaire de professeur daas l'université de Kœnigsberg. Quoique la petitesse de sa taille et son extrême grosseur lui donnassent un aspect assez ridicule, sa ûgure ne laissait pas d'être imposante, par un certain air magistral qu'il avait retenu de son premier état. 11 conservait la réputation d'un des plus sarants hommes de T Europe dans le droit public et dans les langues anciennes ; son extérieur épais cachait un esprit très-fin et une conduite très-rusée ; mais il vivait sans aucune décence, se ruinait en débauches obscures, et réparait sa fortune en vendant son crédit. L'élection d'Auguste au trône de Pologne avait été sa première école de politique, et la première occasion qu'il avait eue de s'enrichir. Dès cet interrègne , il s'était lié avec le comte Bruhl d'une intime amitié , qui iv'était entre eux qu'une facilité d'achat et de corruption. On raconte que dans ce temps -là, un noble polonais le reconnut une nuit , sortant à pied et déguisé , de chez le comte Bruhl, et qu'eu lui disant : Cest toi, mal" heureux étranger, qui viens troubler notre pays par tes intrigues, il l'assaillit à coups de fouet; traitement remarquable dans l'histoire d'un homnie qui a eu ta plus grande part à l'élection de trois souverains. Il avait contribué à placer Biren sur le trône de Kourlande, et imaginé les moyens de suppléer a toutes les formes qui , en cette occasion , avaient été nécessairement violées. Dans ce second voyage il avait vu Poniatowski encore enfant, et par un retour naturel vers le métier de professeur, il lui avait donné
LlYRE y. 261
des leçoDS de grammaire, d'où il preDait droit aujourd'hui de rappeler son fils et son pupille.
Bientôt après, il se trouva exposé à cette grande révolution où les Russes reprirent Tautorité dans leur pays, et envoyèrent au supplice ou en exil cette foule dëtrangers qui , en Russie même , les avaient exclus du gouvernement. Mais Keyserling fut au nombre de ceux qui , moins en butte aux regards , échappèrent aux premières fureurs de la proscription , et qui , ne connaissant plus ni parents ni patrie , cherchant encore la considération des grands emplois, sans vouloir courir une seconde fois les risques des confiscations et de réehaiaud, placèrent tous leurs biens dans les banques étrangères , et se décidèrent à servir la Russie dans ses ambassades, avec la résolution formelle de n'y jamais retour'^ ner.
Depuis ce temps, vieilli dans de futiles négociations, plein d'un profond mépris pour les affaires y pour les honneurs , et surtont pc(ùr les cours , s'aequittant avec indifférence de toutes les commissions ineptes dont il se trouvait chargé, il avait pris , dans une si longue habitude d'obéir au ministère russe, cette résignation à exéeuter des sottises qu'ont assez souvent les vieux ambassadeurs. A Vienne , d'où il arrivait, sa vénalité ne lui avait été d'aucune ressource , parce que toutes les affaires se traitaient alors en Russie; on achetait le crédit à sa source. Aussi avait-il vécu dans cette ville d'une manière krès-extraordinaire, n'y ayant un palais que pour la forme, habitant un jardin dans un faubourg , où il passait sa vie avec quelques savants inconnus, des musiciens, ses bâtards et leurs mères; n'apprenant ce qui se passait en Europe que par la voie des gazettes, mal payé de sa souveraine, et ne payant personne. Mais quand il vit une étrangère montée sur le trône de Russie , l'ambition revint encore une fois lui présenter ses
262 BivOLUTIORS. DE POLOGNE.
plus flatteuses amorces. Il espéra que son tour pourrait être venu de gouverner cet empire, et reparut enfin dans cette cour, après avoir soutenu si longtemps la résolution de ne plus s'exposer à ses tempêtes^ de ne la servir que de loin , et pour ainsi dire dans un port. Son ambition ne fut ni entièrement satisfaite ni entièrement trompée.
Catherine, trop éclairée pour ne pas sentir le besoin d^étre servie par des étrangers , craignait de réveiller contre eux , et par-là contre elle-même , la jalousie de son peuple. Elle mêlait une singulière adresse aux soins d^employ^r leurs talents ; aucun d'eux n'entrait au conseil ; ils servaioit dans les armées , sur la 0otte , dans les cours étrangères ; elle leur faisait passer ses ordres par le ministre russe ; et préférant toujours leurs services , elle éloignait d'eux toute apparence de faveur. Elle châtiait leurs moindres fautes avec une rigueur excessive , et réservait pour les Russes seuls son artiQoieuse indulgence. Mais si Keyserling n*atteignit point tout ce qu'il avait cru pouvoir ambitionner, il en fut dédommagé par l'ambassade la plus importante pour ia Russie, et dont le premier objet était de donner à la Pologne un nouveau roi.
En traversant Mittau pour se rendre à Varsovie ^ il s'arrêta dans cette capitale du duché de Kourlande , dont les affaires étaient un des points qu'il devait traiter dans sa mission. II entreprenait avec joie le rétablissement de Biren ; tous deux s'étaient vus dans leur première médiocrité ; tous deux avaient commencé ensemble leur fortune. Keyserling avait autrefois dû son avancement à Biren , et avait à son tour contribué à lui donner cette couronne. C'était Touvrage chéri de sa jeunesse. Délaissé pendant vingt ans par le ministère russe, il s'attachait à replacer encore sur ce trône son ancien protecteur, exilé et proscrit pendant ces mêmes vingt années. Un intérêt moins noble, et non moins digne de pa-
LIVBÊ V. 263
reils hommes, se joignait à ce sentiment naturel. Keyserling avait autrefois hypothéqué toutes ses terres à Biren , pour un emprunt fait au temps de leur prospérité; et celui-ci^ rétabli en Kourlande, promettait de lui remettre entièrement cette ancienne crémice. Mais tous les efforts de Keyser> Ijng pour dissuader le prince Charles d'une inutile résistance furent eux-mêmes inutiles. Ce prince, environné dans son palais par quinze mille Russes, opposait à son malheur la résolution de ne point fléchir. Toutefois sa situation devenait chaque jour plus critique. Un simple résident russe, accrédité d'abord auprès de ce duc, avait mis le sceau de rîmpératrice sur les douanes et sur toutes les caisses; avait défendu aux trésoriers', sous peine d'exécution militaire , de livrer l'argent qu'ils avaient en main; menacé tous les employés qui serviraient encore leur souverain^ de les faire jeter hors de leurs maisons ; fait mettre des gardes non-seulement à la porte des archives 9 à Thôtel de la monnaie, mais cherchant encore à ôter au duc tout moyen de subsister dans son palais, avait placé des sentinelles russes aux moulins, aux étangs, aux basses-cours, aux bûchers, à tous les endroits qui fournissaient les provisions pour sa maison et pour sa table. Ce prince recevait à tout moment des avis qu'on devait venir par force s'emparer de son palais ; mais , sans s'effrayer, il avait demandé pour unique grâce au roi son père, de ne lui point ordonner de partir, l'assurant qu'il ne ferait aucun acte de témérité ni aucun acte de faiblesse. Keyserling, pour le déterminer à quitter la Kourlande, lui offrit des dédommagements, et chercha a l'effrayer. Ses propositions et ses menaces furent également dédaignées par ce jeune prince, à qui rien ne paraissait le dédommagement d'unecouronne, et qui avait,résolu de tout risquer plutôt que de la perdre.
Keyserling, après avoir échoué dans cette dernière tenta-
264 ' BÉVOLUTIOKS DE POLOGNE.
tive, en arrivant à Varsovie, passa les huit premiers jours enfernfié dans sa maison, n*y voyant, d'un côté, que des émissaires du comte Brulh qui comptait sur son ancienne vénalité^ et de Fautre , que les princes CEartoryski, auxquels il apportait d'assez grandes jsommes pour l'augmentation de leurs troupes domestiques. Ils les employèrent, en effet, à donner des compagnies de gardes aux plus considérables de legrs amis ; et dès lors cette faction parut en armes dans toutes les parties du royaume.
MIL Suite de Va/faire de Kourlande,
Les violences que les Russes exerçaient en Kourlande n'avaient été voilées d'aucun prétexte, ni revêtues d'aucune formalité ; sacrifiant tout au plaisir de se venger, ils forcèrent le prince Charles, par des outrages, à quitter sa capitale. On accusait seulement ce malheureux souverain désarmé de s'être opposé à la répartition des troupes russes en quartiers d'hiver; tandis que réparties par leurs généraux, sans aucune réquisition, elles jouissaient de toute l'aisance que la force peut procurer.
Les Polonais les plus dévoués à la Russie étaient embarrassés d'excuser ces violences , commises dans une de leurs provinces , au nom d'une puissance étrangère ; et les plus indifférents sur le fond de cette querelle étaient blessés du peu d'égards que l'impératrice marquait pour la souveraineté de la république. Mais aussitôt que le vieux Keyserling eut pris en main la conduite de cette affaire, elle changea de forme. Ce ne fut plij^ une vengeance personnelle de l'impératrice qu'on aurait pu espérer de fléchir par des prières, ou de contenir par la résistance. Catherine allait agir pour protéger les droits mêmes de la république, que cet am-
LIVBE V. f ^66
bassadeur prétendit avoir été violés par le roi, quand il avait donné arbitrairement ce duché à Tun de ses iils.
Ce fut le sens d'une déclaration quil remit publiquement aux ministres polonais. Mais ceux-ci affectèrent dans leur réponse de rappeler Timpératrice au soin de conserver sa propre couronne; et en racontant toute l'histoire de la proscription de Biren, ils affectèrent d'en prendre occasion de parler et de reparler sans cesse de l'empereur Yvan, dont le règne avait été l'époque de cette proscription , et dont les droits étaient alors en Russie l'espérance des mécontents. Catherine s'en indigna ; l'aigreur augmenta entre les deux cours ; la violence des procédés augmenta également en Kourlande. Le chancelier de ce pays fut chargé d'annoncer au prince Charles, au. nom de la Russie, qu'il n'avait point d^autre parti à prendre que de se retirer, et que s'il différait encore , il ne devait imputer qu'à lui seul les malheurs auxquels il allait s'exposer. Le duc répondit : « Que malgré tout \e respect qu'il devait à l'impératrice, il n'avait d'ordres à recevoir que du roi son père, et qu'il les attendait pour se déterminer ».
Les démarches dont on avait prévenu le duc Charles ne tardèrent pas à s'effectuer. Suivant les lois de ce duché , les lettres du souverain pour la convocation de la noblesse ne peuvent être expédiées que dans le pays même , et Biren jusque-là était resté sur la frontière; mais afin de suivre cette loi, il fit à Mittau, le 25 janvier 1763^ un voyage de quelques heures. 11 y expédia des universaux, par lesquels il annonçait : « Que dans trois semaines il viendrait s'établir dans son duché avec toute sa famille ; et il finissait pas convoquer toute la noblesse , à quelque temps de là, pour en recevoir l'hommage ». Ces universaux furent accompagnés d'une lettre circulaire du ministre russe, par laquelle il promettait la protection de sa souveraine à tous ceux
266 HÉVOLtJTlONS DE POLOGNE.
qui obéiraienl, et menaçait quiconque oserait résister.
Le due Charles dénonça cette nouvelle démarche au roi, el lui demanda des ordres sur la conduite qu'il avait à tenir. Le roi ne crut pas, dans une pareille conjoncture^ pouvoir ni comme roi, ni comme père, donner au prince son ûls^ ni ordre ni conseil sans l'avis du sénat ; et il prit enfia la résolution de proposer formellement cette alTaire au conseil de la république. Il convoqua cette assemblée à six semaines de là, prenant ce terme éloigné alJn que tous les sénateurs pussent de toutes les parties du royaume se rendre à Varsovie ; et en attendant, il adressa un rescrit à la jioblesse kourlandaise pour Texhorterà la fidélité, et lui recommander d'opposer la fermeté à la violence.
Enfin, le jour indiqué par Biren étant arrivé, cet ancien duc, accompagné de toute sa Famille, se rendit à Mittau avec tout l'appareil d'une entrée solennelle. Les troupes russes forcèrent, par exécution militaire, les magistrats et la bour* geoisie de lui rendre les honneurs dus au souverain. Il alla descendre à la principale église, où le clergé, forcé par les mêmes violences, était assemblé pour le recevoir. On voulut exiger du prêtre qui officiait, de le nommer comme souverain dans les prières publiques. Le ministre, pour unique réponse aux menaces qui lui furent faites, se retourna vers l'autel, et en élevant la voix, il adressa une prière à Dieu pour le rétablissement de la paix. Pendant ce temps-là, le duc Charles restait dans son palais, avec une garde d'autant plus faible -que chaque jour on avait empêché d'y rentrer ceux de ses soldats qui s'étaient écartés dans la ville. Ce prince, proche parent de tous les souverains de l'Europe, vit s'avancer vers son asile, avec toute la pompe d'une cérémonie et tout l'appareil d'un combat, un homme échappé des fers, diffamé et proscrit, fiiren s'arrêta en face du palais ; il considéra, pour la première fois, ce monument que lui-
LIYBE V. Î67
même ayait donné ordre de bâtir, et que tour à tour ses prospérités et ses disgrâces Favaient empêché de jamais voir. Les soldats russes démolirent , sous ses yeux , un arc de triomphe élevé depuis au milieu de la place publique , et chargé d'ornements et de trophées en Thonneur du due Charles. L'outrage ne fut pas poussé plus loin. Biren se logea sur cette même place dans quelques maisons louées pour lui et pour sa famille. C'était uniquement par une suite d'insultes mesurées, de violences réfléchies, et sans attenter à la personne du duc Charles, qu'on voulait le forcer à partir^ ne lui point arracher la couronne, mais le forcer à la déposer.
Dans ces extrémités, arrivèrent les deux sénateurs envoyés de Varsovie pour l'aider de leurs conseils. Un officier russe vint à leur rencontre, et leur déclara , au nom de l'impératrice : « Qu'elle ne permettrait jamais que la commission dont ils étaient chargés eût lieu, ni qu'ils exerçassent en Kourlande le moindre acte de juridiction ». Ils répondirent : <« Que si l'impératrice ne reconnaissait pas le duc Charles, c'était un malheur pour lui ; mais que le fief n'en était pas moias sous la souveraineté du roi et de la république ». Alors ils s'avancèrent avec fermeté, et tout près d'être insultés, ils se réfugièrent dans le palais qui, environné d'une multitude ennemie, était encore un asile respecté. Toute espèce d'administration dans ce duché fut suspendue, parce que les tribunaux refusant constamment de reconnaître Biren, et la régence continuant de gouverner au nom de la Pologne et du duc Charles, les Russes firent mettre le scellé et des gardes à la porte de tous les tribunaux , et de la chambre où la régence avait coutume de s'assembler. Les deux sénateurs envoyèrent un héraut d'armes signiGer à tous les Kourlandais une défense expresse de se rendre à l'assemblée convoquée par Biren. Cette défense, affichée par
268 BÉVOLUTIONS DE POLOGNE.
le héraut aux portes de toutes les églises, fut aussitôt ôé* chirée, et le héraut conduit sur la frontière, avec la menace d'être roué vifsMI revenait. Biren, à peine redevenu souverain, reprenait déjà son ancien langage. On eût dit que ce tigre, amené auprès de sa proie, mais retenu dans sa chatoe, rugissait d'impatience et de rage. Un renfort de cinq mille Russes entra aussitôt dans la ville ; et le même jour , toutes les troupes qui s'y trouvaient prirent les armes, se rangèrent en bataille en face du palais, et se disposèrent pour une attaque. A cette vue, le commandant du petit nombre de gardes qui y restaient , courut demander aux deux sénateurs ce qu'il devait faire : « Vous défendre, lui répondit-on ». Il ne répliqua que par une inclination respectueuse, et alla former sa troupe sous la porte. Le général russe demanda l'entrée du palais. Il vint seul trouver le duc , et lui dit au nom de l'impératrice : « Qu'il devait, puisque Biren était rentré dans son duché, sortir aussitôt de cette ville ; et que par un plus long séjour, il risquerait d'altérer l'amitié qui subsistait entre le roi de Pologne et l'impératrice ». Le prince répondit : a Qu'il devait non-seulement comme fils, mais comme prince feudataire, lié par un serment de fidélité, suivre exactement les ordres du roi, et qu'il allait, sans perdre de temps, les lui demander ». Le Russe se contenta de cette réponse, et cette fois encore il fit retirer ses troupes.
On vit alors, avec étonnement, quarante gentilshommes polonais arriver à Mittau, pour y servir de gardes au prince Charles. Ils étaient partis de Lithuanie, où les diétines, pour la formation du tribunal souverain de cette province, étaient assemblées. Une de ces diétines, sur le bruit des dangers qui menaçaient le duc Charles, partit en armes, entra à Mittau , le sabre nu, traversa les corps de gardes russes et l'armée de cette nation répandue dans les rues ; et soit qu'en admirant leur courage, on dédaignât leur petit nombre, soit